Commentaire du webmaster:
Ce texte à été écrit par une main féminine et est une expérience qui s'est réellement produite. Je lui ai personnellement parlé. C'est une bonne amie.
Chaque été, lorsque jétais jeune, ma mère, ma sur et moi passions beaucoup de temps au chalet de mes grands-parents, une superbe construction sur les berges du Grand Lac St-François. À bien y penser, cest probablement là, dailleurs, que jai vécu mes plus belles journées de vacances.
Moi et ma sur avions quantité de jeux et de passe-temps là-bas. Nous étions de grandes pêcheuses de perchaudes ou, avec un peu plus de chance, de dorés; nous faisions de longues randonnées sur la plages; je montais la plus belle collection dinsectes jamais vue; le voilier nous transportait sur des rives moins rocheuses où nous pique-niquions souvent; nous nagions à sen bleuir les lèvres et nous plongions dans leau sans craindre les monstres marins des abysses du lac; et nous passions aussi beaucoup de temps à façonner des contrées merveilleuses aux milles châteaux dans le sable docile qui ornait les quelques mètres de rive.
Mais ce qui faisait probablement encore plus mon bonheur, lorsque le niveau deau baissait et que la plage sallongeait de près de quatre ou cinq mètre, cétait de creuser la boue pour remonter à la surface des poignées de glaise, le précieux argile gris avec lequel je pouvais créer. Ma sur sen servait parfois pour solidifier les murs de ses royaumes, mais dans mes mains, ce matériel se transformait invariablement en uvres dart. Des personnages étranges aux membres démesurés, des vases échancrés, des fruits ternes pour les centres de table Aucun sujet ne me répugnait : lart pour lart. Et je faisait cuire les pièces les mieux réussies pour les conservées.
Il arrivait cependant que mes doigts trahissent mes pensées, traduisent mal les images si belle en songes, et la rage qui memportait alors me poussa un jour à poser un geste plutôt inusité. Un personnage qui avait dû prendre toutes les positions possibles sous mes doigt navait pas réussi à se tenir correctement sous aucun de mes ordres commençait à se couvrir de lézardes et de faux plis : cela indiquait, daprès mon expérience, le point de non-retour dune uvre en devenir ainsi que son inévitable et nécessaire destruction. Javais bien passé une heure sur cette impression dun Poséidon enragé, mais le sable incrusté en trop grande quantité et lair chaud de cet après-midi ensoleillé ne me laisseraient pas de chance de récupération
Jai alors saisi luvre, un pseudo dieu aux airs de clochard, et je lai posé sur la roche plate qui aurait dû lui servir de séchoir. Je me suis longuement tenue devant, la regardant de haut, elle nue et moi seulement vêtue dun maillot de bain rose et blanc, le soleil sur mon dos faisant ombre à cette honteuse. Et puis mest venue cette incontrôlable pulsion, cet envie monstre que lon ressent parfois, étant enfant, de détruire quelque chose. Je navais plus cet âge, mais je me souvenais du plaisir que cela pouvait procurer, lextase de voir une chose de grande valeur se cassée dans un grand fracas ou de sentir le glaçage parfais se défaire sous nos doigts. Cétait un petit meurtre entre moi et elle. Une toute petite fantaisie qui ne me coûterait rien quun peu de sueur et de patience
Cest à ce moment précis que jai levé mon pied nu et que je lai abattu sur la forme de glaise. Elle na que très peu résistée. Elle sest inclinée immédiatement sous larche de mon pied, se pliant à deux endroits pour ne devenir quune masse difforme. Puis jai appuyé plus fort avec le bout de mon pied pour terminer le massacre et jai senti de la boue fraîche se frayer un chemin entre mes orteils. La sensation, a ma grande surprise, fut extrêmement agréable. Largile encore molle provenant du centre de la statuette caressait la peau douce et sensible, remontait à la surface de mon pied en glissant. Cétait semblable à un millier de minuscules plumes me chatouillant délicatement ces espaces et je pouvais sentir de doux frissons envahir mon pied et puis remonter le long de ma jambe. Le moment était dune intensité renversante. Ma tête tournait presque et mon esprit était tourné en entier vers la masse grise qui nétait plus maintenant quune matière informe étendue sur la roche plate. Jétais quelque peu excitée, je crois, par cette nouvelle sensation. Je suis restée immobile un court instant, savourant le moment, et puis jai retiré mon pied pour sentir lair chaud de lété semparer à nouveau en entier de mon pied. Largile avait gardé la forme et les moindres détails de mon empreinte de pas, mis à part bien sur les quelques lambeaux restés coincés sur mon pied.
Jai abandonné là la galette de glaise et je me suis ensuite plongé les pieds dans leau. Jétais assise sur le bord du quai et je repensais sans cesse à toutes les images et les sensations me restant du moment que je venais tout juste de vivre. Leau a eu vite fait de dégager les quelques parcelles toujours coincées entre mes orteils, mais ne pu absolument rien contre ces images qui inondaient alors mon esprit. Javais une envie folle de planter mes deux pieds au milieu de la vase grise gisant près de moi sous quelques centimètres deau, de les enfoncer et de sentir encore la douceur de la glaise sous mes pieds. Les branches, les cailloux et les algues coincées à lintérieur ne me faisaient plus peur. Au contraire, elles allaient sûrement ajouter à la merveilleuse sensation qui me parcourais des pieds au bas-ventre, faisant presque faiblir mes chevilles et mes genoux.
* * *
Je vous confie dailleurs aujourdhui que je lai fait. Et refais. Et que si je me retrouvais à nouveau devant cette plage, je suis persuadée que je serais incapable de me soustraire à létrange attrait que la terre boueuse et grise aura toujours sur moi. Je vous inviterais aussi probablement à y plonger vos pieds avec moi, à goûter dun plaisir que seul un enfant en nous aura toujours la permission de voler
Drew
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