LES INFORTUNES DE LA VERTU (par le Marquis de Sade) (nc)


title: LES INFORTUNES DE LA VERTU
part: Complete
author: le Marquis de Sade
keywords: nc
language: Francais
age: 12 ans
published: 25/04/2000



                                Marquis de Sade
                                 (1740 - 1814)
                                        
                          Les infortunes de la vertu
                                        


    Le triomphe de la philosophie serait de jeter du jour sur l'obscurit des
voies dont la providence se sert pour parvenir aux fins qu'elle se propose sur
l'homme, et de tracer d'aprs cela quelque plan de conduite qui pt faire
connatre  ce malheureux individu bipde, perptuellement ballott par les
caprices de cet tre qui, dit-on, le dirige aussi despotiquement, la manire
dont il faut qu'il interprte les dcrets de cette providence sur lui, la
route qu'il faut qu'il tienne pour prvenir les caprices bizarres de cette
fatalit  laquelle on donne vingt noms diffrents, sans tre encore parvenu 
la dfinir.
     Car si, partant de nos conventions sociales et ne s'cartant jamais du
respect qu'on nous inculqua pour elles dans l'ducation, il vient
malheureusement  arriver que par la perversit des autres, nous n'ayons
pourtant jamais rencontr que des pines, lorsque les mchants ne cueillaient
que des roses, des gens privs d'un fonds de vertu assez constat pour se
mettre au-dessus des rflexions fournies par ces tristes circonstances, ne
calculeront-ils pas qu'alors il vaut mieux s'abandonner au torrent que d'y
rsister, ne diront-ils pas que la vertu telle belle qu'elle soit, quand
malheureusement elle devient trop faible pour lutter contre le vice, devient
le plus mauvais parti qu'on puisse prendre et que dans un sicle entirement
corrompu le plus sr est de faire comme les autres ? Un peu plus instruits si
l'on veut, et abusant des lumires qu'ils ont acquises, ne diront-ils pas avec
l'ange Jesrad de Zadig qu'il n'y a aucun mal dont il ne naisse un bien ;
n'ajouteront-ils pas  cela d'eux-mmes que puisqu'il y a dans la constitution
imparfaite de notre mauvais monde une somme de maux gale  celle du bien, il
est essentiel pour le maintien de l'quilibre qu'il y ait autant de bons que
de mchants, et que d'aprs cela il devient gal au plan gnral que tel ou
tel soit bon ou mchant de prfrence ; que si le malheur perscute la vertu,
et que la prosprit accompagne presque toujours le vice, la chose tant gale
aux vues de la nature, il vaut infiniment mieux prendre parti parmi les
mchants qui prosprent que parmi les vertueux qui prissent ? Il est donc
important de prvenir ces sophismes dangereux de la philosophie, essentiel de
faire voir que les exemples de la vertu malheureuse prsents  une me
corrompue dans laquelle il reste encore pourtant quelques bons principes,
peuvent ramener cette me au bien tout aussi srement que si on lui et offert
dans cette route de la vertu les palmes les plus brillantes et les plus
flatteuses rcompenses. Il est cruel sans doute d'avoir  peindre une foule de
malheurs accablant la femme douce et sensible qui respecte le mieux la vertu,
et d'une autre part la plus brillante fortune chez celle qui la mprise toute
sa vie ; mais s'il nat cependant un bien de l'esquisse de ces deux tableaux,
aura-t-on  se reprocher de les avoir offerts au public ? pourra-t-on former
quelque remords d'avoir tabli un fait, d'o il rsultera pour le sage qui lit
avec fruit la leon si utile de la soumission aux ordres de la providence, une
partie du dveloppement de ses plus secrtes nigmes et l'avertissement fatal
que c'est souvent pour nous ramener  nos devoirs que le ciel frappe  ct de
nous les tres qui paraissent mme avoir le mieux rempli les leurs ?
     Tels sont les sentiments qui nous mettent la plume  la main, et c'est en
considration de leur bonne foi que nous demandons  nos lecteurs un peu
d'attention ml d'intrt pour les infortunes de la triste et misrable
Justine.
     Mme la comtesse de Lorsange tait une de ces prtresses de Vnus, dont la
fortune est l'ouvrage d'une figure enchanteresse, de beaucoup d'inconduite et
de fourberie, et dont les titres quelque pompeux qu'ils soient ne se trouvent
que dans les archives de Cythre, forgs par l'impertinence qui les prend et
soutenus par la sotte crdulit qui les donne.
     Brune, fort vive, une belle taille, des yeux noirs d'une expression
prodigieuse, de l'esprit et surtout cette incrdulit de mode qui, prtant un
sel de plus aux passions, fait rechercher avec bien plus de soin la femme en
qui l'on la souponne ; elle avait reu nanmoins la plus brillante ducation
possible ; fille d'un trs gros commerant de la rue Saint-Honor, elle avait
t leve avec une soeur plus jeune qu'elle de trois ans dans un des
meilleurs couvents de Paris, o jusqu' l'ge de quinze ans, aucun conseil,
aucun matre, aucun bon livre, aucun talent ne lui avait t refus. A cette
poque fatale pour la vertu d'une jeune fille, tout lui manqua dans un seul
jour. Une banqueroute affreuse prcipita son pre dans une situation si
cruelle que tout ce qu'il put faire pour chapper au sort le plus sinistre fut
de passer promptement en Angleterre, laissant ses filles  sa femme qui mourut
de chagrin huit jours aprs le dpart de son mari. Un ou deux parents qui
restaient au plus dlibrrent sur ce qu'ils feraient des filles, et leur part
faite se montant  environ cent cus chacune, la rsolution fut de leur ouvrir
la porte, de leur donner ce qui leur revenait et de les rendre matresses de
leurs actions. Mme de Lorsange qui se nommait alors Juliette et dont le
caractre et l'esprit taient  fort peu de chose prs aussi forms qu' l'ge
de trente ans, poque o elle tait lors de l'anecdote que nous racontons, ne
parut sensible qu'au plaisir d'tre libre, sans rflchir un instant aux
cruels revers qui brisaient ses chanes. Pour Justine, sa soeur, venant
d'atteindre sa douzime anne, d'un caractre sombre et mlancolique, doue
d'une tendresse, d'une sensibilit surprenantes, n'ayant au lieu de l'art et
de la finesse de sa soeur, qu'une ingnuit, une candeur, une bonne foi qui
devaient la faire tomber dans bien des piges, elle sentit toute l'horreur de
sa position. Cette jeune fille avait une physionomie toute diffrente de celle
de Juliette ; autant on voyait d'artifice, de mange, de coquetterie dans les
traits de l'une, autant on admirait de pudeur, de dlicatesse et de timidit
dans l'autre. Un air de vierge, de grands yeux bleus pleins d'intrt, une
peau blouissante, une taille fine et lgre, un son de voix touchant, des
dents d'ivoire et de beaux cheveux blonds, telle est l'esquisse de cette
cadette charmante dont les grces naves et les traits dlicieux sont d'une
touche trop fine et trop dlicate pour ne pas chapper au pinceau qui voudrait
les raliser.
     On leur donna vingt-quatre heures  l'une et  l'autre pour quitter le
couvent, leur laissant le soin de se pourvoir avec leurs cent cus o bon leur
semblerait. Juliette, enchante d'tre sa matresse, voulut un moment essuyer
les pleurs de Justine, mais voyant qu'elle n'y russirait pas, elle se mit 
la gronder au lieu de la consoler, elle lui dit qu'elle tait une bte et
qu'avec l'ge et les figures qu'elles avaient, il n'y avait point d'exemple
que des filles mourussent de faim ; elle lui cita la fille d'une de leurs
voisines, qui s'tant chappe de la maison paternelle, tait maintenant
richement entretenue par un fermier gnral et roulait carrosse  Paris.
Justine eut horreur de ce pernicieux exemple, elle dit qu'elle aimerait mieux
mourir que de le suivre et refusa dcidment d'accepter un logement avec sa
soeur sitt qu'elle la vit dcide au genre de vie abominable dont Juliette
lui faisait l'loge.
     Les deux soeurs se sparrent donc sans aucune promesse de se revoir, ds
que leurs intentions se trouvaient si diffrentes. Juliette qui allait,
prtendait-elle, devenir une grande dame, consentirait-elle  revoir une
petite fille dft les inclinations vertueuses et basses allaient la
dshonora, et de son ct Justine voudrait-elle risquer ses moeurs dans la
socit d'une crature perverse qui allait devenir victime de la crapule et de
la dbauche publique ? Chacune chercha donc des ressources et quitta le
couvent ds le lendemain ainsi que cela tait convenu.
     Justine caresse tant enfant par la couturire de sa mre, s'imagina que
cette femme serait sensible  son sort, elle fut la trouver, elle lui raconta
sa malheureuse position, lui demanda de l'ouvrage et en fut durement rejete...
     - Oh, ciel ! dit cette pauvre petite crature, faut-il que le premier pas
que je fais dans le monde ne me conduise dj qu'aux chagrins... cette femme
m'aimait autrefois, pourquoi donc me repousse-t-elle aujourd'hui ?... Hlas,
c'est que je suis orpheline et pauvre... c'est que je n'ai plus de ressource
dans le monde et qu'on n'estime les gens qu'en raison des secours, ou des
agrments que l'on s'imagine en recevoir.
     Justine voyant cela fut trouver le cur de sa paroisse, elle lui demanda
quelques conseils, mais le charitable ecclsiastique lui rpondit
quivoquement que la paroisse tait surcharge, qu'il tait impossible qu'elle
pt avoir part aux aumnes, que cependant si elle voulait le servir, il la
logerait volontiers chez lui ; mais comme en disant cela le saint homme lui
avait pass la main sous le menton en lui donnant un baiser beaucoup trop
mondain pour un homme d'glise, Justine qui ne l'avait que trop compris se
retira fort vite, en lui disant :
     - Monsieur, je ne vous demande ni l'aumne, ni une place de servante, il
y a trop peu de temps que je quitte un tat au-dessus de celui qui peut faire
solliciter ces deux grces, pour en tre encore rduite l ; je vous demande
les conseils dont ma jeunesse et mon malheur ont besoin, et vous voulez me les
faire acheter par un crime...
     Le cur rvolt de ce terme ouvre la porte, la chasse brutalement, et
Justine, deux fois repousse ds le premier jour qu'elle est condamne 
l'isolisme, entre dans une maison o elle voit un criteau, loue une petite
chambre garnie, la paye d'avance et s'y livre tout  l'aise au chagrin que lui
inspirent son tat et la cruaut du peu d'individus auxquels sa malheureuse
toile l'a contrainte d'avoir affaire.
     Le lecteur nous permettra de l'abandonner quelque temps dans ce rduit
obscur, pour retourner  Juliette et pour lui apprendre le plus brivement
possible comment du simple tat o nous la voyons sortir, elle devint en
quinze ans femme titre, possdant plus de trente mille livres de rentes, de
trs beaux bijoux, deux ou trois maisons tant  la campagne qu' Paris, et
pour l'instant, le coeur, la richesse et la confiance de M. de Corville,
conseiller d'tat, homme dans le plus grand crdit et  la veille d'entrer
dans le ministre...
     La route fut pineuse... on n'en doute assurment pas, c'est par
l'apprentissage le plus honteux et le plus dur, que ces demoiselles-l font
leur chemin, et telle est dans le lit d'un prince aujourd'hui qui porte
peut-tre encore sur elle les marques humiliantes de la brutalit des
libertins dpravs, entre les mains desquels son dbut, sa jeunesse et son
inexprience la jetrent.
     En sortant du couvent, Juliette fut tout simplement trouver une femme
qu'elle avait entendu nommer  cette amie de son voisinage qui s'tait
pervertie et dont elle avait retenu l'adresse ; elle y arrive effrontment
avec son paquet sous le bras, une petite robe en dsordre, la plus jolie
figure du monde, et l'air bien colire ; elle conte son histoire  cette
femme, elle la supplie de la protger comme elle a fait il y a quelques annes
de son ancienne amie.
     - Quel ge avez-vous, mon enfant ? lui demande Mme Du Buisson.
     - Quinze ans dans quelques jours, madame.
     - Et jamais personne...
     - Oh non, madame, je vous le jure.
     - Mais c'est que quelquefois dans ces couvents un aumnier... une
religieuse, une camarade... il me faut des preuves sres.
     - Il ne tient qu' vous de vous les procurer, madame...
     Et la Du Buisson, s'tant affuble d'une paire de lunettes et ayant
vrifi par elle-mme l'tat exact des choses, dit  Juliette :
     - Eh bien mon enfant, vous n'avez qu' rester ici, beaucoup de soumission
 mes conseils, un grand fonds de complaisance pour mes pratiques, de la
propret, de l'conomie, de la candeur vis--vis de moi, de l'urbanit avec
vos compagnes et de la fourberie envers les hommes, dans quelques annes d'ici
je vous mettrai en tat de vous retirer dans une chambre avec une commode, un
trumeau, une servante, et l'art que vous aurez acquis chez moi vous donnera de
quoi vous procurer le reste.
     La Du Buisson s'empara du petit paquet de Juliette, elle lui demanda si
elle n'avait point d'argent et celle-ci ayant trop franchement avou qu'elle
avait cent cus, la chre maman s'en empara en assurant sa jeune lve qu'elle
placerait ce petit fonds  son profit, mais qu'il ne fallait pas qu'une jeune
fille et d'argent... c'tait un moyen de faire mal et dans un sicle aussi
corrompu, une fille sage et bien ne devait viter avec soin tout ce qui
pouvait la faire tomber dans quelque pige. Ce sermon fini, la nouvelle venue
fut prsente  ses compagnes, on lui indiqua sa chambre dans la maison et ds
le lendemain, ses prmices furent en vente ; en quatre mois de temps, la mme
marchandise fut successivement vendue  quatre-vingts personnes qui toutes la
payrent comme neuve, et ce fut qu'au bout de cet pineux noviciat que
Juliette prit des patentes de soeur converse. De ce moment elle fut rellement
reconnue comme fille de la maison et en partagea les libidineuses fatigues...
autre noviciat ; si dans l'un  quelques carts prs Juliette avait servi la
nature, elle en oublia les lois dans le second : des recherches criminelles,
de honteux plaisirs, de sourdes et crapuleuses dbauches, des gots scandaleux
et bizarres, des fantaisies humiliantes, et tout cela finit d'une part du
dsir de jouir sans risquer sa sant, de l'autre, d'une satit pernicieuse
qui blasant l'imagination, ne la laisse plus s'panouir que par des excs et
se rassasier que de dissolutions... Juliette corrompit entirement ses moeurs
dans cette seconde cole et les triomphes qu'elle vit obtenir au vice
dgradrent totalement son me ; elle sentit que ne pour le crime, au moins
devait-elle aller au grand, et renoncer  languir dans un tat subalterne qui
en lui faisant faire les mmes fautes, en l'avilissant galement, ne lui
rapportait pas  beaucoup prs le mme profit. Elle plut  un vieux seigneur
fort dbauch qui d'abord ne l'avait fait venir que pour l'aventure d'un quart
d'heure, elle eut l'art de s'en faire magnifiquement entretenir et parut enfin
aux spectacles, aux promenades  ct des cordons bleus de l'ordre de Cythre
; on la regarda, on la cita, on l'envia et la friponne sut si bien s'y prendre
qu'en quatre ans elle mina trois hommes, dont le plus pauvre avait cent mille
cus de rentes.
     Il n'en fallut pas davantage pour faire sa rputation ; l'aveuglement des
gens du sicle est tel, que plus une de ces malheureuses a prouv sa
malhonntet, plus on est envieux d'tre sur sa liste, il semble que le degr
de son avilissement et de sa corruption devienne la mesure des sentiments que
l'on ose afficher pour elle.
     Juliette venait d'atteindre sa vingtime anne lorsqu'un comte de
Lorsange, gentilhomme angevin g d'environ quarante ans, devint si tellement
pris d'elle qu'il se rsolut de lui donner son nom, n'tant pas assez riche
pour l'entretenir ; il lui reconnut douze mille livres de rentes, lui assura
le reste de sa fortune qui allait  huit, s'il venait  mourir avant elle, lui
donna une maison, des gens, une livre, et une sorte de considration dans le
monde qui parvint en deux ou trois ans  faire oublier ses dbuts. Ce fut ici
o la malheureuse Juliette oubliant tous les sentiments de sa naissance
honnte et de sa bonne ducation, pervertie par de mauvais livres et de
mauvais conseils, presse de jouir seule, d'avoir un nom, et point de chane,
osa se livrer  la coupable pense d'abrger les jours de son mari... Elle la
conut et elle l'excuta avec assez de secret malheureusement pour se mettre 
l'abri des poursuites, et pour ensevelir avec cet poux qui la gnait toutes
les traces de son abominable forfait.
     Redevenue libre et comtesse, Mme de Lorsange reprit ses anciennes
habitudes mais se croyant quelque chose dans le monde, elle y mit un peu plus
de dcence ; ce n'tait plus une fille entretenue, c'tait une riche veuve qui
donnait de jolis soupers, chez laquelle la ville et la cour taient trop
heureuses d'tre admises, et qui nanmoins couchait pour deux cents louis et
se donnait pour cinq cents par mois. Jusqu' vingt-six ans elle fit encore de
brillantes conqutes, mina trois ambassadeurs, quatre fermiers gnraux, deux
vques et trois chevaliers des ordres du roi, et comme il est rare de
s'arrter aprs un premier crime surtout quand il a tourn heureusement,
Juliette, la malheureuse et coupable Juliette, se noircit de deux nouveaux
crimes semblables au premier, l'un pour voler un de ses amants qui lui avait
confi une somme considrable que toute la famille de cet homme ignorait et
que Mme de Lorsange put mettre  l'abri par ce crime odieux, l'autre pour
avoir plus tt un legs de cent mille francs qu'un de ses adorateurs avait mis
sur son testament en sa faveur au nom d'un tiers qui devait rendre la somme au
moyen d'une lgre rtribution. A ces horreurs, Mme de Lorsange joignait deux
ou trois infanticides ; la crainte de gter sa jolie taille, le dsir de
cacher une double intrigue, tout lui fit prendre la rsolution de se faire
avorter plusieurs fois, et ces crimes ignors comme les autres n'empchrent
pas cette crature adroite et ambitieuse de trouver journellement de nouvelles
dupes et de grossir  tout moment sa fortune tout en accumulant ses crimes. Il
n'est donc malheureusement que trop vrai que la prosprit peut accompagner le
crime et qu'au sein mme du dsordre et de la corruption la plus rflchie,
tout ce que les hommes appellent le bonheur peut dorer le fil de la vie ; mais
que cette cruelle et fatale vrit n'alarme pas, que celle dont nous allons
bientt offrir l'exemple, du malheur au contraire poursuivant partout la
vertu, ne tourmente pas davantage l'me des honntes gens. Cette prosprit du
crime n'est qu'apparente ; indpendamment de la providence qui doit
ncessairement punir de tels succs, le coupable nourrit au fond de son coeur
un ver qui, le rongeant sans cesse, l'empche de jouir de cette lueur de
flicit qui l'environne et ne lui laisse au lieu d'elle que le souvenir
dchirant des crimes qui la lui ont acquise. A l'gard du malheur qui
tourmente la vertu, l'infortun que le sort perscute a pour consolation sa
conscience, et les jouissances secrtes qu'il retire de sa puret le
ddommagent bientt de l'injustice des hommes.
     Tel tait donc l'tat des affaires de Mme de Lorsange lorsque M. de
Corville, g de cinquante ans et jouissant du crdit que nous avons peint
plus haut, rsolut de se sacrifier entirement pour cette femme, et de la
fixer dcidment  lui. Soit attention, soit procds, soit sagesse de la part
de Mme de Lorsange, il y tait parvenu et il y avait quatre ans qu'il vivait
avec elle absolument comme avec une pouse lgitime, lorsqu'une terre superbe
qu'il venait de lui acheter auprs de Montargis, les avait dtermins l'un et
l'autre  y aller passer quelques mois de l't. Un soir du mois de juin o la
beaut du temps les avait engags  venir se promener jusqu' la ville, trop
fatigus pour pouvoir retourner de la mme manire, ils taient entrs dans
l'auberge o descend le coche de Lyon,  dessein d'envoyer de l un homme 
cheval leur chercher une voiture au chteau ; ils se reposaient dans une salle
basse et frache donnant sur la cour, lorsque le coche dont nous venons de
parler entra dans la maison.
     C'est un amusement naturel que de considrer des voyageurs ; il n'y a
personne qui dans un moment de dsoeuvrement ne le remplisse par cette
distraction quand elle se prsente. Mme de Lorsange se leva, son amant la
suivit et ils virent entrer dans l'auberge toute la socit voyageuse. Il
paraissait qu'il n'y avait plus personne dans la voiture lorsqu'un cavalier de
marchausse, descendant du panier, reut dans ses bras, d'un de ses camarades
galement nich dans la mme place, une jeune fille d'environ vingt-six 
vingt-sept ans, enveloppe dans un mauvais mantelet d'indienne et lie comme
une criminelle. A un cri d'horreur et de surprise qui chappa  Mme de
Lorsange la jeune fille se retourna, et laissa voir des traits si doux et si
dlicats, une taille si fine et si dgage que M. de Corville et sa matresse
ne purent s'empcher de s'intresser pour cette misrable crature. M. de
Corville s'approche et demande  l'un des cavaliers ce qu'a fait cette
infortune.
     - Ma foi, monsieur, rpondit l'alguazil, on l'accuse de trois ou quatre
crimes normes, il s'agit de vol, de meurtre et d'incendie, mais je vous avoue
que mon camarade et moi n'avons jamais conduit de criminel avec autant de
rpugnance ; c'est la crature la plus douce et qui parat la plus honnte...
     - Ah, ah, dit M. de Corville, ne pourrait-il pas y avoir l quelqu'une de
ces bvues ordinaires aux tribunaux subalternes ? Et o s'est commis le dlit ?
     - Dans une auberge  trois lieues de Lyon, c'est Lyon qui l'a juge, elle
va  Paris pour la confirmation de la sentence, et reviendra pour tre
excute  Lyon.
     Mme de Lorsange qui s'tait approche et qui entendait le rcit, tmoigna
tout bas  M. de Corville le dsir qu'elle aurait d'entendre de la bouche de
cette fille l'histoire de ses malheurs et M. de Corville qui concevait aussi
le mme dsir en fit part aux conducteurs de cette fille, en se faisant
connatre  eux ; ceux-ci ne s'y opposrent point, on dcida qu'il fallait
passer la nuit  Montargis, on demanda un appartement commode auprs duquel il
y en et un pour les cavaliers, M. de Corville rpondit de la prisonnire, on
la dlia, elle passa dans l'appartement de M. de Corville et de Mme de
Lorsange, les gardes souprent et couchrent auprs, et quand on eut fait
prendre un peu de nourriture  cette malheureuse, Mme de Lorsange qui ne
pouvait s'empcher de prendre  elle le plus vif intrt, et qui sans doute se
disait  elle-mme : " Cette misrable crature peut-tre innocente est
traite comme une criminelle, tandis que tout prospre autour de moi - de moi
qui la suis srement bien plus qu'elle " - Mme de Lorsange, dis-je, ds
qu'elle vit cette jeune fille un peu remise, un peu console des caresses
qu'on lui faisait et de l'intrt qu'on paraissait prendre  elle, l'engagea
de raconter par quel vnement avec un air aussi honnte et aussi sage elle se
trouvait dans une aussi funeste circonstance.
     - Vous raconter l'histoire de ma vie, madame, dit cette belle infortune
en s'adressant  la comtesse, est vous offrir l'exemple le plus frappant des
malheurs de l'innocence. C'est accuser la providence, c'est s'en plaindre,
c'est une espce de crime et je ne l'ose pas...
     Des pleurs coulrent alors avec abondance des yeux de cette pauvre fille,
et aprs leur avoir donn cours un instant elle commena son rcit dans ces
termes.
     - Vous me permettrez de cacher mon nom et ma naissance, madame, sans tre
illustre, elle est honnte, et je n'tais pas destine  l'humiliation, d'o
la plus grande partie de mes malheurs sont ns. Je perdis mes parents fort
jeune, je crus avec le peu de secours qu'ils m'avaient laiss pouvoir attendre
une place honnte et refusant constamment toutes celles qui ne l'taient pas,
je mangeai sans m'en apercevoir le peu qui m'tait chu ; plus je devenais
pauvre, plus j'tais mprise ; plus j'avais besoin de secours, moins
j'esprais d'en obtenir ou plus il m'en tait offert d'indignes et
d'ignominieux. De toutes les durets que j'prouvai dans cette malheureuse
situation, de tous les propos horribles qui me furent tenus, je ne vous
citerai que ce qui m'arriva chez M. Dubourg, l'un des plus riches traitants de
la capitale. On m'avait adresse  lui comme  un des hommes dont le crdit et
la richesse pouvaient le plus srement adoucir mon sort, mais ceux qui
m'avaient donn ce conseil, ou voulaient me tromper, ou ne connaissaient pas
la duret de l'me de cet homme et la dpravation de ses moeurs. Aprs avoir
attendu deux heures dans son antichambre, on m'introduisit enfin ; M. Dubourg,
g d'environ quarante-cinq ans, venait de sortir de son lit, entortill dans
une robe flottante qui cachait  peine son dsordre ; on s'apprtait  le
coiffer, il fit retirer son valet de chambre et me demanda ce que je lui
voulais.
     - Hlas, monsieur, lui rpondis-je, je suis une pauvre orpheline qui n'ai
pas encore atteint l'ge de quatorze ans et qui connais dj toutes les
nuances de l'infortune. Alors je lui dtaillai mes revers, la difficult de
rencontrer une place, le malheur que j'avais eu de manger le peu que je
possdais pour en chercher, les refus prouvs, la peine mme que j'avais 
trouver de l'ouvrage ou en boutique ou dans ma chambre, et l'espoir o j'tais
qu'il me faciliterait les moyens de vivre.
     Aprs m'avoir coute avec assez d'attention, M. Dubourg me demanda si
j'avais toujours t sage.
     - Je ne serais ni si pauvre, ni si embarrasse, monsieur, lui dis-je, si
j'avais voulu cesser de l'tre.
     - Mon enfant, me dit-il  cela, et  quel titre prtendez-vous que
l'opulence vous soulage quand vous ne lui servirez  rien ?
     - Servir, monsieur, je ne demande que cela.
     - Les services d'une enfant comme vous sont peu utiles dans une maison,
ce n'est pas ceux-l que j'entends, vous n'tes ni d'ge, ni de tournure 
vous placer comme vous le demandez, mais vous pouvez avec un rigorisme moins
ridicule prtendre  un sort honnte chez tous les libertins. Et ce n'est que
l o vous devez tendre ; cette vertu dont vous faites tant talage, ne sert 
rien dans le monde, vous aurez beau en faire parade, vous ne trouverez pas un
verre d'eau dessus. Des gens comme nous qui faisons tant que de faire
l'aumne, c'est--dire une des choses o nous nous livrons le moins et qui
nous rpugne le plus, veulent tre ddommags de l'argent qu'ils sortent de
leur poche, et qu'est-ce qu'une petite fille comme vous peut donner en
acquittement de ces secours, si ce n'est l'abandon le plus entier de tout ce
qu'on veut bien exiger d'elle ?
     - Oh monsieur, il n'y a donc plus ni bienfaisance, ni sentiments honntes
dans le coeur des hommes ?
     - Fort peu, mon enfant, fort peu, on est revenu de cette manie d'obliger
gratuitement les autres ; l'orgueil peut-tre en tait un instant flatt, mais
comme il n'y a rien de si chimrique et de sitt dissip que ses jouissances,
on en a voulu de plus relles, et on a senti qu'avec une petite fille comme
vous par exemple il valait infiniment mieux retirer pour finit de ses avances
tous les plaisirs que le libertinage peut donner que de s'enorgueillir de lui
avoir fait l'aumne.
     La rputation d'un homme libral, aumnier, gnreux, ne vaut pas pour
moi la plus lgre sensation des plaisirs que vous pouvez me donner, moyen en
quoi d'accord sur cela avec presque tous les gens de mes gots et de mon ge,
vous trouverez bon, mon enfant, que je ne vous secoure qu'en raison de votre
obissance  tout ce qu'il me plaira d'exiger de vous.
     - Quelle duret, monsieur, quelle duret ! Croyez-vous que le ciel ne
vous en punira pas ?
     - Apprends, petite novice, que le ciel est la chose du monde qui nous
intresse le moins ; que ce que nous faisons sur la terre lui plaise ou non,
c'est la chose du monde qui nous inquite le moins ; trop certains de son peu
de pouvoir sur les hommes, nous le bravons journellement sans frmir et nos
passions n'ont vraiment de charme que quand elles transgressent le mieux ses
intentions ou du moins ce que des sots nous assurent tre tel, mais qui n'est
dans le fond que la chane illusoire dont l'imposture a voulu captiver le plus
fort.
     - Eh monsieur, avec de tels principes, il faut donc que l'infortune
prisse.
     - Qu'importe ? il y a plus de sujets qu'il n'en faut en France ; le
gouvernement qui voit tout en grand s'embarrasse fort peu des individus,
pourvu que la machine se conserve.
     - Mais croyez-vous que des enfants respectent leur pre quand ils en sont
maltraits ?
     - Que fait  un pre qui a trop d'enfants l'amour de ceux qui ne lui sont
d'aucun secours ?
     - Il vaudrait mieux qu'on nous et touffs en naissant.
     - A peu prs, mais laissons cette politique o tu ne dois rien
comprendre. Pourquoi se plaindre du sort qu'il ne dpend que de soi de
matriser ?
     - A quel prix, juste ciel !
     - A celui d'une chimre, d'une chose qui n'a de valeur que celle que
votre orgueil y met... mais laissons encore l cette thse et ne nous occupons
que de ce qui nous regarde ici tous les deux. vous faites grand cas de cette
chimre, n'est-ce pas, et moi fort peu, moyen en quoi je vous l'abandonne ;
les devoirs que je vous imposerai, et pour lesquels vous recevrez une
rtribution honnte, sans tre excessive, seront d'un tout autre genre. Je
vous mettrai auprs de ma gouvernante, vous la servirez et tous les matins
devant moi, tantt cette femme et tantt mon valet de chambre vous
soumettront...
     Oh madame, comment vous rendre cette excrable proposition ? trop
humilie de me l'entendre faire, m'tourdissant pour ainsi dire,  l'instant
qu'on en prononait les mots... trop honteuse de les redire, votre bont
voudra bien y suppler... Le cruel, il m'avait nomm les grands prtres, et je
devais servir de victime...
     - Voil tout ce que je puis pour vous, mon enfant, continua ce vilain
homme en se levant avec indcence, et encore ne vous promets-je pour cette
crmonie toujours fort longue et fort pineuse, qu'un entretien de deux ans.
vous en avez quatorze ;  seize il vous sera libre de chercher fortune
ailleurs, et jusque-l vous serez vtue, nourrie et recevrez un louis par
mois. C'est bien honnte, je n'en donnais pas tant  celle que vous
remplacerez ; il est vrai qu'elle n'avait pas comme vous cette intacte vertu
dont vous faites tant de cas, et que je prise comme vous le voyez, environ
cinquante cus par an, somme excdante de celle que touchait votre devancire.
Rflchissez-y donc bien, pensez surtout  l'tat de misre o je vous prends,
songez que dans le malheureux pays o vous tes, il faut que ceux qui n'ont
pas de quoi vivre souffrent pour en gagner, qu' leur exemple vous souffrirez,
j'en conviens, mais que vous gagnerez beaucoup davantage que la plus grande
partie d'entre eux.
     Les indignes propos de ce monstre avaient enflamm ses passions, il me
saisit brutalement par le collet de ma robe et me dit qu'il allait pour cette
premire fois, me faire voir lui-mme de quoi il s'agissait... Mais mon
malheur me prta du courage et des forces, je parvins  me dgager, et
m'lanant vers la porte :
     - Homme odieux, lui dis-je en m'chappant, puisse le ciel que tu offenses
aussi cruellement te punir un jour comme tu le mrites de ton odieuse
barbarie, tu n'es digne ni de ces richesses dont tu fais un si vil usage, ni
de l'air mme que tu respires dans un monde que souillent tes frocits.
     Je retournais tristement chez moi absorbe dans ces rflexions tristes et
sombres que font ncessairement natre la cruaut et la corruption des hommes,
lorsqu'un rayon de prosprit sembla luire un instant  mes yeux. La femme
chez qui je logeais, et qui connaissait mes malheurs, vint me dire qu'elle
avait enfin trouv une maison o l'on me recevrait avec plaisir pourvu que je
m'y comportasse bien.
     - Oh ciel, madame, lui dis-je en l'embrassant avec transport, cette
condition est celle que je mettrais moi-mme, jugez si je l'accepte avec
plaisir.
     L'homme que je devais servir tait un vieil usurier qui, disait-on,
s'tait enrichi, non seulement en prtant sur gages, mais mme en volant
impunment tout le monde chaque fois qu'il avait cru le pouvoir faire en
sret. Il demeurait rue Quincampoix,  un premier tage, avec une vieille
matresse qu'il appelait sa femme et pour le moins aussi mchante que lui.
     - Sophie, me dit cet avare,  Sophie, c'tait le nom que je m'tais donn
pour cacher le mien, la premire vertu qu'il faut dans ma maison, c'est la
probit... si jamais vous dtourniez d'ici la dixime partie d'un denier, je
vous ferais pendre, voyez-vous, Sophie, mais pendre jusqu' ce que vous n'en
puissiez plus revenir. Si ma femme et moi jouissons de quelques douceurs dans
notre vieillesse, c'est le finit de nos travaux immenses et de notre profonde
sobrit... Mangez vous beaucoup, mon enfant ?
     - Quelques onces de pain par jour, monsieur, lui rpondis-je, de l'eau,
et un peu de soupe quand je suis assez heureuse pour en avoir.
     - De la soupe, morbleu, de la soupe... regardez, ma mie, dit le vieil
avare  sa femme, gmissez des progrs du luxe.
     Depuis un an a cherche condition, a meurt de faim depuis un an et a
veut manger de la soupe. A peine le faisons-nous, une fois tous les dimanches,
nous qui travaillons comme des forats depuis quarante ans. vous aurez trois
onces de pain par jour, ma fille, une demi-bouteille d'eau de rivire, une
vieille robe de ma femme tous les dix-huit mois pour vous faire des jupons et
trois cus de gages au bout de l'anne si nous sommes contents de vos
services, si votre conomie rpond  la ntre et si vous faites enfin, par de
l'ordre et de l'arrangement, un peu prosprer la maison. Notre service est peu
de chose, vous tes seule, il s'agit de frotter et de nettoyer trois fois la
semaine cet appartement de six pices, de faire le lit de ma femme et le mien,
de rpondre  la porte, de poudrer ma perruque, de coiffer ma femme, de
soigner le chien, le chat et le perroquet, de veiller  la cuisine, d'en
nettoyer les ustensiles qu'ils servent ou non, d'aider  ma femme quand elle
nous fait un morceau  manger, et d'employer le reste du jour  faire du
linge, des bas, des bonnets et autres petits meubles de mnage. vous voyez que
ce n'est rien, Sophie, il vous restera bien du temps  vous, nous vous
permettrons de l'employer pour votre compte et de faire galement pour votre
usage le linge et les vtements dont vous pourrez avoir besoin.
     Vous imaginez aisment, madame, qu'il fallait se trouver dans l'tat de
misre o j'tais pour accepter une telle place ; non seulement il y avait
infiniment plus d'ouvrage que mon ge et mes forces ne me permettaient
d'entreprendre, mais pouvais-je vivre avec ce qu'on m'offrait ? Je me gardai
pourtant bien de faire la difficile, et je fus installe ds le mme soir.
     Si la cruelle position dans laquelle je me trouve, madame, me permettait
de songer  vous amuser un instant quand je ne dois penser qu' mouvoir votre
me en ma faveur, j'ose croire que je vous gaierais en vous racontant tous
les traits d'avarice dont je fus tmoin dans cette maison, mais une
catastrophe si terrible pour moi m'y attendait ds la deuxime anne, qu'il
m'est bien difficile quand j'y rflchis, de vous offrir quelques dtails
agrables avant que de vous entretenir de ce revers. vous saurez cependant,
madame, qu'on n'usait jamais de lumire dans cette maison ; l'appartement du
matre et de la matresse, heureusement tourn en face du rverbre de la rue,
les dispensait d'avoir besoin d'autre secours et jamais autre clart ne leur
servait pour se mettre au lit. Pour du linge ils n'en usaient point, il y
avait aux manches de la veste de monsieur, ainsi qu' celles de la robe de
madame, une vieille paire de manchettes cousue aprs l'toffe et que je lavais
tous les samedis au soir afin qu'elle ft en tat le dimanche ; point de
draps, point de serviettes et tout cela pour viter le blanchissage, objet
trs cher dans une maison, prtendait M. Du Harpin, mon respectable matre. On
ne buvait jamais de vin chez lui, l'eau claire tait, disait Mme Du Harpin, la
boisson naturelle dont les premiers hommes se servirent, et la seule que nous
indique la nature ; toutes les fois qu'on coupait le pain, il se plaait une
corbeille dessous afin de recueillir ce qui tombait, on y joignait avec
exactitude toutes les miettes qui pouvaient se faire aux repas, et tout cela
frit le dimanche avec un peu de beurre rance composait le plat de festin de ce
jour de repos. Jamais il ne fallait battre les habits ni les meubles, de peur
de les user, mais les housser lgrement avec un plumeau ; les souliers de
monsieur et de madame taient doubls de fer et l'un et l'autre poux
gardaient encore avec vnration ceux qui leur avaient servi le jour de leurs
noces ; mais une pratique beaucoup plus bizarre tait celle qu'on me faisait
exercer rgulirement une fois dans la semaine. Il y avait dans l'appartement
un assez grand cabinet dont les murs n'taient point tapisss ; il fallait
qu'avec un couteau j'allasse rper une certaine quantit du pltre de ces
murs, que je passais ensuite dans un tamis fin, et ce qui rsultait de cette
opration devenait la poudre de toilette dont j'ornais chaque matin et la
perruque de monsieur et le chignon de madame. Plt  Dieu que ces turpides
eussent t les seules o se fussent livres ces vilaines gens ; rien de plus
naturel que le dsir de conserver son bien, mais ce qui ne l'est pas autant,
c'est l'envie de le doubler avec celui d'autrui et je ne fus pas longtemps 
m'apercevoir que ce n'tait que de cette faon que M. Du Harpin devenait si
riche. Il y avait au-dessus de nous un particulier fort  son aise, possdant
d'assez jolis bijoux et dont les effets, soit  cause du voisinage, soit pour
lui avoir peut-tre pass par les mains, taient trs connus de mon matre. Je
lui entendais souvent regretter avec sa femme une certaine bote d'or de
trente  quarante louis qui lui serait infailliblement reste, disait-il, si
son procureur avait eu un peu plus d'intelligence ; pour se consoler enfin
d'avoir rendu cette bote, l'honnte M. Du Harpin projeta de la voler et ce
fut moi qu'on chargea de la ngociation.
