LA FEMME ET LE PANTIN (par Pierre Louys) (prose)

title: La femme et le pantin
part: Complete
author: Pierre Louys
keywords: M/f
language: Francais
age: 15 ans
published: 12/11/2001

<TITRE La Femme et le Pantin (1898)>
<GENRE prose>
<AUTEUR Pierre Louys>

NOTICE

 Pierre Louis (Gand, 1870-1925, Paris), utilisant le pseudonyme de
louys (sans faire sonner l's) fit paratre _La Femme et le Pantin_
d'abord en prpublication, comme feuilleton, dans _Le Journal_, du 19
mai au 8 juin 1898. Le volume sortit la mme anne au Mercure de
France. Notre texte suit cette dition. En 1895, louys avait fait un
premier sjour  Sville, et un second l'anne suivante, au cours
duquel il avait bauch _La Femme et le Pantin_. L'ouvrage fut achev
au Caire au dbut de 1898. _La Femme et le Pantin_ est le second roman
de son auteur -- aprs _Aphrodite_ (1896), roman de moeurs antiques,
voquant l'Alexandrie du Ier sicle avant Jsus-Christ. Son autre
roman clbre, _Les Aventures du Roi Pausole_, paratra en 1900 et
1901. Aprs cette date, la cration littraire chez louys sera plus
pisodique, et presque inexistante.

Les seules notes reproduites sont celles de l'auteur. Elles sont
places au-dessous du  o elles apparaissent, entre crochets
droits. L'ouvrage a fait l'objet de rditions rcentes : 1.--
Editions Fleuron, Paris-Genve, Slatkine, 1996, prsente par Guy
Ducrey (avec prface et chronologie, pp.7-37, dossier critique et
bibliographie, pp. 209-225). 2.-- Edition Folio, Gallimard, par Michel
Delon, avec prface et dossier critique (chronologie, accueil, etc).

_La Femme et le Pantin_ a inspir Luis Bunuel pour son film : _Cet
obscur objet du dsir_ (1977).

 RESUME DE _LA FEMME ET LE PANTIN_

 1. En plein carnaval de Sville, Andr Stvenol distingue une jolie
femme, et se fait remarquer d'elle. Mais sa voiture passe et il ne
peut la rejoindre : la grille de son immeuble se referme derrire
elle, sans qu'il ait pu l'aborder.

 2. S'tant reprsent  sa porte, et parce qu'il ignore le nom de la
jeune femme, Stvenol n'obtient pas du domestique d'tre introduit
auprs d'elle. Revenu  son domicile, il reoit un billet qui lui fixe
rendez-vous.

 3. Le lendemain, il se rveille en homme heureux,  l'aube d'une
nouvelle liaison. Au cours d'une promenade en ville, il rencontre don
Mateo Diaz, qui dclare avoir renonc  l'amour et fait un tableau de
la dcadence espagnole dans l'Europe du temps. Stvenol est invit 
passer la fin du jour et la soire chez lui. Andr n'accepte qu'un
djeuner,  cause du rendez-vous avec la jeune femme. D'o tirade de
don Mateo Diaz en forme d'avertissement contre les femmes. Pendant le
repas, Andr, impatient, sollicite les conseils de son hte  ce
sujet. Lorsque le nom de Concha Perez est prononc, don Mateo Diaz
dconseille avec vhmence  son ami de s'engager, et l'invite  finir
la soire avec lui, en fumant des cigares et en conversant.

 4. C'est alors que Don Mateo entame sa confession : sa vie n'a t
remplie que par la passion amoureuse, non qu'il ait possd beaucoup
de femmes, mais ce fut toujours passionnment. Son rcit commence  un
retour de France, en plein hiver. La neige oblige son train  un arrt
de quarante heures  Avila, dans une Espagne profonde et
archaque. Plus loin, nouvel arrt suite  une avalanche. Pour se
dsennuyer les voyageurs demandent  une gitane de danser. On assiste
alors  une rivalit moqueuse, qui dgnre en corps  corps, entre la
danseuse improvise et la toute jeune Concha. Le narrateur spare les
deux rivales. De ce voyage, il croit garder en mmoire surtout les
circonstances neigeuses, mais en fait, il est marqu par le souvenir
de cette femme endormie, encore enfant. Il croit n'y plus penser et
est repris par ses affaires.

 5. Il raconte ensuite dans quelles circonstances il a revu Concha. Un
jour, pour combattre sa solitude, il pntre dans la manufacture de
tabac de Sville. Spectacle troublant des femmes dnudes au
travail. C'est alors que Concha lui adresse la parole, sollicitant
l'aumne : premier geste fatal, il lui donne une pice d'or. A peine
ressorti, il est rejoint par Concha, qui lui fait entendre qu'elle n'a
pas d'amant, et qu'elle est encore vierge.

 6. Concha entrane Mateo chez elle, o il rencontre la mre. Celle-ci
raconte sa vie de misre et dplore la ncessit d'envoyer sa fille 
la Fabrique, o elle subit les mauvaises influences des autres
ouvrires. Apitoy, Mateo fait don d'une somme d'argent pour viter 
Concha la promiscuit de la fabrique. Revenu le lendemain, Mateo
trouve Concha seule. Comme elle lui saute au cou, il lui propose de
l'emmener chez lui, mais elle refuse, car elle prtend ne se donner
que si on l'aime vritablement. En peu de temps, Mateo passe le plus
clair de ses journes chez la jeune femme. Suivent trois mois
d'attente irritante et de dsoeuvrement. Enfin, il expose  la mre
son intention d'pouser la fille et d'assurer son avenir. Mais le
lendemain, il reoit de Concha un billet ulcr : il voulait donc
qu'elle se vende! Du coup, elle affirme ne vouloir plus le
revoir. Eperdu, Mateo Diaz revient chez les deux femmes : elles ont
quitt les lieux secrtement.

 7. Dtresse de Mateo. Une nuit qu'il se promne dans la ville, il
s'entend appeler d'une fentre, c'est Concha. Elle lui reproche la
manire dont il l'a traite. Il apprend que les deux femmes ont vcu
jusqu'ici sur l'argent qu'il leur avait donn. Concha lui annonce que
le lendemain elle sera sa matresse.

 8. Le lendemain, enfin, dans un tat de surexcitation, Mateo se rend
chez Concha et connat l'ivresse du baiser. Concha offre ses seins,
dont Mateo fait une description lyrique. Mais Concha s'obstine  le
sduire autant qu' le repousser, et Mateo menace de ne plus revenir
si elle ne se donne pas  lui dans l'instant, mais en vain. Comme il
parvient  rsister au dsir de la rejoindre, c'est elle qui se rend
chez lui le lendemain pour s'offrir. Divers prparatifs calculs
retardent l'accomplissement. Lorque, au bout d'une heure, elle se
dvt, il apparat qu'elle s'est vtue d'un caleon tellement dur et
serr qu'il constitue une cuirasse de toile infranchissable. A ce
dernier obstacle, Mateo comprend que sa jeunesse est finie, et que la
femme dsormais se refusera. Il a le sentiment d'tre entr en
servitude. Le quinzime jour, aprs qu'elle a reu une somme d'argent
pour rgler les dettes de sa mre, Concha disparat.

 9. Mateo comprend avoir t mystifi par la petite roue. Il dcide
de partir  Madrid et y prend pour matresse une danseuse, qu'il
n'aime pas. Comme sa pense ne parvient pas  se distraire du souvenir
de Concha, il quitte cette matresse d'occasion et voyage de ville en
ville, dans le sud de l'Espagne. A Cadix, il retrouve Concha dans un
cabaret o elle danse le flamenco. C'est elle qui adresse des
reproches  Mateo : elle s'est enfuie parce qu'elle a compris qu'elle
ne pourrait pas dcider du moment o elle se donnerait  lui; elle a
craint qu'il ne la prenne par surprise.

 10. Au lieu de rompre ou de la tuer, Mateo subit cette femme, par
lchet, frquentant assidment le cabaret o elle se produit. Eloge
enflamm de la danse flamenco. Premiers symptmes de la jalousie chez
Mateo, notamment  l'gard du jeune frre d'une danseuse : le
Morenito. Un jour, Mateo apprend par hasard que Concha s'exhibe devant
des trangers, dans une salle  l'tage. Il y monte, et dcouvre une
"scne d'enfer" : Concha dansant "plus que nue", c'est--dire en bas
noirs. Dans sa fureur, Mateo fait irruption et exige que Concha le
suive, ce qu'elle refuse avec insolence.

 11. Concha cherche  se disculper : tout le monde sait que les
danseuses de flamenco dansent nues devant les trangers! Par la mme
occasion, elle lui dvoile que le Morenito couche dans son lit, mais
en frre, prtend-elle, et parce qu'on manque de lits dans la
maison. Au cours d'une confidence touchante, elle dclare  Mateo
qu'elle n'a jamais aim que lui, et s'est jur d'tre sa femme, sans
toutefois penser  un mariage officiel. Elle ne prtend qu' une dot
et une petite maison pour assurer ses jours  ses cts.

 12. Tout prt  excuser Concha, Mateo se laisse abuser. Tous deux
s'installent  Madrid, et Mateo, qui n'a pas tard  constituer 
Concha une dot gnreuse de cent mille douros, se prend  rver de vie
heureuse et paisible. Or le jour o il doit s'installer avec elle,
Concha le reoit  travers la grille,lui fait tout au plus baiser son
pied et dclare qu'il ne la possdera jamais. Dsormais, pourvue d'une
dot, elle est libre de lui pour toute sa vie. Toute la personne
physique de Mateo lui fait horreur ; elle a souvent souhait sa
mort. Comme il ne veut pas se retirer, elle appelle le Morenito,
qu'elle dclare son amant, et pour ajouter  la torture de Mateo,
s'unit, sous ses yeux, au jeune homme.

 13. Cependant, Mateo la voit paratre le lendemain  son logis, o il
n'a pas ferm l'oeil de la nuit. Elle tait venue voir, dit-elle,
comment il tait mort, croyant qu'il n'aurait pu rsister  l'preuve
de la veille. Mais alors, Mateo l'entrane, l'enferme dans une pice
sombre et recule, et dclare que, cette fois, il la possdera autant
de fois qu'il lui plaira. Devant sa rsistance absolue, il la
bat. Elle merge de cette violence en avouant qu'elle comprend ainsi
combien Mateo l'aime ; ce moment dcide de son amour pour lui. Aussi
se donne-t-elle enfin : elle tait vierge! Sa relation avec le
Morenito n'tait qu'un simulacre.

 14. La vie commune reprend. Le caractre de Concha se rvle : elle
aime tre battue et chtie, mais, en retour, elle aime aussi faire
souffrir. Ainsi la jalousie de Concha fait le vide autour de Mateo,
qui doit changer tous ses fournisseurs, et renvoyer ses domestiques
fminines. Mais, d'un autre ct, Concha prend soin d'entretenir la
jalousie de Mateo, lui faisant savoir qu'elle le trompe, et allant
mme jusqu' provoquer un flagrant-dlit. Sur les indications de
Concha, Mateo se rend  l'htel pour surprendre les amants ; un duel
s'ensuit. L'amour de Mateo reste  jamais bless par cet
pisode. Enfin, il s'chappe. Aprs une dernire scne de jalousie,
dont une petite gitane est le prtexte, Mateo quitte Concha, part pour
l'Afrique et voyage loin de l'Espagne pendant un an. A son retour, il
apprend qu'elle vient d'pouser un jeune homme quelconque, qu'elle se
hte d'expdier en Bolivie.

 15. Aprs le rcit de Mateo, Andr Stvenol n'en accepte pas moins le
rendez-vous fix  lui par Concha, laquelle dcide de partir avec lui
pour Paris. Le jour du dpart, celle-ci reoit un billet, dont Andr
sut plus tard que Mateo tait l'auteur : c'tait lui, maintenant, qui
la suppliait de revenir  lui...

----------------------- FIN DE L'EN-TETE --------------------------------
------------------- DEBUT DU FICHIER femtin1 ---------------------------
 
LA FEMME ET LE PANTIN 

Roman espagnol 


A Andr Lebey Son ami P.L. 


Siempre me va V. diciendo Que se muere V. por mi : Murase V. y lo veremos Y
despues dir que si. 


1.-- COMMENT UN MOT ECRIT SUR UNE COQUILLE D'OEUF TINT LIEU DE DEUX BILLETS
TOUR  TOUR 


Le carnaval d'Espagne ne se termine pas, comme le ntre,  huit heures du
matin le mercredi des Cendres. Sur la gaiet merveilleuse de Sville, le
memento quia pulvis es ne rpand que pour quatre jours son odeur de spulture;
et, le premier dimanche de carme, tout le carnaval ressuscite. 

C'est le Domingo de Piatas, le dimanche des Marmites, la Grande Fte. Toute
la ville populaire a chang de costume et l'on voit courir par les rues des
loques rouges, bleues, vertes, jaunes ou roses qui ont t des moustiquaires,
des rideaux ou des jupons de femme et qui flottent au soleil sur les petits
corps bruns d'une marmaille hurlante et multicolore. Les enfants se groupent
de toutes parts en bataillons tumultueux qui brandissent une chiffe au bout
d'un bton et conquirent  grands cris les ruelles sous l'incognito d'un loup
de toile, d'o la joie des yeux s'chappe par deux trous. " Anda! Hombre!
que no me conoce!" crient-ils, et la foule des grandes personnes s'carte
devant cette terrible invasion masque. 

Aux fentres, aux miradores, se pressent d'innombrables ttes brunes. Toutes
les jeunes filles de la contre sont venues ce jour-l dans Sville, et elles
penchent sous la lumire leurs ttes charges de cheveux pesants. Les
papelillos tombent comme la neige. L'ombre des ventails teinte de bleu ple
les petites joues poudrerizes. Des cris, des appels, des rires bourdonnent ou
glapissent dans les rues troites. Quelques milliers d'habitants font, ce jour
de carnaval, plus de bruit que Paris tout entier. 


Or, le 23 fvrier 1896, dimanche de Piatas, Andr Stvenol voyait approcher
la fin du carnaval de Sville, avec un lger sentiment de dpit, car cette
semaine essentiellement amoureuse ne lui avait procur aucune aventure
nouvelle. Quelques sjours en Espagne lui avaient appris cependant avec quelle
promptitude et quelle franchise de coeur les noeuds se forment et se dnouent
sur cette terre encore primitive, et il s'attristait que le hasard et
l'occasion lui eussent t dfavorables. 

Tout au plus, une jeune fille avec laquelle il avait engag une longue
bataille de serpentins entre la rue et la fentre, tait-elle descendue en
courant, aprs lui avoir fait signe, pour lui remettre un petit bouquet rouge,
avec un "Muchsima' grasia', cavayero" jargonn  l'andalouse. Mais elle tait
remonte si vite, et d'ailleurs, vue de plus prs, elle l'avait tellement
dsillusionn, qu'Andr s'tait born  mettre le bouquet  sa boutonnire
sans mettre la femme dans sa mmoire. Et la journe lui en parut plus vide
encore. 


Quatre heures sonnrent  vingt horloges. Il quitta la Sierpes, passa entre la
Giralda et l'antique Alcazar, et par la calle Rodrigo il gagna les Delicias,
Champs-Elyses d'arbres ombreux le long de l'immense Guadalquivir peupl de
vaisseaux. 

C'tait l que se droulait le carnaval lgant. 

A Sville, la classe aise n'est pas toujours assez riche pour faire trois
repas par jour; mais elle aimerait mieux jener que se priver du luxe
extrieur qui pour elle consiste uniquement en la possession d'un landau et de
deux chevaux irrprochables. Cette petite ville de province compte quinze
cents voitures de matre, de forme dmode souvent, mais rajeunies par la
beaut des btes, et d'ailleurs occupes par des figures de si noble race,
qu'on ne songe point  se moquer du cadre. 