     Aprs m'avoir fait un grand discours sur l'indiffrence du vol, sur
l'utilit mme dont il tait dans la socit puisqu'il rtablissait une sorte
d'quilibre que drangeait totalement l'ingalit des richesses, M. Du Harpin
me remit une fausse cl, m'assura qu'elle ouvrirait l'appartement du voisin,
que je trouverais la bote dans un secrtaire qu'on ne fermait point, que je
l'apporterais sans aucun danger et que pour un service aussi essentiel je
recevrais pendant deux ans un cu de plus sur mes gages.
     - Oh monsieur, m'criai-je, est-il possible qu'un matre ose corrompre
ainsi son domestique ? qui m'empche de faire tourner contre vous les armes
que vous me mettez  la main et qu'aurez-vous  m'objecter de raisonnable si
je vous vole d'aprs vos principes ?
     M. Du Harpin trs tonn de ma rponse, n'osant insister davantage, mais
me gardant une rancune secrte, me dit que ce qu'il en faisait tait pour
m'prouver, que j'tais bien heureuse d'avoir rsist  cette offre insidieuse
de sa part et que j'eusse t une fille pendue si j'avais succomb. Je me
payai de cette rponse, mais je sentis ds lors et les malheurs qui me
menaaient par une telle proposition, et le tort que j'avais eu de rpondre
aussi fermement. Il n'y avait pourtant point eu de milieu, ou il et fallu que
je commisse le crime dont on me parlait, ou il devenait ncessaire que j'en
rejetasse aussi durement la proposition ; avec un peu plus d'exprience
j'aurais quitt la maison ds l'instant, mais il tait dj crit sur la page
de mes destins que chacun des mouvements honntes o mon caractre me
porterait, devait tre pay d'un malheur, il me fallait donc subir mon sort
sans qu'il me ft possible d'chapper.
     M. Du Harpin laissa couler prs d'un mois, c'est--dire  peu prs
jusqu' l'poque de la rvolution de la seconde anne de mon sjour chez lui,
sans dire un mot, et sans tmoigner le plus lger ressentiment du refus que je
lui avais fait, lorsqu'un soir, ma besogne finie, venant de me retirer dans ma
chambre pour y goter quelques heures de repos, j'entendis tout  coup jeter
ma porte en dedans et vis non sans effroi M. Du Harpin conduisant un
commissaire et quatre soldats du guet auprs de mon lit.
     - Faites votre devoir, monsieur, dit-il  l'homme de justice, cette
malheureuse m'a vol un diamant de mille cus, vous le trouverez dans sa
chambre ou sur elle, le fait est invitable.
     - Moi vous avoir vol, monsieur, dis-je en me jetant toute trouble au
bas de mon lit, moi, monsieur, ah qui sait mieux que vous combien une telle
action me rpugne et l'impossibilit qu'il y a que je l'aie commise !
     Mais M. Du Harpin faisant beaucoup de bruit, pour que mes paroles ne
fussent pas entendues, continua d'ordonner les perquisitions, et la
malheureuse bague fut trouve dans un de mes matelas. Avec des preuves de
cette force il n'y avait pas  rpliquer, je fus  l'instant saisie, garrotte
et conduite ignominieusement dans la prison du palais, sans qu'il me ft
seulement possible de faire entendre un mot de tout ce que je pus dire pour ma
justification.
     Le procs d'une infortune qui n'a ni crdit, ni protection est
promptement fait en France. On y croit la vertu incompatible avec la misre,
et l'infortune dans nos tribunaux est une preuve complte contre l'accus ;
une injuste prvention y fait croire que celui qui a d commettre le crime l'a
commis, les sentiments s'y mesurent sur l'tat dans lequel on vous trouve et
sitt que des titres ou de la fortune ne prouvent pas que vous devez tre
honnte, l'impossibilit que vous le soyez devient dmontre tout de suite.
     J'eus beau me dfendre, j'eus beau fournir les meilleurs moyens 
l'avocat de forme qu'on me donna pour un instant, mon matre m'accusait, le
diamant s'tait trouv dans ma chambre, il tait clair que je l'avais vol.
Lorsque je voulus citer le trait horrible de M. Du Harpin et prouver que le
malheur qui m'arrivait n'tait qu'une suite de la vengeance et de l'envie
qu'il avait de se dfaire d'une crature qui, tenant son secret, devenait
matresse de sa rputation, on traita ces plaintes de rcriminations, on me
dit que M. Du Harpin tait connu depuis quarante ans pour un homme intgre et
incapable d'une telle horreur, et je me vis au moment d'aller payer de ma vie
le refus que j'avais fait de participer  un crime, lorsqu'un vnement
inattendu vint, en me rendant libre, me replonger dans les nouveaux revers qui
m'attendaient encore dans le monde.
     Une femme de quarante ans que l'on nommait la Dubois, clbre par des
horreurs de toutes les espces, tait galement  la veille de subir un
jugement de mort, plus mrit du moins que le mien, puisque ses crimes taient
constats, et qu'il tait impossible de m'en trouver aucun. J'avais inspir
une sorte d'intrt  cette femme ; un soir, fort peu de jours avant que nous
ne dussions perdre l'une et l'autre la vie, elle me dit de ne pas me coucher,
mais de me tenir avec elle sans affectation, le plus prs que je pourrais des
portes de la prison.
     - Entre minuit et une heure, poursuivit cette heureuse sclrate, le feu
prendra dans la maison... c'est l'ouvrage de mes soins, peut-tre y aura-t-il
quelqu'un de brl, peu importe, ce qu'il y a de sr c'est que nous nous
sauverons ; trois hommes, mes complices et mes amis, se joindront  nous et je
te rponds de ta libert.
     La main du ciel qui venait de punir l'innocence dans moi servit le crime
dans ma protectrice, le feu prit, l'incendie fut horrible, il y eut dix
personnes de brles, mais nous nous sauvmes ; ds le mme jour nous gagnmes
la chaumire d'un braconnier de la fort de Bondy, espce de fripon diffrent,
mais des intimes amis de notre bande.
     - Te voil libre, ma chre Sophie, me dit alors la Dubois, tu peux
maintenant choisir tel genre de vie qu'il te plaira, mais si j'ai un conseil 
te donner, c'est de renoncer  des pratiques de vertu qui comme tu vois ne
font jamais russi ; une dlicatesse dplace t'a conduite au pied de
l'chafaud, un crime affreux m'en sauve ; regarde  quoi le bien sert dans le
monde, et si c'est la peine de s'immoler pour lui. Tu es jeune et jolie, je me
charge de ta fortune  Bruxelles si tu veux ; j'y vais, c'est ma patrie ; en
deux ans je te mets au pinacle, mais je t'avertis que ce ne sera point par les
troits sentiers de la vertu que je te conduirai  la fortune ; il faut  ton
ge entreprendre plus d'un mtier, et servir  plus d'une intrigue quand on
veut faire promptement son chemin.. . Tu m'entends, Sophie... tu m'entends,
dcide-toi donc vite, car il faut gagner du champ, nous n'avons de sret ici
que pour peu d'heures.
     - Oh madame, dis-je  ma bienfaitrice, je vous ai de grandes obligations,
vous m'avez sauv la vie, je suis dsespre sans doute de ne le devoir qu'
un crime et vous pouvez tre trs sre que s'il m'et fallu y participer,
j'eusse mieux aim prir que de le faire. Je ne sais que trop quels dangers
j'ai courus pour m'tre abandonne aux sentiments d'honntet qui germeront
toujours dans mon coeur, mais quelles que puissent tre les pines de la
vertu, je les prfrerai toujours aux fausses lueurs de prosprit,
dangereuses faveurs qui accompagnent un instant le crime. Il est dans moi des
ides de religion qui grces au ciel ne m'abandonneront jamais. Si la
providence me rend pnible la carrire de la vie, c'est pour m'en ddommager
plus amplement dans un monde meilleur ; cette esprance me console, elle
adoucit tous mes chagrins, elle apaise mes plaintes, elle me fortifie dans
l'adversit et me fait braver tous les maux qu'il lui plaira de m'offrir.
Cette joie s'teindrait aussitt dans mon coeur si je venais  le souiller par
des crimes, et avec la crainte de revers encore plus terribles en ce monde
j'aurais l'aspect affreux des chtiments que la justice cleste rserve dans
l'autre  ceux qui l'outragent.
     - Voil des systmes absurdes qui te conduiront bientt  l'hpital, ma
fille, dit la Dubois en fronant le sourcil, crois-moi, laisse l la justice
cleste, tes chtiments, ou tes rcompenses  venir, tout cela n'est bon qu'
oublier quand on sort de l'cole ou qu' faire mourir de faim si l'on a la
btise d'y croire, quand on est une fois dehors. La duret des riches lgitime
la coquinerie des pauvres, mon enfant ; que leur bourse s'ouvre  nos besoins,
que l'humanit rgne dans leur coeur, et les vertus pourraient s'tablir dans
le ntre, mais tant que notre infortune, notre patience  la supporter, notre
bonne foi, notre asservissement ne serviront qu' doubler nos fers, nos crimes
deviendront leur ouvrage et nous serions bien dupes de nous les refuser pour
amoindrir un peu le joug dont ils nous chargent. La nature nous a fait natre
tous gaux, Sophie ; si le sort se plat  dranger ce premier plan des lois
gnrales, c'est  nous d'en corriger les caprices, et de rparer par notre
adresse les usurpations des plus forts... J'aime  les entendre, ces gens
riches, ces juges, ces magistrats, j'aime  les voir nous prcher la vertu ;
il est bien difficile de se garantir du vol quand on a trois fois qu'il ne
faut pour vivre, bien difficile de ne jamais concevoir le meurtre quand on est
entour que d'adulateurs ou d'esclaves soumis, normment pnible en vrit
d'tre temprant et sobre quand la volupt les enivre et que les mets les plus
succulents les entourent, ils ont bien de la peine  tre francs quand il ne
se prsente jamais pour eux aucun intrt de mentir. Mais nous, Sophie, nous
que cette providence barbare dont tu as la folie de faire ton idole, a
condamns  ramper sur la terre comme le serpent dans l'herbe, nous qu'on ne
voit qu'avec ddain, parce que nous sommes pauvres, qu'on humilie parce que
nous sommes faibles, nous qui ne trouvons enfin sur toute la surface du globe
que du fiel et que des pines, tu veux que nous dfendions du crime quand sa
main seule ouvre la porte de la vie, nous y maintient, nous y conserve, ou
nous empche de la perdre ; tu veux que perptuellement soumis et humilis,
pendant que cette classe qui nous matrise a pour elle toutes les faveurs de
la fortune, nous n'ayons pour nous que la peine, que l'abattement et la
douleur, que le besoin et que les larmes, que la fltrissure et l'chafaud !
Non, non, Sophie, non, ou cette providence que tu rvres n'est faite que pour
nos mpris, ou ce ne sont pas l ses intentions...
     Connais-la mieux, Sophie, connais-la mieux et convaincs-toi bien que ds
qu'elle nous place dans une situation o le mal nous devient ncessaire, et
qu'elle nous laisse en mme temps la possibilit de l'exercer, c'est que ce
mal sert ses lois comme le bien et qu'elle gagne autant  l'un qu' l'autre.
     L'tat o elle nous cre est l'galit, celui qui le drange n'est pas
plus coupable que celui qui cherche  le rtablir, tous deux agissent d'aprs
des impulsions reues, tous deux doivent les suivre, se mettre un bandeau sur
les yeux et jouir.
     Je l'avoue, si jamais je fus branle, ce fut par les sductions de cette
femme adroite, mais une voix plus forte qu'elle combattait ses sophismes dans
mon coeur, je l'coutai et je dclarai pour la dernire fois que j'tais
dcide  ne me jamais laisser corrompre.
     - Eh bien, me dit la Dubois, fais ce que tu voudras, je t'abandonne  ton
mauvais sort, mais si jamais tu te fais prendre, comme a ne peut pas te fuir
par la fatalit qui, tout en sauvant le crime, immole invitablement la vertu,
souviens-toi bien du moins de ne jamais parler de nous.
     Pendant que nous raisonnions ainsi, les trois compagnons de la Dubois
buvaient avec le braconnier, et comme le vin communment a l'art de faire
oublier les crimes du malfaiteur et de l'engager souvent  les renouveler au
bord mme du prcipice duquel il vient d'chapper, nos sclrats ne me virent
pas dcide  me sauver de leurs mains sans avoir, envie de se divertir  mes
dpens. Leurs principes, leurs moeurs, le sombre local o nous tions,
l'espce de scurit dans laquelle ils se croyaient, leur ivresse, mon ge,
mon innocence et ma tournure, tout les encouragea. Ils se levrent de table,
ils tinrent conseil entre eux, ils consultrent la Dubois, tous procds dont
le mystre me faisait frissonner d'horreur, et le rsultat fut enfin que
j'eusse  me dcider avant de partir  leur passer par les mains  tous
quatre, ou de bonne grce ou de force ; que si je le faisais de bonne grce,
ils me donneraient chacun un cu pour me conduire o je voudrais, puisque je
me refusais  les accompagner ; que s'il fallait employer la force pour me
dterminer, la chose se ferait tout de mme, mais pour que le secret ft
gard, le dernier des quatre qui jouirait de moi me plongerait un couteau dans
le sein et qu'on m'enterrerait ensuite au pied d'un arbre. Je vous laisse 
penser, madame, quel effet me fit cette excrable proposition ; je me jetai
aux pieds de la Dubois, je la conjurai d'tre une seconde fois ma protectrice,
mais la sclrate ne fit que rire d'une situation affreuse pour moi, et qui ne
lui paraissait qu'une misre.
     - Oh parbleu, dit-elle, te voil bien malheureuse, oblige de servir 
quatre garons btis comme cela ! il y a dix mille femmes  Paris, ma fille,
qui donneraient de bien beaux cus pour tre  ta place  prsent... coute,
ajouta-t-elle pourtant au bout d'un moment de rflexion, j'ai assez d'empire
sur ces drles-l pour obtenir ta grce si tu veux t'en rendre digne.
     - Hlas, madame, que faut-il faire ? m'criai-je en larmes, ordonnez-moi,
je suis toute prte.
     - Nous suivre, prendre parti avec nous et commettre les mmes choses sans
la plus lgre rpugnance,  ce prix je te garantis le reste.
     Je ne crus pas devoir balancer ; en acceptant je courais de nouveaux
dangers, j'en conviens, mais ils taient moins pressants que ceux-ci, je
pouvais les viter et rien ne pouvait me faire chapper  ceux qui me
menaaient.
     - J'irai partout, madame, dis-je  la Dubois, j'irai partout, je vous le
promets, sauvez-moi de la fureur de ces hommes et je ne vous quitterai jamais.
     - Enfants, dit la Dubois aux quatre bandits, cette fille est de la troupe
; je l'y reois, je l'y installe ; je vous dfends de lui faire violence, ne
la dgotons pas du mtier ds le premier jour ; vous voyez comme son ge et
sa figure peuvent nous tre utiles, servons-nous-en pour nos intrts, et ne
la sacrifions pas  nos plaisirs...
     Mais les passions ont un degr dans l'homme, o nulle voix ne peut les
captiver ; les gens  qui je devais avoir affaire n'taient en tat de rien
entendre ; se prsentant  moi tous les quatre  la fois dans l'tat le moins
fait pour que je pusse me flatter de ma grce, ils dclarrent unanimement 
la Dubois que quand l'chafaud serait l, il faudrait que je devinsse leur
proie.
     - D'abord la mienne, dit l'un d'eux, en me saisissant  brasse-corps.
     - Et de quel droit faut-il que tu commences ? dit un second en repoussant
son camarade et m'arrachant brutalement de ses mains.
     - Ce ne sera parbleu qu'aprs moi, dit un troisime.
     Et la dispute s'chauffant, nos quatre champions se prennent aux cheveux,
se terrassent, se pelotent, se culbutent et moi trop heureuse de les voir dans
une situation qui me donne le temps de m'chapper, pendant que la Dubois
s'occupe  les sparer, je m'lance, je gagne la fort et perds en un instant
la maison de vue.
     - Etre suprme, dis-je en me jetant  genoux, ds que je me crus en
sret, tre suprme, mon vrai protecteur et mon guide, daigne prendre piti
de ma misre ; tu vois ma faiblesse et mon innocence, tu vois avec quelle
confiance je place en toi tout mon espoir ; daigne m'arracher aux dangers qui
me poursuivent, ou par une mort moins ignominieuse que celle  laquelle je
viens d'chapper, daigne au moins me rappeler promptement vers toi.
     La prire est la plus douce consolation du malheureux, il devient plus
fort quand il a pri ; je me levai pleine de courage, et comme il commenait 
faire sombre, je m'enfonai dans un taillis pour y passer la nuit avec moins
de risque ; la sret o je me croyais, l'abattement dans lequel j'tais, le
peu de joie que je venais de goter, tout contribua  me faire passer une
bonne nuit, et le soleil tait dj trs haut quand mes yeux se rouvrirent 
la lumire. C'est l'instant du rveil qui est le plus fatal pour les
infortuns ; le repos des sens, le calme des ides, l'oubli instantan de
leurs maux, tout les rappelle au malheur avec plus de force, tout leur en rend
alors le poids plus onreux.
     Eh bien, me dis-je, il est donc vrai qu'il y a des cratures humaines que
la nature destine au mme tat que les btes froces ! cache dans leur
rduit, fuyant les hommes comme elles, quelle diffrence y a-t-il maintenant
entre elles et moi ? est-ce donc la peine de natre pour un sort aussi
pitoyable ! et mes larmes coulrent avec abondance en formant ces tristes
rflexions. Je les finissais  peine, lorsque j'entendis du bruit autour de
moi ; un instant je crus que c'tait quelque bte, peu  peu je distinguai les
voix de deux hommes.
     - Viens, mon ami, viens, dit l'un d'eux, nous serons  merveille ici ; la
cruelle et fatale prsence de ma mre ne m'empchera pas au moins de goter un
moment avec toi les plaisirs qui me sont si chers...
     Ils s'approchent, ils se placent tellement en face de moi qu'aucun de
leurs propos... aucun de leurs mouvements ne peut m'chapper, et je vois...
     Juste ciel, madame, dit Sophie en s'interrompant, est-il possible que le
sort ne m'ait jamais place que dans des situations si critiques qu'il
devienne aussi difficile  la pudeur de les entendre que de les peindre ?...
Ce crime horrible qui outrage galement et la nature et les lois, ce forfait
pouvantable sur lequel la main de Dieu s'est appesantie tant de fois, cette
infamie en un mot si nouvelle pour moi que je la concevais  peine, je la vis
consommer sous mes yeux avec toutes les recherches impures, avec toutes les
pisodes affreuses que pouvait y mettre la dpravation la plus rflchie.
     L'un de ces hommes, celui qui dominait l'autre, tait g de vingt-quatre
ans, il tait en surtout vert et assez proprement mis pour faire croire que sa
condition devait tre honnte ; l'autre paraissait un jeune domestique de sa
maison, d'environ dix-sept  dix-huit ans et d'une fort jolie figure. La scne
fut aussi longue que scandaleuse, et ce temps me part d'autant plus cruel, que
je n'osai bouger de peur d'tre aperue.
     Enfin les criminels acteurs qui la composaient, rassasis sans doute, se
levrent pour regagner le chemin qui devait les conduire chez eux, lorsque le
matre s'approcha du buisson qui me recelait pour y satisfaire un besoin. Mon
bonnet lev me trahit, il l'aperoit :
     - Jasmin, dit-il  son jeune Adonis, nous sommes trahis, mon cher... une
fille, une profane a vu nos mystres ; approche-toi, sortons cette coquine de
l et sachons ce qu'elle y peut faire.
     Je ne leur donnai pas la peine de m'aider  sortir de mon asile ; m'en
arrachant aussitt moi-mme et tombant  leurs pieds :
     - Oh messieurs, m'criai-je en tendant les bras vers eux, daignez avoir
piti d'une malheureuse dont le sort est plus  plaindre que vous ne pensez ;
il est bien peu de revers qui puissent galer les miens ; que la situation o
vous m'avez trouve ne vous fasse natre aucun soupon sur moi, elle est
l'ouvrage de ma misre bien plutt que de mes torts ; loin d'augmenter la
somme des maux qui m'accablent, veuillez la diminuer au contraire en me
facilitant les moyens d'chapper  la rigueur qui me poursuit.
     M. de Bressac, c'tait le nom du jeune homme entre les mains duquel je
tombais, avec un grand fonds de libertinage dans l'esprit, n'tait pas pourvu
d'une dose bien abondante de commisration dans le coeur. Il n'est
malheureusement que trop commun de voir la dbauche des sens teindre
absolument la piti dans l'homme ; son effet ordinaire est d'endurcir ; soit
que la plus grande partie de ses carts ncessite une sorte d'apathie dans
l'me, soit que la secousse violente qu'elle imprime  la masse des nerfs
diminue la sensibilit de leur action, toujours est-il qu'un dbauch de
profession est rarement un homme pitoyable. Mais  cette cruaut naturelle
dans l'esprit de gens dont j'esquisse le caractre, il se joignait encore dans
M. de Bressac un dgot si marqu pour notre sexe, une haine si invtre pour
tout ce qui le caractrisait, qu'il tait difficile que je parvinsse  placer
dans son me les sentiments dont je voulais l'mouvoir.
     - Que fais-tu l enfin, tourterelle des bois, me dit assez durement pour
toute rponse cet homme que je voulais attendrir... parle vrai, tu as vu tout
ce qui s'est pass entre ce jeune homme et moi, n'est-ce pas ?
     - Moi, non, monsieur, m'criai-je aussitt, ne croyant faire aucun mal en
dguisant cette vrit, soyez bien assur que je n'ai vu que des choses trs
simples ; je vous ai vus, monsieur et vous, assis tous deux sur l'herbe, j'ai
cru m'apercevoir que vous y avez caus un instant, soyez bien assur que voil
tout.
     - Je le veux croire, rpondit M. de Bressac, et cela pour ta
tranquillit, car si j'imaginais que tu eusses pu voir autre chose, tu ne
sortirais jamais de ce buisson... Allons, Jasmin, il est de bonne heure, nous
avons le temps d'our les aventures de cette catin ; qu'elle nous les dise
dans l'instant, ensuite nous l'attacherons  ce gros chne et nous lui
essaierons nos couteaux de chasse sur le corps.
     Nos jeunes gens s'assirent, ils m'ordonnrent de me placer prs d'eux et
l, je leur racontai ingnument tout ce qui m'tait arriv depuis que j'tais
dans le monde.
     - Allons, Jasmin, dit M. de Bressac en se levant ds que j'eus fini,
soyons justes une fois dans notre vie, mon cher ; l'quitable Thmis a
condamn cette coquine, ne souffrons pas que les vues de la desse soient
aussi cruellement frustres, et faisons subir  la criminelle l'arrt qu'elle
allait encourir ; ce n'est pas un crime que nous allons commettre, c'est une
vertu, mon ami, c'est un rtablissement dans l'ordre moral des choses, et
puisque nous avons le malheur de le dranger quelquefois, rtablissons-le
courageusement du moins quand l'occasion s'en prsente.
     Et les cruels m'ayant enleve de ma place me tranaient dj vers l'arbre
indiqu, sans tre touchs ni de mes gmissements, ni de mes larmes.
     - Lions-la dans ce sens-ci, dit Bressac  son valet en m'appuyant le
ventre contre l'arbre.
     Leurs jarretires, leurs mouchoirs, tout servit et en une minute, je fus
garrotte si cruellement qu'il me devint impossible de faire usage d'aucun de
mes membres ; cette opration faite, les sclrats dtachrent mes jupes,
relevrent ma chemise sur mes paules, et mettant leur couteau de chasse  la
main, je crus qu'ils allaient pourfendre toutes les parties postrieures
qu'avait dcouvertes leur brutalit.
     - En voil assez, dit Bressac sans que j'eusse encore reu un seul coup,
en voil assez pour qu'elle nous connaisse, pour qu'elle voie ce que nous
pouvons lui faire et pour la tenir dans notre dpendance. Sophie,
continua-t-il en dtachant mes liens, rhabillez-vous, soyez discrte et
suivez-nous ; si vous vous attachez  moi, vous n'aurez pas lieu de vous en
repentir, mon enfant, il faut une seconde femme de chambre  ma mre, je vais
vous prsenter  elle... sur la foi de vos rcits je vais lui rpondre de
votre conduite, mais si vous abusez de mes bonts, ou que vous trahissiez ma
confiance, regardez bien cet arbre qui devait vous servir de lit funbre,
souvenez-vous qu'il n'est qu' une lieue du chteau o je vous conduis et qu'
la plus lgre faute vous y serez  l'instant ramene...
     Dj rhabille,  peine trouvais-je des expressions pour remercier mon
bienfaiteur, je me jetai  ses pieds... j'embrassais ses genoux, je lui
faisais tous les serments possibles d'une bonne conduite, mais aussi
insensible  ma joie qu' ma douleur :
     - Marchons, dit M. de Bressac, c'est votre conduite qui parlera pour vous
et c'est elle seule qui rglera votre sort.
     Nous cheminmes. Jasmin et son matre causaient ensemble, et je les
suivais humblement sans mot dire ; une petite heure nous rendit au chteau de
Mme la comtesse de Bressac et la magnificence des entours me fit voir que
quelque poste que je dusse remplir dans cette maison-ci, il serait assurment
plus lucratif pour moi que celui de la gouvernante en chef de M. et de Mme Du
Harpin. On me fit attendre dans un office o Jasmin me fit trs honntement
djeuner ; pendant ce temps M. de Bressac monta chez sa mre, il la prvint et
une demi-heure aprs il vint me chercher lui-mme pour me prsenter  elle.
     Mme de Bressac tait une femme de quarante-cinq ans, trs belle encore et
qui me parut fort honnte et principalement fort humaine, quoiqu'elle mlt un
peu de svrit dans ses principes et dans ses propos ; veuve depuis deux ans
d'un homme de fort grande maison mais qui l'avait pouse sans autre fortune
que le beau nom qu'il lui donnait, tous les biens que pouvait esprer le jeune
marquis de Bressac dpendaient donc de cette mre et ce qu'il avait eu de son
pre lui donnait  peine de quoi s'entretenir. Mme de Bressac y joignait une
pension considrable, mais il s'en fallait bien qu'elle sufft aux dpenses
aussi considrables qu'irrgulires de son fils ; il y avait au moins soixante
mille livres de rentes dans cette maison, et M. de Bressac n'avait ni frre ni
soeur ; on n'avait jamais pu le dterminer  entrer au service ; tout ce qui
l'cartait de ses plaisirs de choix tait si insupportable pour lui qu'il
tait impossible de lui faire accepter aucune chane. Madame la comtesse et
son fils passaient trois mois de l'anne dans cette terre et le reste du temps
 Paris, et ces trois mois qu'elle exigeait de son fils de passer avec elle
taient dj une bien grande gne pour un homme qui ne quittait jamais le
centre de ses plaisirs sans tre au dsespoir.
     Le marquis de Bressac m'ordonna de raconter  sa mre les mmes choses
que je lui avais dites, et ds que j'eus fini mon rcit :
     - Votre candeur et votre navet, me dit Mme de Bressac, ne me permettent
pas de douter de votre innocence. Je ne prendrai d'autres informations sur
vous que de savoir si vous tes rellement comme vous me le dites la fille de
l'homme que vous m'indiquez ; si cela est, j'ai connu votre pre, et cela me
deviendra une raison de plus pour m'intresser  vous. Quant  votre affaire
de chez Du Harpin, je me charge d'arranger cela en deux visites chez le
chancelier, mon ami depuis des sicles ; c'est l'homme le plus intgre qu'il y
ait en France ; il ne s'agit que de lui prouver votre innocence pour anantir
tout ce qui a t fait contre vous et pour que vous puissiez reparatre sans
nulle crainte  Paris... mais rflchissez bien, Sophie, que tout ce que je
vous promets ici n'est qu'au prix d'une conduite intacte ; ainsi vous voyez
que les reconnaissances que j'exige de vous tourneront toujours  votre profit.
     Je me jetai aux pieds de Mme de Bressac, je l'assurai qu'elle n'aurait
jamais lieu que d'tre contente de moi et ds l'instant je fus installe chez
elle sur le pied de sa seconde femme de chambre. Au bout de trois jours les
informations qu'avait faites Mme de Bressac  Paris arrivrent telles que je
pouvais les dsirer, et toutes les ides de malheur s'vanouirent enfin de mon
esprit pour n'tre plus remplaces que par l'espoir des plus douces
consolations qu'il dt m'tre permis d'attendre ; mais il n'tait pas crit
dans le ciel que la pauvre Sophie dt jamais tre heureuse, et si quelques
moments de calme naissaient fortuitement pour elle, ce n'tait que pour lui
rendre plus amers ceux d'horreur qui devaient les suivre.
     A peine fmes-nous  Paris que Mme de Bressac s'empressa de travailler
pour moi. Le premier prsident voulut me voir, il couta mes malheurs avec
intrt, la coquinerie de Du Harpin mieux approfondie fut reconnue, on se
convainquit que si j'avais profit de l'incendie des prisons du palais, au
moins n'y avais-je particip pour rien et toute procdure s'anantit
(m'assura-t-on) sans que les magistrats qui s'en mlrent crussent devoir y
employer d'autres formalits.
     Il est ais d'imaginer combien de tels procds m'attachaient  Mme de
Bressac ; n'et-elle pas eu d'ailleurs pour moi toute sorte de bonts, comment
de pareilles dmarches ne m'eussent-elles pas lie pour jamais  une
protectrice aussi prcieuse ? Il s'en fallait bien pourtant que l'intention du
jeune marquis de Bressac ft de m'enchaner aussi intimement  sa mre ;
indpendamment des dsordres affreux du genre que je vous ai peint, dans
lequel se plongeait aveuglment ce jeune homme bien plus  Paris qu' la
campagne, je ne fus pas longtemps  m'apercevoir qu'il dtestait
souverainement la comtesse. Il est vrai que celle-ci faisait tout au monde ou
pour arrter ses dbauches ou pour les contrarier, mais comme elle y employait
peut-tre un peu trop de rigueur, le marquis, plus enflamm par les effets
mmes de cette svrit, ne s'y livrait qu'avec plus d'ardeur, et la pauvre
comtesse ne retirait de ses perscutions que de se faire souverainement har.
     - Ne vous imaginez pas, me disait trs souvent le marquis, que ce soit
d'elle-mme que ma mre agisse dans tout ce qui vous intresse ; croyez,
Sophie, que si je ne la harcelais  tout instant, elle se ressouviendrait 
peine des soins qu'elle vous a promis ; elle vous fait valoir tous ses pas,
tandis qu'ils n'ont t faits que par moi. J'ose le dire, c'est donc  moi
seul que vous devez quelque reconnaissance, et celle que j'exige de vous doit
paratre d'autant plus dsintresse, que vous en savez assez pour tre bien
sre, quelque jolie que vous puissiez tre, que ce n'est pas  vos faveurs que
je prtends... Non, Sophie, non, les services que j'attends de vous sont d'un
tout autre genre, et quand vous serez bien convaincue de tout ce que j'ai fait
pour vous, j'espre que je trouverai dans votre me tout ce que je suis en
droit d'en attendre...
     Ces discours me paraissaient si obscurs, que je ne savais comment y
rpondre ; je le faisais pourtant  tout hasard et peut-tre avec trop de
facilit.
     C'est ici le moment de vous apprendre, madame, le seul tort rel que j'ai
eu  me reprocher de ma vie... que dis-je un tort, une extravagance qui n'eut
jamais rien d'gal... mais au moins ce n'est pas un crime, c'est une simple
erreur qui n'a puni que moi et dont il ne me parat pas que la main quitable
du ciel ait d se servir pour m'entraner dans l'abme qui s'ouvrait
insensiblement sous mes pas. Il m'avait t impossible de voir le marquis de
Bressac sans me sentir entrane vers lui par un mouvement de tendresse que
rien n'avait pu vaincre en moi. Quelques rflexions que je fisse sur son
loignement pour les femmes, sur la dpravation de ses gots, sur les
distances morales qui nous sparaient, rien, rien au monde ne pouvait teindre
cette passion naissante et si le marquis m'et demand ma vie, je la lui
aurais sacrifie mille fois, croyant encore ne rien faire pour lui. Il tait
loin de souponner des sentiments que je tenais aussi soigneusement renferms
dans mon coeur... il tait loin, l'ingrat, de dmler la cause des pleurs que
versait journellement la malheureuse Sophie sur les dsordres honteux qui le
perdaient, mais il lui tait impossible pourtant de ne pas se douter du dsir
que j'avais de voler au-devant de tout ce qui pouvait lui plaire, il ne se
pouvait pas qu'il n'entrevt mes prvenances... Trop aveugles sans doute,
elles allaient jusqu'au point de servir mme ses erreurs autant au moins que
la dcence pouvait me le permettre et de les dguiser toujours  sa mre.
Cette manire de me conduire m'avait en quelque faon valu sa confiance, et
tout ce qui venait de lui m'tait si prcieux, je m'aveuglais tellement sur le
peu que m'offrait son coeur, que j'eus quelquefois l'orgueil de croire que je
ne lui tais pas indiffrente, mais combien l'excs de ses dsordres me
dsabusait promptement ! Ils taient tels que non seulement la maison tait
remplie de domestiques sur cet excrable ton prs de moi, mais qu'il soudoyait
encore mme en dehors une foule de mauvais sujets, ou chez lesquels il allait,
ou qui venaient journellement chez lui, et comme ce got, tout odieux qu'il
est, n'est pas un des moins chers, le marquis se drangeait prodigieusement.
Je prenais quelquefois la libert de lui reprsenter tous les inconvnients de
sa conduite ; il m'coutait sans rpugnance, puis finissait par me dire qu'on
ne se corrigeait pas de l'espce de vice qui le dominait, que reproduit sous
mille formes diverses, il avait des branches diffrentes pour chaque ge, qui
rendant de dix en dix ans ses sensations toujours nouvelles, y faisaient tenir
jusqu'au tombeau ceux qui avaient le malheur de l'encenser... Mais si
j'essayais de lui parler de sa mre et des chagrins qu'il lui donnait, je ne
voyais plus que du dpit, de l'humeur, de l'irritation et de l'impatience de
voir si longtemps en de telles mains un bien qui devrait dj lui appartenir,
la haine la plus invtre contre cette mre respectable et la rvolte la plus
constate contre les sentiments de la nature. Serait-il donc vrai que quand on
est parvenu  transgresser aussi formellement dans ses gots les lois de cet
organe sacr, la suite ncessaire de ce premier crime ft une affreuse
facilit  commettre impunment tous les autres ?
     Quelquefois je me servais des moyens de la religion ; presque toujours
console par elle, j'essayais de faire passer ses douceurs dans l'me de ce
pervers,  peu prs sre de le captiver par de tels liens si je parvenais 
lui en faire partager les charmes. Mais le marquis ne me laissa pas longtemps
employer de telles voies avec lui ; ennemi dclar de nos saints mystres,
frondeur opinitre de la puret de nos dogmes, antagoniste outr de
l'existence d'un tre suprme, M. de Bressac au lieu de se laisser convertir
par moi chercha bien plutt  me corrompre.
     - Toutes les religions partent d'un principe faux, Sophie, me disait-il,
toutes supposent comme ncessaire le culte d'un tre crateur ; or, si ce
monde ternel, comme tous ceux au milieu desquels il flotte dans les plaines
infinies de l'espace, n'a jamais eu de commencement et ne doit jamais avoir de
fin, si toutes les productions de la nature sont des effets rsultatifs des
lois qui l'enchanent elle-mme, si son action et sa raction perptuelles
supposent le mouvement essentiel  son essence, que devient le moteur que vous
lui prtez gratuitement ? Daigne le croire, Sophie, ce dieu que tu admets
n'est que le finit de l'ignorance d'un ct et de la tyrannie de l'autre ;
quand le plus fort voulut enchaner le plus faible, il lui persuada qu'un dieu
sanctifiait les fers dont il l'accablait, et celui-ci abruti par sa misre
crut tout ce que l'autre voulut. Toutes les religions, suites fatales de cette
premire fable, doivent donc tre dvoues au mpris comme elle, il n'en est
pas une seule qui ne porte l'emblme de l'imposture et de la stupidit ; je
vois dans toutes des mystres qui font frmir la raison, des dogmes outrageant
la nature et des crmonies grotesques qui n'inspirent que la drision. A
peine eus-je les yeux ouverts, Sophie, que je dtestai ces horreurs, je me fis
une loi de les fouler aux pieds, un serment de n'y revenir de mes jours ;
imite-moi si tu veux tre raisonnable.
     - Oh monsieur, rpondis-je au marquis, vous priveriez une malheureuse de
son plus doux espoir si vous lui enleviez cette religion qui la console ;
fermement attache  ce qu'elle enseigne, absolument convaincue que tous les
coups qui lui sont ports ne sont que l'effet du libertinage et des passions,
irai-je sacrifier  des sophismes qui me font frmir l'ide la plus douce de
ma vie ?
     J'ajoutai  cela mille autres raisonnements dicts par ma raison,
panchs par mon coeur, mais le marquis n'en faisait que rire, et ses
principes captieux, nourris d'une loquence plus mle, soutenus de lectures
que je n'avais heureusement jamais faites, renversaient toujours tous les
miens. Mme de Bressac remplie de vertu et de pit n'ignorait pas que son fils
soutenait ses carts par tous les paradoxes de l'incrdulit ; elle en
gmissait souvent avec moi, et comme elle daignait me trouver un peu plus de
bon sens qu'aux autres femmes qui l'entouraient, elle aimait  me confier ses
chagrins.
     Cependant les mauvais procds de son fils redoublaient pour elle ; il
tait au point de ne plus s'en cacher, non seulement il avait entour sa mre
de toute cette canaille dangereuse servant  ses plaisirs, mais il avait
pouss l'insolence jusqu' lui dclarer devant moi, que si elle s'avisait de
contrarier encore ses gots, il la convaincrait du charme dont ils taient en
s'y livrant  ses yeux mmes. Je gmissais de ces propos et de cette conduite,
je tchais d'en tirer au fond de moi-mme des motifs pour touffer dans mon
me cette malheureuse passion qui la dvorait... mais l'amour est-il un mal
dont on puisse gurir ? Tout ce que je cherchais  lui opposer n'attisait que
plus vivement sa flamme, et le perfide Bressac ne me paraissait jamais plus
aimable que quand j'avais runi devant moi tout ce qui devait m'engager  le
har.
     Il y avait quatre ans que j'tais dans cette maison, toujours perscute
par les mmes chagrins, toujours console par les mmes douceurs, lorsque
l'affreux motif des sductions du marquis me fut enfin offert dans toute son
horreur. Nous tions pour lors  la campagne, j'tais seule auprs de la
comtesse ; sa premire femme avait obtenu de rester  Paris l't, pour
quelque affaire de son mari. Un soir, quelques instants aprs que je fus
retire de chez ma matresse, respirant  un balcon de ma chambre, et ne
pouvant  cause de l'extrme chaleur me dterminer  me coucher, tout  coup
le marquis frappe  ma porte, et me prie de le laisser causer avec moi une
partie de la nuit... Hlas, tous les instants que m'accordait ce cruel auteur
de mes maux me paraissaient trop prcieux pour que j'osasse en refuser aucun ;
il entre, il ferme avec soin la porte, et se jetant auprs de moi dans un
fauteuil : 
    - coute-moi, Sophie, me dit-il avec un peu d'embarras, j'ai des choses de
la plus grande consquence  te confier, commence par me jurer que tu ne
rvleras jamais rien de ce que je te vais dire.
     - Oh monsieur, pouvez-vous me croire capable d'abuser de votre confiance ?
     - Tu ne sais pas tout ce que tu risquerais si tu venais  me prouver que
je me suis tromp en te l'accordant.
     - Le plus grand de mes chagrins serait de l'avoir perdue, je n'ai pas
besoin de plus grandes menaces.
     - Eh bien, Sophie... j'ai conjur contre les jours de ma mre, et c'est
ta main que j'ai choisie pour me servir.
     - Moi, monsieur, m'criai-je en reculant d'horreur, oh ciel, comment deux
projets semblables ont-ils pu vous venir dans l'esprit ? Prenez mes jours,
monsieur, ils sont  vous, disposez-en, je vous les dois, mais n'imaginez
jamais obtenir de moi de me prter  un crime dont l'ide seule est
insoutenable  mon coeur.
     - coute, Sophie, me dit M. de Bressac en me ramenant avec tranquillit,
je me suis bien dout de tes rpugnances, mais comme tu as de l'esprit, je me
suis flatt de les vaincre en te faisant voir que ce crime que tu trouves si
norme n'est au fond qu'une chose toute simple. Deux forfaits s'offrent ici 
tes yeux peu philosophiques, la destruction de son semblable et le mal dont
cette destruction s'augmente quand ce semblable est notre mre. Quant  la
destruction de son semblable, sois-en certaine, Sophie, elle est purement
chimrique, le pouvoir de dtruire n'est pas accord  l'homme, il a tout au
plus celui de varier des formes, mais il n'a pas celui de les anantir ; or
toute forme est gale aux yeux de la nature, rien ne se perd dans le creuset
immense o ses variations s'excutent, toutes les portions de matire qui s'y
jettent se renouvellent incessamment sous d'autres figures et quelles que
soient nos actions sur cela, aucune ne l'offense directement, aucune ne
saurait l'outrager, nos destructions raniment son pouvoir, elles entretiennent
son nergie mais aucune ne l'attnue. Eh, qu'importe  la nature toujours
cratrice que cette masse de chair conformant aujourd'hui une femme, se
reproduise demain sous la forme de mille insectes diffrents ? oseras-tu dire
que la construction d'un individu tel que nous cote plus  la nature que
celle d'un vermisseau et qu'elle doit par consquent y prendre un plus grand
intrt ? or si le degr d'attachement ou plutt d'indiffrence est le mme,
que peut lui faire que par ce qu'on appelle le crime d'un homme, un autre soit
chang en mouche ou en laitue ? Quand on m'aura prouv la sublimit de notre
espce, quand on m'aura dmontr qu'elle est tellement importante  la nature
que ncessairement ses lois s'irritent de sa destruction, alors je pourrai
croire que cette destruction est un crime ; mais quand l'tude la plus
rflchie de la nature m'aura prouv que tout ce qui vgte sur ce globe, le
plus imparfait de ses ouvrages, est d'un prix gal  ses yeux, je ne
supposerai jamais que le changement de ces tres en mille autres puisse jamais
offenser ses lois ; je me dirai : tous les hommes, toutes les plantes, tous
les animaux, croissant, vgtant, se dtruisant par les mmes moyens, ne
recevant jamais une mort relle, mais une simple variation dans ce qui les
modifie, tous, dis-je, se poussant, se dtruisant, se procrant
indiffremment, paraissent un instant sous une forme, et l'instant d'aprs
sous une autre, peuvent au gr de l'tre qui veut ou qui peut les mouvoir
changer mille et mille fois dans un jour, sans qu'une seule loi de la nature
en puisse tre un moment affecte. Mais cet tre que j'attaque est ma mre,
c'est l'tre qui m'a port dans son sein. Eh quoi, ce sera cette vaine
considration qui m'arrtera, et quel titre aura-t-elle pour y russir ?
songeait-elle  moi, cette mre, quand sa lubricit la fit concevoir le foetus
dont je drivai ? puis-je lui devoir de la reconnaissance pour s'tre occupe
de son plaisir ? Ce n'est pas le sang de la mre d'ailleurs qui forme
l'enfant, c'est celui du pre seul ; le sein de la femelle fructifie,
conserve, labore, mais il ne fournit rien, et voil la rflexion qui jamais
ne m'et fait attenter aux jours de mon pre, pendant que je regarde comme une
chose toute simple de trancher le fil de ceux de ma mre. S'il est donc
possible que le coeur de l'enfant puisse s'mouvoir avec justice de quelques
sentiments de gratitude envers une mre, ce ne peut tre qu'en raison de ses
procds pour nous ds que nous sommes en ge d'en jouir. Si elle en a eu de
bons, nous pouvons l'aimer, peut-tre mme le devons-nous ; si elle n'en a eu
que de mauvais, enchans par aucune loi de la nature, non seulement nous ne
lui devons plus rien, mais tout nous dicte de nous en dfaire, par cette force
puissante de l'gosme qui engage naturellement et invinciblement l'homme  se
dbarrasser de tout ce qui lui nuit.
     - Oh, monsieur, rpondis-je tout effraye au marquis, cette indiffrence
que vous supposez  la nature n'est encore ici que l'ouvrage de vos passions ;
daignez un instant couter votre coeur au lieu d'elles, et vous verrez comme
il condamnera ces imprieux raisonnements de votre libertinage. Ce coeur au
tribunal duquel je vous renvoie n'est-il pas le sanctuaire o cette nature que
vous outragez veut qu'on l'coute et qu'on la respecte ? si elle y grave la
plus forte horreur pour ce crime que vous mditez, m'accorderez-vous qu'il est
condamnable ? Me direz-vous que le feu des passions dtruit en un instant
cette horreur, vous ne vous serez pas plus tt satisfait qu'elle y renatra,
qu'elle s'y fera entendre par l'organe imprieux des remords. Plus est grande
votre sensibilit, plus leur empire sera dchirant pour vous... chaque jour, 
chaque minute, vous la verrez devant vos yeux, cette mre tendre que votre
main barbare aura plonge dans le tombeau, vous entendrez sa voix plaintive
prononcer encore le doux nom qui faisait le charme de votre enfance... elle
apparatra dans vos veilles, elle vous tourmentera dans vos songes, elle
ouvrira de ses mains sanglantes les plaies dont vous l'aurez dchire ; pas un
moment heureux ds lors ne luira pour vous sur la terre, tous vos plaisirs
seront empoisonns, toutes vos ides se troubleront, une main cleste dont
vous mconnaissez le pouvoir vengera les jours que vous aurez dtruits en
empoisonnant tous les vtres, et sans avoir joui de vos forfaits vous prirez
du regret mortel d'avoir os les accomplir.
     J'tais en larmes en prononant ces derniers mots, je me prcipitai aux
genoux du marquis, je le conjurai par tout ce qu'il pouvait avoir de plus cher
d'oublier un garement infme que je lui jurais de cacher toute ma vie, mais
je ne connaissais pas le coeur que je cherchais  attendrir. Quelque vigueur
qu'il pt encore avoir, le crime en avait bris les ressorts et les passions
dans toute leur fougue n'y faisaient plus rgner que le crime. Le marquis se
leva froidement.
     - Je vois bien que je m'tais tromp, Sophie, me dit-il, j'en suis
peut-tre autant fch pour vous que pour moi ; n'importe, je trouverai
d'autres moyens, et vous aurez beaucoup perdu prs de moi, sans que votre
matresse y ait rien gagn.
     Cette menace changea toutes mes ides ; en n'acceptant pas le crime qu'on
me proposait, je risquais beaucoup pour mon compte, et ma matresse prissait
infailliblement ; en consentant  la complicit, je me mettais  couvert du
courroux de mon jeune matre, et je sauvais ncessairement sa mre. Cette
rflexion, qui fut en moi l'ouvrage d'un instant, me fit changer de rle  la
minute, mais comme un retour si prompt et pu paratre suspect, je mnageai
longtemps ma dfaite, je mis le marquis dans le cas de me rpter souvent ses
sophismes, j'eus peu  peu l'air de ne savoir qu'y rpondre, le marquis me
crut vaincue, je lgitimai ma faiblesse par la puissance de son art,  la fin
j'eus l'air de tout accepter, le marquis me sauta au col... Que ce mouvement
m'et comble d'aise si ces barbares projets n'eussent ananti tous les
sentiments que mon faible coeur avait os concevoir pour lui... s'il et t
possible que je l'aimasse encore...
     - Tu es la premire femme que j'embrasse, me dit le marquis, et en vrit
c'est de toute mon me... tu es dlicieuse, mon enfant ; un rayon de
philosophie a donc pntr ton esprit ; tait-il possible que cette tte
charmante restt si longtemps dans les tnbres ?
     Et en mme temps nous convnmes de nos faits : pour que le marquis donnt
mieux dans le panneau, j'avais toujours conserv un certain air de rpugnance,
chaque fois qu'il dveloppait mieux son projet ou qu'il m'en expliquait les
moyens, et ce fut cette feinte si permise dans ma malheureuse position, qui
russit  le tromper mieux que tout.
     Nous convnmes que dans deux ou trois jours plus ou moins, suivant la
facilit que j'y trouverais, je jetterais adroitement un petit paquet de
poison que me remit le marquis dans une tasse de chocolat que la comtesse
avait coutume de prendre tous les matins ; le marquis me garantit toutes les
suites et me promit deux mille cus de rentes  manger ou prs de lui, ou dans
tel lieu que bon me semblerait le reste de mes jours ; il me signa cette
promesse sans caractriser ce qui devait me faire jouir de cette faveur, et
nous nous sparmes.
     Il arriva sur ces entrefaites quelque chose de trop singulier, de trop
capable de vous faire voir le caractre de l'homme atroce  qui j'avais
affaire, pour que je n'en interrompe pas le rcit que vous attendez sans doute
de la fin de cette cruelle aventure o je m'tais engage. Le surlendemain de
notre entrevue, le marquis reut la nouvelle qu'un oncle sur la succession
duquel il ne comptait nullement venait de lui laisser quatre-vingt mille
livres de rentes en mourant. Oh ciel, me dis-je en l'apprenant, est-ce donc
ainsi que la justice cleste punit le complot des forfaits ? j'ai pens perdre
la vie pour en avoir refus un bien infrieur  celui-ci, et voil cet homme
au pinacle pour en avoir conu un pouvantable. Mais me repentant aussitt de
ce blasphme envers la providence, je me jetai  genoux, j'en demandai pardon
 Dieu et me flattai que cette succession inattendue allait au moins faire
changer les projets du marquis... Quelle tait mon erreur, grand Dieu !
     -  ma chre Sophie, me dit M. de Bressac en accourant ds le mme soir
dans ma chambre, comme les prosprits pleuvent sur moi ! Je te l'ai dit vingt
fois, il n'est rien de tel que de concevoir un crime pour faire arriver le
bonheur, il semble que ce ne soit qu'aux malfaiteurs que sa route s'entrouvre
aisment. Quatre-vingts et soixante, mon enfant, voil cent quarante mille
livres de rentes qui vont servir  mes plaisirs.
     - Eh quoi, monsieur, rpondis-je avec une surprise modre par les
circonstances auxquelles j'tais enchane, cette fortune inattendue ne vous
dcide pas  attendre patiemment cette mort que vous voulez hter ?
     - Attendre, je n'attendrais pas deux minutes, mon enfant : songes-tu que
j'ai vingt-huit ans et qu'il est bien dur d'attendre  mon ge ? Que ceci ne
change rien  nos projets, je t'en supplie, et que nous ayons la consolation
de terminer tout ceci, avant l'poque de notre retour  Paris... Tche que ce
soit demain, aprs-demain au plus tard, il me tarde dj de te compter un
quartier de ta pension et de te mettre en possession du total.
     Je fis de mon mieux pour dguiser l'effroi que m'inspirait cet
acharnement dans le crime, je repris mon rle de la veille, mais tous mes
sentiments achevrent de s'teindre, je ne crus plus devoir que de l'horreur 
un sclrat tellement endurci.
     Rien de plus embarrassant que ma position ; si je n'excutais pas, le
marquis s'apercevrait bientt que je le jouais ; si j'avertissais Mme de
Bressac, quelque parti que lui ft prendre la rvlation de ce crime, le jeune
homme se voyait toujours tromp et se dcidait peut-tre bientt  des moyens
plus srs qui faisaient galement prir la mre et qui m'exposaient  toute la
vengeance du fils. Il me restait la voie de la justice, mais pour rien au
monde je n'eusse consenti  la prendre ; je me dterminai donc, quelque chose
qui pt en arriver,  prvenir la comtesse ; de tous les partis possibles,
celui-l me parut le meilleur et je m'y livrai.
     - Madame, lui dis-je, le lendemain de ma dernire entrevue avec le
marquis, j'ai quelque chose de la plus grande consquence  vous rvler, mais
 quelque point que cela vous touche, je suis dcide au silence, si vous ne
me donnez avant votre parole d'honneur de ne tmoigner  M. votre fils aucun
ressentiment de ce qu'il a l'audace de projeter ; vous agirez, madame, vous
prendrez le meilleur parti, mais vous ne direz mot, daignez me le promettre ou
je me tais.
     Mme de Bressac, qui crut qu'il ne s'agissait que de quelques
extravagances ordinaires  son fils, s'engagea par le serment que j'exigeais,
et alors je lui rvlai tout. Cette malheureuse mre fondit en larmes en
apprenant cette infamie.
     - Le sclrat, s'cria-t-elle, qu'ai-je jamais fait que pour son bien ?
Si j'ai voulu prvenir ses vices ou l'en corriger, quels autres motifs que son
bonheur et sa tranquillit pouvaient m'engager  cette rigueur ? A qui doit-il
cette succession qui vient de lui choir, si ce n'est  mes soins ? Si je lui
cachais, c'tait par dlicatesse. Le monstre !  Sophie, prouve-moi bien la
noirceur de son projet, mets-moi dans la situation de n'en pouvoir plus
douter, j'ai besoin de tout ce qui peut achever d'teindre dans mon coeur les
sentiments de la nature...
     Et alors je fis voir  la comtesse le paquet de poison dont j'tais
charge ; nous en fmes avaler une lgre dose  un chien que nous enfermmes
avec soin et qui mourut au bout de deux heures dans des convulsions
pouvantables. La comtesse ne pouvant plus douter se dcida sur-le-champ au
parti qu'elle devait prendre, elle m'ordonna de lui donner le reste du poison
et crivit dans l'instant par un courrier au duc de Sonzeval son parent, de se
rendre chez le ministre en secret, d'y dvelopper la noirceur dont elle tait
 la veille d'tre victime, de se munir d'une lettre de cachet pour son fils,
d'accourir  sa terre avec cette lettre et un exempt, et de la dlivrer le
plus tt possible du monstre qui conspirait contre ses jours... Mais il tait
crit dans le ciel que cet abominable crime s'excuterait et que la vertu
humilie cderait aux efforts de la sclratesse.
     Le malheureux chien sur lequel nous avions fait notre preuve dcouvrit
tout au marquis. Il l'entendit hurler ; sachant qu'il tait aim de sa mre,
il demanda avec empressement ce qu'avait ce chien et o il tait. Ceux  qui
il s'adressa, ignorant tout, ne lui rpondirent pas. De ce moment sans doute
il forma des soupons ; il ne dit mot, mais je le vis inquiet, agit, et aux
aguets tout le long du jour. J'en fis part  la comtesse, mais il n'y avait
pas  balancer, tout ce qu'on pouvait faire tait de presser le courrier et de
cacher l'objet de sa mission. La comtesse dit  son fils qu'elle envoyait en
grande hte  Paris, prier le duc de Sonzeval de se mettre sur-le-champ  la
tte de la succession de l'oncle dont on venait d'hriter, parce que si
quelqu'un ne paraissait pas dans la minute, il y avait des procs  craindre ;
elle ajouta qu'elle engageait le duc  venir lui rendre compte de tout afin
qu'elle se dcidt elle-mme  partir avec son fils si l'affaire l'exigeait.
Le marquis, trop bon physionomiste pour ne pas voir de l'embarras sur le
visage de sa mre, pour ne pas observer un peu de confusion dans le mien, se
paya de tout et n'en fut que plus srement sur ses gardes. Sous le prtexte
d'une partie de promenade avec ses mignons, il s'loigne du chteau, il attend
le courrier dans un lieu o il devait invitablement passer. Cet homme, bien
plus  lui qu' sa mre, ne fait aucune difficult de lui remettre ses
dpches, et le marquis, convaincu de ce qu'il appelait sans doute ma
trahison, donne cent louis au courrier avec ordre de ne jamais reparatre dans
la maison, et y revient la rage dans le coeur, mais en se contenant nanmoins
de son mieux, il me rencontre, il me cajole  son ordinaire, me demande si ce
sera pour demain, me fait observer qu'il est essentiel que cela soit avant que
le duc n'arrive, et se couche tranquille et sans rien tmoigner. Si ce
malheureux crime se consomma, comme le marquis me l'apprit bientt, ce ne put
tre que de la faon que je vais dire... Madame prit son chocolat le lendemain
suivant son usage, et comme il n'avait pass que par mes mains, je suis bien
sre qu'il tait sans mlange ; mais le marquis entra vers les dix heures du
matin dans la cuisine, et n'y trouvant pour lors que le chef, il lui ordonna
d'aller sur-le-champ lui chercher des pches au jardin. Le cuisinier se
dfendit sur l'impossibilit de quitter ses mets, le marquis insista sur la
fantaisie pressante de manger des pches et dit qu'il veillerait aux
fourneaux. Le chef sort, le marquis examine tous les plats du dner, et jette
vraisemblablement dans des cardes que madame aimait avec passion la fatale
drogue qui devait trancher le fil de ses jours. On dne, la comtesse mange
sans doute de ce plat funeste et le crime s'achve. Je ne vous donne tout ceci
que pour des soupons ; M. de Bressac m'assura dans la malheureuse suite de
cette aventure que son coup tait excut, et mes combinaisons ne m'ont offert
que ce moyen par lequel il lui ait t possible d'y parvenir. Mais laissons
ces conjectures horribles et venons  la manire cruelle dont je fus punie de
n'avoir pas voulu participer  cette horreur et de l'avoir rvle... Ds
qu'on est hors de table, le marquis m'aborde :
     - coute, Sophie, me dit-il avec le flegme apparent de la tranquillit,
j'ai trouv un moyen plus sr que celui que je t'avais propos pour venir 
bout de mes projets, mais cela demande du dtail ; je n'ose aller si souvent
dans ta chambre, je crains les yeux de tout le monde ; trouve-toi  cinq
heures prcises au coin du parc, je t'y prendrai, et nous irons faire ensemble
une grande promenade pendant laquelle je t'expliquerai tout.
     Je l'avoue, soit permission de la providence, soit excs de candeur, soit
aveuglement, rien ne m'annonait l'affreux malheur qui m'attendait ; je me
croyais si sre du secret et des arrangements de la comtesse que je n'imaginai
jamais que le marquis et pu les dcouvrir. Il y avait pourtant de l'embarras
dans moi :
 
    Le parjure est vertu quand on punit le crime
 
    a dit un de nos potes tragiques, mais le parjure est toujours odieux pour
l'me dlicate et sensible qui se trouve oblige d'y avoir recours ; mon rle
m'embarrassait, a ne fut pas long. Les odieux procds du marquis, en me
donnant d'autres sujets de douleur, me tranquillisrent bientt sur ceux-l.
Il m'aborda de l'air du monde le plus gai et le plus ouvert, et nous avanmes
dans la fort sans qu'il ft autre chose que rire et plaisanter comme il en
avait coutume avec moi. Quand je voulais mettre la conversation sur l'objet
qui lui avait fait dsirer notre entretien, il me disait toujours d'attendre,
qu'il craignait qu'on ne nous observt et que nous n'tions pas encore en
sret. Insensiblement nous arrivmes vers ce buisson et ce gros chne, o il
m'avait rencontre pour la premire fois ; je ne pus m'empcher de frmir en
revoyant ces lieux, mon imprudence et toute l'horreur de mon sort semblrent
se prsenter alors  mes regards dans toute leur tendue, et jugez si ma
frayeur redoubla quand je vis au pied du funeste chne o j'avais dj essuy
une si terrible crise, deux des jeunes mignons du marquis qui passaient pour
ceux qu'il chrissait le plus. Ils se levrent quand nous approchmes, et
jetrent sur le gazon des cordes, des nerfs de boeuf et autres instruments qui
me firent frmir. Alors le marquis ne servant plus avec moi que des pithtes
les plus grossires et les plus horribles :
     - B..., me dit-il sans que les jeunes gens pussent l'entendre encore,
reconnais-tu ce buisson dont je t'ai tire comme une bte sauvage pour te
rendre  la vie que tu avais mrit de perdre ? Reconnais-tu cet arbre, o je
te menaai de te remettre si tu me donnais jamais sujet de me repentir de mes
bonts ? Pourquoi acceptais-tu les services que je te demandais contre ma mre
si tu avais dessein de me trahir, et comment as-tu imagin servir la vertu en
risquant la libert de celui  qui tu devais la vie ? Ncessairement place
entre deux crimes, pourquoi as-tu choisi le plus abominable ? Tu n'avais qu'
me refuser ce que je te demandais, et non pas l'accepter pour me trahir.
     Alors le marquis me conta tout ce qu'il avait fait pour surprendre les
dpches du courrier et quels taient les soupons qui l'y avaient engag.
     - Qu'as-tu fait par ta fausset, indigne crature ? continua-t-il, tu as
risqu tes jours sans conserver ceux de ma mre, le coup est fait et j'espre
 mon retour voir mes succs amplement couronns. Mais il faut que je te
punisse, il faut que je t'apprenne que le sentier de la vertu n'est pas
toujours le meilleur et qu'il y a des positions dans le monde o la complicit
d'un crime est prfrable  sa dlation. Me connaissant comme tu dois me
connatre, comment as-tu os te jouer  moi ? t'es-tu figur que le sentiment
de la piti que n'admit jamais mon coeur que pour l'intrt de mes plaisirs,
ou que quelques principes de religion que je foulai constamment aux pieds,
seraient capables de me retenir... ? ou peut-tre as-tu compt sur tes charmes
? ajouta-t-il avec le ton du plus cruel persiflage... Eh bien, je vais te
prouver que ces charmes, aussi mieux dvoils qu'ils peuvent l'tre, ne
serviront qu' mieux allumer ma vengeance.
     Et sans me donner le temps de rpondre, sans tmoigner la moindre motion
pour le torrent de larmes dont il me voyait inonde, m'ayant fortement saisi
le bras et me tranant  ses satellites :
     - La voil, leur dit-il, celle qui a voulu empoisonner ma mre et qui
peut-tre a dj commis ce crime affreux, quels qu'aient t mes soins pour le
prvenir ; j'aurais peut-tre mieux fait de la remettre entre les mains de la
justice, mais elle y aurait perdu la vie, et je veux la lui laisser pour
qu'elle ait plus longtemps  souffrir ; dpouillez-la promptement et liez-la
le ventre  cet arbre, que je la chtie comme elle mrite de l'tre.
     L'ordre fut presque aussitt excut que donn, on me mit un mouchoir sur
la bouche, on me fit embrasser troitement l'arbre, et on m'y garrotta par les
paules et par les jambes, laissant le reste du corps sans liens, pour que
rien ne pt le garantir des coups qu'il allait recevoir. Le marquis,
tonnamment agit, s'empara d'un nerf de boeuf ; avant de frapper, le cruel
voulut observer ma contenance ; on et dit qu'il repaissait ses yeux et de mes
larmes et des caractres de douleur ou d'effroi qui s'imprgnaient sur ma
physionomie... Alors il passa derrire moi  environ trois pieds de distance
et je me sentis  l'instant frappe de toutes les forces qu'il tait possible
d'y mettre, depuis le milieu du dos jusqu'au gras des jambes. Mon bourreau
s'arrta une minute, il toucha brutalement de ses mains toutes les parties
qu'il venait de meurtrir... je ne sais ce qu'il dit bas  un de ses
satellites, mais dans l'instant on me couvrit la tte d'un mouchoir qui ne me
laissa plus le pouvoir d'observer aucun de leurs mouvements. ; il s'en fit
pourtant plusieurs derrire moi avant la reprise des nouvelles scnes
sanglantes o j'tais encore destine... Oui, bien, c'est cela, dit le marquis
avant de refrapper, et  peine cette parole o je ne comprenais rien fut-elle
prononce, que les coups recommencrent avec plus de violence ; il se fit
encore une suspension, les mains se reportrent une seconde fois sur les
parties lacres, on se parla bas encore... Un des jeunes gens dit haut : Ne
suis-je pas mieux ainsi ?... et ces nouvelles paroles galement
incomprhensibles pour moi, auxquelles le marquis rpondit seulement : Plus
prs, plus prs, furent suivies d'une troisime attaque encore plus vive que
les autres, et pendant laquelle Bressac dit  deux ou trois reprises
conscutives [ces] mots, enlacs de jurements affreux : Allez donc, allez donc
tous les deux, ne voyez-vous pas bien que je veux la faire mourir de ma main
sur la place ? Ces mots prononcs par des gradations toujours plus fortes
terminrent cette insigne boucherie, on se parla encore quelques minutes bas,
j'entendis de nouveaux mouvements, et je sentis mes liens se dtacher. Alors
mon sang dont je vois le gazon couvert m'apprit l'tat dans lequel je devais
tre ; le marquis tait seul, ses aides avaient disparu...
     - Eh bien, catin, me dit-il en m'observant avec cette espce de dgot
qui suit le dlire des passions, trouves-tu que la vertu te cote un peu cher,
et deux mille cus de pension ne valaient-ils pas bien cent coups de nerf de
boeuf ?...
     Je me jetai au pied de l'arbre, j'tais prte  perdre connaissance... Le
sclrat, pas encore satisfait des horreurs o il venait de se porter,
cruellement excit de la vue de mes maux, me foula de ses pieds sur la terre
et m'y pressa jusqu' m'touffer.
     - Je suis bien bon de te sauver la vie, rpta-t-il deux ou trois fois,
prends garde au moins  l'usage que tu feras de mes nouvelles bonts...
     Alors il m'ordonna de me relever et de reprendre mes vtements, et comme
le sang coulait de partout, pour que mes habits, les seuls qui me restaient,
ne s'en trouvassent point tachs, je ramassai machinalement de l'herbe pour
m'essuyer.
     Cependant il se promenait en long et en large et me laissait faire, plus
occup de ses ides que de moi. Le gonflement de mes chairs, le sang qui
coulait encore, les douleurs affreuses que j'endurais, tout me rendit presque
impossible l'opration de me rhabiller et jamais l'homme froce auquel j'avais
affaire, jamais ce monstre qui venait de me mettre dans ce cruel tat, lui
pour lequel j'aurais donn ma vie il y avait quelques jours, jamais le plus
lger sentiment de commisration ne l'engagea seulement  m'aider ; ds que je
fus prte, il m'approcha.
     - Allez o vous voudrez, me dit-il, il doit vous rester de l'argent dans
votre poche, je ne vous l'te point, mais gardez-vous de reparatre chez moi
ni  Paris, ni  la campagne. Vous allez publiquement passer, je vous en
avertis, pour la meurtrire de ma mre ; si elle respire encore, je vais lui
faire emporter cette ide au tombeau ; toute la maison le saura ; je vous
dnoncerai  la justice. Paris devient donc d'autant plus inhabitable pour
vous que votre premire affaire que vous y avez crue termine n'a t
qu'assoupie, je vous en prviens. On vous a dit qu'elle n'existait plus, mais
on vous a trompe ; le dcret n'a point t purg ; on vous laissait dans
cette situation pour voir comment vous vous conduiriez. vous avez donc
maintenant deux procs au lieu d'un, et  la place d'un vil usurier pour
adversaire un homme riche et puissant, dtermin  vous poursuivre jusqu'aux
enfers, si vous abusez par des plaintes calomniatrices de la vie que je veux
bien vous laisser.
     - Oh, monsieur, rpondis-je, quelles qu'aient t vos rigueurs envers
moi, ne craignez rien de mes dmarches ; j'ai cru devoir en faire contre vous
quand il s'agissait de la vie de votre mre, je n'en entreprendrai jamais
quand il ne s'agira que de la malheureuse Sophie. Adieu, monsieur, puissent
vos crimes vous rendre aussi heureux que vos cruauts me causent de tourments,
et quel que soit le sort o le ciel vous place, tant qu'il daignera conserver
mes dplorables jours, je ne les emploierai qu' l'implorer pour vous.
     Le marquis leva la tte, il ne put s'empcher de me considrer  ces
mots, et comme il me vit couverte de larmes, pouvant  peine me soutenir, dans
la crainte de s'mouvoir sans doute, le cruel s'loigna et ne tourna plus ses
regards de mon ct. Ds qu'il eut disparu, je me laissai tomber  terre et
l, m'abandonnant  toute ma douleur, je fis retentir l'air de mes
gmissements, et j'arrosai l'herbe de mes larmes :
     -  mon Dieu, m'criai-je, vous l'avez voulu, il tait dans votre volont
que l'innocent devnt encore la proie du coupable ; disposez de moi, seigneur,
je suis encore bien loin des maux que vous avez soufferts pour nous ; puissent
ceux que j'endure en vous adorant me rendre digne un jour des rcompenses que
vous promettez au faible quand il vous a toujours pour objet dans ses
tribulations et qu'il vous glorifie dans ses peines !
     La nuit venait, j'tais hors d'tat d'aller plus loin,  peine pouvais-je
me soutenir ; je me ressouvins du buisson o j'avais couch quatre ans
auparavant dans une situation bien moins malheureuse sans doute, je m'y
tranai comme je pus et m'y tant mise  la mme place, tourmente de mes
blessures encore saignantes, accable des maux de mon esprit et des chagrins
de mon coeur, j'y passai la plus cruelle nuit qu'il soit possible d'imaginer.
La vigueur de mon ge et de mon temprament m'ayant donn un peu de force au
point du jour, trop effraye du voisinage de ce cruel chteau, je m'en
loignai promptement, je quittai la fort et rsolus de gagner  tout hasard
les premires habitations qui s'offriraient  moi, j'entrai dans le bourg de
Claye loign de Paris d'environ six lieues. Je demandai la maison du
chirurgien, on me l'indiqua ; je le priai de me panser, je lui dis que fuyant
pour quelque cause d'amour la maison de ma mre  Paris, j'tais
malheureusement tombe dans cette fort de Bondy, o des sclrats m'avaient
traite comme il le voyait ; il me soigna, aux conditions que je ferais une
dposition au greffier du village ; j'y consentis ; vraisemblablement on fit
des recherches dont je n'entendis jamais parler, et le chirurgien ayant bien
voulu que je logeasse chez lui jusqu' ma gurison, il s'y employa avec tant
d'art qu'avant un mois je fus parfaitement rtablie.
     Ds que l'tat o j'tais me permit de prendre l'air, mon premier soin
fut de tcher de trouver dans le village quelque jeune fille assez adroite et
assez intelligente pour aller au chteau de Bressac s'informer de tout ce qui
s'y tait pass de nouveau depuis mon dpart. La curiosit n'tait pas le seul
motif qui me dterminait  cette dmarche ; cette curiosit, peut-tre
dangereuse, et assurment t dplace, mais le peu d'argent que j'avais
gagn chez la comtesse tait rest dans ma chambre,  peine avais-je six louis
sur moi et j'en possdais prs de trente au chteau. Je n'imaginais pas que le
marquis ft assez cruel pour me refuser ce qui tait  moi aussi lgitimement,
et j'tais convaincue que sa premire fureur passe, il ne me ferait pas une
seconde injustice ; j'crivis une lettre aussi touchante que je le pus...
Hlas, elle ne l'tait que trop, mon coeur triste y parlait peut-tre encore
malgr moi en faveur de ce perfide ; je lui cachais soigneusement le lieu que
j'habitais, et le suppliais de me renvoyer mes effets et le peu d'argent qui
se trouverait  moi dans ma chambre. Une paysanne de vingt  vingt-cinq ans,
fort vive et fort spirituelle, me promit de se charger de ma lettre, et de
faire assez d'informations sous main pour pouvoir me satisfaire  son retour
sur tous les diffrents objets sur lesquels je la prvins que je
l'interrogerais ; je lui recommandai expressment de cacher le lieu dont elle
venait, de ne parler de moi en quoi que ce soit, de dire qu'elle tenait la
lettre d'un homme qui l'apportait de plus de quinze lieues de l. Jeannette
partit, c'tait le nom de ma courrire, et vingt-quatre heures aprs elle me
rapporta ma rponse. Il est essentiel, madame, de vous instruire de ce qui
s'tait pass chez le marquis de Bressac, avant que de vous faire voir le
billet que j'en reus.
     La comtesse de Bressac, tombe grivement malade le jour de ma sortie du
chteau, tait morte subitement la mme nuit. Qui que ce soit n'tait venu de
Paris au chteau, et le marquis dans la plus grande dsolation prtendait que
sa mre avait t empoisonne par une femme de chambre qui s'tait vade le
mme jour et que l'on nommait Sophie ; on faisait des recherches de cette
femme de chambre, et l'intention tait de la faire prir sur un chafaud si on
la trouvait. Au reste le marquis se trouvait par cette succession beaucoup
plus riche qu'il ne l'avait cru, et les coffres-forts, les pierreries de Mme
de Bressac, tous objets dont on avait peu de connaissance, mettaient le
marquis, indpendamment des revenus, en possession de plus de six cent mille
francs ou d'effets ou d'argent comptant. Au travers de sa douleur affecte, il
avait, disait-on, bien de la peine  cacher sa joie, et les parents convoqus
pour l'ouverture du corps exige par le marquis, aprs avoir dplor le sort
de la malheureuse comtesse, et jur de la venger si celle qui avait commis un
tel crime pouvait tomber entre leurs mains, avaient laiss le jeune homme en
pleine et paisible possession du finit de sa sclratesse. M. de Bressac avait
parl lui-mme  Jeannette, il lui avait fait diffrentes questions auxquelles
la jeune fille avait rpondu avec tant de fermet et de franchise qu'il
s'tait dtermin  lui faire une rponse, sans la presser davantage.