Andr Stvenol parvint  grand-peine  se frayer un chemin dans la foule qui
bordait des deux cts la vaste avenue poussireuse. Le cri des enfants
vendeurs dominait tout: " Huevo' ! Huevo' !" C'tait la bataille des oeufs. 

" Huevo'  Quen quiere huevo' ? A do' perra' gorda' la docena !" 

Dans des corbeilles d'osier jaune, s'entassaient des centaines de coquilles
d'oeufs, vides, puis remplies de papelillos et recolles par une bande
fragile. Cela se lanait  tour de bras, comme des balles de lycens, au
hasard des visages qui passaient dans les lentes voitures; et, debout sur les
banquettes bleues, les caballeros et les seoras ripostaient sur la foule
compacte en s'abritant comme ils pouvaient sous de petits ventails plisss. 

Ds le dbut, Andr fit emplir ses poches de ces projectiles inoffensifs, et
se battit avec entrain. 

C'tait un rel combat, car les oeufs, sans jamais blesser, frappaient
toutefois avec force avant d'clater en neige de couleur, et Andr se surprit
 lancer les siens d'un bras un peu plus vif qu'il n'tait ncessaire. Une
fois mme, il brisa en deux un ventail d'caille fragile. Mais aussi qu'il
tait dplac de paratre  une telle mle avec un ventail de bal! Il
continua sans s'mouvoir. 


Les voitures passaient, voitures de femmes, voitures d'amants, de familles,
d'enfants ou d'amis. Andr regardait cette multitude heureuse dfiler dans un
bruissement de rires sous le premier soleil du printemps. A plusieurs reprises
il avait arrt ses yeux sur d'autres yeux, admirables. Les jeunes filles de
Sville ne baissent pas les paupires et elles acceptent l'hommage des regards
qu'elles retiennent longtemps. 

Comme le jeu durait dj depuis une heure, Andr pensa qu'il pouvait se
retirer, et d'une main hsitante il tournait dans sa poche le dernier oeuf qui
lui restt, quand il vit reparatre soudain la jeune Fernande dont il avait
bris l'ventail. 

Elle tait merveilleuse. 

Prive de l'abri qui avait quelque temps protg son dlicat visage rieur,
livre de toutes parts aux attaques qui lui venaient de la foule et des
voitures voisines, elle avait pris son parti de la lutte, et, debout,
haletante, dcoiffe, rouge de chaleur et de gaiet franche, elle ripostait! 


Elle paraissait vingt-deux ans. Elle devait en avoir dix-huit. Qu'elle ft
andalouse, cela n'tait pas douteux. Elle avait ce type admirable entre tous,
qui est n du mlange des Arabes avec les Vandales, des Smites avec les
Germains et qui rassemble exceptionnellement dans une petite valle d'Europe
toutes les perfections opposes des deux races. 

Son corps souple et long tait expressif tout entier. On sentait que mme en
lui voilant le visage on pouvait deviner sa pense et qu'elle souriait avec
les jambes comme elle parlait avec le torse. Seules les femmes que les longs
hivers du Nord n'immobilisent pas prs du feu, ont cette grce et cette
libert. 

-- Ses cheveux n'taient que chtain fonc, mais  distance, ils brillaient
presque noirs en recouvrant la nuque de leur conque paisse. Ses joues, d'une
extrme douceur de contour, semblaient poudres de cette fleur dlicate qui
embrume la peau des croles. Le mince bord de ses paupires tait
naturellement sombre 

Andr, pouss par la foule jusqu'au marchepied de sa voiture, la considra
longuement. Il sourit, en se sentant mu, et de rapides battements de coeur
lui apprirent que cette femme tait de celles qui joueraient un rle dans sa
vie. 

Sans perdre de temps, car  tout moment le flot des voitures un instant
arrtes pouvait repartir, il recula comme il put. Il prit dans sa poche le
dernier de ses oeufs, crivit au crayon sur la coquille blanche les six
lettres du mot Quiero, et choisissant un instant o les yeux de l'inconnue
s'attachrent aux siens, il lui jeta l'oeuf doucement, de bas en haut, comme
une rose. 

La jeune femme le reut dans sa main 


Quiero est un verbe tonnant qui veut tout dire. C'est vouloir, dsirer,
aimer, c est qurir et c'est chrir. Tour  tour et selon le ton qu'on lui
donne, il exprime la passion la plus imprative ou le caprice le plus lger.
C'est un ordre ou une prire, une dclaration ou une condescendance. Parfois,
ce n'est qu'une ironie. 

Le regard par lequel Andr l'accompagna signifiait simplement: "J'aimerais
vous aimer." 

Comme si elle et devin que cette coquille portait un message, la jeune femme
la glissa dans un petit sac de peau qui pendait  l'avant de sa voiture. Sans
doute elle allait se retourner; mais le courant du dfil l'emporta rapidement
vers la droite, et, d'autres voitures survenant, Andr la perdit de vue avant
d'avoir pu russir  fendre la foule  sa suite. 

Il s'carta du trottoir, se dgagea comme il put, courut dans une
contre-alle... mais la multitude qui couvrait l'avenue ne lui permit pas
d'agir assez vite, et quand il parvint  monter sur un banc d'o il domina la
bataille, la jeune tte qu'il cherchait avait disparu. 


Attrist, il revint lentement par les rues; pour lui, tout le carnaval se
recouvrit soudain d'une ombre. Il s'en voulait  lui-mme de la fatalit
maussade qui venait de trancher son aventure. Peut-tre, s'il et t plus
dtermin, et-il pu trouver une voie entre les roues et le premier rang de la
foule... Et maintenant, o retrouver cette femme? Etait-il sr qu'elle habitt
Sville? Si par malheur il n'en tait rien, o la chercher, dans Cordoue, dans
Jrez ou dans Malaga? C'tait l'impossible. 

Et peu  peu, par une illusion dplorable, l'image devint plus charmante en
lui. Certains dtails des traits n'eussent mrit qu'une attention curieuse:
ils devinrent dans sa mmoire les motifs principaux de sa tendresse navre. Il
avait remarqu, ainsi, qu'au lieu de laisser pendre toutes lisses les deux
mches des petits cheveux sur les tempes, elle les gonflait au fer en deux
coques arrondies. Ce n'tait pas une mode trs originale, et bien des
Svillanes prenaient le mme soin; mais sans doute la nature de leurs cheveux
ne se prtait pas aussi bien  la perfection de ces boucles en boule, car
Andr ne se souvenait pas d'en avoir vu qui, mme de loin, pussent se comparer
 celles-l. 

En outre, les coins des lvres taient d'une mobilit extrme. Ils changeaient
 chaque instant et de forme et d'expression, tantt presque invisibles et
tantt presque retrousss, ronds ou minces, ples ou sombres, anims d'une
flamme variable. Oh! on pouvait blmer tout le reste, soutenir que le nez
n'tait pas grec et que le menton n'tait pas romain; mais ne pas rougir de
plaisir devant ces deux petits coins de bouche, cela et pass la permission. 

Il en tait l de ses penses quand un " Cuidao !" cri d'une voix rude le
fit se garer dans une porte ouverte: une voiture passait au petit trot dans la
rue troite. 

Et dans cette voiture, il y avait une jeune femme, qui, en apercevant Andr,
lui jeta trs doucement, comme on jette une rose, un oeuf qu'elle tenait  la
main. 

Fort heureusement, l'oeuf tomba en roulant et ne se brisa point; car Andr,
compltement stupfait de cette nouvelle rencontre, n'avait pas fait un geste
pour le prendre au vol. La voiture avait dj tourn le coin de la rue, quand
il se baissa pour ramasser l'envoi. 

Le mot Quiero se lisait toujours sur la coquille lisse et ronde, et on n'en
avait pas crit d'autre; mais un paraphe trs dcid, qui semblait grav par
la pointe d'une broche, terminait la dernire lettre comme pour rpondre par
le mme mot. 




2.-- O LE LECTEUR APPREND LES DIMINUTIFS DE "CONCEPTION", PRNOM ESPAGNOL 


Cependant, la voiture avait tourn le coin de la rue et l'on n'entendait plus
que faiblement le pas des chevaux sonner sur les dalles dans la direction de
la Giralda. 

Andr courut  sa poursuite, anxieux de ne pas laisser chapper cette seconde
occasion qui pouvait tre la dernire; il arriva juste au moment o les
chevaux entraient au pas dans l'ombre d'une maison rose de la plaza del
Triunfo. 

Les grandes grilles noires s'ouvrirent et se refermrent, sur une rapide
silhouette fminine. 

Sans doute il et t plus avis de prparer ses voies, de prendre des
renseignements, de demander le nom, la famille, la situation et le genre de
vie avant de se lancer ainsi, tte basse, dans l'inconnu d'une intrigue, o,
puisqu'il ne savait rien, il n'tait le matre de rien. Andr, cependant, ne
put se rsoudre  quitter la place avant d'avoir fait un premier effort, et
ds qu'il eut vrifi d'une main rapide la correction de sa coiffure et la
hauteur de sa cravate, il sonna dlibrment. 

Un jeune matre d'htel se prsenta derrire la grille, mais n'ouvrit pas. 

"Que demande Votre Grce? 

-- Faites passer ma carte  la seora. 

-- A quelle seora? continua le domestique d'une voix tranquille o le soupon
n'altrait pas trop le respect. 

-- A celle qui habite cette maison, je pense. 

-- Mais son nom?" 

Andr, impatient, ne rpondit pas. Le domestique reprit: 

"Que Votre Grce me fasse la faveur de me dire auprs de quelle seora je dois
l'introduire. 

-- Je vous rpte que votre matresse m'attend." 

Le matre d'htel, s'inclinant, releva lgrement les mains en signe
d'impossibilit: puis il se retira sans ouvrir et sans mme avoir pris la
carte. 

Alors Andr, que la colre rendit tout  fait discourtois, sonna une seconde
et une troisime lois comme  la porte d'un fournisseur. "Une femme si prompte
 rpondre  une dclaration de ce genre, se dit-il, ne doit pas s'tonner de
l'insistance qu'on met  pntrer chez elle; elle tait seule aux Delicias,
elle doit vivre seule ici, et le bruit que je fais n'est entendu que par
elle." Il ne songea pas que le carnaval espagnol autorise des liberts
passagres qui ne sauraient se prolonger dans la vie normale avec les mmes
chances d'accueil. 

La porte resta close et la maison pleine de silence comme si elle et t
dserte. 

Que faire? Il se promena quelque temps sur la place, devant les fentres et
les miradores o il esprait toujours voir apparatre le visage attendu, et,
peut-tre mme, un signe... Mais rien ne parut; il se rsigna au retour. 

Toutefois, avant de quitter une porte qui se fermait sur tant de mystres, il
avisa non loin de l un marchand de cerrillas assis dans un coin d'ombre, et
lui demanda: 

"Qui habite cette maison ? 

-- Je ne sais pas", rpondit l'homme. 

Andr lui mit dix raux dans la main et ajouta: 

"Dis-le-moi tout de mme. 

-- Je ne devrais pas le dire. La seora se fournit chez moi et si elle savait
que je parle sur elle, demain ses mozos s'adresseraient ailleurs, chez le
Fulano, par exemple, qui vend ses botes  moiti vides. Au moins je n'en
dirai pas de mal, je ne mdirai pas, cabayero! Rien que son nom, puisque vous
voulez le savoir. C'est la seora doa Concepcion Perez, femme de don Manuel
Garcia. 

-- Son mari n'habite donc pas Sville? 

-- Son mari est en Bolibie. 

-- O cela ? 

-- En Bolibie, un pays d'Amrique." 


Sans en entendre davantage, Andr jeta une nouvelle pice sur les genoux du
vendeur, et rentra dans la foule pour gagner son htel. 

Il restait en somme indcis. Mme en apprenant l'absence du mari, il n'avait
pas trouv que toutes les chances se penchassent de son ct. Ce marchand
rserv qui semblait en savoir plus qu'il n'en voulait dire, laissait croire 
l'existence d'un autre amant dj choisi, et l'attitude du domestique n'tait
pas faite pour dmentir ce soupon d'arrire-pense... Andr songeait que
quinze jours  peine s'tendaient devant lui avant la date fixe de son retour
 Paris. Suffiraient-ils pour entrer en grce auprs d'une jeune personne dont
la vie sans doute tait dj prise? 


Ainsi troubl par des incertitudes, il entrait dans le patio de son htel,
quand le portier l'arrta: 

"Une lettre pour Votre Grce." 


L'enveloppe ne portait pas d'adresse. 

"Vous tes sr que cette lettre est pour moi? 

-- On me la remet  l'instant pour don Andrs Stvenol." 

Andr la dcacheta sans retard. 

Elle contenait ces simples lignes, crites sur une carte bleue: 


"Don Andrs Stvenol est pri de ne pas faire tant de bruit, de ne pas dire
son nom et de ne plus demander le mien. S'il se promne demain, vers trois
heures, sur la route d'Empalme, une voiture passera, qui s'arrtera
peut-tre." 

"Comme la vie est facile!" pensa Andr. 

Et en montant l'escalier du premier tage, il avait dj la vision des
intimits prochaines; il cherchait les diminutifs tendres du plus charmant de
tous les prnoms: 

"Conception, Concha, Conchita, Chita (1)." [(1) Prononcez : Conntcha,
Conntchita, etc.] 




3.-- COMMENT, ET POUR QUELLES RAISONS, ANDR NE SE RENDIT PAS AU RENDEZ-VOUS
DE CONCHA PEREZ 


Le lendemain matin, Andr Stvenol eut un rveil rayonnant. La lumire entrait
largement par les quatre fentres du mirador; et toutes les rumeurs de la
ville, pas de chevaux, cris de vendeurs, sonnettes de mules ou cloches de
couvents, mlaient sur la place blanche leur bruissement de vie. 

Il ne se souvenait pas d'avoir eu depuis longtemps une matine aussi heureuse.
Il tira ses bras, qui se tendirent avec force. Puis il les serra contre sa
poitrine, comme s'il voulait se donner l'illusion de l'treinte attendue. 

"Comme la vie est facile! rpta-t-il en souriant. Hier,  cette heure-ci
j'tais seul, sans but, sans pense. Il a suffi d'une promenade, et ce matin
me voici deux. Qui donc nous fait croire aux refus, aux ddains ou mme 
l'attente? Nous demandons et les femmes se donnent. Pourquoi en serait-il
autrement?" 

Il se leva. mit un punghee, chaussa des mules et sonna pour qu'on fit prparer
son bain. En attendant, le front coll aux vitres, il regarda la place pleine
de jour. 

Les maisons taient peintes de ces couleurs lgres que Sville rpand sur ses
murs et qui ressemblent  des robes de femme. Il y en avait de couleur crme
avec des corniches toutes blanches, d'autres qui taient roses, mais d'un rose
si fragile! d'autres vert-d'eau ou oranges, et d'autres violet ple. -- Nulle
part les yeux n'taient choqus par l'affreux brun des rues de Cadiz ou de
Madrid; nulle part, ils n'taient blouis par le blanc trop cru de Jrez. 

Sur la place mme, des orangers taient chargs de fruits, des fontaines
coulaient, des jeunes filles riaient en tenant des deux mains les bords de
leur chle comme les femmes arabes ferment leur hack. Et de toutes parts, des
coins de la place, du milieu de la chausse, du fond des ruelles troites, les
sonnettes des mules tintaient. 

Andr n'imaginait pas qu'on pt vivre ailleurs qu' Sville. 

Aprs avoir achev sa toilette et bu lentement une petite tasse d'pais
chocolat espagnol, il sortit au hasard. 


Le hasard, qui fut singulier, lui fit suivre le plus court chemin, des marches
de son htel  la plaza del Triunfo; mais, arriv l, Andr se souvint des
prcautions qu'on lui conseillait, et, soit qu'il craignt de mcontenter sa
"matresse" en passant trop directement devant sa porte, soit au contraire
qu'il ne voult point paratre  ce point tourment du dsir de la voir plus
tt, il suivit le trottoir oppos sans mme tourner la tte  gauche. 

De l, il se rendit  Las Delicias. 

La bataille de la veille avait jonch la terre de papiers et de coquilles
d'oeufs qui donnaient au parc splendide une vague apparence d'arrire-cuisine.
A de certains endroits, le sol avait disparu sous des dunes croulantes et
barioles. D'ailleurs, le lieu tait dsert, car le carme recommenait. 

Pourtant, par une alle qui venait de la campagne, Andr vit venir  lui un
passant qu'il reconnut. 

"Bonjour, don Mateo, dit-il en lui tendant la main. Je n'esprais pas vous
rencontrer si tt. 

-- Que faire, Monsieur, quand on est seul, inutile, et dsoeuvr? Je me
promne le matin, je me promne le soir. Le jour, je lis ou je vais jouer.
C'est l'existence que me suis faite. Elle est sombre. 

-- Mais vous avez des nuits qui consolent des jours, si j'en crois les
murmures de la ville. 

-- Si on le dit encore, on se trompe. D'aujourd'hui au jour de sa mort, on ne
verra plus une femme chez don Mateo Diaz. Mais ne parlons plus de moi. Pour
combien de temps tes-vous encore ici ?" 


Don Mateo Diaz tait un Espagnol d'une quarantaine d'annes,  qui Andr avait
t recommand pendant son premier sjour en Espagne. Son geste et sa phrase
taient naturellement dclamatoires. Comme beaucoup de ses compatriotes, il
accordait une importance extrme aux observations qui n'en comportaient point;
mais cela n'impliquait de sa part ni vanit, ni sottise. L'emphase espagnole
se porte comme la cape, avec de grands plis lgants. Homme instruit, que sa
trop grande fortune avait seule empch de mener une existence active, don
Mateo tait surtout connu par l'histoire de sa chambre  coucher, qui passait
pour hospitalire. Aussi Andr fut-il tonn d'apprendre qu'il avait renonc
si tt aux pompes de tous les dmons; mais le jeune homme s'abstint de
poursuivre ses questions. 


Ils se promenrent quelque temps au bord du fleuve, que don Mateo, en
propritaire riverain, et aussi en patriote, ne se lassait pas d'admirer. 

"Vous connaissez, disait-il, cette plaisanterie d'un ambassadeur tranger qui
prfrait le Manzanars  toutes les autres rivires, parce qu'il tait
navigable en voiture et  cheval. Voyez le Guadalquivir; pre des plaines et
des cits! J'ai beaucoup voyag, depuis vingt ans, j'ai vu le Gange et le Nil
et l'Atrato, des fleuves plus larges sous une plus vive lumire: je n'ai vu
qu'ici cette majestueuse beaut du courant et des eaux. La couleur en est
incomparable. N'est-ce pas de l'or qui s'effile aux arches du pont? Le flot se
gonfle comme une femme enceinte, et l'eau est pleine, pleine de terre. C'est
la richesse de l'Andalousie que les deux quais de Sville conduisent vers les
plaines." 


Puis ils parlrent politique. Don Mateo tait royaliste et s'indignait des
efforts persistants de l'opposition, au moment o toutes les forces du pays
eussent d se concentrer autour de la faible et courageuse reine pour l'aider
 sauver le suprme hritage d'une imprissable histoire. 

"Quelle chute! disait-il. Quelle misre! Avoir possd l'Europe, avoir t
Charles Quint, avoir doubl le champ d'action du monde en dcouvrant le monde
nouveau, avoir eu l'empire sur lequel le soleil ne se couchait point; mieux
encore: avoir, les premiers, vaincu votre Napolon -- et expirer sous les
btons d'une poigne de bandits multres! Quel destin pour notre Espagne!" 

Il n'aurait pas fallu lui dire que ces bandits-l fussent les frres de
Washington et de Bolivar. Pour lui, c'taient de honteux brigands qui ne
mritaient mme pas le garrot. 

Il se calma. 

"J'aime mon pays, reprit-il. J'aime ses montagnes et ses plaines. J'aime la
langue et le costume et les sentiments de son peuple. Notre race a des
qualits d'une essence suprieure. A elle seule, elle est une noblesse. 
l'cart de l'Europe, ignorant tout ce qui n'est pas elle, et enferme sur ses
terres comme dans une muraille de parc. C'est pour cela, sans doute, qu'elle
dcline au profit des nations du Nord, selon la loi contemporaine qui pousse
aujourd'hui de toutes parts le mdiocre  l'assaut du meilleur... Vous savez
qu'en Espagne on appelle hidalgos les descendants des familles pures de tout
mlange avec le sang maure. On ne veut pas admettre que, pendant sept sicles,
l'Islam ait pris racine sur la terre espagnole. Pour moi, j'ai toujours pens
qu'il y avait ingratitude  renier de tels anctres. Nous ne devons gure
qu'aux Arabes les qualits exceptionnelles qui ont dessin dans l'histoire la
grande figure de notre pass. Ils nous ont lgu leur mpris de l'argent, leur
mpris du mensonge, leur mpris de la mort, leur inexprimable fiert. Nous
tenons d'eux notre attitude si droite en face de tout ce qui est bas, et aussi
je ne sais quelle paresse devant les travaux manuels. En vrit, nous sommes
leurs fils, et ce n'est pas sans raison que nous continuons encore  danser
leurs danses orientales au son de leurs "froces romances". 


Le soleil montait dans un grand ciel libre et bleu. La mture encore brune des
vieux arbres du parc laissait voir par intervalles le vert des lauriers et des
palmiers souples. De soudaines bouffes de chaleur enchantaient ce matin
d'hiver d'un pays o l'hiver ne se repose point. 


"Vous viendrez djeuner chez moi, j'espre? dit don Mateo. Ma huerta est l,
prs de la route d'Empalme. Dans une demi-heure, nous y serons, et, si vous le
permettez, je vous garderai jusqu'au soir afin de vous montrer mes haras o
j'ai quelques nouvelles btes. 

-- Je serai trs indiscret, s'excusa Andr. J'accepte le djeuner, mais non
l'excursion. Ce soir, j'ai un rendez-vous que je ne puis manquer, croyez-moi. 

-- Une femme? Ne craignez rien, je ne vous poserai pas de questions. Soyez
libre. Je vous sais mme gr de passer avec moi le temps qui vous spare de
l'heure fixe. Quand j'avais votre ge, je ne pouvais voir personne pendant
mes journes mystrieuses. Je me faisais servir mes repas dans ma chambre, et
la femme que j'attendais tait le premier tre  qui j'eusse parl depuis
l'instant de mon rveil." 


Il se tut un instant, puis, sur un ton de conseil: 

"Ah! Monsieur! dit-il, prenez garde aux femmes! Je ne vous dirai pas de les
fuir, car j'ai us ma vie avec elles, et si ma vie tait  refaire, les heures
que j'ai passes ainsi sont parmi celles que je voudrais revivre. Mais
gardez-vous, gardez- vous d'elles!" 

Et comme s'il avait trouv une expression  sa pense, don Mateo ajouta plus
lentement: 


"Il est deux sortes de femmes qu'il ne faut connatre  aucun prix: d'abord
celles qui ne vous aiment pas, et ensuite, celles qui vous aiment. -- Entre
ces deux extrmits, il y a des milliers de femmes charmantes, mais nous ne
savons pas les apprcier." 


Le djeuner et t assez terne si l'animation de don Mateo n'et remplac,
par un long monologue, l'entretien qui fit dfaut; car Andr, proccup de ses
penses personnelles, n'couta qu' demi ce qui lui fut cont. A mesure que
l'instant du rendez-vous approchait, le battement de coeur qu'il avait senti
natre la veille reprenait avec une insistance toujours plus pressante.
C'tait un appel assourdissant en lui-mme, un impratif absolu qui chassait
de son esprit tout ce qui n'tait pas la femme espre. Il aurait tout donn
pour que la grande aiguille de la pendule Empire o il tenait ses yeux fixs
ft avance de cinquante minutes. -- Mais l'heure qu'on regarde devient
immobile, et le temps ne s'coulait pas plus qu'une mare ternellement
stagnante. 


A la fin, contraint de demeurer et cependant incapable de se taire plus
longtemps, il fit preuve d'une jeunesse peut-tre un peu rcente en tenant 
son hte ce discours imprvu: 

"Don Mateo, vous avez toujours t pour moi un homme d'excellent conseil.
Voulez-vous me permettre de vous confier un secret et de vous demander un
avis? 

-- Tout  votre disposition, dit  l'espagnole Mateo en se levant de table
pour passer au fumoir. 

-- Eh bien... voici... c'est une question... balbutia Andr. Vraiment a tout
autre qu' vous je ne la poserais pas... Connaissez-vous une Svillane qui
s'appelle doa Concepcion Garcia?" 

Mateo bondit: 

"Concepcion Garcia! Concepcion Garcia! Mais laquelle? expliquez-vous! Il y a
vingt mille Concepcion Garcia en Espagne! C'est un nom aussi commun que chez
vous Jeanne Duval ou Marie Lambert. Pour l'amour de Dieu, dites-moi son nom de
jeune fille. Est-ce P... Perez, dites- moi? Est-ce Perez? Concha Perez? Mais
parlez donc!" 

Andr, compltement boulevers par cette motion soudaine, eut un instant le
pressentiment qu'il valait mieux ne pas dire la vrit; mais il parla plus
vite qu'il ne l'et voulu, et, vivement, rpondit: 

"Oui." 


Alors Mateo. prcisant chaque dtail comme on torture une plaie, continua: 

"Concepcion Perez de Garcia, 22, plaza del Triunfo, dix-huit ans, des cheveux
presque noirs et une bouche... une bouche... 

-- Oui, dit Andr. 

-- Ah! vous avez bien fait de me parler d'elle. Vous avez bien fait, Monsieur.
Si je peux vous arrter  la porte de celle-l, ce sera une bonne action de ma
part, et un rare bonheur pour vous. 

-- Mais qui est-elle? 

-- Comment? Vous ne la connaissez pas? 

-- Je l'ai rencontre hier pour la premire fois; je ne l'ai mme pas entendue
parler. 

-- Alors, il est encore temps! 

-- C'est une fille? 

-- Non, non. Elle est mme, en somme, honnte femme. Elle n'a pas eu plus de
quatre ou cinq amants. A l'poque o nous vivons, c'est une chastet. 

-- Et... 

-- En outre, croyez bien qu'elle est remarquablement intelligente.
Remarquablement. A la fois par son esprit. qui est des plus fins. et par sa
connaissance de la vie, je la juge suprieure. Je ne lui ferai grce d'aucun
loge. Elle danse avec une loquence qui est irrsistible. Elle parle comme
elle danse et elle chante comme elle parle. Qu'elle ait un joli visage, je
suppose que vous n'en doutez pas; et si vous voyiez ce qu'elle cache, vous
diriez que mme sa bouche... Mais il suffit. Ai-je tout dit?" 

Andr, agac, ne rpondit pas. 

Don Mateo lui saisit les deux manches de son veston, et scandant par une
secousse la moindre de ses paroles, il ajouta: 


"Et c'est la PIRE des femmes, Monsieur, Monsieur, entendez-vous? C'est la PIRE
des femmes de la terre. Je n'ai plus qu'un espoir, qu'une consolation au
coeur: c'est que le jour de sa mort, Dieu ne lui pardonnera pas." 


Andr se leva: 

"Nanmoins, don Mateo, moi qui ne suis pas encore autoris  parler de cette
femme comme vous le faites, je n'ai aucun droit de ne pas me rendre au
rendez-vous qu'elle m'a donn. Ai-je besoin de vous rpter que je vous ai
fait une confidence et que je regrette d'interrompre les vtres par un dpart
prmatur?" 

Et il lui tendit la main. 

Mateo se plaa devant la porte: 

"Ecoutez-moi, je vous en conjure. Ecoutez-moi. Il n'y a qu'un instant, vous me
disiez encore que j'tais un homme d'excellent conseil. Je n'accepte pas ce
jugement. Je n'en ai pas besoin, pour vous parler ainsi. J'oublie aussi
l'affection que j'ai pour vous, et qui suffirait bien, cependant,  expliquer
mon insistance... 

-- Mais alors?... 

-- Je vous parle d'homme  homme, comme le premier venu arrterait un passant
pour l'avertir d'un danger grave et je vous crie: "N'avancez plus, retournez
sur vos pas, oubliez qui vous avez vu, qui vous a parl, qui vous a crit! Si
vous connaissez la paix, les nuits calmes, la vie insouciante, tout ce que
nous appelons le bonheur, n'approchez pas Concha Perez! Si vous ne voulez pas
que le jour o nous sommes partage votre pass d'avec votre avenir en deux
moitis de joie et d'angoisse, n'approchez pas Concha Perez! Si vous n'avez
pas encore prouv jusqu' l'extrme la folie qu'elle peut engendrer et
maintenir dans un coeur humain, n'approchez pas cette femme, fuyez-la comme la
mort, laissez-moi vous sauver d'elle, ayez piti de vous, enfin!" 

-- Don Mateo, vous l'aimez donc?" 


L'Espagnol se passa la main sur le front et murmura: 

"Oh! non, tout est bien fini. Je ne l'aime ni ne la hais plus. La chose est
passe. Tout s'efface... 

-- Ainsi, je ne vous blesserai pas personnellement si je m'abstiens de suivre
vos avis? Je vous ferais volontiers un sacrifice de ce genre; mais je n'ai pas
 m'en faire  moi-mme... Quelle est votre rponse?" 


Mateo regarda Andr; puis changeant tout  coup l'expression de ses traits, il
lui dit sur un ton de boutade: 

"Monsieur, il ne faut jamais aller au premier rendez-vous que donne une femme. 

-- Et pourquoi? 


-- Parce qu'elle n'y vient pas." 

Andr,  qui ce mot rappelait un souvenir particulier, ne put s'empcher de
sourire. 

"C'est quelquefois vrai, dit-il. 

-- Trs souvent. Et si, par hasard, elle vous attendait en ce moment, soyez
sr que votre absence ne ferait que dterminer son inclination pour vous." 


Andr rflchit, et sourit de nouveau. 

"Cela veut dire...? 

--... Que sans faire aucune personnalit, et quand mme la jeune femme 
laquelle vous vous intressez se nommerait Lola Vasquez ou Rosario Lucena, je
vous conseille de reprendre le fauteuil o vous tiez tout  l'heure et de ne
plus le quitter sans raison srieuse. Nous allons fumer des cigares en buvant
des sirops glacs. C'est un mlange qui n'est pas trs connu dans les
restaurants de Paris, mais qui se fait d'un bout  l'autre de l'Amrique
espagnole. Vous me direz tout  l'heure si vous gotez pleinement la fume du
havane mle au sucre frais." 


Un court silence suivit. Tous deux s'taient assis de chaque ct d'une petite
table qui portait des puros et des cendriers ronds. 

"Et maintenant, de quoi parlerons-nous?" interrogea don Mateo. 

Andr fit un geste qui signifiait: 

Vous le savez bien. 

"Je commence donc", dit Mateo d'une voix plus basse; et la feinte gaiet qu'il
avait dcouverte un moment s'teignit sous un nuage durable. 




4.-- APPARITION D'UNE PETITE MORICAUDE DANS UN PAYSAGE POLAIRE 


Il y a trois ans, Monsieur, je n'avais pas encore les cheveux gris que vous me
voyez. J'avais trente-sept ans; je m'en croyais vingt-deux;  aucun instant de
ma vie je n'avais senti passer ma jeunesse et personne encore ne m'avait fait
comprendre qu'elle approchait de sa fin. 