     - La voil, cette fatale lettre, dit Sophie en la sortant de sa poche, la
voil, madame, elle est quelquefois ncessaire  mon coeur et je la
conserverai jusqu' mon dernier soupir ; lisez-la si vous le pouvez sans
frmir.
     Mme de Lorsange, ayant pris le billet des mains de notre belle
aventurire, y lut les mots suivants :
     " Une sclrate capable d'avoir empoisonn ma mre est bien hardie d'oser
m'crire aprs cet excrable dlit. Ce qu'elle fait de mieux est de bien
cacher sa retraite ; elle peut tre sre que l'on l'y troublera si on l'y
dcouvre. Qu'ose-t-elle rclamer... que parle-t-elle d'argent et d'effets ? Ce
qu'elle a pu laisser quivaut-il les vols qu'elle a faits, ou pendant son
sjour dans la maison, ou en consommant son dernier crime ?
     Qu'elle vite un second envoi pareil  celui-ci, car on lui dclare qu'on
ferait arrter son commissionnaire jusqu' ce que le lieu qui recle la
coupable ft connu de la justice. "
     - Continuez, ma chre enfant, dit Mme de Lorsange en rendant le billet 
Sophie, voil des procds qui font horreur... Nager dans l'or et refuser 
une malheureuse qui n'a pas voulu concourir  un crime ce qu'elle a
lgitimement gagn, est une infamie qui n'a point d'exemple.
     - Hlas, madame, continua Sophie en reprenant la suite de son histoire,
je fus deux jours  pleurer sur cette malheureuse lettre, et je gmissais bien
plus des procds horribles qu'elle peignait que des refus qu'elle contenait.
Me voil donc coupable, m'criai-je, me voil donc une seconde fois dfre 
la justice pour avoir trop respect ses dcrets... Soit, je ne m'en repens pas
; quelque chose qui puisse m'arriver, je ne connatrai ni la douleur morale,
ni les remords, tant que mon me sera pure, et que je n'aurai d'autres torts
que d'avoir trop cout les sentiments d'quit et de vertu qui ne
m'abandonneront jamais.
     Il m'tait cependant impossible de croire que les recherches dont le
marquis me parlait fussent bien relles ; elles avaient si peu de
vraisemblance, il tait si dangereux pour lui de me faire paratre en justice
que j'imaginai qu'il devait au-dedans de lui-mme se trouver infiniment plus
effray de ma prsence auprs de lui, si jamais il venait  la dcouvrir, que
je ne devais frmir de ses menaces. Ces rflexions me dcidrent  rester dans
l'endroit mme o je me trouvais, et  m'y placer si je le pouvais, jusqu' ce
que mes fonds un peu plus accrus me permissent de m'loigner.
     M. Rodin, c'tait le nom du chirurgien chez lequel j'tais, me proposa
lui-mme de le servir. C'tait un homme de trente-cinq ans, d'un caractre
dur, brusque, brutal, mais jouissant d'ailleurs dans tout le pays d'une
excellente rputation ; fort adonn  son talent, n'ayant aucune femme chez
lui, il tait bien aise, en rentrant, d'en trouver une qui prt soin de son
mnage et de sa personne ; il m'offrait deux cents francs par an et quelques
profits de ses pratiques, je consentis  tout.
     M. Rodin possdait une connaissance trop exacte de mon physique pour
ignorer que je n'avais jamais vu d'homme, il tait galement instruit du dsir
extrme que j'avais de me conserver toujours pure, il m'avait promis de ne me
jamais tracasser sur cet objet ; en consquence nos arrangements mutuels
furent bientt pris... Mais je ne me confiai point  mon nouveau matre, et il
ignora toujours qui j'tais.
     Il y avait deux ans que j'tais dans cette maison et quoique je ne
laissasse pas que d'y avoir beaucoup de peine, la sorte de tranquillit
d'esprit dont j'y jouissais m'y faisait presque oublier mes chagrins, lorsque
le ciel qui ne voulait pas qu'une seule vertu pt maner de mon coeur sans
m'accabler aussitt d'infortune, vint encore m'enlever  la triste flicit o
je me trouvais un instant pour me replonger dans de nouveaux malheurs.
     Me trouvant seule un jour  la maison, en parcourant divers endroits o
mes soins m'appelaient, je crus entendre des gmissements sortir du fond d'une
cave ; je m'approche... je distingue mieux, j'entends les cris d'une jeune
fille, mais une porte exactement ferme la sparait de moi ; il me devenait
impossible d'ouvrir le lieu de sa retraite. Mille ides me passrent alors
dans l'esprit... Que pouvait faire l cette crature ? M. Rodin n'avait point
d'enfants, je ne lui connaissais ni soeurs, ni nices auxquelles il pt
prendre intrt ; l'extrme rgularit dans laquelle je l'avais vu vivre ne me
permettait pas de croire que cette jeune fille ft destine  ses dbauches.
Pour quel sujet l'enfermait-il donc ? tonnamment curieuse de rsoudre ces
difficults, j'ose interroger cette enfant, je lui demande ce qu'elle fait l
et qui elle est.
     - Hlas, mademoiselle, me rpond en pleurant cette infortune, je suis la
fille d'un bcheron de la fort, je n'ai que douze ans ; ce monsieur qui
demeure ici m'a enleve hier, avec un de ses amis, dans un moment o mon pre
tait loign ; ils m'ont lie tous les deux, ils m'ont jete dans un sac
plein de son, au fond duquel je ne pouvais crier, ils m'ont mise sur un cheval
en croupe et m'ont entre hier au soir de nuit dans cette maison ; ils m'ont
dpose tout de suite dans cette cave ; je ne sais ce qu'ils veulent faire de
moi, mais en arrivant, ils m'ont fait mettre nue, ils ont examin mon corps,
ils m'ont demand mon ge, et celui enfin qui avait l'air d'tre le matre de
la maison a dit  l'autre qu'il fallait remettre l'opration  aprs-demain au
soir,  cause de mon effroi, qu'un peu tranquillise, leur exprience serait
meilleure, et que je remplissais bien au reste toutes les conditions qu'il
fallait au sujet.
     Cette petite fille se tut aprs ces mots et recommena  pleurer avec
plus d'amertume ; je l'engageai  se calmer et lui promis mes soins. Il me
devenait assez difficile de comprendre ce que M. Rodin et son ami, chirurgien
comme lui, prtendaient faire de cette infortune ; cependant le mot de sujet,
que je leur entendais souvent prononcer dans d'autres occasions, me fit 
l'instant souponner qu'il se pouvait fort bien qu'ils eussent l'effroyable
projet de faire quelque dissection anatomique sur cette malheureuse enfant ;
avant que d'adopter cette cruelle opinion, je rsolus pourtant de m'clairer
mieux. Rodin rentre avec son ami, ils soupent ensemble, ils m'loignent, je
fais semblant de leur obir, je me cache, et leur conversation ne me convainc
que trop du projet horrible qu'ils mditent.
     - Jamais, dit l'un d'eux, cette partie de l'anatomie ne sera parfaitement
connue, qu'elle ne soit examine avec le plus grand soin sur un sujet de douze
ou treize ans ouvert  l'instant du contact de la douleur sur les nerfs ; il
est odieux que de futiles considrations arrtent ainsi le progrs des arts...
     Eh bien, c'est un sujet de sacrifi pour en sauver des millions ; doit-on
balancer  ce prix ? Le meurtre opr par les lois est-il d'une autre espce
que celui qui va se commettre dans notre opration, et l'objet de ces lois si
sages n'est-il pas le sacrifice d'un pour sauver mille ? Que rien ne nous
arrte donc.
     - Oh, pour moi, j'y suis dcid, reprit l'autre, et il y a bien longtemps
que je l'aurais fait, si je l'avais os tout seul.
     Je ne vous rendrai point le reste de la conversation ; ne portant que sur
des choses de l'art, je la retins peu, et ne m'occupai plus de ce moment-ci
qu' sauver  tout prix cette malheureuse victime d'un art prcieux  tous
gards sans doute, mais dont les progrs me semblaient trop chrement pays au
prix du sacrifice de l'innocence. Les deux amis se sparrent et Rodin se
coucha sans me parler de quoi que ce soit. Le lendemain, jour destin  cette
cruelle immolation, il sortit comme  son ordinaire, en me disant qu'il ne
rentrerait que pour souper avec son ami comme la veille ;  peine fut-il
dehors que je ne m'occupai plus que de mon projet... Le ciel le servit, mais
oserais-je dire si ce fut l'innocence sacrifie qu'il secourut ou l'acte de
piti de la malheureuse Sophie qu'il eut dessein de punir ?... Je dirai le
fait, vous voudrez bien dcider la question, madame, tellement accable par la
main de cette inexplicable providence, il me devient impossible de scruter ses
intentions sur moi ; j'ai tch de seconder ses vues, j'en ai t barbarement
punie, c'est tout ce que je puis dire.
     Je descends  la cave, j'interroge de nouveau cette petite fille...
toujours mmes discours, toujours mmes craintes ; je lui demande si elle sait
o l'on place la cl quand on sort de sa prison... Je l'ignore, me
rpond-elle, mais je crois qu'on l'emporte... Je cherche  tout vnement,
lorsque quelque chose dans le sable se fait sentir  mes pieds, je me
baisse... c'est ce que je cherche, j'ouvre la porte... La pauvre petite
malheureuse se jette  mes genoux, elle arrose mes mains des larmes de sa
reconnaissance, et sans me douter de tout ce que je risque, sans rflchir au
sort auquel je dois m'attendre, je ne m'occupe que de faire vader cette
enfant, je la fais heureusement sortir du village sans rencontrer personne, je
la remets dans le chemin de la fort, l'embrasse en jouissant comme elle et de
son bonheur et de celui qu'elle va faire goter  son pre en reparaissant 
ses yeux, et je reviens promptement au logis. A l'heure dite nos deux
chirurgiens rentrent, pleins d'espoir d'excuter leurs odieux projets ; ils
soupent avec autant de gaiet que de promptitude, et descendent  la cave ds
qu'ils ont fini. Je n'avais pris d'autre prcaution pour cacher ce que j'avais
fait que de briser la serrure, et de remettre la cl o je l'avais trouve,
afin de faire croire que la petite fille s'tait sauve toute seule, mais ceux
que je voulais tromper n'taient pas gens  se laisser si facilement
aveugler... Rodin remonte furieux, il se jette sur moi et m'accablant de
coups, il me demande ce que j'ai fait de l'enfant qu'il avait enferme ; je
commence par nier... et ma malheureuse franchise finit par me faire tout
avouer. Rien n'gale alors les expressions dures et emportes dont ces deux
sclrats se servirent ; l'un proposa de me mettre  la place de l'enfant que
j'avais sauve, l'autre des supplices encore plus effrayants, et ces propos et
ces projets, tout cela s'entremlait de coups qui me renvoyant de l'un 
l'autre m'tourdirent bientt au point de me faire tomber  terre sans
connaissance. Leur rage alors devint plus tranquille. Rodin me rappelle  la
vie et ds que j'ai repris mes sens, ils m'ordonnent de me mettre nue. J'obis
en tremblant ; ds que je suis dans l'tat o ils dsirent, l'un d'eux me
tient, l'autre opre ; ils me coupent un doigt  chaque pied, ils me
rassoient, ils m'arrachent chacun une dent au fond de la bouche.
     - Ce n'est pas tout, dit Rodin, en mettant un fer au feu, je l'ai prise
fouette, je veux la renvoyer marque.
     Et en disant cela, l'infme, pendant que son ami me tient, m'applique
derrire l'paule le fer ardent, dont on marque les voleurs...
     - Qu'elle ose paratre  prsent, la catin, qu'elle l'ose, dit Rodin
furieux, et en montrant cette lettre ignominieuse, je lgitimerai suffisamment
les raisons qui me l'ont fait renvoyer avec tant de secret et de promptitude.
     Cela dit, les deux amis me prennent ; il tait nuit ; ils me conduisent
au bord de la fort et m'y abandonnent cruellement aprs m'avoir fait
entrevoir encore tout le danger d'une rcrimination contre eux, si je veux
l'entreprendre dans l'tat d'avilissement o je me trouve.
     Toute autre que moi se ft peu soucie de cette menace ; ds qu'on
pouvait prouver que le traitement que je venais d'essuyer n'tait l'ouvrage
d'aucun tribunal, qu'avais-je  craindre ? Mais ma faiblesse, ma candeur
ordinaire, l'effroi de mes malheurs de Paris et du chteau de Bressac, tout
m'tourdit, tout m'effraya et je ne pensai qu' m'loigner de ce fatal endroit
ds que les douleurs que j'prouvais seraient un peu calmes ; comme ils
avaient soigneusement pans les plaies qu'ils avaient faites, elles le furent
ds le lendemain matin, et aprs avoir pass sous un arbre une des plus
affreuses nuits de ma vie, je me mis en marche ds que le jour parut. Les
plaies de mes pieds m'empchaient d'aller bien vite, mais presse de
m'loigner des environs d'une fort aussi funeste pour moi, je fis pourtant
quatre lieues ce premier jour, le lendemain et le surlendemain autant, mais ne
m'orientant point, ne demandant rien, je ne fis que tourner autour de Paris,
et le quatrime jour de ma marche au soir, je ne me trouvai qu' Lieusaint ;
sachant que cette route pouvait me conduire vers les provinces mridionales de
la France, je rsolus de la suivre, et de gagner comme je pourrais ces pays
loigns, m'imaginant que la paix et le repos si cruellement refuss pour moi
dans ma patrie m'attendaient peut-tre au bout du monde.
     Fatale erreur ! et que de chagrins il me restait  prouver encore ! Ma
fortune, bien plus mdiocre chez Rodin que chez le marquis de Bressac, ne
m'avait pas oblige  mettre une partie de mes fonds de ct ; j'avais
heureusement tout sur moi, c'est--dire environ dix louis, somme  quoi se
montait et ce que j'avais sauv de chez Bressac, et ce que j'avais gagn chez
le chirurgien. Dans l'excs de mon malheur, je me trouvais encore heureuse de
ce qu'on ne m'avait pas enlev ces secours et je me flattai qu'ils me
conduiraient au moins jusqu' ce que je fusse en situation de pouvoir trouver
quelque place. Les infamies qui m'avaient t faites ne paraissant point 
dcouvert, j'imaginai pouvoir les dguiser toujours, et que leur fltrissure
ne m'empcherait pas de gagner ma vie ; j'avais vingt-deux ans, une sant
robuste quoique fluette et mince, une figure dont pour mon malheur on ne
faisait que trop d'loges, quelques vertus qui quoiqu'elles m'eussent toujours
nui, me consolaient pourtant dans mon intrieur et me faisaient esprer
qu'enfin la providence leur accorderait sinon quelques rcompenses, au moins
quelques suspensions aux maux qu'elles m'avaient attirs. Pleine d'espoir et
de courage, je continuai ma route jusqu' Sens ; l mes pieds mal guris me
faisant souffrir des douleurs normes, je rsolus de me reposer quelques
jours, mais n'osant confier  personne la cause de ce que je souffrais, et me
rappelant les drogues dont j'avais vu faire usage  Rodin dans des blessures
pareilles, j'en achetai et me soignai moi-mme. Une semaine de repos me remit
entirement ; peut-tre euss-je trouv quelque place  Sens, mais pntre de
la ncessit de m'loigner, je ne voulus pas mme en faire demande, je
poursuivis ma route, avec le dessein de chercher fortune en Dauphin ; j'avais
beaucoup entendu parler de ce pays dans mon enfance, je m'y figurai le bonheur
; nous allons voir comme j'y russis.
     Dans aucune circonstance de ma vie les sentiments de religion ne
m'avaient abandonne ; mprisant les vains sophismes des esprits forts, les
croyant tous mans du libertinage bien plus que d'une feutre persuasion, je
leur opposais ma conscience et mon coeur, et trouvais au moyen de l'une et de
l'autre tout ce qu'il fallait pour y rpondre. Force quelquefois par mes
malheurs de ngliger mes devoirs de pit, je rparais ces torts aussitt que
j'en trouvais l'occasion. Je venais de partir d'Auxerre le 7 de juin, je n'en
oublierai jamais l'poque, j'avais fait environ deux lieues et la chaleur
commenant  me gagner, je rsolus de monter sur une petite minence couverte
d'un bouquet de bois, un peu loigne du chemin vers la gauche,  dessein de
m'y rafrachir et d'y sommeiller une couple d'heures,  moins de frais que
dans une auberge et plus de sret que sur le grand chemin. Je monte et
m'tablis au pied d'un chne, o aprs un djeuner frugal compos d'un peu de
pain et d'eau, je me livre aux douceurs du sommeil ; j'en jouis plus de deux
heures avec tranquillit.
     En me rveillant, je me plus  contempler le paysage qui s'offrait  moi,
toujours sur la gauche du chemin ; du milieu d'une fort qui s'tendait 
perte de vue, je crus voir  plus de trois lieues de moi, un petit clocher
s'lever modestement dans l'air.
     - Douce solitude, me dis-je, que ton sjour me fait envie ! ce doit tre
l l'asile de quelques religieuses ou de quelques saints solitaires,
uniquement occups de leurs devoirs, entirement consacrs  la religion,
loigns de cette socit pernicieuse o le crime luttant sans cesse contre
l'innocence, vient toujours  bout d'en triompher ; je suis sre que toutes
les vertus doivent habiter l.
     J'tais occupe de ces rflexions, lorsqu'une jeune fille de mon ge,
gardant quelques moutons sur ce plateau, s'offrit tout  coup  ma vue ; je
l'interrogeai sur cette habitation, elle me dit que ce que je voyais tait un
couvent de rcollets, occup par quatre solitaires, dont rien n'galait la
religion, la continence et la sobrit.
     - On y va, me dit cette fille, une fois par an, en plerinage pour une
vierge miraculeuse dont les gens pieux obtiennent tout ce qu'ils veulent.
     mue du dsir d'aller aussitt implorer quelques secours aux pieds de
cette sainte mre de Dieu, je demandai  cette fille si elle voulait venir
avec moi ; elle me dit que cela lui tait impossible, que sa mre l'attendait
incessamment chez elle, mais que la route tait facile, elle me l'indiqua et
me dit que le pre gardien, le plus respectable et le plus saint des hommes,
non seulement me recevrait  merveille, mais m'offrirait mme des secours, si
j'tais dans le cas d'en avoir besoin.
     - On le nomme le rvrend pre Raphal, continua cette fille, il est
Italien, mais il a pass sa vie en France, il se plat dans cette solitude et
il a refus du pape dont il est parent plusieurs excellents bnfices ; c'est
un homme d'une grande famille, doux, serviable, plein de zle et de pit, g
d'environ cinquante ans et que tout le monde regarde comme un saint dans le
pays.
     Le rcit de cette bergre m'ayant enflamme davantage encore, il me
devint impossible de rsister au dsir que j'avais d'aller en plerinage  ce
couvent et d'y rparer par le plus d'actes pieux que je pourrais toutes les
ngligences dont j'tais coupable. Quelque besoin que j'aie moi-mme de
charits, j'en fais  cette fille, et me voil dans la route de Sainte
Made-des-Bois, c'tait le nom du couvent o je me dirigeais.
     Quand je me retrouvai dans la plaine, je n'aperus plus le clocher, et
n'eus pour me guider que la fort ; je n'avais point demand  mon
instructrice combien il y avait de lieues de l'endroit o je l'avais trouve
jusqu' ce couvent et je m'aperus bientt que l'loignement tait bien autre
que l'estimation que j'en avais faite. Mais rien ne me dcourage, j'arrive au
bord de la fort, et voyant qu'il me reste encore assez de jour, je me
dtermine  m'y enfoncer,  peu prs sre d'arriver au couvent avant la
nuit... Cependant aucune trace humaine ne s'offrit  mes yeux, pas une maison,
et pour tout chemin un sentier trs peu battu que je suivais  tout hasard.
J'avais au moins fait cinq lieues depuis la colline o j'avais cru que trois
au plus devaient me rendre  ma destination, et je ne voyais encore rien
s'offrir, lorsque le soleil tant prt  m'abandonner, j'entendis enfin le son
d'une cloche  moins d'une lieue de moi. Je me dirige vers le bruit, je me
hte, le sentier s'largit un peu... et au bout d'une heure de chemin depuis
l'instant o j'ai entendu la cloche, j'aperois enfin quelques haies et
bientt aprs le couvent. Rien de plus agreste que cette solitude ; aucune
habitation ne l'avoisinait, la plus prochaine tait  plus de six lieues, et
de toute part il y avait au moins trois lieues de forts ; elle tait situe
dans un fond, il m'avait fallu beaucoup descendre pour y arriver, et telle
tait la raison qui m'avait fait perdre le clocher de vue ds que je m'tais
trouve dans la plaine. La cabane d'un frre jardinier touchait aux murs de
l'asile intrieur, et c'tait l qu'on s'adressait avant que d'entrer. Je
demande  ce saint ermite s'il est permis de parler au pre gardien... il me
demande ce que je lui veux... je lui fais entendre qu'un devoir de religion...
qu'un voeu m'attire dans cette retraite pieuse et que je serai bien console
de toutes les peines que j'ai prises pour y parvenir, si je peux me jeter un
instant aux pieds de la vierge et du saint directeur dans la maison duquel
habite cette miraculeuse image. Le frre, m'ayant offert de me reposer,
pntre aussitt dans le couvent et comme il faisait dj nuit, et que les
pres taient, disait-il,  souper, il fut quelque temps avant que de revenir.
Il reparat enfin avec un religieux :
     - Voil le pre Clment, mademoiselle, me dit le frre, c'est l'conome
de la maison, il vient voir si ce que vous dsirez vaut la peine que l'on
interrompe le pre gardien.
     Le pre Clment tait un homme de quarante-cinq ans, d'une grosseur
norme, d'une taille gigantesque, d'un regard farouche et sombre, le son de
voix dur et rauque, et dont l'abord me fit frmir bien plus qu'il ne me
consola... Un tremblement involontaire me saisit alors, et sans qu'il me ft
possible de m'en dfendre, le souvenir de tous mes malheurs passs vint
s'offrir  ma mmoire.
     - Que voulez-vous, me dit ce moine assez durement, est-ce l l'heure de
venir dans une glise ? vous avez bien l'air d'une aventurire.
     - Saint homme, dis-je en me prosternant, j'ai cru qu'il tait toujours
temps de se prsenter  la maison de Dieu ; j'accours de bien loin pour m'y
rendre, pleine de ferveur et de dvotion, je demande  me confesser s'il est
possible, et quand ma conscience vous sera connue, vous verrez si je suis
digne ou non de me prosterner aux pieds de l'image miraculeuse que vous
conservez dans votre sainte maison.
     - Mais ce n'est pas trop l'heure de se confesser, dit le moine en se
radoucissant ; o passerez-vous la nuit ? nous n'avons point d'endroit pour
vous loger ; il valait mieux venir le matin.
     A cela je lui dis toutes les raisons qui m'en avaient empche, et sans
me rpondre davantage il fut rendre compte au gardien. Quelques minutes aprs
j'entendis qu'on ouvrit l'glise, et le pre gardien, s'avanant lui-mme 
moi vers la cabane du jardinier, m'invita  entrer avec lui dans le temple.
     Le pre Raphal, dont il est bon de vous donner une ide sur le-champ,
tait un homme de l'ge que l'on m'avait dit, mais auquel on n'aurait pas
donn quarante ans ; il tait mince, assez grand, d'une physionomie
spirituelle et douce, parlant trs bien le franais quoique d'une
prononciation un peu italienne, manir et prvenant au-dehors autant que
sombre et farouche  l'intrieur, comme je n'aurai que trop occasion de vous
en convaincre incessamment.
     - Mon enfant, me dit gracieusement ce religieux, quoique l'heure soit
absolument indue et que nous ne soyons point dans l'usage de recevoir si tard,
j'entendrai cependant votre confession, et nous aviserons aprs aux moyens de
vous faire dcemment passer la nuit jusqu' l'heure o vous pourrez demain
saluer la sainte image que nous possdons.
     Cela dit, le moine fit allumer quelques lampes autour du confessionnal,
il me dit de m'y placer, et ayant fait retirer le frre et feutrer toutes les
portes, il m'engagea  me confier  lui en toute assurance ; parfaitement
remise avec un homme si doux, en apparence, des frayeurs que m'avait causes
le pre Clment, aprs m'tre humilie aux pieds de mon directeur, je m'ouvris
entirement  lui, et avec ma candeur et ma confiance ordinaires je ne lui
laissai rien ignorer de tout ce qui me concernait. Je lui avouai toutes mes
fautes, et lui confiai tous mes malheurs, rien [ne] fut omis, pas mme la
marque honteuse dont m'avait fltrie l'excrable Rodin.
     Le pre Raphal m'couta avec la plus grande attention, il me fit rpter
mme plusieurs dtails avec l'air de la piti et de l'intrt... et ses
principales questions portrent  diffrentes reprises sur les objets suivants
:
     1 S'il tait bien vrai que je fusse orpheline et de Paris.
     2 S'il tait bien sr que je n'avais plus ni parents, ni amis, ni
protection, ni personne  qui j'crivisse.
     3 Si je n'avais confi qu' la bergre le dessein que j'avais d'aller au
couvent, et si je ne lui avais point donn de rendez-vous au retour.
     4 S'il tait constant que je fusse vierge et que je n'eusse que
vingt-deux ans.
     5 S'il tait bien certain que je n'eusse t suivie de personne, et que
qui que ce ft ne m'et vue entrer au couvent.
     Ayant pleinement satisfait  ces questions et y ayant rpondu de l'air le
plus naf :
     - Eh bien, me dit le moine en se levant, et me prenant par la main,
venez, mon enfant ; il est trop tard pour vous faire saluer la vierge ce soir,
je vous procurerai la douce satisfaction de communier demain aux pieds de son
image, mais commenons par songer  vous faire ce soir et souper et coucher.
     En disant cela, il me conduisit vers la sacristie.
     - Eh quoi, lui dis-je alors avec une sorte d'inquitude dont je ne me
sentais pas matresse, eh quoi, mon pre, dans l'intrieur de votre maison ?
     - Et o donc, charmante plerine, me rpondit le moine, en ouvrant une
des portes du clotre donnant dans la sacristie et qui m'introduisait
entirement dans la maison... Quoi, vous craignez de passer la nuit avec
quatre religieux ? Oh, vous verrez, mon ange, que nous ne sommes pas si bigots
que nous en avons l'air et que nous savons nous amuser d'une jolie fille.
     Ces paroles me firent tressaillir :  juste ciel, me dis-je  moi-mme,
serais-je donc encore la victime de mes bons sentiments, et le dsir que j'ai
eu de m'approcher de ce que la religion a de plus respectable, va-t-il donc
tre encore puni comme un crime ? Cependant nous avancions toujours dans
l'obscurit ; au bout d'un des cts du clotre, un escalier se prsente
enfin, le moine me fait passer devant lui, et comme il s'aperoit d'un peu de
rsistance :
     - Double catin, dit-il avec colre et changeant aussitt le patelin de
son ton contre l'air le plus insolent, t'imagines-tu qu'il soit temps de
reculer ? Ah ! ventrebleu, tu vas bientt voir s'il ne serait peut-tre pas
plus heureux pour toi d'tre tombe dans une retraite de voleurs qu'au milieu
de quatre rcollets.
     Tous les sujets d'effroi se multiplient si rapidement  mes yeux que je
n'ai pas le temps d'tre alarme de ces paroles ; elles me frappent  peine
que de nouveaux sujets d'alarme viennent assaillir mes sens ; la porte
s'ouvre, et je vois autour d'une table trois moines et trois jeunes filles,
tous six dans l'tat du monde le plus indcent ; deux de ces filles taient
entirement nues, on travaillait  dshabiller la troisime et les moines 
fort peu de chose prs taient dans le mme tat...
     - Mes amis, dit Raphal en entrant, il nous en manquait une, la voil ;
permettez que je vous prsente un vritable phnomne ; voil une Lucrce qui
porte  la fois sur ses paules la marque des filles de mauvaise vie et l,
continua-t-il en faisant un geste aussi significatif qu'indcent... l, mes
amis, la preuve certaine d'une virginit reconnue.
     Les clats de rire se firent entendre de tous les coins de la salle 
cette rception singulire et Clment, celui que j'avais vu le premier,
s'cria aussitt, dj  moiti ivre, qu'il fallait  l'instant vrifier les
faits. La ncessit o je suis de vous peindre les gens avec lesquels j'tais,
m'oblige d'interrompre ici ; je vous laisserai le moins possible en suspens
sur ma situation.
     Vous connaissez dj suffisamment Raphal et Clment, pour que je puisse
passer aux deux autres. Antonin, le troisime des pres de ce couvent, tait
un petit homme de quarante ans, sec, fluet, d'un temprament de feu, d'une
figure de satyre, velu comme un ours, d'un libertinage effrn, d'une
taquinerie et d'une mchancet sans exemple. Le pre Jrme, doyen de la
maison, tait un vieux libertin de soixante ans, homme aussi dur et aussi
brutal que Clment, encore plus ivrogne que lui, et qui, blas sur les
plaisirs ordinaires, tait contraint, pour retrouver quelque lueur de volupt,
d'avoir recours  des recherches aussi dpraves que dgotantes.
     Florette tait la plus jeune des femmes, elle tait de Dijon, ge
d'environ quatorze ans, fille d'un gros bourgeois de cette ville et enleve
par des satellites de Raphal qui, riche et fort en crdit dans son ordre, ne
ngligeait rien de tout ce qui pouvait servir ses passions ; elle tait bonne,
de trs jolis yeux et beaucoup de piquant dans les traits. Cornlie avait
environ seize ans, elle tait blonde, l'air trs intressant, de beaux
cheveux, une peau blouissante et la plus belle taille possible ; elle tait
d'Auxerre, fille d'un marchand de vin et sduite par Raphal lui-mme qui
l'avait secrtement entrane dans ses piges. Omphale tait une femme de
trente ans fort grande, d'une figure trs douce et trs agrable, toutes les
fourres trs prononces, des cheveux superbes, la plus belle gorge possible,
et les yeux les plus tendres qu'il ft possible de voir ; elle tait fille
d'un vigneron de Joigny trs  l'aise, et  la veille d'pouser un homme qui
devait faire sa fortune, lorsque Jrme l'enleva  sa famille par les
sductions les plus extraordinaires,  l'ge de seize ans. Telle tait la
socit avec laquelle j'allais vivre, tel tait le cloaque d'impuret et de
souillure, o je m'tais flatte de trouver les vertus comme dans l'asile
respectable qui leur convenait.
     On me fit donc entendre aussitt que je fus au milieu de ce cercle
effroyable, que ce que j'avais de mieux  faire tait d'imiter la soumission
de mes compagnes.
     - Vous imaginez aisment, me dit Raphal, qu'il ne servirait  rien
d'essayer des rsistances dans la retraite inabordable o votre mauvaise
toile vous conduit. vous avez, dites-vous, prouv bien des malheurs, et cela
est vrai d'aprs vos rcits, mais voyez pourtant que le plus grand de tous
pour une fille vertueuse manquait encore  la liste de vos infortunes. Est-il
naturel d'tre vierge  votre ge, et n'est-ce pas une espce de miracle qui
ne pouvait pas se prolonger plus longtemps ?... voil des compagnes qui comme
vous ont fait des faons quand elles se sont vues contraintes de nous servir,
et qui comme vous allez sagement faire, ont fini par se soumettre quand elles
ont vu que a ne pouvait les mener qu' de mauvais traitements. Dans la
situation o vous tes, Sophie, comment espreriez-vous de vous dfendre ?
Jetez les yeux sur l'abandon dans lequel vous tes dans le monde ; de votre
propre aveu il ne vous reste ni parents, ni amis ; voyez votre situation dans
un dsert., hors de tout secours, ignore de toute la terre, entre les mains
de quatre libertins qui bien srement n'ont pas envie de vous pargner... 
qui donc aurez-vous recours, sera-ce  ce dieu que vous veniez implorer avec
tant de zle, et qui profite de cette ferveur pour vous prcipiter un peu plus
srement dans le pige ? vous voyez donc qu'il n'est aucune puissance ni
humaine ni divine qui puisse parvenir  vous retirer de nos mains, qu'il n'y a
ni dans la classe des choses possibles, ni dans celle des miracles, aucune
sorte de moyen qui puisse russir  vous faire conserver plus longtemps cette
vertu dont vous tes si fire, qui puisse enfin vous empcher de devenir dans
tous les sens et de toutes les manires imaginables la proie des excs impurs
auxquels nous allons nous abandonner tous les quatre avec vous.
Dshabillez-vous donc, Sophie, et que la rsignation la plus entire puisse
vous mriter des bonts de notre part, qui seront  l'instant remplaces par
les traitements les plus durs et les plus ignominieux si vous ne vous
soumettez pas, traitements qui ne feront que nous irriter davantage, sans vous
mettre  l'abri de notre intemprance et de nos brutalits.
     Je ne sentais que trop que ce terrible discours ne me laissait aucune
ressource, mais n'euss-je pas t coupable de ne point employer celle que
m'indiquait mon coeur et que me laissait encore la nature ? Je me jette aux
pieds de Raphal, j'emploie toutes les forces de mon me pour le supplier de
ne pas abuser de mon tat, les larmes les plus amres viennent inonder ses
genoux, et tout ce que mon me peut me dicter de plus pathtique, j'ose
l'essayer en pleurant, mais je ne savais pas encore que les larmes ont un
attrait de plus aux yeux du crime et de la dbauche, j'ignorais que tout ce
que j'essayais pour mouvoir ces monstres ne devait russir qu' les
enflammer... Raphal se lve en fureur :
     - Prenez cette gueuse, Antonin, dit-il en fronant le sourcil, et en la
mettant nue  l'instant sous nos yeux, apprenez lui que ce n'est pas chez des
hommes comme nous que la compassion peut avoir des droits.
     Antonin me saisit d'un bras sec et nerveux, et entremlant ses propos et
ses actions de jurements effroyables, en deux minutes il fait sauter mes
vtements et me met nue aux yeux de l'assemble.
     - Voil une belle crature, dit Jrme, que le couvent m'crase si depuis
trente ans j'en ai vu une plus belle.
     - Un moment, dit le gardien, mettons un peu de rgle  nos procds :
vous connaissez, mes amis, nos formules de rception ; qu'elle les subisse
toutes sans excepter aucune, que pendant ce temps-l les trois autres femmes
se tiennent autour de nous pour prvenir les besoins ou pour les exciter.
     Aussitt un cercle se forme, on me place au milieu, et l pendant plus de
deux heures, je suis examine, considre, palpe par ces quatre libertins,
prouvant tour  tour de chacun ou des loges ou des critiques. vous me
permettrez, madame, dit notre belle prisonnire en rougissant prodigieusement
ici, de vous dguiser une partie des dtails obscnes qui s'observrent 
cette premire crmonie ; que votre imagination se reprsente tout ce que la
dbauche peut en tel cas dicter  des libertins, qu'elle les voie
successivement passer de mes compagnes  moi, comparer, rapprocher,
confronter, discourir, et elle n'aura vraisemblablement encore qu'une lgre
ide de tout ce qui s'excuta dans ces premires orgies, bien lgres pourtant
en comparaison de toutes les horreurs dont je devais bientt tre encore
victime.
     - Allons, dit Raphal dont les dsirs prodigieusement irrits
paraissaient au point de ne pouvoir plus tre contenus, il est temps d'immoler
la victime ; que chacun de nous s'apprte  lui faire subir ses jouissances
favorites.
     Et le malhonnte homme m'ayant place sur un sopha dans l'attitude
propice  ses excrables plaisirs, me faisant contenir par Antonin et
Clment... Raphal, Italien, moine et dprav, se satisfait outrageusement,
sans me faire cesser d'tre vierge.  comble d'garement ! on et dit que
chacun de ces hommes crapuleux se ft fait une gloire d'oublier la nature dans
le choix de ses indignes plaisirs. Clment s'avance, irrit par le spectacle
des infamies de son suprieur, bien plus encore par tout ce  quoi il s'est
livr en l'observant.
     Il me dclare qu'il ne sera pas plus dangereux pour moi que son gardien
et que l'endroit o son hommage va s'offrir laissera de mme ma vertu sans
pril. Il me fait mettre  genoux, et se collant  moi dans cette posture, ses
perfides passions s'exercent dans un lieu qui m'interdit pendant le sacrifice
le pouvoir de me plaindre de son irrgularit. Jrme suit, son temple tait
celui de Raphal, mais il n'arrivait pas au sanctuaire ; content d'observer le
parvis, mu d'pisodes primitives dont l'obscnit ne se peint point, il ne
parvenait ensuite au complment de ses dsirs que par des moyens barbares dont
vous m'avez vue prte  devenir la victime chez Dubourg et le devenir tout 
fait dans les mains de Bressac.
     - Voil d'heureuses prparations, dit Antonin en se saisissant de moi,
venez, poulette, venez, que je vous venge de l'irrgularit de mes confrres,
et que je cueille enfin les prmices flatteurs que leur intemprance
m'abandonne...