On vous a dit que j'tais coureur: c'est faux. Je respectais trop l'amour pour
frquenter les arrire-boutiques, et je n'ai presque jamais possd une femme
que je n'eusse aime passionnment. Si je vous nommais celles-l, vous seriez
surpris de leur petit nombre. Dernirement encore, en en faisant de mmoire le
compte facile, je songeais que je n'avais jamais eu de matresse blonde.
J'aurai toujours ignor ces ples objets du dsir. 

Ce qui est vrai, c'est que l'amour n'a pas t pour moi une distraction ou un
plaisir, un passe-temps comme pour quelques-uns. Il a t ma vie mme. Si je
supprimais de mon souvenir les penses et les actions qui ont eu la femme pour
but, il n'y resterait plus rien, que le vide. 

Ceci dit, je puis maintenant vous conter ce que je sais de Concha Perez. 


C'tait donc il y a trois ans, trois ans et demi, en hiver. Je revenais de
France un 26 dcembre, par un froid terrible, dans l'express qui passe vers
midi le pont de la Bidassoa. La neige, dj fort paisse sur Biarritz et
Saint-Sbastien, rendait presque impraticable la traverse du Guipuzcoa. Le
train s'arrta deux heures  Zumarraga, pendant que des ouvriers dblayaient
htivement la voie; puis il repartit pour stopper une seconde fois, en pleine
montagne, et trois heures furent ncessaires  rparer le dsastre d'une
avalanche. Toute la nuit, ceci recommena. Les vitres du wagon lourdement
feutres de neige assourdissaient le bruit de la marche et nous passions au
milieu d'un silence  qui le danger donnait un caractre de grandeur. 

Le lendemain matin. arrt devant Avila. Nous avions huit heures de retard, et
depuis un jour entier nous tions  jeun. Je demande  un employ si l'on peut
descendre ; il me crie: 

"Quatre jours d'arrt. Les trains ne passent plus." 

Connaissez-vous Avila? C'est l qu'il faut envoyer les gens qui croient morte
la vieille Espagne. Je fis porter mes malles dans une fonda o don Quichotte
aurait pu loger; des pantalons de peau  franges taient assis sur des
fontaines, et le soir, quand des cris dans les rues nous apprirent que le
train repartait tout  coup, la diligence  mules noires qui nous trana au
galop dans la neige en manquant vingt fois de culbuter tait certainement la
mme qui mena jadis de Burgos  l'Escorial les sujets du roi Philippe-Quint. 


Ce que j'achve de vous dire en quelques minutes, Monsieur, cela dura quarante
heures. 

Aussi, quand, vers huit heures du soir, en pleine nuit d'hiver et me privant
de dner pour la seconde fois, je repris mon coin  l'arrire, alors je me
sentis envahi par un ennui dmesur. Passer une troisime nuit de wagon avec
les quatre Anglais endormis qui me suivaient depuis Paris, c'tait au-dessus
de mon courage. Je laissai mon sac dans le filet, et, emportant ma couverture,
je pris place comme je pus dans un compartiment d'une classe infrieure qui
tait plein de femmes espagnoles. 

Un compartiment, je devrais dire quatre, car tous communiquaient  hauteur
d'appui. Il y avait l des femmes du peuple, quelques marins, deux
religieuses, trois tudiants, une gitane et un garde civil. C'tait, comme
vous le voyez, un public ml. Tous ces gens parlaient  la fois et sur le ton
le plus aigu. Je n'tais pas assis depuis un quart d'heure et dj je
connaissais la vie de tous mes voisins. Certaines personnes se moquent des
gens qui se livrent ainsi. Pour moi, je n'observe jamais sans piti ce besoin
qu'ont les mes simples de crier leurs peines dans le dsert. 

Tout  coup le train s'arrta. Nous passions la Sierra de Guadarrama, 
quatorze cents mtres d'altitude. Une nouvelle avalanche venait de barrer la
route. Le train essaya de reculer: un autre boulement lui barrait le retour.
Et la neige ne cessait pas d'ensevelir lentement les wagons. 

C'est un rcit de Norvge, que je vous conte l, n'est-il pas vrai ? Si nous
avions t en pays protestant, les gens se seraient mis  genoux en
recommandant leur me  Dieu; mais, hors les journes de tonnerre, nos
Espagnols ne craignent pas les vengeances soudaines du ciel. Quand ils
apprirent que le convoi tait dcidment bloqu, ils s'adressrent  la
gitane, et lui demandrent de danser. 


Elle dansa, C'tait une femme d'une trentaine d'annes au moins, trs laide
comme la plupart des filles de sa race, mais qui semblait avoir du feu entre
la taille et les mollets. En un instant, nous oublimes le froid, la neige et
la nuit. Les gens des autres compartiments taient  genoux sur les bancs de
bois, et, le menton sur les barrires, ils regardaient la bohmienne. Ceux qui
l'entouraient de plus prs "toquaient" des paumes en cadence selon le rythme
toujours vari du baile flamenco. 


C'est alors que je remarquai dans un coin, en face de moi, une petite fille
qui chantait. 

Celle-ci avait un jupon rose, ce qui me fit deviner aisment qu'elle tait de
race andalouse, car les Castillanes prfrent les couleurs sombres, le noir
franais ou le brun allemand. Ses paules et sa poitrine naissante
disparaissaient sous un chle crme, et, pour se protger du froid, elle avait
autour du visage un foulard blanc qui se terminait par deux longues cornes en
arrire. 

Tout le wagon savait dj qu'elle tait lve au couvent de San Jos d'Avila,
qu'elle se rendait  Madrid, qu'elle allait retrouver sa mre, qu'elle n'avait
pas de novio (2) et qu'on l'appelait Concha Perez. [(2) Novio et le fminin
novia, correspondent exactement  ce que les ouvriers franais appellent une
connaissance. C'est un mot dlicat en ceci qu'il ne prjuge rien et qu'il
dsigne  volont l'amiti, l'amour ou le plus simple concubinage.] 


Sa voix tait singulirement pntrante. Elle chantait sans bouger, les mains
sous le chle, presque tendue, les yeux ferms; mais les chansons qu'elle
chantait l, j'imagine qu'elle ne les avait pas apprises chez les soeurs. Elle
choisissait bien, parmi ces coplas de quatre vers o le peuple met toute sa
passion. Je l'entends encore chanter avec unecaresse dans la voix: 


Dime, nina, si me quieres; 

Por Dios, descubre tu pecho... 


ou: 


Tes matelas sont des jasmins, 

Tes draps des roses blanches, 

Des lis tes oreillers, 

Et toi, une rose qui te couches. 


Je ne vous dis que les moins vives. 


Mais soudain, comme si elle avait senti le ridicule d'adresser de pareilles
hyperboles  cette sauvagesse, elle changea de ton son rpertoire et
n'accompagna plus la danse que par des chansons ironiques comme celle-ci, dont
je me souviens: 


Petite aux vingt novios 

(Et avec moi vingt et un), 

Si tous sont comme je suis 

Tu resteras toute seule. 


La gitane ne sut d'abord si elle devait rire ou se fcher. Les rieurs taient
pour l'adversaire et il tait visible que cette fille d'Egypte ne comptait pas
au nombre de ses qualits l'esprit de repartie qui remplace, dans nos socits
modernes, les arguments du poing ferm. 

Elle se tut en serrant les dents. La petite, compltement rassure dsormais
sur les consquences de son escarmouche, redoubla d'audace et de gaiet. 

Une explosion de colre l'interrompit. L'Egyptienne levait ses deux mains
crispes: 

"Je t'arracherai les yeux! Je t'arracherai... 

-- Gare  moi!" rpondit Concha le plus tranquillement du monde et sans mme
lever les paupires. Puis, au milieu d'un torrent d'injures, elle ajouta de la
mme voix trs calme: 

"Gardes! qu'on me fournisse deux _chulos", comme si elle tait devant un
taureau. 

Tout le wagon tait en joie. Ol, disaient les hommes. Et les femmes lui
jetaient des regards de tendresse. 

Elle ne se troubla qu'une fois, sous un outrage plus sensible: la gitane
l'appelait: "Fillette!" 

"Je suis femme", dit la petite en frappant ses seins naissants. 

Et les deux combattantes se jetrent l'une sur l'autre avec de vraies larmes
de rage. 

Je m'interposai: les batailles de femmes sont des spectacles que je n'ai
jamais pu regarder avec le dsintressement que leur tmoignent les foules.
Les femmes se battent mal et dangereusement. Elles ne connaissent pas le coup
de main qui terrasse, mais le coup d'ongle qui dfigure ou le coup d'aiguille
qui aveugle. Elles me font peur. 

Je les sparai donc et ce n'tait pas facile. Fou qui se glisse entre deux
ennemies! Je fis de mon mieux; aprs quoi elles se renfoncrent chacune dans
son coin avec le battement de pied de la fureur contenue. 


Quand tout fut apais, un grand escogriffe vtu d'un uniforme de garde civil
(3) surgit d'un compartiment voisin. Il enjamba de ses longues bottes la
barrire de bois qui servait de dossier, promena ses regards protecteurs sur
le champ de bataille o il n'avait plus rien  faire, et avec cette
infaillibilit de la police qui frappe toujours le plus faible, il appliqua
sur la joue de la pauvre petite Concha un soufflet stupide et brutal. [(3)
Gendarme espagnol]. 


Sans daigner expliquer cette sentence sommaire, il fit passer l'enfant dans un
autre compartiment, revint lui-mme dans le sien par une seconde enjambe de
ses bottes caricatura les, et croisa gravement les mains sur son sabre, avec
la satisfaction d'avoir rtabli l'ordre public. 


Le train s'tait remis en marche. Nous passmes Sainte-Marie-des-Neiges dans
un paysage de prodige. Un cirque immense de blancheurs sous un prcipice de
mille pieds se refermait  l'horizon par une ligne de montagnes ples. La lune
clatante et glace tait l'me mme de la sierra neigeuse et nulle part je ne
l'ai vue plus divine que pendant cette nuit d'hiver. Le ciel tait absolument
noir. Elle seule luisait, et la neige. Par moments, je me croyais en route
dans un train silencieux et fantastique,  la dcouverte d'un ple. 

J'tais seul  voir ce mirage. Mes voisins dormaient dj. Avez-vous remarqu.
cher ami, que les gens ne regardent jamais rien de ce qui est intressant?
L'an dernier, sur le pont de Triana. je m'tais arrt en contemplation devant
le plus beau coucher de soleil de l'anne. Rien ne peut donner une ide de la
splendeur de Sville dans un pareil moment. Eh bien, je regardais les
passants: ils allaient  leurs affaires ou causaient en promenant leur ennui;
mais pas un ne tournait la tte. Cette soire de triomphe, personne ne l'a
vue. 


...Comme je contemplais la nuit de lune et de neige et que mes yeux se
lassaient dj de son blouissante blancheur, l'image de la petite chanteuse
traversa ma pense, et je souris du rapprochement. Cette jeune moricaude dans
ce paysage scandinave, c'tait une mandarine sur une banquise, une banane aux
pieds d'un ours blanc, quelque chose d'incohrent et de cocasse. 

O tait-elle? Je me penchai par-dessus la barrire d'appui et je la vis tout
prs de moi, si prs que j'aurais pu la toucher. 

Elle s'tait endormie, la bouche ouverte, les mains croises sous le chle, et
dans le sommeil sa tte avait gliss sur le bras de la religieuse voisine. Je
voulais bien croire qu'elle tait femme, puisqu'elle-mme nous l'avait dit;
mais elle dormait, Monsieur comme un enfant de six mois. Presque tout son
visage tait emmitoufl dans son foulard  cornes qui se moulait  ses joues
en boule. Une mche ronde et noire, une paupire ferme des cils trs longs,
un petit nez dans la lumire et deux lvres marques d'ombre, je n'en voyais
pas plus, et pourtant je m'attardai jusqu' l'aube sur cette bouche
singulire, tellement enfantine et sensuelle ensemble, que je doutais parfois
si ses mouvements de rve appelaient le mamelon de la nourrice ou les lvres
de l'amant. 

Le jour vint, comme nous passions l'Escorial. L'hiver sec et terne des
alrededores avait remplac, dans l'horizon des vitres, les merveilles de la
Sierra. Bientt nous entrmes en gare, et comme je descendais ma valise,
j'entendis une petite voix qui criait, dj sur le quai: 

"Mira! mira !" 

Elle montrait du doigt les massifs de neige qui, d'un bout  l'autre du train,
couvraient le toit des wagons, s'attachaient aux fentres, coiffaient les
tampons, les ressorts, les ferrures; et auprs des trains intacts qui allaient
quitter la ville, l'aspect lamentable du ntre la faisait rire aux clats. 

Je l'aidai  prendre ses paquets; je voulais les faire porter, mais elle
refusa. Elle en avait six. Rapidement, elle enfila les six anses comme elle
put, une  l'paule, la seconde au coude, et les quatre autres dans les mains. 

Elle s'enfuit en courant. 

Je la perdis de vue. 


Vous voyez, Monsieur, combien cette premire rencontre est insignifiante et
vague. Cc n'est pas un dbut de roman: le dcor y tient plus de place que
l'hrone, et j'aurais pu n'en pas tenir compte; mais quoi de plus irrgulier
qu'une aventure de la vie relle? Cela commena vraiment ainsi. 

J'en jurerais aujourd'hui: si l'on m'avait demand, ce matin l, quel tait
pour moi l'vnement de la nuit, quel souvenir j'aurais plus tard de ces
quarante heures entre cent mille, j'aurais parl du paysage et non de Concha
Perez. 

Elle m'avait amus vingt minutes. Sa petite image m'occupa une fois ou deux
encore, puis le courant de mes affaires m'entrana autre part et je cessai de
penser  elle. 





5.-- O LA MME PERSONNE REPARAT DANS UN DCOR PLUS CONNU 


L't suivant, je la retrouvai tout  coup. 

J'tais depuis longtemps revenu  Sville, assez tt pour reprendre encore une
liaison dj ancienne et pour la rompre. 

De ceci, je ne vous dirai rien. Vous n'tes pas ici pour entendre le rcit de
mes mmoires et j'ai d'ailleurs peu de got  livrer des souvenirs intimes.
Sans l'trange concidence qui nous runit autour d'une femme, je ne vous
aurais point dcouvert ce fragment de mon pass. Que du moins cette confidence
reste unique, mme entre nous. 


Au mois d'aot, je me retrouvai seul dans ma maison qu'une prsence fminine
emplissait depuis des annes. Le second couvert enlev, les armoires sans
robes, le lit vide, le silence partout: si vous avez t amant, vous me
comprenez, c'est horrible. 

Pour chapper  l'angoisse de ce deuil pire que les deuils, je sortais du
matin au soir, j'allais n'importe o,  cheval ou  pied, avec un fusil, une
canne ou un livre; il m'arriva mme de coucher  l'auberge pour ne pas rentrer
chez moi. Une aprs-midi, par dsoeuvrement, j'entrai  la Fbrica (4). [(4)
La manufacture de tabacs de Sville]. 


C'tait une accablante journe d't. J'avais djeun  l'htel de Paris, et
pour aller de Las Sierpes  la rue San-Fernando, " l'heure o il n'y a dans
les rues que les chiens et les Franais", j'avais cru mourir de soleil. 

J'entrai, et j'entrai seul, ce qui est une faveur, car vous savez que les
visiteurs sont conduits par une surveillante dans ce harem immense de quatre
mille huit cents femmes, si libres de tenue et de propos. 

Ce jour-l, qui tait torride, je vous l'ai dit, elles ne mettaient aucune
rserve  profiter de la tolrance qui leur permet de se dshabiller  leur
guise dans l'insoutenable atmosphre o elles vivent de juin  septembre.
C'est pure humanit qu'un tel rglement, car la temprature de ces longues
salles est saharienne et il est charitable de donner aux pauvres filles la
mme licence qu'aux chauffeurs des paquebots. Mais le rsultat n'en est pas
moins intressant. 


Les plus vtues n'avaient que leur chemise autour du corps (c'taient les
prudes); presque toutes travaillaient le torse nu, avec un simple jupon de
toile desserr de la ceinture et parfois repouss jusqu'au milieu des cuisses.
Le spectacle tait mlang. C'tait la femme  tous les ges, enfant et
vieille, jeune ou moins jeune, obse, grasse, maigre, ou dcharne.
Quelques-unes taient enceintes D'autres allaitaient leur petit. D'autres
n'taient mme pas nubiles. Il y avait de tout dans cette foule nue, except
des vierges, probablement. Il y avait mme de jolies filles. 


Je passais entre les rangs compacts en regardant de droite et de gauche,
tantt sollicit d'aumnes et tantt apostroph par les plaisanteries les plus
cyniques. Car l'entre d'un homme seul dans ce harem monstre veille bien des
motions. Je vous prie de croire qu'elles ne mchent pas les mots quand elles
ont mis leur chemise bas, et elles ajoutent  la parole quelques gestes d'une
impudeur ou plutt d'une simplicit qui est un peu dconcertante, mme pour un
homme de mon ge. Ces filles sont impudiques comme des femmes honntes. 


Je ne rpondais pas  toutes. Qui peut se flatter d'avoir le dernier mot avec
une cigarrera? Mais je les regardais curieusement et leur nudit se conciliant
mal avec le sentiment d'un travail pnible, je croyais voir toutes ces mains
actives se fabriquer  la hte d'innombrables petits amants en feuilles de
tabac. Elles faisaient, d'ailleurs, ce qu'il faut pour m'en suggrer l'ide. 


Le contraste est singulier, de la pauvret de leur linge et du soin extrme
qu'elles apportent  leurs ttes charges de cheveux. Elles sont coiffes au
petit fer comme  l'heure d'entrer au bal et poudres jusqu'au bout des seins,
mme par dessus leurs saintes mdailles. Pas une qui n'ait dans son chignon
quarante pingles et une fleur rouge. Pas une qui n'ait au fond de son
mouchoir la petite glace et la houppette blanche. On les prendrait pour des
actrices en costume de mendiantes. 


Je les considrais une  une et il me parut que mme les plus tranquilles
montraient quelque vanit  se laisser examiner. J'en vis de jeunes qui se
mettaient  l'aise, comme par hasard, au moment o j'approchais d'elles. A
celles qui avaient des enfants je donnais quelques perras;  d'autres des
bouquets d'oeillets dont j'avais empli mes poches, et qu'elles suspendaient
immdiatement sur leur poitrine  la chanette de leur croix. Il y avait, n'en
doutez pas, de bien pauvres anatomies dans ce troupeau htroclite, mais
toutes taient intressantes, et je m'arrtai plus d'une fois, devant un
admirable corps fminin, comme vraiment il n'y en a pas ailleurs qu'en
Espagne, un torse chaud, plein de chair, velout comme un fruit et trs
suffisamment vtu par la peau brillante d'une couleur uniforme et fonce, o
se dtachent avec vigueur l'astrakan boucl des sous-bras, et les couronnes
noires des seins. 


J'en vis quinze qui taient belles. C'est beaucoup, sur cinq mille femmes. 


Presque assourdi, et un peu las, j'allais quitter la troisime salle, quand au
milieu des cris et des clats de paroles, j'entendis prs de moi une petite
voix fute qui me disait: 

"Caballero, si vous me donnez une perra chica (5) je vous chanterai une petite
chanson." [(5) Un sou]. 


Je reconnus Concha avec une stupfaction parfaite. Elle avait -- je la vois
encore -- une longue chemise un peu use mais qui tenait bien  ses paules et
ne la dcolletait qu' peine. Elle me regardait en redressant avec la main un
piquet de fleurs de grenadier dans le premier maillon de sa natte noire. 

"Comment es-tu venue ici? 

-- Dieu le sait. Je ne me souviens plus. 

-- Mais ton couvent d'Avila? 

-- Quand les filles y reviennent par la porte, elles en sortent par la
fentre. 

-- Et c'est par l que tu es sorties? 

-- Caballero, Je suis honnte, je ne suis rentre du tout de peur de faire un
pch. Eh bien, donnez-moi un real (6) et je vous chante une soledad pendant
que la surveillante est au fond de la salle." [(6) Cinq sous]. 


Vous pensez si les voisines nous regardaient pendant ce dialogue. Moi, sans
doute, j'en avais quelque embarras, mais Concha tait imperturbable. Je
poursuivis. 

"Alors avec qui es-tu  Sville? 

-- Avec maman." 

Je frmis. Un amant, pour une jeune fille, est encore une garantie; mais une
mre, quelle perdition! 


"Maman et nous, nous nous occupons. Elle va  l'glise; moi je viens ici.
C'est la diffrence d'ge. 

-- Tu viens tous les jours? 

-- A peu prs. 

-- Seulement? 

-- Oui. Quand il ne pleut pas, quand je n'ai pas sommeil, quand cela m'ennuie
d'aller me promener. On entre ici comme on veut; demandez-le  mes voisines;
mais il faut tre l  midi, ou alors on n'est pas reue. 

-- Pas plus tard? 

-- Ne plaisantez pas. Midi, Dios mio ! comme c'est matin dj! J'en connais
qui n'arrivent pas deux jours sur quatre  se lever d'assez bonne heure pour
trouver la grille ouverte. Et vous savez, pour ce qu'on gagne, on ferait mieux
de rester chez soi. 

-- Combien gagne-t-on? 

-- Soixante-quinze centimes pour mille cigares ou mille paquets de cigarettes.
Moi, comme je travaille bien, j'ai une picette: mais ce n'est pas encore le
Prou... Donnez-moi aussi une picette, caballero, et je vous chanterai une
sguedille que vous ne connaissez pas." 


Je jetai dans sa botte un napolon et je la quittai en lui tirant l'oreille. 


Monsieur, il y a dans la jeunesse des gens heureux un instant prcis o la
chance tourne, o la pente qui montait redescend, ou la mauvaise saison
commence. Ce fut la le mien. Cette pice d'or jete devant cette enfant,
c'tait le d fatal de mon jeu. Je date de l ma vie actuelle, ma ruine
morale, ma dchance et tout ce que vous voyez d'altr sur mon front. Vous
saurez cela: l'histoire est bien simple, vraiment, presque banale, sauf un
point; mais elle m'a tu. 


J'tais sorti et je marchais lentement dans la rue sans ombre, quand
j'entendis derrire moi un petit pas qui courait. Je me retournai: elle
m'avait rejoint. 

"Merci. Monsieur", me dit-elle. 

Et je vis que sa voix avait chang. Je ne m'tais pas rendu compte de l'effet
que ma petite offrande avait d produire sur elle; mais cette fois je
m'aperus qu'il tait considrable. Un napolon, c'est vingt-quatre picettes,
le prix d'un bouquet: pour une cigarrera, c'est le travail d'un mois. En
outre, c'tait une pice d'or, et l'or ne se voit gure en Espagne, qu' la
devanture du changeur... 

J'avais voqu, sans le vouloir, toute l'motion de la richesse. 

Bien entendu, elle s'tait empresse de laisser l les paquets de cigarettes
qu'elle bourrait depuis le matin. Elle avait repris son jupon, ses bas, son
chle jaune, son ventail et, les joues poudres  la hte elle m'avait bien
vite retrouv. 


"Venez. continua-t-elle, vous tes mon ami. Reconduisez-moi chez maman,
puisque j'ai cong, grce  vous. 

-- O demeure-t-elle, ta mre? 

-- Calle Manteros, tout prs. Vous avez t gentil pour moi; mais vous n'avez
pas voulu de ma chanson, c'est mal. Aussi, pour vous punir c'est vous qui
allez m'en dire une. 

-- Cela. non. 

-- Si, je vais vous la souffler." 


Elle se pencha  mon oreille: 

"Vous allez me rciter celle-l: 


" Hay quien no escuche ? -- No. 

--  Quieres que te diga ? -- Di. 

--  Tienes otro amante ? -- En. 

--  Quieres que lo sea ? - Si." (7) 

[(7) "Quelqu'un nous coute? -- Non. 

-- Tu veux que je te dise ? -- Dis. 

-- Tu as un autre amant ? -- Non. 

-- Tu veux que je le sois ? - Oui"]. 


"Mais, vous savez, c'est une chanson et les rponses ne sont pas de moi. 

-- Est-ce bien vrai? 

-- Oh! absolument. 

-- Et pourquoi? 

-- Devinez. 

-- Parce que tu ne m'aimes pas. 

-- Si, je vous trouve charmant. 

-- Mais tu as un ami? 

-- Non. je n'en ai pas. 

-- Alors, c'est par pit? 

-- Je suis trs pieuse, mais je n'ai pas fait de voeux, caballero. 

-- Ce n'est pas par froideur sans doute? 

-- Non, Monsieur. 

-- Il y a bien des questions que je ne peux pas te poser, ma chre petite. Si
tu as une raison, dis-la-moi. 

-- Ah! je savais bien que vous ne devineriez pas! Ce n'tait pas possible 
trouver. 

-- Mais qu'y a-t-il, enfin? 

-- Je suis mozita (8)." [(8) Mozita est un mot plus familier que Virgen et que
les jeunes filles emploient pour exprimer qu'elles sont restes pures. Le mot
franais qui traduit la mme nuance est aujourd'hui dconsidr]. 





6.-- O CONCHITA SE MANIFESTE, SE RSERVE ET DISPARAT 


Elle avait dit ces mots avec un tel aplomb que je m'arrtai, perdant
contenance pour elle. 

Qu'y avait-il dans cette petite tte d'enfant provocante et rebelle? Que
signifiait cette attitude dcide, cet OEil franc et peut-tre honnte, cette
bouche sensuelle qui se disait intraitable comme pour tenter les hardiesses? 

Je ne sus que penser, mais je compris parfaitement qu'elle me plaisait
beaucoup, que j'tais enchant de l'avoir retrouve et que sans doute j'allais
rechercher toutes les occasions de la regarder vivre. 


Nous tions arrivs  la porte de sa maison, o une marchande de fruits
dballait ses corbeilles. 

"Achetez-moi des mandarines, me dit-elle. Je vous les offrirai l-haut." 

Nous montmes. La maison tait inquitante. Une carte de femme sans profession
tait cloue  la premire porte. Au-dessus, une fleuriste. A ct un
appartement clos d'o s'chappait un bruit de rires. Je me demandais si cette
petite fille ne me menait pas tout simplement au plus banal des rendez-vous.
Mais, en somme, l'entourage ne prouvait rien, les cigarires indigentes ne
choisissent pas leur domicile et je n'aime pas  juger les gens d'aprs la
plaque de leur rue. 

Au dernier tage, elle s'arrta sur le palier bord d'une balustrade de bois
et donna trois petits coups de poing dans une porte brune qui s'ouvrit avec
effort. 

"Maman, laisse entrer, dit l'enfant. C'est un ami." 

La mre. une femme fltrie et noire, qui avait encore des souvenirs de beaut,
me toisa sans grande confiance. Mais  la faon dont sa fille poussa la porte
et m'invita sur ses pas, il m'apparut qu'une seule personne tait matresse
dans ce taudis et que la reine mre avait abdiqu la rgence. 

"Regarde, maman: douze mandarines; et regarde encore: un napolon. 

-- Jsus, dit la vieille en croisant les mains. Et comment as-tu gagn tout
cela?" 

J'expliquai rapidement notre double rencontre, en wagon et  la Fabrique, et
j'amenai la conversation sur le terrain des confidences. 

Elles furent interminables. 

La femme tait ou se disait veuve d'un ingnieur mort  Huelva. Revenue sans
pension, sans ressources, elle avait mang, en quatre ans d'une existence
pourtant modeste, les conomies du mari. Enfin une histoire, relle ou fausse,
que j'avais entendue vingt fois et qui se terminait par un cri de misre. 

"Que faire? Moi, je n'ai pas de mtier, je ne sais que m'occuper du mnage et
prier la Sainte Mre de Dieu. On m'a propos une place de concierge, mais je
suis trop fire pour tre servante. Je passe mes journes  l'glise. J'aime
mieux baiser les dalles du choeur que de balayer celles de la porte, et
j'attends que Notre-Seigneur me soutienne au dernier moment. Deux femmes
seules sont si exposes! Ah! caballero, les tentations ne manquent pas  qui
les coute! Nous serions riches, ma fille et moi, si nous avions suivi les
mauvais chemins. Nous aurions mules et colliers! Mais le pch n'a jamais
pass la nuit ici. Notre me est me plus droite que le doigt de saint Jean et
nous gardons confiance en Dieu qui connat les siens entre mille." 


Conchita, pendant ce discours, avait achev, devant une glace cloue au mur,
un travail de pastelliste avec deux doigts et de la poudre sur tout son petit
visage trop brun. Elle se retourna, claire par un sourire de satisfaction et
il me sembla que sa bouche en tait transfigure. 


"Ah! reprit la mre, quel souci pour moi, quand je la vois partir le matin
pour la Fabrique! Quels mauvais exemples on lui donne! quels vilains mots on
lui apprend! Ces filles n'ont pas de carmin dans les joues, caballero. On ne
sait jamais d'o elles viennent quand elles entrent l le matin, et si ma
fille les coutait, il y a longtemps que je ne la verrais plus. 

-- Pourquoi la faites-vous travailler l? 

-- Ailleurs, ce serait la mme chose. Vous savez bien ce que c'est, Monsieur:
quand deux ouvrires sont douze heures ensemble, elles parlent de ce qu'il ne
faut pas pendant onze heures trois quarts et le reste du temps elles se
taisent. 

-- Si elles ne font que parler, il n'y a pas grand mal. 

-- Qui donne le menu, donne la faim. Allez! ce qui perd les jeunes filles, ce
sont les conseils des femmes plus que les yeux des hommes. Je ne me fie pas 
la plus sage. Telle qui a le rosaire en main porte le diable dans sa jupe. Ni
jeune ni vieille, jamais d'amie: c'est ce que je voudrais pour ma fille. Et
l-bas, elle en a cinq mille. 

-- Eh bien, qu'elle n'y retourne plus", interrompis je. 

Je sortis de ma poche deux billets et je les posai sur une table. 

Exclamations. Mains jointes. Larmes. Je passe sur ce que vous devinez. Mais
quand les cris eurent cess, la mre m'avoua en secouant la tte qu'il
faudrait bien nanmoins que l'enfant reprit son travail, car la somme tait
due, et au-del, au logeur,  l'picier, au pharmacien,  la fripire. Bref,
je doublai mon offrande et pris cong sur-le-champ, mettant une pudeur et un
calcul galement naturels  me taire ce jour-l sur mes sentiments. 


Le lendemain, je ne le nie pas, il tait dix heures  peine quand je frappai 
la porte. 

"Maman est sortie, me dit Concha. Elle fait son march. Entrez, mon ami." 

Elle me regarda, puis se mit  rire. 

"Eh bien! je me tiens sage devant maman. Qu'en dites vous? 

-- En effet. 

-- Ne croyez pas au moins que ce soit par ducation. Je me suis leve toute
seule: c'est heureux, car ma pauvre mre en aurait t bien incapable. Je suis
honnte et elle s'en vante; mais je m'accouderais  la fentre en appelant les
passants, que maman me contemplerait en disant:  Qu gracia ! Je fais
exactement ce qu'il me plat du matin au soir. Aussi j'ai du mrite  ne pas
faire tout ce qui me passe par la tte, car ce n'est pas elle qui me
retiendrait malgr les phrases qu'elle vous a dites. 

-- Alors, jeune personne. le jour o un novio sera candidat, c'est  vous
qu'il devra parler? 

-- C'est  moi. En connaissez-vous? 

-- Non." 