     Mais quels dtails... grand Dieu... il m'est impossible de vous les
peindre ; on et dit que ce sclrat, le plus libertin des quatre quoiqu'il
part le moins loign des vues de la nature, ne consentt  se rapprocher
d'elle,  mettre un peu moins d'inconformit dans son culte, qu'en se
ddommageant de cette apparence d'une dpravation moins grande par tout ce qui
pouvait m'outrager davantage... Hlas, si quelquefois mon imagination s'tait
gare sur ces plaisirs, je les croyais chastes comme le dieu qui les
inspirait, donns par la nature pour servir de consolation aux humains, ns de
l'amour et de la dlicatesse ; j'tais bien loin de croire que l'homme 
l'exemple des btes froces ne pt jouir qu'en faisant frmir ses compagnes ;
je l'prouvai, et dans un tel degr de violence que les douleurs du
dchirement naturel de ma virginit furent les moindres que j'eusse 
supporter dans cette dangereuse attaque, mais ce fut au moment de sa crise
qu'Antonin termina par des cris si furieux, par des excursions si meurtrires
sur toutes les parties de mon corps, par des morsures enfin si semblables aux
sanglantes caresses des tigres, qu'un moment je me crus la proie de quelque
animal sauvage qui ne s'apaiserait qu'en me dvorant. Ces horreurs acheves,
je retombai sur l'autel o j'avais t immole, presque sans connaissance et
sans mouvement.
     Raphal ordonna aux femmes de me soigner et de me faire manger, mais un
accs de chagrin furieux vint assaillir mon me en ce moment cruel ; je ne pus
tenir  l'horrible ide d'avoir enfin perdu ce trsor de virginit, pour
lequel j'eusse cent fois sacrifi ma vie, de me voir fltrie par ceux dont je
devais attendre au contraire le plus de secours et de consolations morales.
Mes larmes coulrent en abondance, mes cris retentirent dans la salle, je me
roulai  terre, je m'arrachai les cheveux, je suppliai mes bourreaux de me
donner la mort, et quoique ces sclrats trop endurcis  de telles scnes
s'occupassent bien plutt de goter de nouveaux plaisirs avec mes compagnes
que de calmer ma douleur ou de la consoler, importuns nanmoins de mes cris,
ils se dcidrent  m'envoyer reposer dans un lieu o ils ne pussent plus les
entendre... Omphale allait m'y conduire quand le perfide Raphal me
considrant encore avec lubricit, malgr l'tat cruel o j'tais, dit qu'il
ne voulait pas qu'on me renvoyt sans qu'il me rendt encore une fois sa
victime... A peine a-t-il conu ce projet qu'il l'excute... mais ses dsirs
ayant besoin d'un degr d'irritation de plus, ce n'est qu'aprs avoir mis en
usage les cruels moyens de Jrme qu'il russit  trouver les forces
ncessaires  l'accomplissement de son nouveau crime... Quel excs de
dbauche, grand Dieu ! se pouvait-il que ces dbauchs fussent assez froces
pour choisir l'instant d'une crise de douleur morale aussi violente que celle
que j'prouvais, pour m'en faire subir une physique aussi barbare ?
     - Oh ! parbleu, dit Antonin en me reprenant galement, rien n'est bon 
suivre comme l'exemple d'un suprieur, et rien n'est piquant comme les
rcidives : la douleur, dit-on, dispose au plaisir, je suis convaincu que
cette belle enfant va me rendre le plus heureux des hommes.
     Et malgr mes rpugnances, malgr mes cris et mes supplications, je
deviens encore pour la seconde fois le malheureux plastron des insolents
dsirs de ce misrable... Enfin on me laisse sortir.
     - Si je n'avais pas pris de l'avance quand cette belle princesse est
arrive, dit Clment, elle ne sortirait parbleu pas sans servir de mme une
seconde fois  mes passions, mais elle ne perdra rien pour attendre.
     - Je lui promets la mme chose, dit Jrme, en me faisant sentir la
vigueur de son bras  l'instant o je passais auprs de lui, mais pour ce soir
allons tous nous coucher.
     Raphal se trouvant du mme avis, les orgies furent rompues ; il retint
prs de lui Florette qui sans doute y passa la nuit, et chacun se dispersa.
J'tais sous la conduite d'Omphale ; cette sultane plus ge que les autres me
parut celle qui tait charge du soin des soeurs ; elle me mena dans notre
appartement commun, espce de tour carre dans les angles de laquelle tait un
lit pour chacune de nous quatre.
     Un des moines suivait ordinairement les filles quand elles se retiraient,
et en feutrait la porte  deux ou trois verrous ; ce fut Clment qui se
chargea de ce soin ; une fois l, il devenait impossible d'en sortir, il n'y
avait d'autre issue dans cette chambre qu'un cabinet attenant pour nos
aisances et nos toilettes, dont la fentre tait aussi troitement grille que
celle de l'endroit o nous couchions. D'ailleurs aucune sorte de meuble, une
chaise et une table prs du lit qu'entourait un mchant rideau d'indienne,
quelques coffres de bois dans le cabinet, des chaises perces, des bidets et
une table commune de toilette ; ce ne fut que le lendemain que je m'aperus de
tout cela ; trop accable pour rien voir en ce premier moment, je ne m'occupai
que de ma douleur.  juste ciel, me disais-je, il est donc crit qu'aucun acte
de vertu n'manera de mon coeur sans qu'il ne soit aussitt suivi d'une peine
! Eh, quel mal faisais-je donc, grand Dieu, en dsirant de venir accomplir
dans cette maison quelque devoir de pit, offensai-je le ciel en voulant m'y
livrer, tait-ce l le prix que j'en devais attendre ?  dcrets
incomprhensibles de la providence, daignez donc un instant vous ouvrir  mes
yeux si vous ne voulez pas que je me rvolte contre vos lois ! Des larmes
amres suivirent ces rflexions et j'en tais encore inonde, quand vers le
point du jour Omphale s'approcha de mon lit. - Chre compagne, me dit-elle, je
viens t'exhorter  prendre du courage ; j'ai pleur comme toi dans les
premiers jours et maintenant l'habitude est prise, tu y feras comme moi ; les
premiers moments sont terribles, ce n'est pas seulement l'obligation
d'assouvir perptuellement les dsirs effrns de ces dbauchs qui fait le
supplice de notre vie, c'est la perte de notre libert, c'est la manire
brutale dont nous sommes traites dans cette infme maison...
     Les malheureux se consolent en en voyant d'autres souffrir auprs d'eux.
Quelque cuisantes que fussent mes douleurs, je les apaisai un instant pour
prier ma compagne de me mettre au fait des maux o je devais m'attendre.
Ecoute, me dit Omphale en s'asseyant prs de mon lit, je vais te parler avec
confiance, mais souviens-toi de n'en abuser jamais... Le plus cruel de nos
maux, ma chre amie, est l'incertitude de notre sort ; il est impossible de
dire ce qu'on devient quand on quitte ce lieu. Nous avons autant de preuves
que notre solitude nous permet d'en acqurir, que les filles rformes par les
moines ne reparaissent jamais dans le monde ; eux-mmes nous en prviennent,
ils ne nous cachent pas que cette retraite est notre tombeau ; il n'y a
pourtant pas d'anne o il n'en sorte deux ou trois. Que deviennent-elles donc
? S'en dfont-ils ? Quelquefois ils nous disent que oui, d'autres fois ils
assurent que non, mais aucune de celles qui sont sorties, quelque promesse
qu'elles nous aient faite de porter des plaintes contre ce couvent et de
travailler  notre largissement, aucune dis-je ne nous a jamais tenu parole.
Apaisent-ils ces plaintes, ou mettent-ils ces filles hors d'tat d'en faire ?
Lorsque nous demandons  celles qui arrivent des nouvelles des anciennes,
elles n'en ont jamais aucune connaissance. Que deviennent-elles donc, ces
malheureuses ? voil ce qui nous tourmente, Sophie, voil la fatale
incertitude qui fait le vrai tournent de nos malheureux jours, il y a quatorze
ans que je suis dans cette maison et voil plus de cinquante filles que j'en
vois sortir... o sont-elles ? Pourquoi toutes ayant jur de nous servir, de
toutes aucune n'a-t-elle jamais tenu parole ? Notre nombre est fix 
quatre... au moins dans cette chambre, car nous sommes toutes plus que
persuades qu'il y a une autre tour qui rpond  celle-ci et o ils en
conservent un pareil nombre ; beaucoup de traits de leur conduite, beaucoup de
leurs propos nous en ont convaincues, mais si ces compagnes existent, nous ne
les avons jamais vues. Une des plus grandes preuves que nous ayons de ce fait
est que nous ne servons jamais deux jours de suite ; nous fmes employes
hier, nous nous reposerons aujourd'hui ; or certainement ces dbauchs ne font
pas un jour d'abstinence. Rien au surplus ne lgitime notre retraite, l'ge,
le changement des traits, l'ennui, les dgots, rien autre chose que leur
caprice ne les dtermine  nous donner ce fatal cong dont il nous est
impossible de savoir de quelle manire nous profitons. J'ai vu ici une fille
de soixante-dix ans, elle ne partit que l't pass ; il y avait soixante ans
qu'elle y tait, et pendant que l'on gardait celle-l, j'en vis rformer plus
de douze qui n'avaient pas seize ans. J'en ai vu partir trois jours aprs leur
arrive, d'autres au bout d'un mois, d'autres de plusieurs annes ; il n'y a
sur cela aucune rgle que leur volont ou plutt leur caprice. La conduite n'y
fait galement rien ; j'en ai vu qui volaient au-devant de leurs dsirs et qui
partaient au bout de six semaines ; d'autres maussades et fantasques qu'ils
gardaient un grand nombre d'annes. Il est donc inutile de prescrire  une
arrivante un genre quelconque de conduite ; leur fantaisie brise toutes les
lois, il n'est rien de sr avec elles. A l'gard des moines, ils varient peu ;
il y a quinze ans que Raphal est ici, il y en a seize que Clment y demeure,
Jrme y est depuis trente ans, Antonin depuis dix ; c'est le seul que j'aie
vu arriver, il remplaa un moine de soixante ans qui y mourut dans un excs de
dbauche... Ce Raphal, Florentin de nation, est proche parent du pape avec
lequel il est fort bien ; ce n'est que depuis lui que la vierge miraculeuse
assure la rputation du couvent et empche les mdisants d'observer de trop
prs ce qui se passe ici, mais la maison tait monte comme tu le vois quand
il y arriva. Il y a prs de quatre-vingts ans qu'elle est, dit-on, sur ce mme
pied et que tous les gardiens qui y sont venus y ont conserv un ordre si
avantageux pour leur plaisir ; Raphal, un des moines les plus libertins de
son sicle, ne s'y fit placer que parce qu'il la connaissait, et son intention
est d'en maintenir les secrets privilges aussi longtemps qu'il le pourra.
Nous sommes du diocse d'Auxerre, mais que l'vque soit instruit ou non,
jamais nous ne le voyons paratre en ces lieux ; en gnral ils sont peu
frquents ; except le temps de la fte qui se trouve vers la fin d'aot, il
ne vient pas dix personnes ici dans l'anne. Cependant lorsque quelques
trangers s'y prsentent, le gardien a soin de les bien recevoir et de leur en
imposer par des apparences sans nombre d'austrit et de religion ; ils s'en
retournent contents, ils prnent la maison, et l'impudit de ces sclrats
s'tablit ainsi sur la bonne foi du peuple et sur la crdulit des dvots.
Rien n'est svre au reste comme les rglements de notre conduite et rien
n'est aussi dangereux pour nous comme de les enfreindre en quoi que ce puisse
tre. Il est essentiel que j'entre dans quelques dtails avec toi sur cet
article, continua mon institutrice, car ce n'est pas une excuse que de dire
ici : Ne me punissez pas de l'infraction de cette loi, je l'ignorais ; il faut
ou se faire instruire par ses compagnes, ou tout deviner de soi-mme ; on ne
vous prvient de rien, et on vous punit de tout. La seule correction admise
est le fouet ; il tait assez simple qu'une pisode des plaisirs de ces
sclrats devnt leur punition favorite ; tu l'prouvas sans commettre de
faute hier, tu l'prouveras bientt pour en avoir commis ; tous quatre sont
entichs de cette manie barbare, et comme punisseur tous quatre l'exercent
tour  tour. Il y en a chaque jour un qu'on appelle le rgent de jour, c'est
lui qui reoit les rapports de la doyenne de la chambre, lui qui est charg de
la police intrieure du srail, de tout ce qui se passe aux soupers o nous
sommes admises, qui taxe les fautes et les punit lui mme ; reprenons chacun
de ces articles. Nous sommes obliges d'tre toujours leves et habilles 
neuf heures du matin ;  dix on nous apporte du pain et de l'eau pour djeuner
;  deux heures on sert le dner qui consiste en un potage assez bon, un
morceau de bouilli, un plat de lgumes, quelquefois un peu de fruit, et une
bouteille de vin pour nous quatre. Rgulirement tous les jours, t ou hiver,
 cinq heures du soir le rgent vient nous visiter ; c'est alors qu'il reoit
les dlations de la doyenne ; et les plaintes que celle-ci peut faire portent
sur la conduite des filles de sa chambre, s'il ne s'est tenu aucun propos
d'humeur ou de rvolte, si on s'est leve  l'heure prescrite, si les
toilettes de tte et de propret ont t exactes, si l'on a mang comme il
faut et si l'on a mdit aucune vasion. Il faut rendre un compte exact de
toutes ces choses, et nous risquons nous-mmes d'tre punies si nous ne le
faisons pas. De l, le rgent de jour passe dans notre cabinet, et y visite
diffrentes choses ; sa besogne faite, il est rare qu'il sorte sans s'amuser
d'une de nous et souvent de toutes les quatre. Ds qu'il est sorti, si ce
n'est pas notre jour de souper, nous devenons matresses de lire ou causer, de
nous distraire entre nous et de nous coucher quand nous voulons ; si nous
devons souper ce soir-l avec les moines, une cloche sonne, elle nous avertit
de nous prparer ; le rgent de jour vient nous chercher lui-mme, nous
descendons dans cette salle o tu nous as vues, et la premire chose qui se
fait l est de lire le cahier des fautes depuis la dernire fois qu'on a paru
; d'abord les fautes commises  ce dernier souper, consistant en ngligences,
en refroidissement vis--vis des moines dans les instants o nous leur
servons, en dfaut de prvenance, de soumission ou de propret ;  cela se
joint la liste des fautes commises dans la chambre pendant les deux jours au
rapport de la doyenne. Les dlinquantes se mettent tour  tour au milieu de la
salle ; le rgent de jour nomme leur faute et la taxe ; ensuite elles sont
mises nues par la doyenne ou la sous-doyenne si c'tait celle-ci qui et
manqu, et le rgent leur administre la punition prescrite d'une manire si
nergique qu'il est difficile qu'elles ne s'en souviennent pas. Or l'art de
ces sclrats est tel qu'il est presque impossible qu'il y ait un seul jour o
quelques excutions ne se fassent. Ce soin rempli, les orgies commencent, te
les dtailler serait impossible ; d'aussi bizarres caprices peuvent ils jamais
tre rgls ? l'objet essentiel est de ne jamais rien refuser... de tout
prvenir, et encore avec ce moyen quelque bon qu'il soit, n'est-on pas
quelquefois trs en sret. Au milieu des orgies, l'on soupe ; nous sommes
admises  ce repas, toujours bien plus dlicat et plus somptueux que les
ntres ; les bacchanales se reprennent quand nos moines sont  moiti ivres ;
 minuit tout se spare, alors chacun est le matre de garder une de nous pour
la nuit, cette favorite va coucher dans la cellule de celui qui l'a choisie et
revient nous trouver le lendemain ; les autres rentrent, et trouvent alors la
chambre propre, les lits et les garde-robes en tat. Le matin quelquefois ds
qu'on est leve, avant l'heure du djeuner, il arrive qu'un moine fait
demander une de nous dans sa cellule ; c'est le frre qui a soin de nous, qui
nous vient chercher, et qui nous conduit chez le moine qui nous dsire, lequel
nous ramne lui-mme ou nous fait reconduire par ce mme frre, ds qu'il n'a
plus besoin de nous. Ce cerbre qui approprie nos chambres et qui nous conduit
quelquefois, est un vieux frre que tu verras bientt, g de soixante-dix
ans, borgne, boiteux et muet ; il est aid dans le service total de la maison
par trois autres, un qui prpare  manger, un qui fait les cellules des pres,
balaye partout et aide encore  la cuisine, et le portier que tu vis en
entrant. De ces frres nous ne voyons jamais que celui qui nous sert, et la
moindre parole envers lui deviendrait un de nos crimes les plus graves. Le
gardien vient quelquefois nous visiter ; il y a alors quelques crmonies
d'usage que la pratique t'apprendra et dont l'inobservation devient crime, car
le dsir qu'ils ont d'en trouver pour avoir le plaisir de les punir les leur
fait multiplier chaque jour. C'est rarement sans quelque projet que Raphal
vient nous visiter et ces projets sont toujours ou cruels ou irrguliers ainsi
que tu as eu occasion de l'en convaincre. Au reste toujours exactement
renfermes, il n'est aucune occasion dans l'anne o l'on laisse prendre
l'air, quoiqu'il y ait un assez grand jardin, mais il n'est pas garni de
grilles, et l'on craindrait une vasion d'autant plus dangereuse qu'en
instruisant la justice temporelle ou spirituelle de tous les crimes qui se
commettent ici, on y aurait bientt mis ordre. Jamais nous ne remplissons
aucun devoir de religion ; il nous est aussi dfendu d'y penser que d'en
parler ; ces propos sont un des griefs qui mritent le plus srement punition.
voil tout ce que je te puis dire, ma chre compagne, m'ajouta notre doyenne,
l'exprience t'apprendra le reste ; prends courage si cela t'est possible,
mais renonce pour jamais au monde, il n'y a point d'exemple qu'une fille
sortie de cette maison ait pu jamais le revoir.
     Ce dernier article m'inquitant horriblement, je demandai  Omphale
quelle tait sa vritable opinion sur le sort des filles rformes.
     - Que veux-tu que je te rponde  cela, me dit-elle, l'espoir  tout
instant dtruit cette malheureuse opinion ; tout me prouve qu'un tombeau leur
sert de retraite, et mille ides qui ne sont qu'enfants de l'espoir viennent 
tout instant dtruire cette trop fatale conviction. On n'est prvenue que le
matin, poursuivit Omphale, de la rforme que l'on mdite de nous ; le rgent
de jour vient avant le djeuner et dit, je le suppose : Omphale, faites votre
paquet, le couvent vous rforme, je viendrai vous prendre  l'entre de la
nuit, puis il sort. La rforme embrasse ses compagnes, elle leur promet mille
et mille fois de les servir, de porter des plaintes, d'bruiter ce qui se
passe ; l'heure sonne, le moine vient, la fille part, et l'on n'entend jamais
parler d'elle. Cependant si c'est un jour de souper, il a lieu comme 
l'ordinaire ; la seule chose que nous ayons remarque ces jours-l, c'est que
les moines s'puisent beaucoup moins, qu'ils boivent beaucoup plus, qu'ils
nous renvoient de beaucoup meilleure heure et qu'il n'en reste jamais aucune 
coucher.
     - Chre amie, dis-je  la doyenne en la remerciant de ses instructions,
peut-tre n'avez-vous jamais eu affaire qu' des enfants qui n'ont pas eu
assez de force pour vous tenir parole... veux-tu faire avec moi cette promesse
rciproque ?
     Je commence par te jurer d'avance sur tout ce que j'ai de plus sacr au
monde qu'ou j'y mourrai, ou je dtruirai ces infamies. M'en promets-tu autant
de ton ct ?
     - Assurment, me dit Omphale, mais sois certaine de l'inutilit de ces
promesses ; des filles plus ges que toi, peut tre encore plus irrites s'il
est possible, appartenant aux gens les plus comme il faut de la province et
ayant par ce moyen plus d'aunes que toi, des filles en un mot qui auraient
donn leur sang pour moi, ont manqu aux mmes serments ; permets donc  ma
cruelle exprience de regarder le ntre comme vain et de n'y pas compter
davantage.
     Nous jasmes ensuite du caractre des moines et de celui de nos compagnes.
     - Il n'y a point d'homme en Europe, me dit Omphale, plus dangereux que
Raphal et Antonin ; la fausset, la noirceur, la mchancet, la taquinerie,
la cruaut, l'irrligion sont leurs qualits naturelles et l'on ne voit jamais
la joie dans leurs yeux que quand ils se sont le mieux livrs  tous ces vices.
     Clment qui parat le plus brusque est pourtant le meilleur de tous, il
n'est  craindre que quand il est ivre ; il faut bien prendre garde de lui
manquer alors, on y courrait souvent de grands risques. Pour Jrme, il est
naturellement brutal, les soufflets, les coups de pied et de poing sont des
revenus srs avec lui, mais quand ses passions sont teintes il devient doux
comme un agneau, diffrence essentielle qu'il y a entre lui et les deux
premiers qui ne raniment les leurs que par des trahisons et des atrocits. A
l'gard des filles, continua la doyenne, il y a bien peu de choses  en dire ;
Florette est une enfant qui n'a pas grand esprit et dont on fait ce qu'on
veut. Cornlie a beaucoup d'me et de sensibilit, rien ne peut la consoler de
son sort.
     Toutes ces instructions reues, je demandai  ma compagne s'il n'tait
pas absolument possible de s'assurer s'il y avait ou non une tour contenant
d'autres malheureuses comme nous :
     - Si elles existent comme j'en suis presque sre, dit Omphale, on ne
pourrait en tre instruite que par quelque indiscrtion des moines, ou par le
frre muet qui nous servant les soigne aussi sans doute ; mais ces
claircissements deviendraient fort dangereux. A quoi nous servirait-il
d'ailleurs de savoir si nous sommes seules ou non, ds que nous ne pouvons
nous secourir ? Si maintenant tu me demandes quelle preuve j'ai que ce fait
est plus que vraisemblable, je te dirai que plusieurs de leurs propos auxquels
ils ne pensent pas, sont plus que suffisants pour nous en convaincre ; qu'une
fois d'ailleurs, en sortant le matin de coucher avec Raphal, au moment o je
passais le seuil de sa porte, et qu'il allait me suivre pour me ramener
lui-mme, je vis sans qu'il s'en apert le frre muet entrer chez Antonin
avec une trs belle fille de dix-sept  dix-huit ans qui certainement n'tait
pas de notre chambre. Le frre se voyant aperu la prcipita vite dans la
cellule d'Antonin, mais je la vis ; il ne s'en fit aucune plainte et tout
resta l ; j'eusse peut-tre jou gros jeu si cela se ft su. Il est donc
certain qu'il y a d'autres femmes ici que nous et que, puisque nous ne soupons
avec les moines que d'un jour l'un, elles y soupent l'autre jour, en nombre
trs vraisemblablement gal au ntre.
     Omphale finissait  peine de parler que Florette rentra de chez Raphal
o elle avait pass la nuit, et comme il tait expressment dfendu aux filles
de se dire mutuellement ce qui leur arrivait dans ce cas-l, nous voyant
veilles, elle nous souhaita simplement le bonjour et se jeta puise sur son
lit o elle resta jusqu' neuf heures, poque du lever gnral. La tendre
Cornlie s'approcha de moi, elle pleura en me regardant... et elle me dit :
     -  ma chre demoiselle, que nous sommes de malheureuses cratures !
     On apporta le djeuner, mes compagnes me forcrent  manger un peu, je le
fis pour leur plaire ; la journe se passa assez tranquillement. A cinq
heures, comme l'avait dit Omphale, le rgent de jour entra ; c'tait Antonin,
il me demanda en riant comment je me trouvais de l'aventure, et comme je ne
lui rpondais qu'en baissant des yeux inonds de larmes :
     - Elle s'y fera, elle s'y fera, dit-il en ricanant, il n'y a point de
maison en France o l'on fourre mieux les filles qu'ici.
     Il fit sa visite, prit la liste des fautes des mains de la doyenne qui,
trop bonne fille pour la charger beaucoup, disait bien souvent qu'elle n'avait
rien  dire, et avant de nous quitter Antonin s'approcha de moi... Je frmis,
je crus que j'allais devenir encore une fois la victime de ce monstre, mais
ds que cela pouvait tre  tout instant, qu'importait que ce ft alors, ou le
lendemain ? Cependant j'en fus quitte pour quelques caresses brutales et il se
jeta sur Cornlie, ordonnant pendant qu'il oprerait  tout ce que nous tions
l de venir servir ses passions. Le sclrat gorg de volupts, ne s'en
refusant d'aucune espce, termine son opration avec cette malheureuse comme
il avait fait avec moi la veille, c'est--dire avec les pisodes les plus
rflchies de la brutalit et de la dpravation. Ces sortes de groupes
s'excutaient fort souvent ; il tait presque toujours d'usage quand un moine
jouissait d'une des soeurs, que les trois autres l'entourassent pour enflammer
ses sens de toutes parts et pour que la volupt pt pntrer en lui par tous
ses organes. Je place ici ces dtails impurs  dessein de n'y plus revenir,
mon intention n'tant pas de m'appesantir davantage sur l'indcence de ces
scnes. En tracer une est les peindre toutes, et pendant le long sjour que je
fis dans cette maison, mon projet est de ne plus vous parler que des
vnements essentiels, sans vous effrayer plus longtemps des dtails. Comme ce
n'tait pas le jour de notre souper nous fmes assez tranquilles, mes
compagnes me consolrent de leur mieux, mais rien ne pouvait adoucir des
chagrins de la nature des miens ; en vain y travaillrent-elles, plus elles me
parlaient de mes maux, et plus ils me paraissaient cuisants.
     Le lendemain ds neuf heures le gardien vint me voir quoiqu'il ne ft pas
de jour, il demanda  Omphale si je commenais  prendre mon parti, et sans
trop couter la rponse, il ouvrit un des coffres de notre cabinet dont il
tira plusieurs vtements de femme :
     - Comme vous n'avez rien avec vous, me dit-il, il faut bien que nous
pensions  vous vtir, peut-tre bien un peu plus pour nous que pour vous ; au
moins ainsi point de reconnaissance ; moi je ne suis point d'avis de tous ces
vtements inutiles et quand nous laisserions aller les filles qui nous servent
nues comme des btes, il me semble que l'inconvnient serait trs lger, mais
nos pres sont des gens du monde qui veulent du luxe et de la parure, il faut
donc les satisfaire.
     Et il jeta sur le lit plusieurs dshabills avec une demi douzaine de
chemises, quelques bonnets, des bas et des souliers, et me dit d'essayer tout
cela ; il assista  ma toilette et ne manqua  aucun des attouchements
indcents que la situation put lui permettre. Il se trouva trois dshabills
de taffetas, un de toile des Indes qui pouvaient m'aller ; il me permit de les
garder, et de m'arranger galement du reste, en me souvenant que tout cela
tait de la maison et de l'y remettre si j'en sortais avant que de l'user ;
ces diffrents dtails lui ayant procur quelques tableaux qui l'chauffrent,
il m'ordonna de me mettre de moi-mme dans l'attitude que je savais lui
convenir... je voulus lui demander grce, mais voyant la rage et la colre
dj dans ses yeux, je crus que le plus court tait d'obir, je me plaai...
le libertin entour des trois autres filles se satisfit comme il avait coutume
de faire aux dpens des moeurs, de la religion et de la nature. Je l'avais
enflamm, il me fta beaucoup au souper, et je fus destine  passer la nuit
avec lui ; mes compagnes se retirrent et je fus dans son appartement. Je ne
vous parle plus ni de mes rpugnances, ni de mes douleurs, madame, vous vous
les peignez extrmes sans doute, et leur tableau monotone nuirait peut-tre 
ceux qui me restent  vous faire. Raphal avait une cellule charmante, meuble
par la volupt et le got ; rien ne manquait de tout ce qui pouvait rendre
cette solitude aussi agrable que propre au plaisir. Ds que nous y fmes
enferms, Raphal s'tant mis nu, et m'ayant ordonn de l'imiter, se fit
longtemps exciter au plaisir par les mmes moyens dont il s'y embrasait
ensuite comme agent. Je puis dire que je fis dans cette soire un cours de
libertinage aussi complet que la fille du monde la plus style  ces exercices
impurs. Aprs avoir t matresse, je redevins bientt colire, mais il s'en
fallait bien que j'eusse trait comme on me traitait, et quoiqu'on ne m'et
point demand d'indulgence, je fus bientt dans le cas d'en implorer  chaudes
larmes ; mais on se moqua de mes prires, on prit contre mes mouvements les
prcautions les plus barbares, et quand on se vit bien matre de moi, je fus
traite deux heures entires avec une svrit sans exemple.
     On ne s'en tenait pas aux parties destines  cet usage, on parcourait
tout indistinctement, les endroits les plus opposs, les globes les plus
dlicats, rien n'chappait  la fureur de mon bourreau dont les titillations
de volupt se modelaient sur les douloureux symptmes que recueillaient
prcieusement ses regards.
     - Couchons-nous, me dit-il  la fin, en voil peut-tre trop pour toi, et
certainement pas assez pour moi ; on ne se lasse point de ce saint exercice,
et tout cela n'est que l'image de ce qu'on voudrait rellement faire.
     Nous nous mmes au lit ; Raphal aussi libertin fut toujours aussi
dprav, et il me rendit toute la nuit l'esclave de ses criminels plaisirs. Je
saisis un instant de calme o je crus le voir pendant ces dbauches, pour le
supplier de me dire si je devais esprer de pouvoir sortir un jour de cette
maison.
     - Assurment, me rpondit Raphal, tu n'y es entre que pour cela ; quand
nous serons convenus tous les quatre de t'accorder ta retraite, tu l'auras
trs certainement.
     - Mais, lui dis-je  dessein de tirer quelque chose de lui, ne
craignez-vous pas que des filles plus jeunes et moins discrtes que je ne vous
jure d'tre toute ma vie, n'aillent quelquefois rvler ce qui s'est fait chez
vous ?
     - Cela est impossible, dit le gardien.
     - Impossible ?
     - Oh trs certainement.
     - Pourriez-vous m'expliquer...
     - Non, c'est l notre secret, mais tout ce que je puis te dire, c'est que
discrte ou non, il te sera parfaitement impossible de jamais rien rvler
quand tu seras dehors, de ce qui s'est fait ici dedans.
     Ces mots dits, il m'ordonna brutalement de changer de propos et je n'osai
plus rpliquer. A sept heures du matin, il me fit reconduire chez moi par le
frre, et runissant  ce qu'il m'avait dit ce que j'avais tir d'Omphale, je
pus me convaincre trop malheureusement sans doute qu'il n'tait que trop sr
que les partis les plus violents se prenaient contre les filles qui quittaient
la maison, et que si elles ne parlaient jamais, c'est qu'en les enfermant dans
le cercueil on leur en tait tous moyens. Je frissonnai longtemps de cette
terrible ide et parvenant  la dissiper enfin  force de la combattre par
l'espoir, je m'tourdis comme mes compagnes.
     En une semaine mes tournes furent faites et j'eus dans cet intervalle
l'affreuse facilit de me convaincre des diffrents carts, des diverses
infamies tour  tour exerces par chacun de ces moines, mais chez tous comme
chez Raphal le flambeau du libertinage ne s'allumait qu'aux excs de la
frocit, et comme si ce vice des coeurs corrompus dt tre en eux l'organe de
tous les autres, ce n'tait jamais qu'en l'exerant que le plaisir les
couronnait.
     Antonin fut celui dont j'eus le plus  souffrir ; il est impossible de se
figurer jusqu' quel point ce sclrat portait la cruaut dans le dlire de
ses garements. Toujours guid par ces tnbreux carts, eux seuls le
disposaient  la jouissance, ils entretenaient ses feux lorsqu'il la gotait
et servaient seuls  la perfectionner quand elle tait  son dernier priode.
     tonne malgr cela que les moyens qu'il employait ne parvinssent pas
malgr leur rigueur  rendre fconde quelqu'une de ses victimes, je demandai 
notre doyenne comment il parvenait  s'en prserver.
     - En dtruisant sur-le-champ lui-mme, me dit Omphale, le fruit que son
ardeur fourra ; ds qu'il s'aperoit de quelque progrs, il nous fait avaler
trois jours de suite six grands verres d'une certaine tisane qui ne laisse le
quatrime jour aucun vestige de son intemprance ; cela vient d'arriver 
Cornlie, cela m'est arriv trois fois, et il n'en rsulte aucun inconvnient
pour notre sant, au contraire il semble que l'on s'en porte beaucoup mieux
aprs. Au reste il est le seul comme tu vois, continua ma compagne, avec
lequel ce danger soit  craindre ; l'irrgularit des dsirs de chacun des
autres ne nous laisse rien  redouter.
     Alors Omphale me demanda s'il n'tait pas vrai que de tous, Clment ft
celui dont j'eusse moins  me plaindre.
     - Hlas, rpondis-je, au milieu d'une foule d'horreurs et d'impurets qui
tantt dgotent et tantt rvoltent, il m'est bien difficile de dire quel est
celui qui me fatigue le moins ; je suis excde de tous, et je voudrais dj
tre dehors quel que soit le sort qui m'attend.
     - Mais il serait possible que tu fusses bientt satisfaite, continua
Omphale, tu n'es venue ici que par hasard, on ne comptait point sur toi ; huit
jours avant ton arrive, on venait de faire une rforme, et jamais on ne
procde  cette opration qu'on ne soit sr du remplacement. Ce ne sont pas
toujours eux-mmes qui font les recrues ; ils ont des agents bien pays et qui
les servent avec chaleur ; je suis presque sre qu'au premier moment il en va
venir une nouvelle, ainsi tes souhaits pourraient tre accomplis. D'ailleurs
nous voil  la veille de la fte ; rarement cette poque choit sans leur
rapporter quelque chose ; ou ils sduisent des jeunes filles par le moyen de
la confession, ou ils en enferment quelqu'une, mais il est rare qu' cet
vnement, il n'y ait pas toujours quelque poulette de croque.
     Elle arriva enfin, cette fameuse fte ; croiriez-vous, madame,  quelle
impit monstrueuse se portrent ces moines  cet vnement ? Ils imaginrent
qu'un miracle visible doublerait l'clat de leur rputation, et en consquence
ils revtirent Florette, la plus petite et la plus jeune de nous, de tous les
ornements de la vierge, l'attachrent par le milieu du corps au moyen de
cordons qui ne se voyaient pas et lui ordonnrent de lever les bras avec
componction vers le ciel quand on y lverait l'hostie. Comme cette malheureuse
petite crature tait menace du traitement le plus cruel si elle venait 
dire un seul mot, ou  manquer son rle, elle s'en tira du mieux qu'elle put
et la fraude eut tout le succs qu'on en pouvait attendre ; le peuple cria au
miracle, laissa de fiches offrandes  la vierge et s'en retourna plus
convaincu que jamais de l'efficacit des grces de cette mre cleste.
     Nos libertins voulurent pour parfaire leur impit que Florette part au
souper dans les mmes vtements qui lui avaient attir tant d'hommages, et
chacun d'eux enflamma ses odieux dsirs  la soumettre sous ce costume 
l'irrgularit de ses caprices. Irrits de ce premier crime, les monstres ne
s'en tinrent pas l ; ils l'tendirent ensuite nue,  plat ventre sur une
grande table, ils allumrent des cierges, ils placrent l'image de notre
sauveur  sa tte et osrent consommer sur les reins de cette malheureuse le
plus redoutable de nos mystres. Je m'vanouis  ce spectacle horrible, il me
fut impossible de le soutenir. Raphal, voyant cela, dit que pour m'y
apprivoiser il fallait que je servisse d'autel  mon tour. On me saisit, on me
place au mme lieu que Florette et l'infme Italien, avec des pisodes bien
plus atroces et bien autrement sacrilges, consomme sur moi la mme horreur
qui venait de s'exercer sur ma compagne. On me retira de l sans mouvement, il
fallut me porter dans ma chambre o je pleurai trois jours de suite en larmes
bien amres le crime horrible o j'avais servi malgr moi... Ce souvenir
dchire encore mon coeur, madame, je n'y pense point sans verser des pleurs ;
la religion est en moi l'effet du sentiment, tout ce qui l'offense ou
l'outrage fait jaillir le sang de mon coeur.
     Cependant il ne nous parut pas que la nouvelle compagne que nous
attendions ft prise dans le concours de peuple qu'avait attir la fte ;
peut-tre cette recrue eut-elle lieu dans l'autre srail, mais rien n'arriva
chez nous. Tout se soutint ainsi quelques semaines ; il y en avait dj six
que j'tais dans cette odieuse maison, quand Raphal entra vers les neuf
heures un matin dans notre tour. Il paraissait trs enflamm, une sorte
d'garement se peignait dans ses regards ; il nous examina toutes, nous plaa
l'une aprs l'autre dans son attitude chrie, et s'arrta particulirement 
Omphale. Il reste plusieurs minutes  la contempler dans cette posture, il
s'agite sourdement, il se livre  quelqu'une de ses fantaisies de choix, mais
ne consomme rien... Ensuite la faisant relever, il la fixe quelque temps avec
des yeux svres et la frocit peinte sur les traits :
     - Vous nous avez assez servi, lui dit-il enfin, la socit vous rforme,
je vous apporte votre cong ; prparez-vous, je viendrai vous chercher
moi-mme  l'entre de la nuit.
     Cela dit, il l'examine encore avec le mme air et sort brusquement de la
chambre.
     Ds qu'il fut dehors, Omphale se jeta dans mes bras :
     - Ah, me dit-elle en pleurs, voil l'instant que j'ai craint autant que
dsir... que vais-je devenir, grand Dieu !
     Je fis tout ce que je pus pour la calmer, mais rien n'y parvint ; elle me
jura par les serments les plus expressifs de tout mettre en usage pour nous
dlivrer, et pour porter plainte contre ces tratres si l'on lui en laissait
les moyens, et la faon dont elle me le promit ne me laissa pas douter d'un
moment, qu'elle le ferait ou que trs certainement la chose tait impossible.