J tais devant elle, dans un fauteuil de bois dont le bras gauche tait cass.
Je me vois encore, le dos  la fentre, prs d'un rayon de soleil qui zbrait
le plancher... 


Soudain elle s'assit sur mes genoux, mit ses deux mains  mes paules et me
dit: 

"C'est vrai?" 


.Je ne rpondis plus. 

Instinctivement, j'avais referm mes bras sur elle et d'une main j'attirais 
moi sa chre tte devenue srieuse; mais elle devana mon geste et posa
vivement elle-mme sa bouche brlante sur la mienne en me regardant
profondment. 

Primesautire, incomprhensible: telle je l'ai toujours connue. La brusquerie
de sa tendresse m'affola comme un breuvage. Je la serrai de plus prs encore.
Sa taille cdait  mon bras. Je sentais peser sur moi la chaleur et la forme
ronde de ses jambes  travers la jupe. 


Elle se leva. 

"Non, dit-elle. Non. Non. Allez-vous-en. 

-- Oui. mais avec toi. Viens. 

-- Que je vous suive? et o cela? chez vous? Mon ami, vous n'y comptez pas." 

Je la repris dans mes bras, mais elle se dgagea. 

"Ne me touchez pas, ou j'appelle; et alors nous ne nous reverrons plus. 

-- Concha, Conchita, ma petite, es-tu folle? Comment, je viens chez toi en
ami, je te parle comme  une trangre; tout  coup tu te jettes dans mes
bras, et maintenant c'est moi que tu accuses? 

-- Je vous ai embrass parce que je vous aime bien, mais vous, vous ne
m'embrasserez pas sans m'aimer. 

-- Et tu crois que je ne t'aime point, enfant? 

-- Non, je vous plais, je vous amuse; mais je ne suis pas la seule, n'est-ce
pas, caballero? Les cheveux noirs poussent sur bien des filles, et bien des
yeux passent dans les rues. Il n'en manque pas,  la Fabrique, d'aussi jolies
que moi et qui se le laissent dire. Faites ce que vous voudrez avec elles, je
vous donnerai des noms si vous en demandez. Mais moi, c'est moi, et il n'y a
qu'une moi de San-Roque  Triana. Aussi je ne veux pas qu'on m'achte comme
une poupe au bazar, parce que, moi enleve, on ne me retrouverait plus." 


Des pas montaient l'escalier. Elle se retourna vers la porte et ouvrit  sa
mre. 

"Monsieur est venu pour prendre de tes nouvelles, dit l'enfant. Il t'avait
trouv mauvaise mine et te croyait malade." 


...Je sortis une heure aprs, trs nerveux, trs agac, et doutant  part moi
si je reviendrais jamais. 

Hlas! je revins; non pas une fois, mais trente. J'tais amoureux comme un
jeune homme. Vous avez connu ces folies. Que dis-je! vous les prouvez 
l'heure mme o je vous parle, et vous me comprenez. Chaque fois que je
quittais sa chambre, je me disais: 

"Vingt-deux heures, ou vingt heures jusqu' demain", et ces douze cents
minutes ne finissaient pas de couler. 

Peu  peu, j'en vins  passer la journe entire en famille. Je subvenais aux
dpenses et mme aux dettes, qui devaient tre considrables, si j'en juge par
ce qu'elles me cotrent. Ceci tait plutt une recommandation et d'ailleurs
aucun bruit ne courait dans le quartier. Je me persuadai facilement que
j'tais le premier ami de ces pauvres femmes solitaires. 


Sans doute, je n'avais pas eu grand-peine  devenir leur familier; mais un
homme s'tonne-t-il jamais des facilits qu'il obtient? Un soupon de plus
aurait pu me mettre en garde, auquel je ne m'arrtai point: je veux dire
l'absence de mystres et de contrainte  mon gard. Il n'y avait jamais
d'instant o je ne pusse entrer dans leur chambres Concha, toujours
affectueuse, mais toujours rserve, ne faisait aucune difficult pour me
rendre tmoin mme de sa toilette. Souvent, je la trouvais couche le matin,
car elle se levait tard depuis qu'elle tait oisive. Sa mre sortait, et elle,
ramenant ses jambes dans le lit, m'invitait  m'asseoir prs de ses genoux
runis. 

Nous causions. Elle tait impntrable. 

J'ai vu  Tanger des Mauresques en costume, qui entre leurs deux voiles ne
laissaient nus que leurs yeux, mais par l, je voyais jusqu'au fond de leur
me. Celle-ci ne cachait rien, ni sa vie ni ses formes, et je sentais un mur
entre elle et moi. 

Elle paraissait m'aimer. Peut-tre m'aimait-elle. Aujourd'hui encore, je ne
sais que penser. A toutes mes supplications, elle rpondait par un "plus tard"
que je ne pouvais pas briser. Je la menaai de partir, elle me dit:
"Allez-vous-en." Je la menaai de violence, elle me dit: vous ne pourrez
jamais. Je la comblai de cadeaux, elle les accepta, mais avec une
reconnaissance toujours consciente de ses bornes. 

Pourtant, quand j'entrais chez elle, une lumire naissait dans ses yeux, qui
n'tait point artificieuse. 


Elle dormait neuf heures la nuit, et trois heures au milieu du jour. Ceci
except, elle ne faisait rien. Quand elle se levait, c'tait pour s'tendre en
peignoir sur une natte frache, avec deux coussins sous la tte et un
troisime sous les reins. Jamais je ne pus la dcider  s'occuper de quoi que
ce ft. Ni un travail d'aiguille, ni un jeu, ni un livre ne passrent entre
ses mains depuis le jour o, par ma faute, elle avait quitt la Fabrique. Mme
les soins du mnage ne l'intressaient pas: sa mre faisait la chambre, les
lits et la cuisine, et chaque matin passait une demi-heure  coiffer la
chevelure pesante de ma petite amie encore mal veille. 

Pendant toute une semaine, elle refusa de quitter son lit. Non pas qu'elle se
crut souffrante, mais elle avait dcouvert que s'il tait inutile de se
promener sans raison dans les rues, il tait encore plus vain de faire trois
pas dans sa chambre et de quitter les draps pour la natte, o le costume de
rigueur gnait sa nonchalance. Toutes nos Espagnoles sont ainsi:  qui les
voit en public, le feu de leurs yeux, l'clat de leur voix, la prestesse de
leurs mouvements paraissent natre d'une source en perptuelle ruption; et
pourtant, ds qu'elles se trouvent seules, leur vie coule dans un repos qui
est leur grande volupt. Elles se couchent sur une chaise longue dans une
pice aux stores baisss; elles rvent aux bijoux qu'elles pourraient avoir,
aux palais qu'elles devraient habiter, aux amants inconnus dont elles
voudraient sentir le poids chri sur leur poitrine. Et ainsi se passent les
heures. 

Par sa conception des devoirs journaliers. Concha tait trs Espagnole. Mais
je ne sais de quel pays lui venait sa conception de l'amour: aprs douze
semaines de soins assidus, je retrouvais, dans son sourire,  la fois les
mmes promesses et les mmes rsistances. 


* 


Un jour enfin, hors d'tat de souffrir plus longtemps cette perptuelle
attente et cette proccupation de toutes les minutes, qui troublait ma vie au
point de la rendre inutile et vide depuis trois mois vcus ainsi, je pris 
part la vieille femme en l'absence de son enfant et je lui parlai  coeur
ouvert, de la faon la plus pressante. 

Je lui dis que j'aimais sa fille, que j'avais l'intention d'unir ma vie  la
sienne, que, pour des raisons faciles  entendre, je ne pouvais accepter aucun
lien avou, mais que j'tais rsolu  lui faire partager un amour exclusif et
profond dont elle ne pouvait prendre offense. 

"J'ai des raisons de croire, dis-je en terminant, que Conchita m'aimerait,
mais se dfie de moi. Si elle ne m'aime point je n'entends pas la contraindre:
mais si mon seul malheur est de la laisser dans le doute, persuadez-la." 

J'ajoutai qu'en retour, j'assurerais non seulement sa vie prsente, mais sa
fortune personnelle  l'avenir. Et, pour ne laisser aucun doute sur la
sincrit de mes engagements, je remis  la vieille une trs forte liasse, en
la chargeant d'user de son exprience maternelle pour assurer l'enfant qu'elle
ne serait point trompe. 


Plus mu que jamais, je rentrai chez moi. Cette nuit-l, je ne pus me coucher.
Pendant des heures je marchai  travers le patio de ma maison, par une nuit
admirable et dj frache, mais qui ne suffisait pas  me calmer. Je formais
des projets sans fin, en vue d'une solution que je voulais prvoir
bienheureuse. Au lever du soleil, je fis couper toutes les fleurs de trois
massifs et je les rpandis dans l'alle, sur l'escalier, sur le perron pour
faire  ses pas jusqu' moi une avenue de pourpre et de safran. Je l'imaginais
partout, debout contre un arbre, assise sur un banc, couche sur la pelouse,
accoude derrire les balustres ou levant les bras dans le soleil jusqu' une
branche charge de fruits. L'me du jardin et de la maison avait pris la forme
de son corps. 

Et voici qu'aprs toute une nuit d'une attente insupportable et aprs une
matine qui semblait ne devoir plus finir, je reus vers onze heures, par la
poste, une lettre de quelques lignes. Croyez-le sans peine, je la sais encore
par coeur. 

Elle disait ceci: 


"Si vous m'aviez aime, vous m'auriez attendue. Je voulais me donner  vous;
vous avez demand qu'on me vendt. Jamais plus vous ne me reverrez. 

CONCHITA." 


Deux minutes aprs, j'tais  cheval, et midi n'avait pas sonn quand
j'arrivai  Sville, presque tourdi de chaleur et d'angoisse. Je montai
rapidement, je frappai vingt fois. Le silence. 

Enfin une porte s'ouvrit derrire moi, sur le mme palier, et une voisine
m'expliqua longuement que les deux femmes taient parties le matin dans la
direction de la gare, avec leurs paquets, et qu'on ne savait mme pas quel
train elles avaient pris. 


"Elles taient seules? demandai-je. 

-- Toutes seules. 

-- Pas d'homme avec elles? vous tes sre? 

-- Jsus! je n'ai jamais vu d'autre homme que vous en leur compagnie. 

-- Elles n'ont rien laiss pour moi? 

-- Rien; elles sont brouilles avec vous, si je les crois. 

-- Mais reviendront-elles? 

-- Dieu le sait. Elles ne me l'ont pas dit. 

-- Il faudra bien qu'elles reviennent pour chercher leurs meubles. 

-- Non. La maison est meuble. Tout ce qui leur appartenait, elles l'ont pris.
Et maintenant, seigneur, elles sont loin." 




7.-- QUI SE TERMINE EN CUL-DE-LAMPE PAR UNE CHEVELURE NOIRE 


L'automne passa. L'hiver s'coula tout entier; mais mon souvenir ne s'effaait
point d'un dtail et je sais peu d'poques aussi dsastreuses dans ma vie, peu
de mois aussi vides que ceux-l. 

J'avais cru recommencer une existence nouvelle, j'avais cru fixer pour
longtemps, peut- tre pour toujours, mon intimit amoureuse et tout croulait
avant les noces. Je ne gardais mme pas dans la mmoire une heure d'union
vritable avec cette petite; non, pas un lien, pas une chose accomplie, rien
qui pt me consoler mme par la vaine pense que, si je ne l'avais plus, du
moins je l'avais eue et qu'on ne m'terait pas cela... 

Et je l'aimais! Oh! que je l'aimais, mon Dieu! J'en tais venu  croire
qu'elle avait raison contre moi et que je m'tais conduit en rustre avec cette
vierge de lgendes. Si je la revois jamais, me disais-je, si j'ai cette grce
du Ciel, je resterai  ses pieds, jusqu' ce qu'elle me fasse signe, duss-je
attendre des annes. Je ne la brusquerai point: je comprends ce qu'elle
prouve. Elle se sait d'une condition o l'on prend ses pareilles comme
matresses au mois, et elle ne veut pas d'un traitement infrieur  son
caractre. Elle veut m'prouver, tre sre de moi, et si elle se donne, ne pas
se prter. Soit; je serai selon son dsir. Mais la reverrai-je? Et aussitt je
me reprenais  ma dtresse. 


Je la revis. 

Ce fut un soir, au printemps. J'avais pass quelques heures au thtre del
Duque, o le parfait Orejn jouait plusieurs rles, et en sortant de l, par
le silence de la nuit, je m'tais longtemps promen dans la Alameda spacieuse
et dserte. 

Je revenais seul, en fumant, par la calle Trajano, quand je m'entendis
doucement appeler par mon nom, et un tremblement me saisit, car j'avais
reconnu la voix. 

"Don Mateo!" 


Je me retournai: il n'y avait personne. Pourtant, je ne rvais pas encore... 

"Concha! criai-je. Concha! o es-tu? 

--  Chito ! voulez-vous bien vous taire. Vous allez rveiller maman." 


Elle me parlait du haut d'une fentre grille, dont la pierre tait  peu prs
 la hauteur de mes paules. Et je la vis, en costume de nuit, les deux bras
draps par les coins d'un chle puce, accoude sur le marbre derrire les
barres de fer. 

"Eh bien! mon ami, c'est ainsi que vous m'avez traite", continua-t-elle 
voix basse. 

Mais j'tais bien incapable de me dfendre... 

"Penche-toi, lui dis-je. Encore un peu, mon coeur. Je ne te vois pas dans
cette ombre. Plus  gauche, o claire la lune." 

Elle y consentit en silence et je la regardai, avec une ivresse absolue,
pendant un temps que je ne puis mesurer. 


Je lui dis encore: 

"Donne-moi ta main." 

Elle me la tendit  travers les barreaux, et sur les doigts, et dans la paume
et le long du bras nu et chaud, je fs traner mes lvres... J'tais fou. Je
n'y croyais pas. C'tait sa peau, sa chair, son odeur; c'tait elle tout
entire que je tenais l sous mon baiser, aprs combien de nuits d'insomnie! 

Je lui dis encore: 

"Donne-moi ta bouche." 

Mais elle secoua la tte et retira sa main. 

"Plus tard." 

Oh! ce mot! que de fois je l'avais entendu dj, et il revenait, ds la
premire rencontre, comme une barrire entre nous! 

Je la pressai de questions. Qu'avait-elle fait? Pourquoi ce dpart prcipit?
Si elle m'avait parl, j'aurais obi. Mais partir ainsi, aprs une simple
lettre et si cruellement! 

Elle me rpondit: 

"C'est de votre faute." 


J'en convins. Que n'aurais- je pas avou! Et je me taisais. 

Pourtant je voulais savoir. Qu'tait-elle devenue depuis de si longs mois?
D'o venait-elle? Depuis quand tait-elle dans cette maison grille? 

"Nous sommes alles d'abord  Madrid, puis  Carabanchel o nous avons des
parents. De l, nous sommes revenues ici, et me voil. 

-- Vous habitez toute la maison? 

-- Oui. Elle n'est pas grande, mais c'est encore beaucoup pour nous. 

-- Et comment avez-vvous pu la louer? 

-- Grce  vous. Maman faisait des conomies sur tout ce que vous lui donniez. 

-- Cela ne durera pas longtemps... 

-- Nous avons encore de quoi vivre ici honntement pendant un mois. 

-- Et aprs? 

-- Aprs? Est-ce que vous croyez srieusement, mon ami, que je serai
embarrasse?" 


Je ne rpondis rien, mais je l'aurais tue de tout mon coeur. 


Elle reprit: 

"Vous ne m'entendez pas. Si je veux rester ici, je saurai comment faire; mais
qui vous dit que j'y tienne tant? L'anne dernire, j'ai couch pendant trois
semaines sous le rempart de la Macarena. Je demeurais la, par terre, presque
au coin de la rue San-Luis, vous savez,  l'endroit o se tient le sereno;
c'est un brave homme: il n'aurait pas permis qu'on s'approcht de moi pendant
mon sommeil et il ne m'est jamais rien arriv, que des aventures en paroles.
Je puis retourner l demain, je connais ma touffe d'herbe: on n'y est pas mal,
croyez- moi. Dans le jour, je travaillerais  la Fbrica ou ailleurs. Je sais
vendre des bananes, sans doute? Je sais tricoter un chle, tresser des pompons
de jupe, composer un bouquet, danser le flamenco et la sevillana. Allez, don
Mateo, je me tirerai d'affaire!" 


Elle me parlait  voix basse et pourtant j'entendais sonner chacun de ses mots
comme des paroles sinatiques dans la rue vide et pleine de lune. Je
l'coutais moins que je ne regardais bouger la double ligne de ses lvres. Sa
voix tintait dans un murmure clair comme un carillon de cloches de couvents. 


Toujours accoude, la main droite plonge dans ses cheveux lourds et la tte
soutenue par les doigts, elle reprit avec un soupir: 

"Mateo, je serai votre matresse aprs-demain." 


Je tremblais: 

"Ce n'est pas sincre. 

-- Je vous le dis. 

-- Alors pourquoi si tard, ma vie? Si tu consens, si tu m'aimes... 

-- Je vous ai toujours aim. 

-- ...Pourquoi pas  l'heure o nous sommes? Vois comme les barreaux sont
carts du mur. Entre eux et la fentre, je passerais... 

-- Vous y passerez dimanche soir. Aujourd'hui, je suis plus noire de pchs
qu'une gitane; je ne veux pas devenir femme dans cet tat de damnation: mon
enfant serait maudit, si je suis grosse de vous. Demain, je dirai  mon
confesseur tout ce que j'ai fait depuis huit jours et mme ce que je ferai
dans vos bras pour qu'il m'en donne l'absolution d'avance: c'est plus sr. Le
dimanche matin, je communierai  la grand-messe et quand j'aurai dans mon sein
le corps de Notre-Seigneur, je lui demanderai d'tre heureuse le soir et aime
le reste de ma vie. Ainsi soit-il!" 


Oui, je le sais bien. C'est une religion trs particulire; nos femmes
d'Espagne n'en connaissent pas d'autre. Elles croient fermement que le Ciel a
des indulgences inpuisables pour les amoureuses qui vont  la messe, et qu'au
besoin il les favorise, garde leur lit, exalte leurs flancs pourvu qu'elles
n'oublient pas de lui conter leurs chers secrets. Si elles avaient raison,
pourtant! que de chastets pleureraient, durant la vie ternelle, une vie
terrestre insignifiante. 

"Allons, reprit Concha, quittez-moi, Mateo. Vous voyez bien que ma chambre est
vide. Ne soyez  cause de moi, ni impatient, ni jaloux. Vous me trouverez l,
mon amant, dimanche soir, tard dans la nuit; mais vous allez me promettre
auparavant que jamais vous ne parlerez  ma mre, et qu'au matin vous me
quitterez avant l'heure o elle s'veille. Ce n'est pas que je craigne d'tre
vue: je suis matresse de moi, vous le savez; aussi je n'ai besoin de ses
conseils, ni pour vous, ni contre vous. C'est un serment jur? 

-- Comme il te plaira. 

-- C'est bien. Soyez li par ceci." 


Et renversant la tte elle fit glisser entre les barreaux tous ses cheveux
comme un ruisseau de parfums. Je les pris dans mes mains, je les pressai sur
ma bouche, je me baignai le visage dans leur onde noire et chaude... 

Puis ils s'chapprent de mes doigts et elle ferma la fentre sonore. 





8.-- O LE LECTEUR COMMENCE  COMPRENDRE QUI EST LE PANTIN DE CETTE HISTOIRE 


Deux matins, deux jours et deux nuits interminables succdrent. J'tais
heureux, souffrant, inquiet. Je crois bien que sur les sentiments
contradictoires qui m'agitaient en mme temps, la joie, une joie trouble et
presque douloureuse, dominait. 

Je puis dire que pendant ces quarante-huit heures, je me reprsentai cent fois
"ce qui allait arriver", la scne, les paroles et jusqu'aux silences. Malgr
moi, je jouais en pense le rle imminent qui m'attendait. Je me voyais, et
elle dans mes bras. Et de quart d'heure en quart d'heure, la scne identique
repassait, avec tous ses longs dtails, dans mon imagination puise. 


L'heure vint. Je marchais dans la rue, n'osant m'arrter sous ses fentres de
peur de la compromettre, et pourtant agac en songeant qu'elle me regardait
derrire les vitres et me laissait attendre dans une agitation touffante. 

"Mateo !" 

Elle m'appelait enfin. 

J'avais quinze ans, Monsieur,  cet instant de ma vie. Derrire moi, vingt
annes d'amour s'vanouissaient comme un seul rve. J'eus l'illusion absolue
que pour la premire fois j'allais coller mes lvres aux lvres d'une femme et
sentir un jeune corps chaud plier et peser sur mon bras. 

M'levant d'un pied sur une borne et de l'autre sur les barreaux recourbs,
j'entrai chez elle comme un amoureux de thtre, et je l'treignis. 


Elle tait debout le long de moi-mme, elle s'abandonnait et se raidissait 
la fois. Nos deux ttes jointes par la bouche se penchaient ensemble sur
l'paule en haletant des narines et en fermant les yeux. Jamais je ne compris
aussi bien, dans le vertige, l'garement, l'inconscience o je me trouvais,
tout ce qu'on exprime de vritable en parlant de "l'ivresse du baiser". Je ne
savais plus qui nous tions ni rien de ce qui avait eu lieu, ni ce qu'il
adviendrait de nous. Le prsent tait si intense que l'avenir et le pass
disparaissaient en lui. Elle remuait ses lvres avec les miennes, elle brlait
dans mes bras, et je sentais son petit ventre,  travers la jupe, me presser
d'une caresse impudique et fervente. 


"Je me sens mal, murmura-t-elle. Je t'en supplie, attends... Je crois que je
vais tomber... Viens dans le patio avec moi, je m'tendrai sur la natte
frache... Attends... Je t'aime... mais je suis presque vanouie." 


Je me dirigeai vers une porte. 

"Non, pas celle-l. C'est la chambre de maman. Viens par ici. Je te guiderai." 


Un carr de ciel noir toil, o s'effilaient des nues bleutres, dominait le
patio blanc. Tout un tage brillait, clair par la lune, et le reste de la
cour reposait dans une ombre confidentielle. 


Concha s'tendit  l'orientale sur une natte. Je m'assis auprs d'elle et elle
prit ma main. 

"Mon ami, me dit-elle, m'aimerez-vous? 

-- Tu le demandes! 

-- Combien de temps m'aimerez-vous?" 


Je redoute ces questions que posent toutes les femmes, et auxquelles on ne
peut rpondre que par les pires banalits. 


"Et quand je serai moins jolie, m'aimerez-vous encore?... Et quand je serai
vieille, tout  fait vieille, m'aimerez-vous encore? Dis-le moi, mon coeur.
Quand mme ce ne serait pas vrai, j'ai besoin que tu me le dises et que tu me
donnes des forces. Tu vois je t'ai promis pour ce soir, mais je ne sais pas du
tout si j'en aurai le courage... Je ne sais mme pas si tu le mrites. Ah!
Sainte Mre de Dieu! si je me trompais sur toi, il me semble que toute ma vie
en serait perdue. Je ne suis pas de ces filles qui vont chez Juan et chez
Miguel et de l chez Antonio. Aprs toi je n'en aimerai plus d'autre, et si tu
me quittes je serai comme morte." 

Elle se mordit la lvre avec une plainte oppresse, en fixant les yeux dans le
vide, mais le mouvement de sa bouche s'acheva en sourire. 

"J'ai grandi, depuis six mois. Dj je ne peux plus agrafer mes corsages de
l't dernier. Ouvre celui-ci, tu verras comme je suis belle." 

Si je le lui avais demand, elle ne l'et sans doute pas permis, car je
commenais  douter que cette nuit d'entretiens s'achevt jamais en nuit
d'amour: mais je ne la touchais plus elle: se rapprocha. 

Hlas! les seins que je mis  nu en ouvrant ce corsage gonfl taient des
fruits de Terre promise. Qu'il en soit d'aussi beaux, c'est ce que je ne sais
point. Eux-mmes je ne les vis jamais comparables  leur forme de ce soir-l.
Les seins sont des tres vivants qui ont leur enfance et leur dclin. Je crois
fermement que j'ai vu ceux-ci pendant leur clair de perfection. 


Elle, cependant, avait tir du milieu d'eux un scapulaire de drap neuf et elle
le baisait pieusement, en surveillant mon motion du coin de son oeil  demi
ferm. 


"Alors je vous plais?" 

Je la repris dans mes bras. 

"Non, tout  l'heure. 

-- Qu'y a-t-il encore? 

-- Je ne suis pas dispose, voil tout." 

Et elle referma son corsage. 


Vraiment je souffrais. Maintenant je la suppliais presque avec brusquerie, en
luttant contre ses mains qui redevenaient protectrices. Je l'aurais chrie et
malmene  la fois. Son obstination  me sduire et  me repousser, ce mange
qui durait depuis un an dj et redoublait  la suprme minute o j'en
attendais le dnouement, arrivait  exasprer ma tendresse la plus patiente. 


"Ma petite, lui dis-je, tu joues de moi, mais prends garde que je ne me lasse. 

-- C'est ainsi? Eh bien, je ne vous aimerai mme pas aujourd'hui, don Mateo. A
demain. 

-- Je ne reviendrai plus. 

-- Vous reviendrez demain." 

Furieux, je remis mon chapeau et sortis, dtermin  ne plus la revoir. 


Je tins ma rsolution jusqu' l'heure o je m'endormis, mais mon rveil fut
lamentable. 

Et quelle journe, je m'en souviens! 

Malgr mon serment intrieur, je pris la route de Sville. J'tais attir vers
elle par une invincible puissance; je crus que ma volont avait cess d'tre;
je ne pouvais plus dcider de la direction de mes pas. 


Pendant trois heures de fivre et de lutte avec moi-mme, j'errai dans la
calle Amor de Dios, derrire la rue o demeurait Concha, toujours sur le point
de parcourir les vingt pas qui me sparaient d'elle... Enfin je l'emportai, je
partis presque en courant dans la campagne et je ne frappai point  la fentre
adore, mais quel misrable triomphe! 


Le lendemain, elle tait chez moi. 

"Puisque vous n'avez pas voulu venir, c'est moi qui viens  vous, me dit-elle.
Direz-vous encore que je ne vous aime point?" 

Monsieur, je me serais jet  ses pieds. 

"Vite, montrez-moi votre chambre, ajouta-t-elle. Je ne veux pas que vous
m'accusiez de nonchalance, aujourd'hui. Croyez-vous que je ne sois pas
impatiente, moi aussi? Vous seriez bien surpris si vous saviez ce que je
pense." 


Mais ds qu'elle fut entre, elle se reprit: 

"Non, au fait, pas celle-ci. Il y a eu trop de femmes dans ce vilain lit. Cc
n'est pas la chambre qu'il faut  une mozita Prenons-en une autre, une chambre
d'amis, qui ne soit  personne. Voulez-vous?" 


C'tait encore une heure d'attente. Il fallait ouvrir les fentres, mettre des
draps, balayer... 

Enfin tout fut prt, et nous montmes. 

Dire que j'tais cette fois assur de russir, je ne l'oserais; mais enfin
j'avais des esprances. Chez moi, seule, sans protection contre mon sentiment
si connu d'elle, il me semblait improbable qu'elle se ft risque avant
d'avoir fait en pense le sacrifice qu'elle prtendait m'offrir... 


Ds que nous fmes seuls, elle dfit sa mantille, qui tait attache avec
quatorze pingles  ses cheveux et  son corsage, puis, trs simplement, elle
se dshabilla. J'avoue qu'au lieu de l'aider, je retardais plutt ce long
travail, et que vingt fois je l'interrompis pour poser mes lvres sur ses bras
nus, ses paules rondes, ses seins fermes, sa nuque brune. Je regardais son
corps apparatre de place en place, aux limites du linge, et je me persuadais
que cette jeune peau rebelle allait enfin se livrer. 


"Eh bien? ai-je tenu ma promesse? dit-elle, en serrant sa chemise  la taille,
comme pour mouler son corps souple. Fermez les jalousies, il fait une lumire
odieuse dans cette chambre." 


J'obis, et pendant ce temps elle se coucha silencieusement dans le lit
profond. Je la voyais  travers la moustiquaire blanche comme une apparition
de thtre derrire un rideau de gaze... 

Que vous dirai-je, Monsieur? Vous avez devin que cette fois encore je fus
ridicule et jou. Je vous ai dit que cette fille tait la pire des femmes et
que ses inventions cruelles dpassaient toutes les bornes; mais jusqu'ici vous
ne la connaissez pas encore. C'est maintenant seulement qu'en suivant mon
rcit vous allez, de scne en scne, savoir qui est Concha Perez. 


Ainsi, elle tait venue chez moi, pour s'abandonner, disait-elle. Ses paroles
d'amour et ses engagements, vous les avez entendus.		Jusqu'au dernier moment,
elle se tint en amoureuse vierge qui va connatre la joie, presque en jeune
marie qui se livre  un poux; jeune marie sans ignorances, je le veux bien,
mais pourtant mue et grave. 


Eh bien, en s'habillant chez elle, cette petite misrable s'tait accoutre
d'un caleon, taill dans une sorte de toile  voile si raide et si forte,
qu'une corne de taureau ne l'aurait pas fendue, et qui se serrait  la
ceinture ainsi qu'au milieu des cuisses par des lacets d'une rsistance et
d'une complication inattaquables. Et voil ce que je dcouvris au milieu de
mon ardeur la plus perdue, tandis que la sclrate m'expliquait sans se
troubler: 

"Je serai folle jusqu'o Dieu voudra, mais pas jusqu'o le voudront les
hommes!" 


Je doutai un instant si je l'tranglerais, puis -- vraiment, je vous l'avoue,
je n'en ai pas de honte -- mon visage en larmes tomba dans mes mains. 

Ce que je pleurais, Monsieur, c'tait ma jeunesse  moi, dont cette enfant
venait de me prouver l'irrparable effondrement. Entre vingt-deux et
trente-cinq ans, il est des avanies que tous les hommes vitent. Je ne pouvais
pas croire que Concha m'et ainsi trait si j'avais eu dix ans de moins. Ce
caleon, cette barrire entre l'amour et moi, il me semblait que dornavant je
le verrais  toutes les femmes, ou que du moins elles voudraient l'avoir avant
d'approcher de mon treinte. 

"Pars, lui dis-je. J'ai compris." 

	 

Mais elle s'alarma tout  coup, et m'enveloppant  son tour de ses deux petits
bras vigoureux que je repoussais avec peine, elle me dit en cherchant ma
bouche: 

"Mon coeur, tu ne saurais donc aimer tout ce que je te donne de moi-mme? Tu
as mes seins, tu as mes lvres, mes jambes brlantes, mes cheveux odorants,
tout mon corps dans tes embrassements et ma langue dans mon baiser. Ce n'est
donc pas assez tout cela? Alors ce n'est pas moi que tu aimes, mais seulement
ce que je te refuse? Toutes les femmes peuvent le donner, pourquoi me le
demandes-tu,  moi qui rsiste? Est-ce parce que tu me sais vierge? Il y en a
d'autres, mme  Sville. Je te le jure. Mateo. j'en connais. Alma mia! sangre
mia! aime-moi comme je veux tre aime, peu  peu, et prends patience. Tu sais
que je suis  toi, et que je me garde pour toi seul. Que veux-tu de plus. mon
coeur?" 