La journe se passa comme  l'ordinaire, et vers six heures, Raphal remonta
lui-mme.
     - Allons, dit-il brusquement  Omphale, tes-vous prte ?
     - Oui, mon pre.
     - Partons, partons promptement.
     - Permettez que j'embrasse mes compagnes.
     - Bon, bon, cela est inutile, dit le moine en la tirant par le bras, on
vous attend, suivez-moi.
     Alors elle demanda s'il fallait qu'elle emportt ses hardes.
     - Rien, rien, dit Raphal, tout n'est-il pas  la maison ? vous n'avez
plus besoin de tout cela.
     Puis se reprenant comme quelqu'un qui en a trop dit :
     - Toutes ces hardes vous deviennent inutiles, vous vous en ferez faire
sur votre taille qui vous iront bien mieux.
     Je demandai au moine s'il voulait me permettre d'accompagner Omphale,
seulement jusqu' la porte de la maison, mais il me rpondit par un regard si
farouche et si dur, que je reculai d'effroi sans rcidiver ma demande. Notre
malheureuse compagne sortit en jetant des yeux sur moi remplis d'inquitude et
de larmes, et ds qu'elle fut dehors nous nous abandonnmes toutes trois aux
chagrins que cette sparation nous cotait. Une demi-heure aprs Antonin vint
nous prendre pour le souper ; Raphal ne parut qu'environ une heure aprs que
nous fmes descendues, il avait l'air trs agit, il parla souvent bas aux
autres et nanmoins tout se passa comme  l'ordinaire. Cependant je remarquai
comme m'en avait prvenue Omphale, que l'on nous fit remonter beaucoup plus
tt dans nos chambres et que les moines qui burent infiniment plus qu'ils
n'avaient coutume, s'en tinrent  exciter leurs dsirs sans jamais se
permettre de les consommer. Quelles inductions tirer de ces remarques ? Je les
fis parce qu'on prend garde  tout dans pareilles occasions, mais pour les
consquences je n'eus pas l'esprit de les voir, et peut tre ne vous
rendrais-je pas ces particularits sans l'effet tonnant qu'elles me firent.
     Nous fmes quatre jours  attendre des nouvelles d'Omphale, tantt
persuades qu'elle ne manquerait pas au serment qu'elle avait fait,
convaincues l'instant d'aprs que les cruels moyens qu'on prendrait vis--vis
d'elle lui teraient toute possibilit de nous tre utile ; nous dsesprmes
enfin et notre inquitude n'en devint que plus vive. Le quatrime jour du
dpart d'Omphale, on nous fit descendre au souper ainsi que cela devait tre,
mais quelle fut notre surprise  toutes trois de voir une nouvelle compagne
entrant par une porte du dehors au mme instant o nous paraissions par la
ntre.
     - Voil celle que la socit destine  remplacer la dernire partie,
mesdemoiselles, nous dit Raphal ; ayez la bont de vivre avec elle comme avec
une soeur, et de lui adoucir son sort en tout ce qui dpendra de vous. Sophie,
me dit alors le suprieur, vous tes la plus ge de la classe, et je vous
lve au poste de doyenne ; vous en connaissez les devoirs, ayez soin de les
remplir avec exactitude.
     J'aurais bien voulu refuser, mais ne le pouvant pas, perptuellement
oblige de sacrifier mes dsirs et mes volonts  celles de ces vilains
hommes, je m'inclinai et lui promis de tout faire pour qu'il ft content.
     Alors on enleva du buste de notre nouvelle compagne les mantelets et les
gazes qui couvraient sa taille et sa tte, et nous vmes une jeune fille de
l'ge de quinze ans, de la figure la plus intressante et la plus dlicate ;
ses yeux quoique humides de larmes nous parurent superbes, elle les leva avec
grce sur chacune de nous et je puis dire que je n'ai vu de ma vie des regards
plus attendrissants ; elle avait de grands cheveux blonds cendrs flottant sur
ses paules en boucles naturelles, une bouche frache et vermeille, la tte
noblement place et quelque chose de si sduisant dans l'ensemble qu'il tait
impossible de la voir, sans se sentir involontairement entrane vers elle.
Nous apprmes bientt d'elle-mme (et je le joins ici pour ne faire qu'un
article de ce qui la regarde) qu'elle se nommait Octavie, qu'elle tait la
fille d'un gros ngociant de Lyon, qu'elle venait d'tre leve  Paris, et
qu'elle s'en retournait avec une gouvernante chez ses parents, lorsque
attaque la nuit entre Auxerre et vennenton, on l'avait enleve malgr elle
pour la porter dans cette maison, sans qu'elle ait jamais pu savoir des
nouvelles de la voiture qui la conduisait, et de la femme qui l'accompagnait ;
il y avait une heure qu'elle tait enferme seule dans une chambre basse et
qu'elle s'y livrait au dsespoir, lorsqu'on l'tait venu prendre pour la
runir  nous, sans qu'aucun moine lui et encore dit un seul mot.
     Nos quatre libertins, un instant en extase devant autant de chantres,
n'eurent la force que de les admirer ; l'empire de la beaut contraint au
respect, le sclrat le plus corrompu lui rend malgr tout une espce de culte
qui ne s'enfreint pas sans remords. Mais des monstres tels que ceux  qui nous
avions affaire languissent peu sous de tels freins.
     - Allons, mademoiselle, dit le gardien, faites-nous voir, je vous prie,
si le reste de vos chantres rpond  ceux que la nature place avec tant de
profusion sur vos traits.
     Et comme cette belle fille se troublait, comme elle rougissait sans
comprendre ce qu'on voulait lui dire, le brutal Antonin la saisit par le bras,
et lui dit avec des jurements et des apostrophes d'une trop grande indcence
pour qu'il soit possible de les rpter : 
    - Ne comprenez-vous donc pas, petite mijaure, que ce qu'on veut vous dire
est de vous mettre  l'instant toute nue...
     Nouvelles pleurs... nouvelles dfenses, mais Clment la saisissant
aussitt fait disparatre en une minute tout ce qui voile la pudeur de cette
intressante crature. Il tait difficile que les chantres que la dcence
drobait chez Octavie rpondissent mieux  ceux que l'usage lui permettait de
montrer.
     On ne vit jamais sans doute une peau plus blanche, jamais des fourres
plus heureuses, et cependant tant de fracheur, tant d'innocence et de
dlicatesse allaient devenir la proie de ces barbares. Ce n'tait que pour
tre fltries par eux que la nature semblait lui prodiguer tant de faveurs ;
le cercle se fourra autour d'elle, et ainsi que je l'avais fait, elle le
parcourut en tous les sens. Le brlant Antonin n'a pas la force de rsister,
un cruel attentat sur ces chantres naissants dtermine l'hommage et l'encens
fume aux pieds du dieu...
     Raphal voit qu'il est temps de penser  des choses plus srieuses ;
lui-mme est hors d'tat d'attendre, il se saisit de la victime, il la place
suivant ses dsirs ; ne s'en rapportant pas  ses soins, il prie Clment de la
lui contenir. Octavie pleure, on ne l'entend pas ; le feu brille dans les
regards de cet excrable Italien ; matre de la place qu'il prendra d'assaut,
on dirait qu'il n'en considre les avenues que pour mieux prvenir toutes les
rsistances ; aucune ruse, aucun prparatif ne s'emploie. Quelque norme
disproportion qui se trouve entre l'assaillant et la rebelle, celui-ci
n'entreprend pas moins la conqute ; un cri touchant de la victime nous
annonce enfin sa dfaite. Mais rien n'attendrit son fier vainqueur ; plus elle
a l'air d'implorer sa grce, plus il la presse avec frocit, et la
malheureuse  mon exemple est ignominieusement fltrie sans avoir cess d'tre
vierge.
     - Jamais lauriers ne furent plus difficiles, dit Raphal en se remettant,
j'ai cru que pour la premire fois de ma vie, j'chouerais en les obtenant.
     - Que je la saisisse de l, dit Antonin sans la laisser relever, il est
plus d'une brche au rempart et vous n'en avez saisi qu'une.
     Il dit, et s'avanant firement au combat, en une minute, il est matre
de la place ; de nouveaux gmissements s'entendent...
     - Dieu soit lou, dit ce monstre horrible, j'aurais dout de la dfaite
sans les complaintes de la vaincue, et je n'estime mon triomphe que quand il a
cot des pleurs.
     - En vrit, dit Jrme en s'avanant les faisceaux  la main, je ne
drangerai point non plus cette douce attitude, elle favorise au mieux mes
desseins.
     Il considre, il touche, il palpe, l'air retentit aussitt d'un
sifflement affreux. Ces belles chairs changent de couleurs, la teinte de
l'incarnat le plus vif se mle  l'clat des lis, mais ce qui divertirait
peut-tre un instant l'amour si la modration dirigeait ces manies, devient
incessamment un crime envers ses lois. Rien n'arrte le perfide moine, plus
l'colire se plaint et plus clate la svrit du rgent... tout est trait
de la mme manire, rien n'obtient grce  ses regards ; il n'est bientt plus
une seule partie de ce beau corps qui ne porte l'empreinte de sa barbarie, et
c'est enfin sur les vestiges sanglants de ses odieux plaisirs que le perfide
apaise ses feux.
     - Je serai plus doux que tout cela, dit Clment en saisissant la belle
entre ses bras et collant un baiser impur sur sa bouche de corail... voil le
temple o je vais sacrifier...
     Quelques nouveaux baisers l'enflamment encore sur cette bouche adorable,
fourre par Vnus mme. Il contraint cette malheureuse fille aux infamies qui
le dlectent, et l'organe heureux des plaisirs, le plus doux asile de l'amour
se souille enfin par des horreurs.
     Le reste de la soire devint semblable  tout ce que vous savez, mais la
beaut, l'ge touchant de cette jeune fille enflammant encore mieux ces
sclrats, toutes leurs atrocits redoublrent et la satit bien plus que la
piti, en renvoyant cette infortune dans sa chambre, lui rendit au moins pour
quelques heures le calme dont elle avait besoin. J'aurais bien dsir pouvoir
la consoler au moins cette premire nuit, mais oblige de la passer avec
Antonin, c'et t moi-mme au contraire qui me fusse trouve dans le cas
d'avoir besoin de secours ; j'avais eu le malheur, non pas de plaire, le mot
ne serait pas convenable, mais d'exciter plus ardemment qu'une autre les
infmes dsirs de ce dbauch, et il s'coulait peu de semaines depuis
longtemps sans que je n'en passasse quatre ou cinq nuits dans sa chambre. Je
retrouvai le lendemain en rentrant ma nouvelle compagne dans les pleurs, je
lui dis tout ce qui m'avait t dit pour me calmer, sans y russir avec elle
plus qu'on n'avait russi avec moi. Il n'est pas bien ais de se consoler d'un
changement de sort aussi subit ; cette jeune fille d'ailleurs avait un grand
fonds de pit, de venu, d'honneur et de sentiment, son tat ne lui en parut
que plus cruel.
     Raphal qui l'avait prise fort en gr passa plusieurs nuits de suite avec
elle, et peu  peu elle fit comme les autres, elle se consola de ses malheurs
par l'esprance de les voir finir un jour. Omphale avait eu raison de me dire
que l'anciennet ne faisait rien aux rformes, que seulement dictes par le
caprice des moines ou peut-tre par quelques recherches ultrieures, on
pouvait la subir au bout de huit jours comme au bout de vingt ans ; il n'y
avait pas six semaines qu'octavie tait avec nous, quand Raphal vint lui
annoncer son dpart... elle nous fit les mmes promesses qu'Omphale et
disparut comme elle sans que nous ayons jamais su ce qu'elle tait devenue.
     Nous fmes environ un mois sans voir arriver de remplacement. Ce fut
pendant cet intervalle que j'eus, comme Omphale, occasion de me persuader que
nous n'tions pas les seules filles qui habitassent cette maison et qu'un
autre btiment sans doute en recelait un pareil nombre que le ntre, mais
Omphale ne put que souponner et mon aventure bien autrement convaincante
confirma tout  fait mes soupons ; voici comme cela arriva. Je venais de
passer la nuit chez Raphal et j'en sortais suivant l'usage sur les sept
heures du matin, lorsqu'un frre aussi vieux, aussi dgotant que le ntre et
que je n'avais pas encore vu, survint tout  coup dans le corridor avec une
grande fille de dix-huit  vingt ans qui me parut fort belle et faite 
peindre. Raphal qui devait me ramener, se faisait attendre ; il arriva comme
j'tais positivement en face de cette fille que le frre ne savait o fourrer
pour la soustraire  mes regards.
     - O menez-vous cette crature ? dit le gardien furieux.
     - Chez vous, mon rvrend pre, dit l'abominable mercure. votre Grandeur
oublie qu'elle m'en a donn l'ordre hier au soir.
     - Je vous ai dit  neuf heures.
     - A sept, monseigneur, vous m'avez dit que vous la vouliez voir avant
votre messe.
     Et pendant tout ce temps-l je considrais cette compagne qui me
regardait avec le mme tonnement.
     - Eh bien qu'importe, dit Raphal en me ramenant dans sa chambre et y
faisant entrer cette fille. Tenez, me dit-il, Sophie, aprs avoir feutr sa
porte et fait attendre le frre, cette fille occupe dans une autre tour le
mme poste que vous occupez dans la vtre, elle est doyenne ; il n'y a point
d'inconvnients  ce que nos deux doyennes se connaissent, et pour que la
connaissance soit plus entire, Sophie, je vais te faire voir notre Marianne
toute nue.
     Cette Marianne, qui me paraissait une fille trs effronte, se dshabilla
dans l'instant, et Raphal m'ordonnant d'exciter ses dsirs, la soumit  mes
yeux  ses plaisirs de choix.
     - Voil ce que je lui voulais, dit l'infme aussitt qu'il fut satisfait,
il suffit que j'aie pass la nuit avec une fille pour en dsirer le matin une
nouvelle ; rien n'est insatiable comme nos gots, plus on y sacrifie, plus ils
chauffent ; quoique ce soit toujours  peu prs la mme chose, on suppose
sans cesse de nouveaux appas, et l'instant o la satit teint nos dsirs
avec une est celui o le mme libertinage vient les allumer avec l'autre. vous
tes deux filles de confiance, ainsi taisez-vous toutes deux ; partez, Sophie,
partez, le frre va vous ramener ; j'ai quelque nouveau mystre  clbrer
encore avec votre compagne.
     Je promis le secret qu'on exigeait de moi et partis, bien assure
maintenant que nous n'tions pas les seules qui servissions aux plaisirs
monstrueux de ces effrns libertins.
     Cependant Octavie fut incessamment remplace ; une petite paysanne de
douze ans, frache et jolie mais bien infrieure  elle, fut l'objet qu'on mit
au lieu d'elle ; avant deux ans je devins la plus ancienne. Florette et
Cornlie partirent  leur tour, me jurant comme Omphale de me donner de leurs
nouvelles et n'y russissant pas plus que cette infortune ; l'une et l'autre
venaient d'tre remplaces, Florette par une Dijonnaise de quinze ans, grosse
joufflue n'ayant pour elle que sa fracheur et son ge, Cornlie par une fille
d'Autun appartenant  une trs honnte famille et d'une singulire beaut.
Cette dernire, ge de seize ans, m'avait heureusement enlev le coeur
d'Antonin, lorsque je m'aperus que si j'tais efface des bonnes grces de ce
libertin, j'tais incessamment  la veille de perdre galement mon crdit prs
des autres. L'inconstance de ces malheureux me fit frmir sur mon sort, je vis
bien qu'elle annonait ma retraite, et je n'avais que trop de certitude que
cette cruelle rforme tait un arrt de mort, pour n'en pas tre un instant
alarme. Je dis un instant ! malheureuse comme je l'tais, pouvais-je donc
tenir  la vie, et le plus grand bonheur qui pt m'arriver n'tait-il pas d'en
sortir ? Ces rflexions me consolrent, et me firent attendre mon sort avec
tant de rsignation que je n'employai aucun moyen pour faire remonter mon
crdit. Les mauvais procds m'accablaient, il n'y avait pas d'instant o l'on
ne se plaignt de moi, pas de jour o je ne fusse punie ; je priais le ciel et
j'attendais mon arrt ; j'tais peut-tre  la veille de le recevoir lorsque
la main de la providence, lasse de me tourmenter de la mme manire,
m'arracha de ce nouvel abme, pour me replonger bientt dans un autre.
N'empitons pas sur les vnements et commenons par vous raconter celui qui
nous dlivra enfin toutes des mains de ces insignes dbauchs.
     Il fallait que les affreux exemples du vice rcompens se soutinssent
encore dans cette circonstance, comme ils l'avaient toujours t  mes yeux 
chaque vnement de ma vie ; il tait crit que ceux qui m'avaient tourmente,
humilie, tenue dans les fers, recevraient sans cesse  mes regards le prix de
leurs forfaits, comme si la providence et pris  tche de me montrer
l'inutilit de la vertu ; funeste leon qui ne me corrigea point et qui,
duss-je chapper encore au glaive suspendu sur ma tte, ne m'empchera point
d'tre toujours l'esclave de cette divinit de mon coeur.
     Un matin sans que nous nous y attendissions, Antonin parut dans notre
chambre, et nous annona que le rvrend pre Raphal, parent et protg du
Saint-Pre venait d'tre nomm par Sa Saintet gnral de l'ordre de
Saint-Franois.
     - Et moi, mes enfants, nous dit-il, je passe au gardiennat de Lyon ; deux
nouveaux pres vont nous remplacer incessamment dans cette maison, peut-tre
arriveront-ils dans la journe ; nous ne les connaissons pas, il est aussi
possible qu'ils vous renvoient chacune chez vous comme il l'est qu'ils vous
conservent, mais quel que soit votre sort, je vous conseille pour vous-mme,
et pour l'honneur des deux confrres que nous laissons ici, de dguiser les
dtails de notre conduite, et de n'avouer que ce dont il est impossible de ne
pas convenir.
     Une nouvelle aussi flatteuse pour nous ne permettait pas que nous
refusassions  ce moine ce qu'il paraissait dsirer ; nous lui prommes tout
ce qu'il dsirait, et le libertin voulut encore nous faire ses adieux  toutes
les quatre. La fin entrevue des malheurs en fait supporter les derniers coups
sans se plaindre ; nous ne lui refusmes rien et il sortit pour se sparer 
jamais de nous. On nous servit  dner comme  l'ordinaire ; environ deux
heures aprs, le pre Clment entra dans notre chambre avec deux religieux
vnrables et par leur ge et par leur figure.
     - Convenez, mon pre, dit l'un d'eux  Clment, convenez que cette
dbauche est horrible et qu'il est bien singulier que le ciel l'ait soufferte
si longtemps.
     Clment convint humblement de tout, il s'excusa sur ce que ni lui ni ses
confrres n'avaient rien innov, et qu'ils avaient les uns et les autres
trouv tout dans l'tat o ils le rendaient ; qu' la vrit les sujets
variaient, mais qu'ils avaient trouv de mme cette varit tablie, et qu'ils
n'avaient donc fait en tout que suivre l'usage indiqu par leurs prdcesseurs.
     - Soit, reprit le mme pre qui me parut tre le nouveau gardien et qui
l'tait en effet, soit, mais dtruisons bien vite cette excrable dbauche,
mon pre, elle rvolterait dans des gens du monde, je vous laisse  penser ce
qu'elle doit tre pour des religieux.
     Alors ce pre nous demanda ce que nous voulions devenir.
     Chacune rpondit qu'elle dsirait retourner ou dans son pays ou dans sa
famille.
     - Cela sera, mes enfants, dit le moine, et je vous remettrai mme 
chacune la somme ncessaire pour vous y rendre, mais il faudra que vous
partiez l'une aprs l'autre,  deux jours de distance, que vous partiez seule,
 pied, et que jamais vous ne rvliez rien de ce qui s'est pass dans cette
maison.
     Nous le jurmes... mais le gardien ne se contenta point de ce serment, il
nous exhorta  nous approcher des sacrements ; aucune de nous ne refusa et l,
il nous fit jurer au pied de l'autel que nous voilerions  jamais ce qui
s'tait pass dans ce couvent. Je le fis comme les autres, et si j'enfreins
prs de vous ma promesse, madame, c'est que je saisis plutt l'esprit que la
lettre du serment qu'exigea ce bon prtre ; son objet tait qu'il ne se ft
jamais aucune plainte, et je suis bien certaine en vous racontant ces
aventures qu'il n'en rsultera jamais rien de fcheux pour l'ordre de ces
pres. Mes compagnes partirent les premires, et comme il nous tait dfendu
de prendre ensemble aucun rendez-vous et que nous avions t spares ds
l'instant de l'arrive du nouveau gardien, nous ne nous retrouvmes plus.
Ayant demand d'aller  Grenoble, on me donna deux louis pour m'y rendre ; je
repris les vtements que j'avais en arrivant dans cette maison, j'y retrouvai
les huit louis qui me restaient encore, et pleine de satisfaction de fuir
enfin pour jamais cet asile effrayant du vice, et d'en sortir d'une manire
aussi douce et aussi peu attendue, je m'enfonai dans la fort, et me
retrouvai sur la route d'Auxerre au mme endroit o je l'avais quitte pour
venir me jeter moi-mme dans le lac, trois ans juste aprs cette sottise,
c'est--dire ge pour lors de vingt-cinq ans moins quelques semaines. Mon
premier soin fut de me jeter  genoux et de demander  Dieu de nouveaux
pardons des fautes involontaires que j'avais commises ; je le fis avec plus de
componction encore que je ne l'avais fait prs des autels souills de la
maison infme que j'abandonnais avec tant de joie. Des larmes de regret
coulrent ensuite de mes yeux.
     Hlas, me dis-je, j'tais pure quand je quittai autrefois cette mme
route, guide par un principe de dvotion si funestement tromp... et dans
quel triste tat puis-je me contempler maintenant ! Ces funestes rflexions un
peu calmes par le plaisir de me voir libre, je continuai ma route. Pour ne
pas vous ennuyer plus longtemps, madame, de dtails dont je crains de lasser
votre patience, je ne m'arrterai plus si vous le trouvez bon, qu'aux
vnements ou qui m'apprirent des choses essentielles, ou qui changrent
encore le cours de ma vie. M'tant repose quelques jours  Lyon, je jetai par
hasard un jour les yeux sur une gazette trangre appartenant  la femme chez
laquelle je logeais, et quelle fut ma surprise d'y voir encore le crime
couronn, d'y voir au pinacle un des principaux auteurs de mes maux. Rodin,
cet infme qui m'avait si cruellement punie de lui avoir pargn un meurtre,
oblig de quitter la France pour en avoir commis d'autres sans doute, venait,
disait cette feuille de nouvelles, d'tre nomm premier chirurgien du roi de
Sude avec des appointements considrables. Qu'il soit fortun, le sclrat,
me dis-je, qu'il le soit puisque la providence le veut, et toi malheureuse
crature, souffre seule, souffre sans te plaindre, puisqu'il est crit que les
tribulations et les peines doivent tre l'affreux partage de la vertu !
     Je partis de Lyon au bout de trois jours pour prendre la route du
Dauphin, pleine du fol espoir qu'un peu de prosprit m'attendait dans cette
province. A peine fus-je  deux lieues de Lyon, voyageant toujours  pied
comme  mon ordinaire avec une couple de chemises et de mouchoirs dans mes
poches, que je rencontrai une vieille femme qui m'aborda avec l'air de la
douleur et qui me conjura de lui faire quelques charits. Compatissante de mon
naturel, ne connaissant nul chantre au monde comparable  celui d'obliger, je
sors  l'instant ma bourse  dessein d'en tirer quelques pices de monnaie et
de les donner  cette femme, mais l'indigne crature, bien plus prompte que
moi quoique je l'eusse juge d'abord vieille et casse, saisit lestement ma
bourse, me renverse d'un vigoureux coup de poing dans l'estomac, et ne
reparat plus  mes yeux, ds que je suis releve, qu' cent pas de l,
entoure de quatre coquins, qui me font des gestes menaants si j'ose
approcher. Oh juste ciel, m'criai-je amertume, il est donc impossible
qu'aucun mouvement vertueux puisse natre en moi, qu'il ne soit  l'instant
puni par les malheurs les plus cruels qui soient  redouter pour moi dans
l'univers ! En ce moment affreux, tout mon courage fut prt  m'abandonner.
     J'en demande aujourd'hui pardon au ciel, mais la rvolte fut bien prs de
mon coeur. Deux affreux partis s'offrirent  moi ; je voulus, ou m'aller
joindre aux fripons qui venaient de me lser aussi cruellement, ou retourner
dans Lyon m'abandonner au libertinage... Dieu me fit la grce de ne pas
succomber et quoique l'espoir qu'il alluma de nouveau dans mon me ne ft que
l'aurore d'adversits plus terribles encore, je le remercie cependant de
m'avoir soutenue. La chane des malheurs qui me conduit aujourd'hui quoique
innocente  l'chafaud, ne me vaudra jamais que la mort ; d'autres partis
m'eussent valu la honte, les remords, l'infamie, et l'un est bien moins cruel
pour moi que le reste.
     Je continuai ma route, dcide  vendre  vienne le peu d'effets que
j'avais sur moi pour gagner Grenoble. Je cheminais tristement, lorsqu' un
quart de lieue de cette ville, j'aperus dans la plaine  droite du chemin,
deux hommes  cheval qui en foulaient un troisime aux pieds de leurs chevaux,
et qui aprs l'avoir laiss comme mort se sauvrent  toutes brides. Ce
spectacle affreux m'attendrit jusqu'aux larmes... Hlas, me dis-je, voil un
infortun plus  plaindre encore que moi ; il me reste au moins la sant et la
force, je puis gagner ma vie, et s'il n'est pas riche, qu'il soit dans le mme
cas que moi, le voil estropi pour le reste de ses jours.
     Que va-t-il devenir ? A quelque point que j'eusse d me dfendre de ces
sentiments de commisration, quelque cruellement que je vinsse d'en tre
punie, je ne pus rsister  m'y livrer encore. Je m'approche de ce moribond ;
j'avais un peu d'eau spiritueuse sur moi, je lui en fais respirer ; il ouvre
les yeux  la lumire, ses premiers mouvements sont ceux de la reconnaissance,
ils m'engagent  continuer mes soins ; je dchire une de mes chemises pour le
panser, un de ces seuls effets qui me restent pour prolonger ma vie, je le
mets en morceaux pour cet homme, j'tanche le sang qui coule de quelques-unes
de ses plaies, je lui donne  boire un peu de vin dont je portais une lgre
provision dans un flacon pour ranimer ma marche dans mes instants de
lassitude, j'emploie le reste  bassiner ses contusions. Enfin ce malheureux
reprend tout  coup ses forces et son courage ; quoique  pied et dans un
quipage assez leste, il ne paraissait pourtant point dans la mdiocrit, il
avait quelques effets de prix, des bagues, une montre, et autres bijoux, mais
fort endommags de son aventure. Il me demande enfin, ds qu'il peut parler,
quel est l'ange bienfaisant qui lui apporte du secours, et ce qu'il peut faire
pour en tmoigner sa gratitude. Ayant encore la bonhomie de croire qu'une me
enchane par la reconnaissance devait tre  moi sans retour, je crois
pouvoir jouir en sret du doux plaisir de faire partager mes pleurs  celui
qui vient d'en verser dans mes bras, je lui raconte toutes mes aventures, il
les coute avec intrt et quand j'ai fini par la dernire catastrophe qui
vient de m'arriver, dont le rcit lui fait voir l'tat cruel de misre dans
lequel je me trouve :
     - Que je suis heureux, s'crie-t-il, de pouvoir au moins reconnatre tout
ce que vous venez de faire pour moi ! Je m'appelle Dalville, continue cet
aventurier, je possde un fort beau chteau dans les montagnes  quinze lieues
d'ici ; je vous y propose une retraite si vous voulez m'y suivre, et pour que
cette offre n'alarme point votre dlicatesse, je vais vous expliquer tout de
suite  quoi vous me serez utile. Je suis mari, ma femme a besoin prs d'elle
d'une femme sre ; nous avons renvoy dernirement un mauvais sujet, je vous
offre sa place.
     Je remerciai humblement mon protecteur et lui demandai par quel hasard un
homme comme il me paraissait tre se hasardait  voyager sans suite et
s'exposait comme a venait de lui arriver,  tre malmen par des fripons.
     - Un peu replet, jeune, et vigoureux, je suis depuis longtemps, me dit
Dalville, dans l'habitude de venir de chez moi  vienne de cette manire ; ma
sant et ma bourse y gagnent.
     Ce n'est pas cependant que je sois dans le cas de prendre garde  la
dpense, car Dieu merci je suis riche et vous en verrez incessamment la preuve
si vous me faites l'amiti de venir chez moi. Ces deux hommes auxquels vous
voyez que je viens d'avoir affaire sont deux petits gentilltres du canton,
n'ayant que la cape et l'pe, l'un garde du corps, l'autre gendarme,
c'est--dire deux escrocs ; je leur gagnai cent louis la semaine passe dans
une maison  vienne ; bien loigns d'en avoir  eux deux la trentime partie,
je me contentai de leur parole, je les rencontre aujourd'hui, je leur demande
ce qu'ils me doivent... et vous avez vu comme ils m'ont pay.
     Je dplorais avec cet honnte gentilhomme le double malheur dont il tait
victime, lorsqu'il me proposa de nous remettre en route.
     - Je me sens un peu mieux, grce  vos soins, dit Dalville ; la nuit
s'approche, gagnons un logis distant d'environ deux lieues d'ici, d'o moyen
en les chevaux que nous y prendrons demain matin, nous pourrons peut-tre
arriver chez moi le mme soir.
     Absolument dcide  profiter du secours que le ciel semblait m'envoyer,
j'aide  Dalville  se remettre en marche, je le soutiens pendant la route, et
quittant absolument tout chemin connu, nous nous avanons par des sentiers 
vol d'oiseau vers les Alpes. Nous trouvons effectivement  prs de deux lieues
l'auberge qu'avait indique Dalville, nous y soupons gaiement et honntement
ensemble ; aprs le repas, il me recommande  la matresse du logis qui me
fait coucher auprs d'elle, et le lendemain sur deux mules de louage
qu'escortait un valet de l'auberge  pied, nous gagnons les frontires du
Dauphin, nous dirigeant toujours vers les montagnes. Dalville trs maltrait
ne put cependant pas soutenir la course entire, et je n'en fus pas fche
pour moi-mme qui, peu accoutume  aller  cette manire, me trouvais
galement trs incommode. Nous nous arrtmes  virieu o j'prouvai les
mmes soins et les mmes honntets de mon guide, et le lendemain nous
continumes notre marche toujours dans la mme direction. Sur les quatre
heures du soir, nous arrivmes au pied des montagnes ; l le chemin devenant
presque impraticable, Dalville recommanda au muletier de ne pas me quitter de
peur d'accident, et nous nous enfilmes dans les gorges ; nous ne fmes que
tourner et monter prs de quatre lieues, et nous avions alors tellement quitt
toute habitation et toute route humaine, que je me crus au bout de l'univers.
Un peu d'inquitude vint me saisir malgr moi. En m'garant ici dans les
roches inabordables, je me rappelai les dtours de la fort du couvent de
Sainte-Marie-des-Bois, et l'aversion que j'avais prise pour tous les lieux
isols me fit frmir de celui-ci. Enfin nous apermes un chteau perch sur
le bord d'un prcipice affreux et qui, paraissant suspendu sur la pointe d'une
roche escarpe, donnait plutt l'ide d'une habitation de revenants que de
celle de gens faits pour la socit. Nous apercevions ce chteau sans qu'aucun
chemin part y tenir ; celui que nous suivions, pratiqu seulement par les
chvres, rempli de cailloux de tous cts, y conduisait cependant, mais par
des circuits infinis : voil mon habitation, me dit Dalville ds qu'il crut
que le chteau avait frapp mes regards, et sur ce que je lui tmoignai mon
tonnement de le voir habiter une telle solitude, il me rpondit assez
brusquement qu'on habitait o l'on pouvait. Je fus aussi choque qu'effraye
du ton ; rien n'chappe dans le malheur, une inflexion plus ou moins prononce
chez ceux de qui nous dpendons touffe ou ranime l'espoir ; cependant comme
il n'tait plus temps de reculer je fis semblant de rien. Encore  force de
tourner cette antique masure, elle se trouva tout  coup en face de nous ; l
Dalville descendit de sa mule et m'ayant dit d'en faire autant, il les rendit
toutes deux au valet, le paya et lui ordonna de s'en retourner, autre
crmonie qui me dplut souverainement. Dalville s'aperut de mon trouble.
     - Qu'avez-vous, Sophie, me dit-il en nous acheminant  pied vers son
habitation, vous n'tes point hors de France, ce chteau est sur les
frontires du Dauphin, mais il en dpend toujours.
     - Soit, monsieur, rpondis-je, mais comment peut-il vous tre venu dans
l'esprit de vous fixer dans un tel coupe-gorge ?
     - Oh coupe-gorge, non, me dit Dalville en me regardant sournoisement 
mesure que nous avancions, ce n'est pas tout  fait un coupe-gorge, mon
enfant, mais ce n'est pas non plus l'habitation de bien honntes gens.
     - Ah monsieur, rpondis-je, vous me faites frmir, o me menez-vous donc ?
     - Je te mne servir des faux-monnayeurs, catin, me dit Dalville, en me
saisissant par le bras, et me faisant traverser de force un pont-levis qui
s'abaissa  notre arrive et se releva tout aussitt. T'y voil, ajouta-t-il
ds que nous fmes dans la cour ; vois-tu ce puits ? continua-t-il en me
montrant une grande et profonde citerne avoisinant la porte, dont deux femmes
nues et enchanes faisaient mouvoir la roue qui versait de l'eau dans un
rservoir. voil tes compagnes, et voil ta besogne ; moyen en que tu
travailleras douze heures par jour  tourner cette roue, que tu seras comme
tes compagnes bien et dment battue chaque fois que tu te relcheras, il te
sera accord six onces de pain noir et un plat de fves par jour. Pour ta
libert, renonces-y, tu ne reverras jamais le ciel ; quand tu seras morte  la
peine, on te jettera dans ce trou que tu vois  ct du puits, par-dessus
trente ou quarante qui y sont dj et on te remplacera par une autre.
     - Juste ciel, monsieur, m'criai-je en me jetant aux pieds de Dalville,
daignez vous rappeler que je vous ai sauv la vie, qu'un instant mu par la
reconnaissance vous sembltes m'offrir le bonheur, et que ce n'tait pas 
cela que je devais m'attendre.
     - Qu'entends-tu, je te prie, par ce sentiment de reconnaissance dont tu
t'imagines m'avoir captiv, dit Dalville, raisonne donc mieux, chtive
crature, que faisais-tu quand tu m'as secouru ? Entre la possibilit de
suivre ton chemin et celle de venir  moi, tu choisis la dernire comme un
mouvement que ton coeur t'inspirait... Tu te livrais donc  une jouissance ?
Par o diable prtends-tu que je sois oblig de te rcompenser des plaisirs
que tu t'es donns et comment te vint-il jamais dans l'esprit qu'un homme
comme moi qui nage dans l'or et dans l'opulence, qu'un homme qui, riche de
plus d'un million de revenu, est prt  passer  Venise pour en jouir 
l'aise, daigne s'abaisser  devoir quelque chose  une misrable de ton espce
? M'eusses-tu rendu la vie, je ne te devrais rien ds que tu n'as travaill
que pour toi. Au travail, esclave, au travail ! apprends que la civilisation,
en bouleversant les institutions de la nature, ne lui enleva pourtant point
ses droits ; elle cra dans l'origine des tres forts et des tres faibles,
son intention fut que ceux-ci fussent toujours subordonns aux autres comme
l'agneau l'est toujours au lion, comme l'insecte l'est  l'lphant ;
l'adresse et l'intelligence de l'homme varirent la position des individus ;
ce ne fut plus la force physique qui dtermina le rang, ce fut celle qu'il
acquit par ses richesses. L'homme le plus riche devint l'homme le plus fort,
le plus pauvre devint le plus faible, mais  cela prs des motifs qui
fondaient la puissance, la priorit du fort sur le faible fut toujours dans
les lois de la nature  qui il devenait gal que la chane qui captivait le
faible ft tenue par le plus riche ou par le plus fort, et qu'elle crast le
plus faible ou bien le plus pauvre. Mais ces sentiments de reconnaissance que
tu rclames, Sophie, elle les mconnat ; il ne fut jamais dans ses lois que
le plaisir o l'on se livrait en obligeant devnt un motif pour celui qui
recevait de se relcher de ses droits sur l'autre. vois-tu chez les animaux
qui nous servent d'exemple ces sentiments dont tu te targues ? Lorsque je te
domine par ma richesse ou par ma force, est-il naturel que je t'abandonne mes
droits, ou parce que tu t'es servie toi-mme, ou parce que ta politique t'a
dict de te racheter en me servant ? Mais le service ft-il mme rendu d'gal
 gal, jamais l'orgueil d'une me leve ne se laissera abaisser par la
reconnaissance. N'est-il pas toujours humili, celui qui reoit de l'autre, et
cette humiliation qu'il prouve ne paye-t-elle pas suffisamment l'autre du
service qu'il a rendu - n'est-ce pas une jouissance pour l'orgueil que de
s'lever au-dessus de son semblable, en faut-il d'autre  celui qui oblige, et
si l'obligation en humiliant l'orgueil de celui qui reoit devient un fardeau
pour lui, de quel droit le contraindre  le garder ? Pourquoi faut-il que je
consente  me laisser humilier chaque fois que me frappent les regards de
celui qui m'oblige ? L'ingratitude, au lieu d'tre un vice, est donc la vertu
des mes fires aussi certainement que la bienfaisance n'est que celle des
mes faibles ; l'esclave la prche  son matre parce qu'il en a besoin, mais
celui-ci, mieux guid par ses passions et par la nature, ne doit se rendre
qu' ce qui le sert ou qu' ce qui le flatte. Qu'on oblige tant qu'on voudra
si l'on y trouve une jouissance, mais qu'on n'exige rien pour avoir joui.
     A ces mots auxquels Dalville ne me donna pas le temps de rpondre, deux
valets me saisirent par ses ordres, me dpouillrent et m'enchanrent avec
mes deux compagnes, que je fus oblige d'aider ds le mme soir, sans qu'on me
permt de me reposer de la marche fatigante que je venais de faire. Il n'y
avait pas un quart d'heure que j'tais  cette fatale roue, quand toute la
bande des monnayeurs, qui venait de finir sa journe, vint autour de moi pour
m'examiner ayant le chef  leur tte. Tous m'accablrent de sarcasmes et
d'impertinences relativement  la marque fltrissante que je portais
innocemment sur mon malheureux corps ; ils s'approchrent de moi, ils me
touchrent brutalement partout, faisant avec des plaisanteries mordantes la
critique de tout ce que je leur offrais malgr moi. Cette douloureuse scne
finie, ils s'loignrent un peu ; Dalville saisissant alors un fouet de poste,
toujours plac  porte de nous, m'en cingla cinq ou six coups  tour de bras
sur toutes les parties de mon corps.
     - Voil comme tu seras traite, coquine, me dit-il en me les appliquant,
quand malheureusement tu manqueras  ton devoir ; je ne te fais pas ceci pour
y avoir manqu, mais seulement pour te montrer comme je traite celles qui y
manquent.
     Chaque coup m'emportant la peau et n'ayant jamais senti de douleurs aussi
vives ni dans les mains de Bressac, ni dans celles des barbares moines, je
jetai les hauts cris en me dbattant sous mes fers ; ces contorsions et ces
hurlements servirent de rise aux monstres qui m'observaient, et j'eus la
cruelle satisfaction d'apprendre l que s'il est des hommes qui, guids par la
vengeance ou par d'indignes volupts, peuvent s'amuser de la douleur des
autres, il est d'autres tres assez barbarement organiss pour goter les
mmes charmes sans autres motifs que la jouissance de l'orgueil, ou la plus
affreuse curiosit. L'homme est donc naturellement mchant, il l'est donc dans
le dlire de ses passions presque autant que dans leur calme, et dans tous les
cas les maux de son semblable peuvent donc devenir d'excrables jouissances
pour lui.
     Trois rduits obscurs et spars l'un de l'autre, feutrs comme des
prisons, taient autour de ce puits ; un des valets qui m'avaient attache
m'indiqua la mienne et je me retirai aprs avoir reu de lui la portion d'eau,
de fves et de pain qui m'tait destine. Ce fut l o je pus enfin
m'abandonner tout  l'aise  l'horreur de ma situation. Est-il possible, me
disais-je, qu'il y ait des hommes assez barbares pour touffer en eux le
sentiment de la reconnaissance, cette vertu o je me livrerais avec tant de
chantres, si jamais une me honnte me mettait dans le cas de la sentir ?
peut-elle donc tre mconnue des hommes, et celui qui l'touffe avec tant
d'inhumanit doit-il tre autre chose qu'un monstre ? J'tais occupe de ces
rflexions que j'entremlais de mes larmes, lorsque tout  coup la porte de
mon cachot s'ouvrit ; c'tait Dalville. Sans dire un mot, sans prononcer une
parole, il pose  terre la bougie dont il est clair, se jette sur moi comme
une bte froce, me soumet  ses dsirs, en repoussant avec des coups les
dfenses que je cherche  lui opposer, mprise celles qui ne sont l'ouvrage
que de mon esprit, se satisfait brutalement, reprend sa lumire, disparat et
feutre la porte. Eh bien, me dis-je, est-il possible de porter l'outrage plus
loin et quelle diffrence peut-il y avoir entre un tel homme et l'animal le
moins apprivois des bois ?
     Cependant le soleil se lve sans que j'aie joui d'un seul instant de
repos, nos cachots s'ouvrent, on nous renchane, et nous reprenons notre
triste ouvrage. Mes compagnes taient deux filles de vingt-cinq  trente ans
qui, quoique abruties par la misre et dformes par l'excs des peines
physiques, annonaient encore quelque reste de beaut ; leur taille tait
belle et bien prise, et l'une des deux avait encore des cheveux superbes. Une
triste conversation m'apprit qu'elles avaient t l'une et l'autre en des
temps diffrents matresses de Dalville, l'une  Lyon, l'autre  Grenoble ;
qu'il les avait amenes dans cet horrible asile o elles avaient encore vcu
quelques annes sur le mme pied avec lui, et que pour rcompense des plaisirs
qu'elles lui avaient donns, il les avait condamnes  cet humiliant travail.
J'appris par elles qu'il avait encore au moment prsent une matresse
charmante mais qui, plus heureuse qu'elles, le suivrait sans doute  Venise o
il tait  la veille de se rendre, si les sommes considrables qu'il venait de
faire dernirement passer en Espagne, lui rapportaient les lettres de change
qu'il attendait pour l'Italie, parce qu'il ne voulait point apporter son or 
Venise ; il n'y en envoyait jamais, c'tait dans un pays diffrent que celui
qu'il comptait habiter, qu'il faisait passer ses fausses espces  des
correspondants ; par ce moyen ne se trouvant riche dans le lieu o il voulait
se fixer, que de papier d'un royaume diffrent, son mange ne pouvait jamais
tre dcouvert, et sa fortune restait solidement tablie. Mais tout pouvait
manquer en un instant, et la retraite qu'il mditait dpendait absolument de
cette dernire ngociation o la plus grande partie de ses trsors tait
compromise ; si Cadix acceptait ses piastres et ses louis faux, et lui
envoyait pour cela d'excellent papier sur Venise, il tait heureux le reste de
ses jours ; si la friponnerie se dcouvrait, il courait risque d'tre dnonc
et pendu comme il le mritait. Hlas, me dis-je alors en apprenant ces
particularits, la providence sera juste une fois, elle ne permettra pas qu'un
monstre comme celui-l russisse et nous serons toutes trois venges. Sur les
midi on nous donnait deux heures de repos dont nous profitions pour aller
toujours sparment respirer et dner dans nos chambres ;  deux heures on
nous renchanait et on nous faisait tourner jusqu' la nuit sans qu'il nous
ft jamais permis d'entrer dans le chteau. La raison qui nous faisait tenir
ainsi nues cinq mois de l'anne, tait  cause des chaleurs insoutenables avec
le travail excessif que nous faisions, et pour tre d'ailleurs  ce que
m'assurrent mes compagnes, plus  porte de recevoir les coups que venait
nous appliquer de temps en temps notre farouche matre. L'hiver, on nous
donnait un pantalon et un gilet serr sur la peau, espce d'habit qui nous
enfermant troitement de partout, exposait de mme avec facilit nos
malheureux corps aux coups de notre bourreau. Dalville ne parut point ce
premier jour, mais vers minuit, il fit la mme chose qu'il avait faite la
veille. Je voulus profiter de ce moment pour le supplier d'adoucir mon sort.
     - Et de quel droit, me dit le barbare, est-ce parce que je veux bien
passer un instant ma fantaisie avec toi ? Mais vais-je  tes pieds exiger des
faveurs de l'accord desquelles tu puisses exiger quelque ddommagement ? Je ne
te demande rien... je prends et je ne vois pas que de ce que j'use d'un droit
sur toi, il doive rsulter qu'il me faille abstenir d'en exiger un second. Il
n'y a point d'amour dans mon fait, c'est un sentiment qui ne fut jamais connu
de mon coeur. Je me sers d'une femme par ncessit, comme on se sert d'un vase
dans un besoin diffrent, mais n'accordant jamais  cet tre, que mon argent
ou mon autorit soumet  mes dsirs, ni estime ni tendresse, ne devant ce que
je prends qu' moi-mme et n'exigeant jamais d'elle que de la soumission, je
ne vois pas que je sois tenu d'aprs cela  lui accorder aucune gratitude. Il
vaudrait autant dire qu'un voleur qui arrache la bourse d'un homme dans un
bois parce qu'il se trouve plus fort que lui, lui doit quelque reconnaissance
du tort qu'il vient de lui faire ; il en est de mme de l'outrage qu'on fait 
une femme, ce peut tre un titre pour lui en faire un second, mais jamais une
raison suffisante pour lui accorder des ddommagements.
     Dalville qui venait de se satisfaire sortit brusquement en disant ces
mots et me replongea dans de nouvelles rflexions, qui comme vous croyez bien
n'taient pas  son avantage. Le soir il vint nous voir travailler et trouvant
que nous n'avions pas fourni dans le jour la quantit d'eau ordinaire, il se
saisit de son cruel fouet de poste et nous mit en sang toutes les trois, sans
que (quoique aussi peu pargne que les autres) cela l'empcht de venir cette
mme nuit se comporter avec moi comme il avait fait prcdemment. Je lui
montrai les blessures dont il m'avait couverte, j'osai lui rappeler encore le
temps o j'avais dchir mon linge pour panser les siennes, mais Dalville
jouissant toujours ne rpondit  mes plaintes que par une douzaine de
soufflets entremls d'autant de diffrentes invectives, et me laissa l comme
 l'ordinaire aussitt qu'il s'tait satisfait. Ce mange dura prs d'un mois
aprs lequel je reus au moins de mon bourreau la grce de n'tre plus expose
 l'affreux tournent de lui voir prendre ce qu'il tait si peu fait pour
obtenir. Ma vie ne changea pourtant point, je n'eus ni plus ni moins de
douceurs, ni plus ni moins de mauvais traitements.
     Un an se passa dans cette cruelle situation, lorsque la nouvelle se
rpandit enfin dans la maison que non seulement la fortune de Dalville tait
faite, que non seulement il recevait pour Venise la quantit immense de papier
qu'il en avait dsire, mais qu'on lui redemandait mme encore quelques
millions de fausses espces dont on lui ferait passer en papier les fonds  sa
volont sur Venise. Il tait impossible que ce sclrat ft une fortune plus
brillante et plus inespre ; il partait avec plus d'un million de revenu sans
les esprances qu'il pouvait concevoir ; tel tait le nouvel exemple que la
providence me prparait, telle tait la nouvelle manire dont elle voulait
encore me convaincre que la prosprit n'tait que pour le crime et
l'infortune pour la vertu.
     Dalville s'apprta au dpart, il vint me voir la veille  minuit, ce qui
ne lui tait pas arriv depuis bien longtemps ; ce fut lui-mme qui m'annona
et sa fortune et son dpart. Je me jetai  ses pieds, je le conjurai avec les
plus vives instances de me rendre la libert et le peu qu'il voudrait d'argent
pour me conduire  Grenoble.
     - A Grenoble, tu me dnoncerais.
     - Eh bien, monsieur, lui dis-je en arrosant ses genoux de mes larmes, je
vous fais serment de n'y pas mettre les pieds ; faites mieux pour vous en
convaincre, daignez me conduire avec vous jusqu' Venise ; peut-tre n'y
trouverais-je pas des coeurs aussi durs que dans ma patrie, et une fois que
vous aurez bien voulu m'y rendre, je vous jure sur tout ce que j'ai de plus
sacr de ne vous y jamais importuner.
     - Je ne te donnerai pas un secours, pas un cu, me rpliqua durement cet
insigne coquin, tout ce qui s'appelle aumne ou charit est une chose qui
rpugne si tellement  mon caractre, que me vt-on trois fois plus couvert
d'or que je ne le suis, je ne consentirais pas  donner un demi-denier  un
indigent ; j'ai des principes faits sur cette partie, dont je ne m'carterai
jamais. Le pauvre est dans l'ordre de la nature ; en crant les hommes de
forces ingales, elle nous a convaincus du dsir qu'elle avait que cette
ingalit se conservt mme dans le changement que notre civilisation
apporterait  ses lois. Le pauvre remplace le faible, je te l'ai dj dit, le
soulager est anantir l'ordre tabli, c'est s'opposer  celui de la nature,
c'est renverser l'quilibre qui est  la base de ses plus sublimes
arrangements. C'est travailler  une galit dangereuse pour la socit, c'est
encourager l'indolence et la fainantise, c'est apprendre au pauvre  voler
l'homme riche, quand il plaira  celui-ci de lui refuser son secours, et cela
par l'habitude o ce secours aura mis le pauvre de l'obtenir sans travail.
     - Oh monsieur, que ces principes sont durs ! parleriez-vous de cette
manire, si vous n'aviez pas toujours t riche ?
     - Il s'en faut bien que je l'aie toujours t, mais j'ai su matriser le
sort, j'ai su fouler aux pieds ce fantme de vertu qui ne mne jamais qu' la
corde ou qu' l'hpital, j'ai su voir de bonne heure que la religion, la
bienfaisance et l'humanit devenaient les pierres certaines d'achoppement de
tout ce qui prtendait  la fortune et j'ai consolid la mienne sur les dbris
des prjugs de l'homme. C'est en me moquant des lois divines et humaines,
c'est en sacrifiant toujours le faible quand je le heurtais dans mon chemin,
c'est en abusant de la bonne foi et de la crdulit des autres, c'est en
minant le pauvre et volant le riche que je suis parvenu au temple escarp de
la divinit que j'encensais. Que ne m'imitais-tu ? ta fortune a t dans tes
mains, la vertu chimrique que tu lui as prfre t'a-t-elle console des
sacrifices que tu lui as faits ? Il n'est plus temps, malheureuse, il n'est
plus temps ; pleure sur tes fautes, souffre et tche de trouver si tu peux
dans le sein des fantmes que tu rvres, ce que ta crdulit t'a fait perdre.
     A ces mots cruels, Dalville se prcipita sur moi... mais il me faisait
une telle horreur, ses affreuses maximes m'inspiraient tant de haine que je le
repoussai durement ; il voulut employer la force, elle ne lui russit pas, il
s'en ddommagea par des cruauts, je fus abme de coups, mais il ne triompha
pas ; le feu s'teignit sans succs, et les larmes perdues de l'insens me
vengrent enfin de ses outrages.
     Le lendemain avant de partir ce malheureux nous donna une nouvelle scne
de cruaut et de barbarie dont les annales des Andronics, des Nrons, des
Venceslas et des Tibres ne fournissent aucun exemple. Tout le monde croyait
que sa matresse partait avec lui, il l'avait fait parer en consquence ; au
moment de monter  cheval, il la conduit vers nous.
     - Voil ton poste, vile crature, lui dit-il en lui ordonnant de se
dshabiller, je veux que mes camarades se souviennent de moi en leur laissant
pour gage la femme dont ils me croient le plus pris ; mais comme il n'en faut
que trois ici... que je vais faire une route dangereuse dans laquelle mes
armes me sont utiles, je vais essayer mes pistolets sur une de vous.
     En disant cela il en arme un, le prsente sur la poitrine de chacune des
trois femmes qui tournaient la roue, et s'adressant enfin  l'une de ses
anciennes matresses :
     - Va, lui dit-il, en lui brlant la cervelle, va porter de mes nouvelles
en l'autre monde, va dire au diable que Dalville, le plus riche des sclrats
de la terre, est celui qui brave le plus insolemment et la main du ciel et la
sienne.
     Cette infortune qui n'expire pas tout de suite se dbat longtemps sous
ses chanes, spectacle horrible que l'infme considre dlicieusement ; il
l'en fait sortir  la fin pour y placer sa matresse, il veut lui voir faire
trois ou quatre tours, recevoir de sa main une douzaine de coups de fouet de
poste, et ces atrocits finies, l'abominable homme monte  cheval suivi de
deux valets et s'loigne pour jamais de nos yeux.
     Tout changea ds le lendemain du dpart de Dalville ; son successeur,
homme doux et plein de raison, nous fit relcher ds l'instant.
     - Ce n'est point l l'ouvrage d'un sexe faible et doux, nous dit-il avec
bont, c'est  des animaux  servir cette machine ; le mtier que nous faisons
est assez criminel sans offenser encore l'tre suprme par des atrocits
gratuites.
     Il nous tablit dans le chteau, remit sans aucun intrt la matresse de
Dalville en possession de tous les soins dont elle se mlait dans la maison,
et nous occupa dans l'atelier, ma compagne et moi,  la taille des pices de
monnaie, mtier bien moins fatigant sans doute et dont nous tions pourtant
rcompenses par de trs bonnes chambres et une excellente nourriture. Au bout
de deux mois le successeur de Dalville, nomm Roland, nous apprit l'heureuse
arrive de son confrre  Venise ; il y tait tabli, il y avait ralis sa
fortune et y jouissait de toute la prosprit dont il avait pu se flatter.
     Il s'en fallut bien que le sort de son successeur ft le mme ; le
malheureux Roland tait honnte, c'en tait plus qu'il en fallait pour tre
promptement cras. Un jour que tout tait tranquille au chteau, que sous les
lois de ce bon matre, le travail quoique criminel s'y faisait aisment et
avec plaisir, tout  coup les murs sont investis ; au dfaut de passage du
pont, les fosss s'escaladent, et la maison, avant que nos gens aient le temps
de songer  leur dfense, se trouve remplie de plus de cent cavaliers de
marchausse. Il fallut se rendre, on nous enchana tous comme des btes, on
nous attacha sur des chevaux et on nous conduisit  Grenoble. Oh ciel, me
dis-je en y entrant, voil donc cette ville o j'avais la folie de croire que
le bonheur devait natre pour moi ! Le procs des faux monnayeurs fut bientt
jug, tous furent condamns  tre pendus. Lorsqu'on vit la marque que je
portais, on s'vita presque la peine de m'interroger et j'allais tre
condamne comme les autres, quand j'essayai d'obtenir enfin quelque piti du
magistrat fameux, honneur de ce tribunal, juge intgre, citoyen chri,
philosophe clair, dont la bienfaisance et l'humanit graveront au temple de
Mmoire le nom clbre et respectable ; il m'couta... il fit plus, convaincu
de ma bonne foi et de la vrit de mes malheurs, il daigna m'en consoler par
ses larmes.  grand homme, je te dois mon hommage, permets  mon coeur de te
l'offrir, la reconnaissance d'une infortune ne sera point onreuse pour toi,
et le tribut qu'elle t'offre en honorant ton coeur sera toujours la plus douce
jouissance du sien. M. S. devint mon avocat lui-mme, mes plaintes furent
entendues, mes gmissements trouvrent des mes, et mes larmes coulrent sur
des coeurs qui ne furent pas de bronze pour moi et que sa gnrosit
m'entrouvrit. Les dpositions gnrales des criminels qu'on allait excuter
vinrent appuyer par leur faveur le zle de celui qui voulait bien s'intresser
 moi. Je fus dclare sduite et innocente, pleinement lave et dcharge
d'accusation avec pleine et entire libert de devenir ce que je voudrais. Mon
protecteur joignit  ces services celui de me faire obtenir une qute qui me
valut prs de cent pistoles ; je voyais le bonheur enfin, mes pressentiments
semblaient se raliser, et je me croyais au terne de mes maux, quand il plut 
la providence de me convaincre que j'en tais encore bien loin.
     Au sortir de prison je m'tais loge dans une auberge en face du pont de
l'Isre, o l'on m'avait assure que je serais honntement ; mon intention
d'aprs les conseils de M.S. tait d'y rester quelque temps pour essayer de me
placer dans la ville ou de retourner  Lyon si je n'y russissais pas, avec
des lettres de recommandation qu'il aurait la bont de me donner. Je mangeais
dans cette auberge  ce qu'on appelle la table de l'hte, lorsque je m'aperus
le second jour que j'tais extrmement observe par une grosse dame fort bien
mise, qui se faisait donner le titre de baronne ;  force de l'examiner  mon
tour, je crus la reconnatre, nous nous avanmes mutuellement l'une vers
l'autre, nous nous embrassmes comme deux personnes qui se sont connues, mais
qui ne peuvent se rappeler o. Enfin la grosse baronne, me tirant  l'cart :
     - Sophie, me dit-elle, me tromp-je, n'tes-vous pas celle que j'ai
sauve il y a dix ans  la Conciergerie et ne remettez-vous point la Dubois ?
     Peu flatte de cette dcouverte, je rpondis cependant avec politesse ;
mais j'avais affaire  la femme la plus fine et la plus adroite qu'il y et en
France, il n'y eut pas moyen d'chapper.
     La Dubois me combla d'honntets, elle me dit qu'elle s'tait intresse
 mes affaires avec toute la ville mais qu'elle ignorait que cela me regardt
; faible  mon ordinaire, je me laissai conduire dans la chambre de cette
femme et lui racontai mes malheurs.
     - Ma chre amie, dit-elle en m'embrassant encore, si j'ai dsir de te
voir plus intimement, c'est pour t'apprendre que ma fortune est faite, et que
tout ce que j'ai est  ton service.
     Regarde, me dit-elle en m'ouvrant des cassettes pleines d'or et de
diamants, voil les fruits de mon industrie ; si j'eusse encens la vertu
comme toi, je serais aujourd'hui pendue ou enferme.
     - Oh, madame, lui dis-je, si vous ne devez tout cela qu' des crimes, la
providence qui finit toujours par tre juste ne vous en laissera pas jouir
longtemps.
     - Erreur, me dit la Dubois, ne t'imagine pas que la providence favorise
toujours la vertu ; qu'un faible moment de prosprit ne te plonge pas dans de
telles erreurs. Il est gal au maintien des lois de la providence qu'un tel
soit vicieux pendant que celui-ci se livre  la vertu ; il lui faut une somme
gale de vice et de vertu, et l'individu qui exerce l'un ou l'autre est la
chose du monde qui lui est le plus indiffrente. coute-moi, Sophie,
coute-moi avec un peu d'attention, tu as de l'esprit et je voudrais enfin te
convaincre. Ce n'est pas le choix que l'homme fait du vice ou de la vertu, ma
chre, qui lui fait trouver le bonheur, car la vertu n'est comme le vice
qu'une manire de se conduire dans le monde ; il ne s'agit donc pas de suivre
plutt l'un que l'autre, il n'est question que de frayer la route gnrale ;
celui qui s'carte a toujours tort. Dans un monde entirement vertueux, je te
conseillerais la vertu parce que les rcompenses y tant attaches, le bonheur
y tiendrait infailliblement ; dans un monde totalement corrompu, je ne te
conseillerai jamais que le vice. Celui qui ne suit pas la route des autres
prit invitablement, tout ce qui le rencontre le heurte, et comme il est le
plus faible, il faut ncessairement qu'il soit bris. C'est en vain que les
lois veulent rtablir l'ordre et ramener les hommes  la vertu ; trop
vicieuses pour l'entreprendre, trop faibles pour y russir, elles carteront
un instant du chemin battu mais elles ne le feront jamais quitter.
     Quand l'intrt gnral des hommes les portera  la corruption, celui qui
ne voudra pas se corrompre avec eux luttera donc contre l'intrt gnral ; or
quel bonheur peut attendre celui qui contrarie perptuellement l'intrt des
autres ? Me diras-tu que c'est le vice qui contrarie l'intrt des hommes, je
te l'accorderai dans un monde compos en parties gales de vicieux et de
vertueux, parce que alors l'intrt des uns choque visiblement celui des
autres, mais ce n'est plus cela dans une socit toute corrompue ; mes vices
alors n'outrageant que le vicieux dterminent dans lui d'autres vices qui le
ddommagent et nous nous trouvons tous les deux heureux.
     La vibration devient gnrale, c'est une multitude de chocs et de lsions
mutuelles, o chacun regagnant  l'instant ce qu'il vient de perdre se
retrouve sans cesse dans une position heureuse. Le vice n'est dangereux qu'
la vertu, parce que faible et timide elle n'ose jamais rien, mais qu'elle soit
bannie de dessus la terre, le vice n'outrageant plus que le vicieux ne
troublera plus rien, il fera clore d'autres vices, mais n'altrera point de
vertus. M'objectera-t-on les bons effets de la vertu ? autre sophisme, ils ne
servent jamais qu'au faible et sont inutiles  celui qui par son nergie se
suffit  lui-mme et qui n'a besoin que de son adresse pour redresser les
caprices du sort. Comment veux-tu n'avoir pas chou toute ta vie, chre
fille, en prenant sans cesse  contresens la route que suivait tout le monde ?
si tu t'tais livre au torrent, tu aurais trouv le port comme moi. Celui qui
veut remonter un fleuve arrivera-t-il aussi vite que celui qui le descend ?
L'un veut contrarier la nature, l'autre s'y livre. Tu me parles toujours de la
providence, et qui te prouve qu'elle aime l'ordre et par consquent la vertu ?
Ne te donne-t-elle pas sans cesse des exemples de ses injustices et de ses
irrgularits ? Est-ce en envoyant aux hommes la guerre, la peste et la
famine, est-ce en ayant fourr un univers vicieux dans toutes ses parties,
qu'elle manifeste  tes yeux son amour extrme de la vertu ? et pourquoi
veux-tu que les individus vicieux lui dplaisent, puisqu'elle n'agit elle-mme
que par des vices, que tout est vice et corruption, que tout est crime et
dsordre dans sa volont et dans ses oeuvres ? Et de qui tenons-nous
d'ailleurs ces mouvements qui nous entranent au mal ? N'est-ce pas sa main
qui nous les donne, est-il une seule de nos volonts ou de nos sensations qui
ne vienne d'elle ? Est-il donc raisonnable de dire qu'elle nous laisserait, ou
nous donnerait des penchants pour une chose qui lui serait inutile ? Si donc
les vices lui servent, pourquoi voudrions-nous nous y opposer, de quel droit
travaillerions-nous  les dtruire et d'o vient que nous rsisterions  leur
voix ? Un peu plus de philosophie dans le monde remettra bientt tout  sa
place et fera voir aux lgislateurs, aux magistrats que ces vices qu'ils
blment et punissent avec tant de rigueur ont quelquefois un degr d'utilit
bien plus grand que ces vertus qu'ils prchent sans jamais les rcompenser.
     - Mais quand je serais assez faible, madame, rpondis-je  cette
corruptrice, pour me livrer  vos affreux systmes, comment parviendriez-vous
 touffer le remords qu'ils feraient  tout instant natre dans mon coeur ?
     - Le remords est une chimre, Sophie, reprit la Dubois, il n'est que le
murmure imbcile de l'me assez faible pour ne pas oser l'anantir.
     - L'anantir, le peut-on ?
     - Rien de plus ais, on ne se repent que de ce qu'on n'est pas dans
l'usage de faire. Renouvelez souvent ce qui vous donne des remords et vous
parviendrez  les teindre ; opposez-leur le flambeau des passions, les lois
puissantes de l'intrt, vous les aurez bientt dissips. Le remords ne prouve
pas le crime, il dnote seulement une me facile  subjuguer.
     Qu'il vienne un ordre absurde de t'empcher de sortir  l'instant de
cette chambre, tu n'en sortiras pas sans remords, quelque certain qu'il soit
que tu ne ferais pourtant aucun mal  en sortir. Il n'est donc pas vrai qu'il
n'y ait que le crime qui donne des remords ; en se convainquant du nant des
crimes ou de la ncessit dont ils sont eu gard au plan gnral de la nature,
il serait donc possible de vaincre aussi facilement le remords qu'on aurait 
les commettre, comme il te le deviendrait d'touffer celui qui natrait de ta
sortie de cette chambre d'aprs l'ordre illgal que tu aurais reu d'y rester.
Il faut commencer par une analyse exacte de tout ce que les hommes appellent
crime, dbuter par se convaincre que ce n'est que l'infraction de leurs lois
et de leurs moeurs nationales qu'ils caractrisent ainsi, que ce qu'on appelle
crime en France cesse de l'tre  quelque cent lieues de l, qu'il n'est
aucune action qui soit rellement considre comme crime universellement dans
toute la terre et que par consquent rien dans le fond ne mrite
raisonnablement le nom de crime, que tout est affaire d'opinion et de
gographie. Cela pos, il est donc absurde de vouloir se soumettre  pratiquer
des vertus qui ne sont que des vices ailleurs, et  fuir des crimes qui sont
de bonnes actions dans un autre climat. Je te demande maintenant si cet examen
fait avec rflexion peut laisser des remords  celui qui pour son plaisir ou
pour son intrt aura commis en France une vertu de la Chine ou du Japon, qui
pourtant le fltrira dans sa patrie. S'arrtera-t-il  cette vile distinction,
et s'il a un peu de philosophie dans l'esprit, sera-t-elle capable de lui
donner des remords ? Or si le remords n'est qu'en raison de la dfense, n'en
nat qu' cause du brisement des freins et nullement  cause de l'action,
est-ce un mouvement bien sage  laisser subsister en soi, n'est-il pas absurde
de ne pas l'anantir aussitt ? Qu'on s'accoutume  considrer comme
indiffrente l'action qui vient de donner des remords, qu'on la juge telle par
l'tude rflchie des moeurs et coutumes de toutes les nations de la terre ;
en consquence de ce raisonnement, qu'on renouvelle cette action quelle
qu'elle soit, aussi souvent que cela sera possible, et le flambeau de la
raison dtruira bientt le remords, il anantira ce mouvement tnbreux, seul
fruit de l'ignorance, de la pusillanimit et de l'ducation. Il y a trente
ans, Sophie, qu'un enchanement perptuel de vices et de crimes me conduit pas
 pas  la fortune, j'y touche ; encore deux ou trois coups heureux et je
passe de l'tat de misre et de mendicit dans lequel je suis ne  plus de
cinquante milles livres de rente. T'imagines-tu que dans cette carrire
brillamment parcourue, le remords soit un seul instant venu me faire sentir
ses pines ? Ne le crois pas, je ne l'ai jamais connu. Un revers affreux me
plongerait  l'instant du pinacle  l'abme que je ne l'admettrais pas
davantage ; je me plaindrais des hommes ou de ma maladresse, mais je serais
toujours en paix avec ma conscience. - Soit, mais raisonnons un instant sur
les mmes principes de philosophie que vous. De quel droit prtendez-vous
exiger que ma conscience soit aussi feutre que la vtre, ds qu'elle n'a pas
t accoutume ds l'enfance  vaincre les mmes prjugs ;  quel titre
exigez-vous que mon esprit qui n'est pas organis comme le vtre, puisse
adopter les mmes systmes ? vous admettez qu'il y a une somme de maux et de
biens dans la nature, et qu'il faut qu'il y ait en consquence une certaine
quantit d'tres qui pratique le bien, et une autre classe qui se livre au
mal. Le parti que je prends, mme dans vos principes, est donc dans la nature
; n'exigez donc pas que je m'carte des rgles qu'il me prescrit, et comme
vous trouvez, dites-vous, le bonheur dans la carrire que vous suivez, de mme
il me serait impossible de le rencontrer hors de celle que je parcours.
N'imaginez pas d'ailleurs que la vigilance des lois laisse en repos longtemps
celui qui les transgresse ; n'en venez-vous pas de voir l'exemple sous vos
yeux mmes ? de quinze sclrats panai lesquels j'avais le malheur d'habiter,
un se sauve, quatorze prissent ignominieusement.
     - Est-ce cela que tu appelles un malheur ? qu'importe premirement cette
ignominie  celui qui n'a plus de principes ?
     Quand on a tout franchi, quand l'honneur n'est plus qu'un prjug, la
rputation une chimre, l'avenir une illusion, n'est-il pas gal de prir l,
ou dans son lit ? Il y a deux espces de sclrats dans le monde, celui qu'une
fortune puissante, un crdit prodigieux met  l'abri de cette fin tragique et
celui qui ne l'vitera pas s'il est pris ; ce dernier, n sans bien, ne doit
avoir que deux points de vue s'il a de l'esprit : la fortune, ou la roue. S'il
russit au premier, il a ce qu'il a dsir ; s'il n'attrape que l'autre, quel
regret peut-il avoir puisqu'il n'a rien  perdre ? Les lois sont donc nulles
vis--vis de tous les sclrats, car elles n'atteignent pas celui qui est
puissant, celui qui est heureux s'y soustrait, et le malheureux n'ayant
d'autre ressource que leur glaive, elles doivent tre sans effroi pour lui.
     - Eh, croyez-vous que la justice cleste n'attende pas dans un monde
meilleur celui que le crime n'a pas effray dans celui-ci ?
     - Je crois que s'il y avait un dieu, il y aurait moins de mal sur la
terre ; je crois que si le mal existe sur la terre, ou ces dsordres sont
ncessits par ce dieu, ou il est au-dessus de ses forces de l'empcher ; or
je ne crains point un dieu qui n'est qu'ou faible ou mchant, je le brave sans
peur et me ris de sa foudre.
     - Vous me faites frmir, madame, dis-je en me levant, pardonnez-moi de ne
pouvoir couter plus longtemps vos excrables sophismes et vos odieux
blasphmes.
     - Arrte, Sophie, si je ne peux vaincre ta raison, que je sduise au
moins ton coeur. J'ai besoin de toi, ne me refuse pas tes secours ; voil cent
louis, je les mets  tes yeux de ct, ils sont  toi ds que le coup aura
russi.
     N'coutant ici que mon penchant naturel  faire le bien, je demandai
sur-le-champ  la Dubois de quoi il s'agissait, afin de prvenir de toute ma
puissance le crime qu'elle s'apprtait  commettre.
     - Le voil, me dit-elle, as-tu remarqu ce jeune ngociant de Lyon qui
mange avec nous depuis trois jours ?
     - Qui, Dubreuil ?
     - Prcisment.
     - Eh bien ?
     - Il est amoureux de toi, il me l'a confi. Il a six cent mille francs ou
en or, ou en papier dans une trs petite cassette auprs de son lit.
Laisse-moi faire croire  cet homme que tu consens  l'couter ; que cela soit
ou non, que t'importe ? Je l'engagerai  te proposer une promenade hors de la
ville, je lui persuaderai qu'il avancera ses affaires avec toi pendant cette
promenade ; tu l'amuseras, tu le tiendras dehors, le plus longtemps possible ;
je le volerai pendant ce temps-l, mais je ne m'enfuirai point, ses effets
seront dj  Turin que je serai encore dans Grenoble. Nous emploierons tout
l'art possible pour le dissuader de jeter les yeux sur nous, nous aurons l'air
de l'aider dans ses recherches ; cependant mon dpart sera annonc, il
n'tonnera point, tu me suivras, et les cent louis te sont compts en arrivant
l'une et l'autre en Pimont.
     - Je le veux, madame, dis-je  la Dubois, bien dcide  prvenir le
malheureux Dubreuil de l'infme tour qu'on voulait lui jouer ; et pour mieux
tromper cette sclrate : Mais rflchissez-vous, madame, ajoutai-je, que si
Dubreuil est amoureux de moi, je puis en tirer bien plus ou en le prvenant,
ou en me vendant  lui, que le peu que vous m'offrez pour le trahir ?
     - Cela est vrai, me dit la Dubois, en vrit je commence  croire que le
ciel t'a donn plus d'art qu' moi pour le crime.
     Eh bien, continua-t-elle en crivant, voil mon billet de mille louis,
ose me refuser maintenant.
     - Je m'en garderai bien, madame, dis-je en acceptant le billet, mais
n'attribuez au moins qu' mon malheureux tat, et ma faiblesse et le tort que
j'ai de vous satisfaire.
     - Je voulais en faire un mrite  ton esprit, dit la Dubois, tu aimes
mieux que j'en accuse ton malheur, ce sera comme tu voudras, sers-moi toujours
et tu seras contente.
     Tout s'arrangea ; ds le mme soir je commenai  faire un peu plus beau
jeu  Dubreuil, et je reconnus effectivement qu'il avait quelque got pour
moi. Rien de plus embarrassant que ma situation ; j'tais bien loigne sans
doute de me prter au crime propos, y et-il eu trois fois plus d'argent 
gagner, mais il me rpugnait excessivement de faire pendre une femme  qui
j'avais d ma libert dix ans auparavant ; je voulais empcher le crime sans
le dnoncer, et avec toute autre qu'une sclrate consomme comme la Dubois,
j'y aurais certainement russi. voici donc  quoi je me dterminai, ignorant
que la manoeuvre sourde de cette abominable crature non seulement drangeait
tout l'difice de mes projets honntes, mais me punirait mme de les avoir
conus.
     Au jour prescrit pour la promenade projete, la Dubois nous invita l'un
et l'autre  dner dans sa chambre ; nous acceptmes, et le repas fait,
Dubreuil et moi descendmes pour presser la voiture qu'on nous prparait. La
Dubois ne nous accompagnant point, je fus donc seule un instant avec Dubreuil
avant que de monter en voiture.
     - Monsieur, lui dis-je prcipitamment, coutez-moi avec attention, point
d'clat, et observez surtout rigoureusement ce que je vais vous prescrire.
Avez-vous un ami sr dans cette auberge ?
     - Oui, j'ai un jeune associ sur lequel je puis compter comme sur
moi-mme.
     - Eh bien, monsieur, allez promptement lui ordonner de ne pas quitter un
instant votre chambre de tout le temps que nous serons  la promenade.
     - Mais j'ai la cl de cette chambre dans ma poche ; que signifie ce
surplus de prcaution ?
     - Il est plus essentiel que vous ne croyez, monsieur, usez-en de grce ou
je ne sors point avec vous. La femme de chez qui nous sortons est une
sclrate, elle n'arrange la partie que nous allons faire ensemble que pour
vous voler plus  l'aise pendant ce temps-l. Pressez-vous, monsieur, elle
nous observe, elle est dangereuse ; que je n'aie pas l'air de vous prvenir de
rien ; remettez promptement votre cl  votre ami, qu'il aille s'tablir dans
votre chambre avec quelques autres personnes si cela lui est possible et que
cette garnison n'en bouge que nous ne soyons revenus. Je vous expliquerai tout
le reste ds que nous serons en voiture.
     Dubreuil m'entend, il me serre la main pour me remercier, et vole donner
des ordres relatifs  ma recommandation ; il revient, nous partons et chemin
faisant, je lui dnoue toute l'aventure. Ce jeune homme me tmoigna toute la
reconnaissance possible du service que je lui rendais, et aprs m'avoir
conjure de lui parler vrai sur ma situation, il me tmoigna que rien de ce
que je lui apprenais de mes aventures ne lui rpugnait assez pour l'empcher
de me faire l'offre de sa main et de sa fortune.
     - Nos conditions sont gales, me dit Dubreuil, je suis fils d'un
ngociant comme vous, mes affaires ont bien tourn, les vtres ont t
malheureuses ; je suis trop heureux de pouvoir rparer les torts que la
fortune a eus envers vous. Rflchissez-y, Sophie, je suis mon matre, je ne
dpends de personne, je passe  Genve pour un placement considrable des
sommes que vos bons avis me sauvent ; vous m'y suivrez, en y arrivant je
deviens votre poux et vous ne paraissez  Lyon que sous ce titre.
     Une telle aventure me flattait trop pour que j'osasse la refuser, mais il
ne me convenait pas non plus d'accepter sans faire sentir  Dubreuil tout ce
qui pourrait l'en faire repentir.
     Il me sut gr de ma dlicatesse, et ne me pressa qu'avec plus
d'instance... Malheureuse crature que j'tais, fallait-il donc que le bonheur
ne s'offrt jamais  moi que pour me faire plus vivement sentir le chagrin de
ne pouvoir jamais le saisir, et qu'il ft dcidment arrang dans les dcrets
de la providence, qu'il n'clorait pas de mon me une vertu qu'elle ne me
prcipitt dans le malheur ! Notre conversation nous avait dj conduits 
deux lieues de la ville, et nous allions des cendre pour jouir de la fracheur
de quelques alles sur le bord de l'Isre, o nous avions eu dessein de
promener, lorsque tout  coup Dubreuil me dit qu'il se trouvait infiniment
mal... Il descend, d'affreux vomissements le surprennent, je le fais 
l'instant remettre dans la voiture, et nous revolons en hte vers Grenoble ;
Dubreuil est si mal qu'il faut le porter dans sa chambre. Son tat surprend
ses amis qui selon ses ordres n'taient pas sortis de son appartement. Je ne
le quitte point... un mdecin arrive ; juste ciel, l'tat de ce malheureux
jeune homme se dcide, il est empoisonn... A peine apprends-je cette affreuse
nouvelle que je vole  l'appartement de la Dubois... la sclrate... elle
tait partie... je passe chez moi, mon armoire est enfonce, le peu d'argent
et de hardes que je possde est enlev, et la Dubois, m'assure-t-on, court
depuis trois heures la poste du ct de Turin... Il n'tait pas douteux
qu'elle ne ft l'auteur de cette multitude de crimes, elle s'tait prsente
chez Dubreuil, pique d'y trouver du monde, elle s'tait venge sur moi, et
elle avait empoisonn Dubreuil au dner pour qu'au retour, si elle avait
russi  le voler, ce malheureux jeune homme, plus occup de sa vie que de la
poursuivre, la laisst fuir en sret, et pour que l'accident de sa mort
arrivant pour ainsi dire dans mes bras, j'en fusse plus vraisemblablement
souponne qu'elle. Je revole chez Dubreuil, on ne me laisse point approcher,
il expirait au milieu de ses amis, mais en me disculpant, en les assurant que
j'tais innocente, et en leur dfendant de me poursuivre. A peine eut-il
feutr les yeux, que son associ se hta de venir m'apporter ces nouvelles en
m'assurant d'tre trs tranquille... Hlas, pouvais-je l'tre, pouvais-je ne
pas pleurer amrement la perte du seul homme qui, depuis que j'tais dans
l'infortune, se ft aussi gnreusement offert de m'en tirer... pouvais-je ne
pas dplorer un vol qui me remettait dans le fatal abme de la misre dont je
ne pouvais venir  bout de me sortir ? Je confiai tout  l'associ de
Dubreuil, et ce qu'on avait combin contre son ami, et ce qui m'tait arriv 
moi-mme ; il me plaignit, regretta bien amrement son associ et blma
l'excs de dlicatesse qui m'avait empche de m'aller plaindre aussitt que
j'avais t instruite des projets de la Dubois. Nous combinmes que cette
horrible crature,  laquelle il ne fallait que quatre heures pour se mettre
en pays de sret, y serait plus tt que nous n'aurions avis  la faire
poursuivre, qu'il nous en coterait beaucoup de frais, que le matre de
l'auberge, vivement compromis dans les plaintes que j'allais faire et se
dfendant avec clat, finirait peut-tre par craser quelqu'un qui ne semblait
respirer  Grenoble qu'en chappe d'un procs criminel et n'y subsister que
des charits publiques... Ces raisons me convainquirent et m'effrayrent mme
tellement que je me rsolus d'en partir sans prendre cong de M. S. mon
protecteur. L'ami de Dubreuil approuva ce parti, il ne me cacha point que si
toute cette aventure se rveillait, les dpositions qu'il serait oblig de
faire me compromettraient, quelles que fussent ses prcautions, tant  cause
de ma liaison avec la Dubois qu' cause de ma dernire promenade avec son ami,
et qu'il me renouvelait donc vivement d'aprs tout cela le conseil de partir
tout de suite de Grenoble sans voir personne, bien sre que de son ct, il
n'agirait jamais en quoi que ce pt tre contre moi. En rflchissant seule 
toute cette aventure, je vis que le conseil de ce jeune homme se trouvait
d'autant meilleur qu'il tait aussi certain que j'avais l'air coupable comme
il tait sr que je ne l'tais pas ; que la seule chose qui parlt vivement en
ma faveur - l'avis donn  Dubreuil, mal expliqu peut-tre par lui 
l'article de la mort - ne deviendrait pas une preuve aussi triomphante que je
devais y compter, moyen en quoi je me dcidai promptement.
     J'en fis part  l'associ de Dubreuil.
     - Je voudrais, me dit-il, que mon ami m'et charg de quelques
dispositions favorables  votre gard, je les remplirais avec le plus grand
plaisir ; je voudrais mme, me dit-il, qu'il m'et dit que c'tait  vous
qu'il devait le conseil de garder sa chambre pendant qu'il sortait avec vous ;
mais il n'a rien fait de tout cela, il nous a seulement dit  plusieurs
reprises que vous n'tiez point coupable et de ne vous poursuivre en quoi que
ce soit. Je suis donc contraint  me borner aux seules excutions de ses
ordres. Le malheur que vous me dites avoir prouv pour lui me dciderait 
faire quelque chose de plus de moi-mme si je le pouvais, mademoiselle, mais
je commence le commerce, je suis jeune et ma fortune est extrmement borne ;
pas une obole de celle de Dubreuil ne m'appartient, je suis oblig de rendre 
l'instant le tout  sa famille. Permettez donc, Sophie, que je me restreigne
au seul petit service que je vais vous rendre ; voil cinq louis, et voil, me
dit-il en faisant monter dans sa chambre une femme que j'avais entrevue dans
l'auberge, voil une honnte marchande de Chalon-sur-Sane ma patrie, elle y
retourne aprs s'tre arrte vingt-quatre heures  Lyon o elle a affaire.
     " Madame Bertrand, dit ce jeune homme en me prsentant  cette femme,
voici une jeune personne que je vous recommande ; elle est bien aise de se
placer en province ; je vous enjoins, comme si vous travailliez pour moi-mme,
de vous donner tous les mouvements possibles pour la placer dans notre ville
d'une manire convenable  sa naissance et  son ducation. Qu'il ne lui en
cote rien jusque-l, je vous tiendrai compte de tout  la premire vue...
Adieu, Sophie...
     Mme Bertrand part cette nuit, suivez-la et qu'un peu plus de bonheur
puisse vous accompagner dans une ville, o j'aurai peut-tre la satisfaction
de vous revoir bientt et de vous y tmoigner toute ma vie la reconnaissance
des bons procds que vous avez eus pour Dubreuil.
     L'honntet de ce jeune homme qui foncirement ne me devait rien me fit
malgr moi verser des larmes ; j'acceptai ses dons en lui jurant que je
n'allais travailler qu' me mettre en tat de pouvoir les lui rendre un jour.
Hlas, me dis-je en me retirant, si l'exercice d'une nouvelle vertu vient de
me prcipiter dans l'infortune, au moins pour la premire fois de ma vie,
l'apparence d'une consolation s'offre-t-elle dans ce gouffre pouvantable de
maux, o la vertu me prcipite encore. Je ne revis plus mon jeune bienfaiteur,
et je partis comme il avait t dcid avec la Bertrand, la nuit d'aprs le
malheur que venait d'prouver Dubreuil.
     La Bertrand avait une petite voiture couverte, attele d'un cheval que
nous conduisions tour  tour de dedans ; l taient ses effets et passablement
d'argent comptant, avec une petite fille de dix-huit mois qu'elle nourrissait
encore et que je ne tardai pas pour mon malheur de prendre bientt en aussi
grande amiti que pouvait faire celle qui lui avait donn le jour.
     Mme Bertrand tait une espce de harengre sans ducation comme sans
esprit, souponneuse, bavarde, commre, ennuyeuse et borne  peu prs comme
toutes les femmes du peuple. Nous descendions rgulirement chaque soir tous
ses effets dans l'auberge et nous couchions dans la mme chambre. Nous
arrivmes  Lyon sans qu'il nous arrivt rien de nouveau, mais pendant les
deux jours dont cette femme avait besoin pour ses affaires, je fis dans cette
ville une rencontre assez singulire ; je me promenais sur le quai du Rhne
avec une des filles de l'auberge que j'avais prie de m'accompagner, lorsque
j'aperus tout  coup s'avancer vers moi le rvrend pre Antonin maintenant
gardien des rcollets de cette ville, bourreau de ma virginit et que j'avais
connu, comme vous vous en souvenez, madame, au petit couvent de
Sainte-Marie-des-Bois o m'avait conduite ma malheureuse toile. Antonin
m'aborda cavalirement et me demanda quoique devant cette servante, si je
voulais le venir voir dans sa nouvelle habitation et y renouveler nos anciens
plaisirs.
     - Voil une bonne grosse maman, dit-il en parlant de celle qui
m'accompagnait, qui sera galement bien reue, nous avons dans notre maison de
bons vivants trs en tat de tenir tte  deux jolies filles. Je rougis
prodigieusement  de pareils discours, un moment je voulus faire croire  cet
homme qu'il se trompait ; n'y russissant pas, j'essayai des signes pour le
contenir au moins devant ma conductrice, mais rien n'apaisa cet insolent et
ses sollicitations n'en devinrent que plus pressantes. Enfin sur nos refus
ritrs de le suivre, il se borna  nous demander instamment notre adresse ;
pour me dbarrasser de lui, il me vint  l'instant l'ide de lui en donner une
fausse ; il la prit par crit dans son portefeuille et nous quitta en nous
assurant qu'il nous reverrait bientt. Nous rentrmes ; chemin faisant
j'expliquai comme je pus l'histoire de cette malheureuse connaissance  la
servante qui tait avec moi, mais soit que ce que je lui dis ne la satisft
point, soit bavardage naturel  ces sortes de filles, je jugeai par les propos
de la Bertrand lors de la malheureuse aventure qui m'arriva avec elle, qu'elle
avait t instruite de ma connaissance avec ce vilain moine ; cependant il ne
parut point et nous partmes. Sorties tard de Lyon, nous ne fmes ce premier
jour qu' Villefranche et ce fut l, madame, o m'arriva la catastrophe
horrible qui me fait aujourd'hui paratre  vos yeux comme criminelle, sans
que je l'aie t davantage dans cette funeste situation de ma vie, que dans
aucune de celles o vous m'avez vue si injustement accable des coups du sort,
et sans qu'autre chose m'ait conduite dans l'abme du malheur, que le
sentiment de bienfaisance qu'il m'tait impossible d'teindre dans mon coeur.
     Arrives dans le mois de fvrier sur les six heures du soir 
Villefranche, nous nous tions presses de souper et de nous coucher de bonne
heure, ma compagne et moi, afin de faire le lendemain une plus forte journe.
Il n'y avait pas deux heures que nous reposions, lorsqu'une fume affreuse
s'introduisant dans notre chambre nous rveilla l'une et l'autre en sursaut.
     Nous ne doutmes pas que le feu ne ft aux environs... juste ciel, les
progrs de l'incendie n'taient dj que trop effrayants ; nous ouvrons notre
porte  moiti nues et n'entendons autour de nous que le fracas des murs qui
s'croulent, le bruit affreux des charpentes qui se brisent et les hurlements
pouvantables des malheureux qui tombent dans le foyer.
     Une nue de ces flammes dvorantes s'lanant aussitt vers nous ne nous
laisse qu' peine le temps de nous prcipiter au-dehors, nous nous y jetons
cependant, et nous nous trouvons confondues dans la foule des malheureux qui
comme nous nus, quelques-uns  moiti grills, cherchent un secours dans la
fuite... En cet instant je me ressouviens que la Bertrand, plus occupe d'elle
que de sa fille, n'a pas song  la garantir de la mort ; sans la prvenir, je
vole dans notre chambre au travers de flammes qui m'aveuglent et qui me
brlent dans plusieurs endroits de mon corps, je saisis la pauvre petite
crature, je m'lance pour la rapporter  sa mre ; m'appuyant sur une poutre
 moiti consume, le pied me manque, mon premier mouvement est de mettre ma
main au-devant de moi ; cette impulsion de la nature me force  lcher le
prcieux fardeau que je tiens, et la malheureuse petite fille tombe dans les
flammes aux yeux de sa mre. Cette terrible femme ne rflchissant ni au but
de l'action que j'ai voulu faire pour sauver son enfant, ni  l'tat o la
chute faite  ses yeux vient de me mettre moi-mme, emporte par l'garement
de sa douleur, m'accuse de la mort de sa fille, se jette imptueusement sur
moi, et m'accable de coups. Cependant l'incendie s'arrte, la multitude des
secours sauve encore prs de la moiti de l'auberge. Le premier soin de la
Bertrand est de rentrer dans sa chambre, l'une des moins endommages de toutes
; elle renouvelle ses plaintes, en me disant qu'il y fallait laisser sa fille
et qu'elle n'aurait couru aucun danger.
     Mais que devient-elle lorsque cherchant ses effets, elle se trouve
entirement vole ! n'coutant alors que son dsespoir et sa rage, elle
m'accuse hautement d'tre la cause de l'incendie et de ne l'avoir produit que
pour la voler plus  l'aise, elle me dit qu'elle va me dnoncer, et passant
aussitt de la menace  l'effet, elle demande  parler au juge du lieu. J'ai
beau protester de mon innocence, elle ne m'coute pas ; le magistrat qu'elle
demande n'tait pas loin, il avait lui-mme ordonn les secours, il parat 
la rquisition de cette mchante femme... Elle fourre sa plainte contre moi,
elle l'taye de tout ce qui lui vient  la tte pour lui donner de la force et
de la lgitimit, elle me peint comme une fille de mauvaise vie, chappe de
la corde  Grenoble, comme une crature dont un jeune homme sans doute son
amant l'a force de se charger malgr elle, elle parle du rcollet de Lyon ;
en un mot, rien n'est oubli de tout ce que la calomnie envenime par le
dsespoir et la vengeance peut inspirer de plus nergique. Le juge reoit la
plainte, on fait l'examen de la maison ; il se trouve que le feu a pris dans
un grenier plein de foin, o plusieurs personnes dposent m'avoir vue entrer
le soir, et cela tait vrai ; cherchant un cabinet d'aisances mal indiqu par
les servantes auxquelles je m'tais adresse, j'tais entre dans ce grenier,
et j'y tais reste assez de temps pour faire souponner ce dont on
m'accusait. La procdure commence donc et se suit dans toutes les rgles, les
tmoins s'entendent, rien de ce que je puis allguer pour ma dfense n'est
seulement cout, il est dmontr que je suis l'incendiaire, il est prouv que
j'ai des complices qui pendant que j'agissais d'un ct, ont fait le vol de
l'autre, et sans plus d'claircissement, je suis le lendemain ds la pointe du
jour ramene dans la prison de Lyon, et croue comme incendiaire, meurtrire
d'enfant et voleuse. 
    Accoutume depuis si longtemps  la calomnie,  l'injustice et au malheur,
faite depuis mon enfance  ne me livrer  un sentiment quelconque de vertu
qu'assure d'y trouver des pines, ma douleur fut plus stupide que dchirante
et je pleurai plus que je ne me plaignis. Cependant comme il est naturel  la
crature souffrante de chercher tous les moyens possibles de se tirer de
l'abme o son infortune la plonge, le pre Antonin me vint dans l'esprit ;
quelque mdiocre secours que j'en esprasse, je ne me refusai point  l'envie
de le voir, je le demandai. Comme il ne savait pas qui pouvait le dsirer, il
parut, il affecta de ne me point reconnatre ; alors je dis au concierge qu'il
tait possible qu'il ne se ressouvnt pas de moi, n'ayant dirig ma conscience
que fort jeune, mais qu' ce titre je demandais un entretien secret avec lui ;
on y consentit de part et d'autre. Ds que je fus seule avec ce moine, je me
jetai  ses pieds et le conjurai de me sauver de la cruelle position o
j'tais ; je lui prouvai mon innocence, et je ne lui cacha pas que les mauvais
propos qu'il m'avait tenus deux jours avant, avaient indispos contre moi la
personne  laquelle j'tais recommande et qui se trouvait maintenant ma
partie adverse. Le moine m'couta avec beaucoup d'attention, et  peine eus-je
fini :
     - coute, Sophie, me dit-il, et ne t'emporte pas  ton ordinaire sitt
que l'on enfreint tes maudits prjugs ; tu vois o t'ont conduite tes
principes, tu peux maintenant te convaincre  l'aise qu'ils n'ont jamais servi
qu' te plonger d'abmes en abmes, cesse donc de les suivre une fois dans ta
vie si tu veux qu'on sauve tes jours. Je ne vois qu'un seul moyen pour y
russir ; nous avons un de nos pres ici proche parent du gouverneur et de
l'intendant, je le prviendrai ; dis que tu es sa nice, il te rclamera  ce
titre, et sur la promesse de te mettre au couvent pour toujours, je suis
persuad qu'il empchera la procdure d'aller plus loin. Dans le fait tu
disparatras, il te remettra dans mes mains et je me chargerai du soin de te
cacher jusqu' ce que de nouvelles circonstances me permettent de te rendre ta
libert, mais tu seras  moi pendant cette dtention ; je ne te le cle pas,
esclave asservie de mes caprices, tu les assouviras tous sans rflexion, tu
m'entends, Sophie, tu me connais, choisis donc entre ce parti ou l'chafaud et
ne fais pas attendre ta rponse.
     - Allez, mon pre, rpondis-je avec horreur, allez, vous tes un monstre
d'oser abuser aussi cruellement de ma situation pour me placer ainsi entre la
mort et l'infamie ; sortez, je saurai mourir innocente, et je mourrai du moins
sans remords.
     Ma rsistance enflamme ce sclrat, il ose me montrer  quel point ses
passions se trouvent irrites ; l'infme, il ose concevoir les caresses de
l'amour au sein de l'horreur et des chanes, sous le glaive mme qui m'attend
pour me frapper.
     Je veux fuir, il me poursuit, il me renverse sur la malheureuse paille
qui me sert de lit, et s'il n'y consomme entirement son crime, il m'en couvre
au moins de traces si funestes qu'il ne m'est plus possible de ne pas croire 
l'abomination de ses desseins.
     - coutez, me dit-il en se rajustant, vous ne vouiez pas que je vous sois
utile ;  la bonne heure, je vous abandonne, je ne vous servirai ni ne vous
nuirai, mais si vous vous avisez de dire un seul mot contre moi, en vous
chargeant des crimes les plus normes, je vous te  l'instant tout moyen de
pouvoir jamais vous dfendre ; rflchissez-y bien avant de parler, et
saisissez l'esprit de ce que je vais dire au gelier, ou j'achve  l'instant
de vous craser.
     Il frappe, le concierge entre :
     - Monsieur, lui dit ce sclrat, cette bonne fille se trompe, elle a
voulu parler d'un pre Antonin qui est  Bordeaux, je ne la connais ni ne l'ai
jamais connue ; elle m'a pri d'entendre sa confession, je l'ai fait, vous
connaissez nos lois, je n'ai donc rien  dire, je vous salue l'un et l'autre
et serai toujours prt  me reprsenter quand on jugera mon ministre
important.
     Antonin sort en disant ces mots, et me laisse aussi stupfaite de sa
fourberie que confondue de son insolence et de son libertinage.
     Rien ne va vite en besogne comme les tribunaux infrieurs ; presque
toujours composs d'idiots, de rigoristes imbciles ou de brutaux fanatiques,
 peu prs srs que de meilleurs yeux corrigeront leurs stupidits, rien ne
les arrte aussitt qu'il s'agit d'en faire. Je fus donc condamne tout d'une
voix  la mort par huit ou dix courtauds de boutique composant le respectable
tribunal de cette ville de banqueroutiers et conduite sur-le-champ  Paris
pour la confirmation de ma sentence. Les rflexions les plus amres et les
plus douloureuses vinrent achever alors de dchirer mon coeur.
     Sous quelle toile fatale faut-il que je sois ne, me dis-je, pour qu'il
me soit devenu impossible de concevoir un seul sentiment de vertu qui n'ait
t aussitt suivi d'un dluge de maux, et comment se peut-il que cette
providence claire dont je me plais d'adorer la justice, en me punissant de
mes vertus, m'ait en mme temps offert aussitt au pinacle ceux qui
m'crasaient de leurs vices ? Un usurier, dans mon enfance, veut m'engager 
commettre un vol, je le refuse, il s'enrichit et je suis  la veille d'tre
pendue. Des fripons veulent me violer dans un bois parce que je refuse de les
suivre, ils prosprent et moi je tombe dans les mains d'un marquis dbauch
qui me donne cent coups de nerf de boeuf pour ne vouloir pas empoisonner sa
mre. Je vais de l chez un chirurgien  qui j'pargne un crime excrable, le
bourreau pour rcompense me mutile, me marque et me congdie ; ses crimes se
consomment sans doute, il fait sa fortune et je suis oblige de mendier mon
pain. Je veux m'approcher des sacrements, je veux implorer avec ferveur l'tre
suprme dont je reois autant de malheurs, le tribunal auguste o j'espre me
purifier dans l'un de nos plus saints mystres, devient l'affreux thtre de
mon dshonneur et de mon infamie ; le monstre qui m'abuse et qui me fltrit
s'lve  l'instant aux plus grands honneurs, pendant que je retombe dans
l'abme affreux de ma misre. Je veux soulager un pauvre, il me vole.
     Je secours un homme vanoui, le sclrat me fait tourner une roue comme
une bte de somme, il m'accable de coups quand les forces me manquent, toutes
les faveurs du sort viennent le combler et je suis prte  perdre mes jours
pour avoir travaill de force chez lui. Une femme indigne veut me sduire pour
un nouveau crime, je reperds une seconde fois le peu de biens que je possde
pour sauver la fortune de sa victime et pour la prserver du malheur ; cet
infortun veut m'en rcompenser de sa main, il expire dans mes bras avant que
de le pouvoir. Je m'expose dans un incendie pour sauver un enfant qui ne
m'appartient pas, me voil pour la troisime fois sous le glaive de Thmis.
J'implore la protection d'un malheureux qui m'a fltrie, j'ose esprer de le
trouver sensible  l'excs de mes maux, c'est au nouveau prix de mon
dshonneur que le barbare m'offre des secours...  providence, m'est-il enfin
permis de douter de ta justice et de quels plus grands flaux euss-je donc
t accable, si  l'exemple de mes perscuteurs, j'eusse toujours encens le
vice ? Telles taient, madame, les imprcations que j'osais malgr me
permettre... qui m'taient arraches par l'horreur de mon sort, quand vous
avez daign laisser tomber sur moi un regard de piti et de compassion...
Mille excuses, madame, d'avoir abus aussi longtemps de votre patience, j'ai
renouvel mes plaies, j'ai troubl votre repos, c'est tout ce que nous
recueillerons l'une et l'autre du rcit de ces cruelles aventures.
     L'astre se lve, mes gardes vont m'appeler, laissez-moi courir  la mort
; je ne la redoute plus, elle abrgera mes tourments, elle les finira ; elle
n'est  craindre que pour l'tre fortun dont les jours sont purs et sereins,
mais la malheureuse crature qui n'a press que des couleuvres, dont les pieds
sanglants n'ont parcouru que des pines, qui n'a connu les hommes que pour les
har, qui n'a vu le flambeau du jour que pour le dtester, celle  qui ses
cruels revers ont enlev parents, fortune, secours, protection, amis, celle
qui n'a plus dans le monde que des pleurs pour s'abreuver et des tribulations
pour se nourrir... celle-l, dis-je, voit avancer la mort sans frmir, elle la
souhaite comme un port assur o la tranquillit renatra pour elle dans le
sein d'un dieu trop juste pour permettre que l'innocence avilie et perscute
sur la terre ne trouve pas un jour dans le ciel la rcompense de ses larmes.
     L'honnte M. de Corville n'avait point entendu ce rcit sans en tre
prodigieusement mu ; pour Mme de Lorsange, en qui (comme nous l'avons dit)
les monstrueuses erreurs de sa jeunesse n'avaient point teint la sensibilit,
elle tait prte  s'en vanouir.
     - Mademoiselle, dit-elle  Sophie, il est difficile de vous entendre sans
prendre  vous le plus vif intrt.. mais faut-il vous l'avouer, un sentiment
inexplicable, plus vif encore que celui que je viens de vous peindre,
m'entrane invinciblement vers vous, et fait mes propres maux des vtres. vous
m'avez dguis votre nom, Sophie, vous m'avez cach votre naissance, je vous
conjure de m'avouer votre secret ; ne vous imaginez pas que ce soit une vaine
curiosit qui m'engage  vous parler ainsi ; si ce que je souponne tait
vrai...  Justine, si vous tiez ma soeur !
     - Justine... madame, quel nom !
     - Elle aurait votre ge aujourd'hui.
     -  Juliette, est-ce toi que j'entends, dit la malheureuse prisonnire en
se prcipitant dans les bras de Mme de Lorsange... toi, ma soeur, grand
Dieu... quel blasphme j'ai fait, j'ai dout de la providence... ah, je
mourrai bien moins malheureuse, puisque j'ai pu t'embrasser encore une fois !
     Et les deux soeurs, troitement serres dans les bras l'une de l'autre,
ne s'exprimaient plus que par leurs sanglots, ne s'entendaient plus que par
leurs larmes... M. de Corville ne put retenir les siennes, et voyant bien
qu'il lui tait impossible de ne pas prendre  cette affaire le plus grand
intrt, il sortit sur-le-champ et passa dans un cabinet, il crivit au garde
des Sceaux, il peignit en traits de sang l'horreur du sort de l'infortune
Justine, il se rendit garant de son innocence, demanda jusqu'
l'claircissement du procs que la prtendue coupable n'et que son chteau
pour prison et s'engagea  la reprsenter au premier ordre du chef souverain
de la justice. Sa lettre crite, il en charge les deux cavaliers, il se fait
connatre  eux, il leur ordonne de porter  l'instant sa lettre et de revenir
prendre leur prisonnire chez lui, s'il en reoit l'ordre du chef de la
magistrature ; ces deux hommes qui voient  qui ils ont affaire ne craignent
point de se compromettre en obissant, cependant une voiture avance...
     - Venez, belle infortune, dit alors M. de Corville  Justine qu'il
retrouve encore dans les bras de sa soeur, venez, tout vient de changer pour
vous dans un quart d'heure ; il ne sera pas dit que vos vertus ne trouveront
pas leur rcompense ici bas, et que vous ne rencontriez jamais que des mes de
fer... suivez-moi, vous tes ma prisonnire, ce n'est plus que moi qui rponds
de vous.
     Et M. de Corville explique alors en peu de mots tout ce qu'il vient de
faire...
     - Homme respectable autant que chri, dit Mme de Lorsange en se
prcipitant aux genoux de son amant, voil le plus beau trait que vous avez
fait de vos jours. C'est  celui qui connat vritablement le coeur de l'homme
et l'esprit de la loi,  venger l'innocence opprime,  secourir l'infortune
accable par le sort... Oui, la voil... la voil, votre prisonnire... va,
Justine, va... cours baiser  l'instant les pas de ce protecteur quitable qui
ne t'abandonnera point comme les autres...  monsieur, si les liens de l'amour
m'taient prcieux avec vous, combien vont-ils me le devenir davantage,
embellis par les noeuds de la nature, resserrs par la plus tendre estime !
     Et ces deux femmes embrassaient  l'envi les genoux d'un si gnreux ami
et les arrosaient de leurs pleurs. On partit.
     M. de Corville et Mme de Lorsange s'amusaient excessivement de faire
passer Justine de l'excs du malheur au comble de l'aisance et de la
prosprit ; ils la nourrissaient avec dlices des mets les plus succulents,
ils la couchaient dans les meilleurs lits, ils voulaient qu'elle ordonnt chez
eux, ils y mettaient enfin toute la dlicatesse qu'il tait possible
d'attendre de deux mes sensibles... On lui fit faire des remdes pendant
quelques jours, on la baigna, on la para, on l'embellit ; elle tait l'idole
des deux amants, c'tait  qui des deux lui ferait plus tt oublier ses
malheurs. Avec quelques soins un excellent artiste se chargea de faire
disparatre cette marque ignominieuse, fruit cruel de la sclratesse de Rodin.
     Tout rpondait aux voeux de Mme de Lorsange et de son dlicat amant ;
dj les traces de l'infortune s'effaaient du front charriant de l'aimable
Justine... dj les grces y rtablissaient leur empire ; aux teintes livides
de ses joues d'albtre succdaient les roses du printemps ; le rire effac
depuis si longtemps de ces lvres y reparut enfin sur l'aile des plaisirs.
     Les meilleures nouvelles arrivaient de Paris, M. de Corville avait mis
toute la France en mouvement, il avait ranim le zle de M. S. qui s'tait
joint  lui pour peindre les malheurs de Justine et pour lui rendre une
tranquillit qui lui tait aussi bien due... Des lettres du roi arrivrent
enfin, qui purgeant Justine de tous les procs qui lui avaient t injustement
intents depuis son enfance, lui rendaient le titre d'honnte citoyenne,
imposaient  jamais silence  tous les tribunaux du royaume qui avaient
complot contre cette malheureuse, et lui accordaient douze cents livres de
pension sur les fonds saisis dans l'atelier des faux-monnayeurs du Dauphin.
Peu s'en fallut qu'elle n'expirt de joie en apprenant d'aussi flatteuses
nouvelles ; elle en versa plusieurs jours de suite des larmes bien douces dans
le sein de ses protecteurs, lorsque tout  coup son humeur changea sans qu'il
ft possible d'en deviner la cause. Elle devint sombre, inquite, rveuse,
quelquefois elle pleurait au milieu de ses amis sans pouvoir elle-mme
expliquer le sujet de ses larmes.
     - Je ne suis pas ne pour un tel comble de bonheur, disait-elle
quelquefois  Mme de Lorsange... oh ma chre soeur, il est impossible qu'il
puisse durer.
     On avait beau lui reprsenter que toutes ses affaires tant finies, elle
ne devait plus avoir aucune sorte d'inquitude ; l'attention que l'on avait
eue de ne point parler dans les mmoires qui avaient t faits pour elle
d'aucun des personnages avec lesquels elle avait t compromise et dont le
crdit pouvait tre  redouter, ne pouvait que la calmer encore ; cependant
rien n'y parvenait, on et dit que cette pauvre fille, uniquement destine au
malheur et sentant la main de l'infortune toujours suspendue sur sa tte,
prvt dj le dernier coup dont elle allait tre crase. Mme de Lorsange
habitait encore la campagne ; on tait sur la fin de l't, on projetait une
promenade qu'un orage affreux qui se fourrait, paraissait devoir dranger ;
l'excs de la chaleur avait contraint de laisser tout ouvert dans le salon.
     L'clair brille, la grle tombe, les vents sifflent avec imptuosit, des
coups de tonnerre affreux se font entendre. Mme de Lorsange effraye... Mme de
Lorsange qui craint horriblement le tonnerre, supplie sa soeur de feutrer tout
le plus promptement qu'elle pourra ; M. de Corville rentrait en ce moment ;
Justine, empresse de calmer sa soeur, vole  une fentre, elle veut lutter
une minute contre le vent qui la repousse,  l'instant un clat de foudre la
renverse au milieu du salon et la laisse sans vie sur le plancher.
     Mme de Lorsange jette un cri lamentable... elle s'vanouit ;
     M. de Corville appelle au secours, les soins se divisent, on rappelle Mme
de Lorsange  la lumire, mais la malheureuse Justine tait frappe de faon 
ce que l'espoir mme ne pouvait plus subsister pour elle. La foudre tait
entre par le sein droit, elle avait brl la poitrine, et tait ressortie par
sa bouche, en dfigurant tellement son visage qu'elle faisait horreur 
regarder. M. de Corville voulut la faire emporter  l'instant. Mme de Lorsange
se lve avec l'air du plus grand calme et s'y oppose.
     - Non, dit-elle  son amant, non, laissez-la sous mes regards un instant,
j'ai besoin de la contempler pour m'affermir dans la rsolution que je viens
de prendre ; coutez-moi, monsieur, et ne vous opposez point surtout au parti
que j'adopte et dont rien au monde ne pourra me distraire  prsent. Les
malheurs inous qu'prouve cette malheureuse, quoiqu'elle ait toujours
respect la vertu, ont quelque chose de trop extraordinaire, monsieur, pour ne
pas m'ouvrir les yeux sur moi-mme ; ne vous imaginez pas que je m'aveugle sur
ces fausses lueurs de flicit dont nous avons vu jouir dans le cours de ces
aventures les sclrats qui l'ont tourmente. Ces caprices du sort sont des
nigmes de la providence qu'il ne nous appartient pas de dvoiler, mais qui ne
doivent jamais nous sduire ; la prosprit du mchant n'est qu'une preuve o
la providence nous met, elle est comme la foudre dont les feux trompeurs
n'embellissent un instant l'atmosphre que pour prcipiter dans les abmes de
la mort le malheureux qu'elle blouit... En voil l'exemple sous nos yeux ;
les calamits suivies, les malheurs effrayants et sans interruption de cette
fille infortune sont un avertissement que l'ternel me donne de me repentir
de mes travers, d'couter la voix de mes remords et de me jeter enfin dans ses
bras.
     Quel traitement dois-je craindre de lui, moi... dont les crimes vous
feraient frmir, s'ils taient connus de vous... moi dont le libertinage,
l'irrligion... l'abandon de tous principes ont marqu chaque instant de la
vie...  quoi devrais-je m'attendre, puisque c'est ainsi qu'est traite celle
qui n'eut pas une seule erreur volontaire  se reprocher de ses jours...
Sparons-nous, monsieur, il en est temps... aucune chane ne nous lie,
oubliez-moi, et trouvez bon que j'aille par un repentir ternel abjurer aux
pieds de l'tre suprme les infamies dont je me suis souille. Ce coup affreux
pour moi tait nanmoins ncessaire  ma conversion dans cette vie, et au
bonheur que j'ose esprer dans l'autre ; adieu, monsieur, vous ne me verrez
jamais. La dernire marque que j'attends de votre amiti est de ne faire mme
aucune sorte de perquisition pour savoir ce que je suis devenue ; je vous
attends dans un monde meilleur, vos vertus doivent vous y conduire, puissent
les macrations o je vais, pour expier mes crimes, passer les malheureuses
annes qui me restent, me permettre de vous y revoir un jour. Mme de Lorsange
quitte aussitt la maison, elle fait atteler une voiture, prend quelques
sommes avec elle, laisse tout le reste  M. de Corville en lui indiquant des
legs pieux, et vole  Paris o elle entre aux carmlites dont au bout de trs
peu d'annes elle devient le modle et l'exemple, autant par sa grande pit
que par la sagesse de son esprit et l'extrme rgularit de ses moeurs. M. de
Corville, digne d'obtenir les premiers emplois de sa patrie, n'en est honor
que pour faire  la fois le bonheur du peuple, la gloire de son souverain et
la fortune de ses amis.  vous qui lirez cette histoire, puissiez-vous en
tirer le mme profit que cette femme mondaine et corrige, puissiez-vous vous
convaincre avec elle que le vritable bonheur n'est que dans le sein de la
vertu et que si Dieu permet qu'elle soit perscute sur la terre, c'est pour
lui prparer dans le ciel une plus flatteuse rcompense.
 

Fini au bout de quinze jours, le 8 juillet 1787.


 Ceci provient du site gratuit des HISTOIRES TABOUES cr en 1999 par Pedinc.

http://www.asstr.org/~histoires/  ou  http://go.to/histoires

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N'oubliez jamais que cela doit rester des fantasmes ...
Forcer un enfant au sexe dans la vie relle mrite la prison !

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