Il fut convenu que nous nous verrions chez elle ou chez moi, et que tout
serait fait selon sa volont. En change d'une promesse de ma part, elle
consentit  ne plus remettre son affreuse cuirasse de toile: mais ce fut tout
ce que j'obtins d'elle: et encore la premire nuit o elle ne la porta point,
il me sembla que ma torture en tait encore avive. 

Voici donc le degr de servitude o cette enfant m'avait amen. (Je passe sur
les perptuelles demandes d'argent qui interrompaient sa conversation et
auxquelles je cdais toujours; -- mme en laissant cela de ct, la nature de
nos relations est d'un intrt particulier.) Je tenais donc chaque nuit dans
mes bras le corps nu d'une fille de quinze ans, sans doute leve chez les
soeurs, mais d'une condition et d'une qualit d'me qui excluaient toute ide
de vertu corporelle -- et cette fille, d'ailleurs aussi ardente et aussi
passionne qu'on pouvait le souhaiter, se comportait  mon gard comme si la
nature elle-mme l'avait empche  jamais d'assouvir ses convoitises. 

D'excuse valable  une pareille comdie aucune n'tait donne, aucune
n'existait. Vous en devinerez vous-mme la raisons par la suite. Et moi, je
supportais qu'on me bernt ainsi. 


Car ne vous y trompez pas, jeune Franais, lecteur de romans et acteur
peut-tre d'intrigues particulires avec les demi-virginits des villes
d'eaux, nos Andalouses n'ont ni le got, ni l'intuition de l'amour artificiel.
Ce sont d'admirables amantes, mais qui ont des sens trop aigus pour supporter
sans frnsie les trilles d'une chanterelle superflue. Entre Concha et moi, il
ne se passait rien, mais rien, comprenez ce que veut dire rien. Et cela dura
deux semaines entires. 


Le quinzime jour, comme elle avait reu de moi la veille une somme de mille
douros pour payer les dettes de sa mre, je trouvai 1a maison vide. 


9.-- 

O CONCHA PEREZ SUBIT SA TROISME MTAMORPHOSE 


C'tait trop. 

Dsormais, je voyais clair dans cette petite me de roue. J'avais t
mystifi comme un collgien et j'en restais confus encore plus qu'afflig. 

Rayant de ma vie passe la perfide enfant, je fis effort pour l'oublier du
jour au lendemain, par un coup de volont, une de ces intentions paradoxales
dont les femmes escomptent toujours le fatal avortement. 

Je partis pour Madrid dcid  me prendre pour matresse, au hasard, la
premire jeune femme qui attirerait mes yeux. 

C'est le stratagme classique, celui que tout le monde invente et qui ne
russit jamais. 


Je cherchai de salon en salon, puis de thtre en thtre et je finis par
rencontrer une danseuse italienne, grande fille aux jambes muscles qui
attrait t une fort jolie bte dans les boxes d'un harem, mais qui ne
suffisait sans doute point aux qualits qu'on attend d'une amie unique et
intime. 

Elle fit de son mieux: elle tait affectueuse et facile. Elle m'apprit des
vices de de Naples dont je n'avais nulle habitude et qui lui plaisaient plus
qu' moi. Je vis qu'elle s'ingniait  me garder auprs d'elle, et que le
souci de son existence matrielle n'tait pas le seul motif de ce zle tendre
et ardent. 

Hlas! que n'ai-je pu l'aimer! Je n'avais aucun reproche  lui faire. Elle
n'tait ni infidle ni importune. Elle ne paraissait pas connatre mes
dfauts. Elle ne me brouillait pas avec mes amis. Enfin, ses jalousies, toutes
frquentes qu'elles fussent, se laissaient deviner et ne s'exprimaient point.
C'tait une femme inapprciable. 

Mais je n'prouvais rien pour elle. 


Pendant deux mois je m'astreignis  vivre sous le mme toit que Giulia, dans
son air, dans sa chambre de la maison que j'avais loue pour nous deux au bout
de la rue Lope de Vega. Elle entrait, passait, marchait devant moi, je ne la
suivais pas des yeux. Ses jupons, ses maillots de danseuse, ses pantalons et
ses chemises tranaient sur tous les divans: je n'tais mme pas atteint par
leur influence. Pendant soixante nuits, je vis son corps brun allong prs du
mien dans une couche trop chaude, o j'imaginais une autre prsence ds que la
lumire s'teignait... Puis je me sauvai, dsesprant de moi-mme. 


Je revins  Sville. Ma maison me parut mortuaire. Je partis pour Grenade, o
je m'ennuyai; pour Cordoue, torride et dserte; pour l'clatante Jrez, toute
pleine de l'odeur de ses celliers  vin; pour Cadiz, oasis de maisons dans la
mer. 

Le long de ce trajet, Monsieur, j'tais guid de ville en ville, non pas par
ma fantaisie, mais par une fascination irrsistible et lointaine dont je ne
doute pas plus que de l'existence de Dieu. Quatre fois, dans la vaste Espagne,
j'ai rencontr Concha Perez. Ce n'est pas une suite de hasards: je ne crois
pas  ces coups de ds qui rgiraient les destines. Il fallait que cette
femme me reprt sous sa main, et que je visse passer sur ma vie tout ce que
vous allez entendre. 

Et en effet tout s'accomplit 

* 

* * 

Ce fut  Cadiz. 

J'entrai un soir dans le Baile de l-bas. Elle y tait. Elle dansait,
Monsieur, devant trente pcheurs, autant de matelots, et quelques trangers
stupides. 

Ds que je la vis, je me mis  trembler. Je devais tre pale comme la terre;
je n'avais plus ni souffle, ni force. Le premier banc, prs de la porte, fut
celui o je m'assis, et, les coudes sur la table, je la contemplais de loin
comme une ressuscite. 


Elle dansait toujours, haletante, chauffe, la face pourpre et les seins
fous, en secouant  chaque main des castagnettes assourdissantes. Je suis
certain qu'elle m'avait vu, mais elle ne me regardait pas. Elle achevait son
bolro dans un mouvement de passion furieuse, et les provocations de sa jambe
et de son torse visaient quelqu'un au hasard dans la foule des spectateurs. 

Brusquement, elle s'arrta, au milieu d'une grande clameur. 

" Qu guapa! criaient les hommes.  Ol! Chiquilla! Ol! Ol! Otra vez!" 

Et les chapeaux volaient sur la scne, toute la salle tait debout. Elle
saluait, encore essouffle, avec un petit sourire de triomphe et de mpris. 


Selon l'usage, elle descendit au milieu des buveurs pour s'attabler en quelque
endroit, pendant qu'une autre danseuse lui succdait devant la rampe. Et,
sachant qu'il y avait l, dans un coin de la salle, un tre qui l'adorait, qui
se serait mis sous ses pieds devant la terre entire et qui souffrait  crier,
elle alla de table en table, et de bras en bras, sous ses yeux. 

Tous la connaissaient par son nom. J'entendais des "Conchita!" qui faisaient
passer des frissons depuis mes orteils jusqu' ma nuque. On lui donnait 
boire; on touchait ses bras nus; elle mit dans ses cheveux une fleur rouge
qu'un marin allemand lui donna, elle tira la tresse de cheveux d'un
banderillero qui fit des pitreries; elle feignit la volupt devant un jeune
fat assis avec des femmes, et caressa la joue d'un homme que j'aurais tu. 


Des gestes qu'elle fit pendant cette manoeuvre atroce qui dura cinquante
minutes, pas un seul n'est sorti de ma mmoire. 

Ce sont des souvenirs comme ceux-l qui peuplent le pass d'une existence
humaine. 

Elle visita ma table aprs toutes les autres parce que j'tais au fond de la
salle, mais elle y vint. Confuse? ou jouant la surprise? oh! nullement! vous
ne la connaissez pas. Elle s'assit en face de moi, frappa dans ses mains pour
attirer le garon et cria: 

"Tonio! une tasse de caf!" 

Puis, avec une tranquillit exquise, elle supporta mon regard. 


Je lui dis, d'une voix trs basse: 

"Tu n'as donc peur de rien, Concha? Tu n'as pas peur de mourir? 

-- Non! et d'abord ce n'est pas vous qui me tuerez. 

-- Tu m'en dfies? 

-- Ici mme, et o vous voudrez. Je vous connais, don Mateo, comme si je vous
avais port neuf mois. Vous ne toucherez jamais  un cheveu de ma tte, et
vous avez raison. car je ne vous aime plus. 

-- Tu oses dire que tu m'as aim? 

-- Croyez ce qu'il vous plaira. Vous tes seul coupable." 

C'tait elle qui me faisait des reproches. J'aurais du m'attendre  cette
comdie. 


"Deux fois, repris-je, deux fois tu m'as fait cela! Ce que je te donnais du
fond de mon coeur, tu l'as reu comme une voleuse, et tu es partie, sans un
mot, sans une lettre, sans mme avoir charg personne de me porter ton adieu.
Qu'ai-je fait pour que tu me traites ainsi?" 

Et je rptais entre mes dents: 

"Misrable! Misrable!" 

Mais elle avait son excuse: 

"Ce que vous avez fait? Vous m'avez trompe. N'aviez-vous pas jur que j'tais
en sret dans vos bras et que vous me laisseriez choisir la nuit et l'heure
de mon pch? La dernire fois, ne vous souvenez-vous plus? Vous croyiez que
je dormais, vous croyiez que je ne sentais rien. J'tais veille, Mateo, et
j'ai compris que si je passais encore une nuit  vos cts, je ne
m'endormirais pas sans me livrer  vous par surprise. Et c'est pour cela que
je me suis enfuie." 

C'tait insens. Je haussai les paules. 


"Ainsi, voil ce que tu me reproches, lui dis-je, quand je vois ici la vie que
tu mnes et les hommes qui passent dans ton lit?" 

Elle se leva, furieuse. 

"Cela n'est pas vrai! Je vous dfends de dire cela, don Mateo! Je vous jure
sur la tombe de mon pre que je suis vierge comme une enfant, -- et aussi que
je vous dteste, parce que vous en avez dout!" 

Je restai seul. Aprs quelques instants, je partis, moi aussi. 





10.-- O MATEO SE TROUVE ASSISTER  UN SPECTACLE INATTENDU 


Toute la nuit j'errai sur les remparts. L'intarissable vent de la mer douchait
ma fivre et ma lchet. Oui, je m'tais senti lche devant cette femme. Je
n'avais que des rougissements en songeant  elle et  moi; je me disais en
moi-mme les pires outrages qu'on puisse adresser  un homme. Et je devinais
que le lendemain je n'aurais pas cess de les mriter. 

Aprs ce qui s'tait pass, je n'avais que trois partis  prendre: la quitter,
la forcer, ou la tuer. 

Je pris le quatrime, qui tait de la subir. 


Chaque soir, je revenais  ma place, comme un enfant soumis, la regarder et
l'attendre. 

Elle s'tait peu  peu adoucie. Je veux dire qu'elle ne m'en voulait plus de
tout le mal qu'elle m'avait fait. Derrire la scne, s'ouvrait une grande
salle blanche o attendaient, en somnolant, les mres et les soeurs des
danseuses; Concha me permettait de me tenir l, par une faveur particulire
que chacune de ces jeunes filles pouvait accorder  son amant de coeur. Jolie
socit, vous le voyez. 

Les heures que j'ai passes l comptent parmi les plus lamentables. Vous me
connaissez: vraiment je n'avais jamais men cette vie de bas cabaret et de
coudes sur la table. Je me faisais horreur. 

La seora Perez tait l, comme les autres. Elle semblait ne rien connatre de
ce qui avait eu lieu calle Trajano. Mentait-elle aussi? je ne m'en inquitais
mme pas. J'coutais ses confidences, je payais son eau-de-vie... Ne parlons
plus de cela, voulez-vous? 


Mes seuls instants de joie m'taient donns par les quatre danses de Concha.
Alors, je me tenais dans la porte ouverte par o elle entrait en scne et
pendant les rares mouvements o elle tournait le dos au public j'avais
l'illusion passagre qu'elle dansait de face pour moi seul. 

Son triomphe tait le flamenco. Quelle danse, Monsieur! quelle tragdie! C'est
toute la passion en trois actes: dsir, sduction, jouissance. Jamais oeuvre
dramatique n'exprima l'amour fminin avec l'intensit, la grce et la furie de
trois scnes l'une aprs l'autre. Concha y tait incomparable. Comprenez-vous
bien le drame qui s'y joue? A qui ne l'a pas vu mille fois j'aurais encore 
l'expliquer. On dit qu'il faut huit ans pour former une flamenca, ce qui veut
dire qu'avec la prcoce maturit de nos femmes,  l'ge o elles savent danser
elles ne sont dj plus belles. Mais Concha tait ne flamenca; elle n'avait
pas l'exprience, elle avait la divination. Vous savez comment on le danse 
Sville. Nos meilleures bailarinas, vous les connaissez; aucune n'est
parfaite, car cette danse puisante (douze minutes! trouvez donc une danseuse
d'Opra qui accepte une variation de douze minutes!) voit se succder en elle
trois rles que rien ne relie: l'amoureuse, l'ingnue et la tragdienne. Il
faut avoir seize ans pour mimer la seconde partie, o maintenant Lola Sanchez
ralise des merveilles de gestes sinueux et d'attitudes lgres. Il faut avoir
trente ans pour jouer la fin du drame, o la Rubia, malgr ses rides, est
encore, chaque soir, excellente. 

Conchita est la seule femme que j'aie vue gale  elle-mme pendant toute
cette terrible tche. 


Je la vois toujours, avanant et reculant d'un petit pas balanc, regarder de
ct sous sa manche leve, puis baisser lentement, avec un mouvement de torse
et de hanches, son bras au-dessus duquel mergeaient deux yeux noirs. Je la
vois dlicate ou ardente, les yeux spirituels ou baigns de langueur, frappant
du talon les planches de la scne, ou faisant crpiter ses doigts 
l'extrmit du geste, comme pour donner le cri de la vie  chacun de ses bras
onduleux. 


Je la vois: elle sortait de scne dans un tat d'excitation et de lassitude
qui la faisait encore plus belle. Son visage empourpr tait couvert de sueur,
mais ses yeux brillants, ses lvres tremblantes, sa jeune poitrine agite,
tout donnait  son buste une expression d'exubrance et de jeunesse vivace:
elle tait resplendissante. 


Pendant un mois, il en fut ainsi de nos relations. Elle me tolrait dans
l'arrire-boutique de son estrade thtrale. Je n'avais pas mme le droit de
l'accompagner  sa porte, et je ne gardais ma place auprs d'elle qu' la
condition de ne lui faire aucun reproche, ni sur le pass, ni sur le prsent.
Quant  l'avenir, j'ignore ce qu'elle en pensait; pour moi, je n'avais nulle
ide d'une solution quelconque  cette aventure pitoyable. 


Je savais vaguement qu'elle habitait avec sa mre -- dans l'unique faubourg de
la ville, prs de la plaza de Toros, -- une grande maison blanche et verte qui
abritait aussi les familles de six autres bailarinas. Ce qui se passait dans
une telle cit de femmes, je n'osais l'imaginer. Et pourtant, nos danseuses
mnent une vie bien rgle: de huit heures du soir  cinq heures du matin
elles sont en scne; elles rentrent extnues  l'aube, elles dorment, souvent
toutes seules, jusqu'au milieu de l'aprs-midi. Il n'y a gure que la fin du
jour dont elles pourraient abuser; encore la crainte d'une grossesse ruineuse
retient-elle ces pauvres filles, qui d'ailleurs ne se rsoudraient pas tous
les soirs  augmenter par d'autres fatigues les efforts d'une pnible nuit. 


Toutefois, je n'y songeais pas sans inquitude. Deux des amies de Concha, deux
soeurs, avaient un frre plus jeune qui vivait dans leur chambre ou dans
celles des voisines et excitait des jalousies dont je fus tmoin plusieurs
fois. 


On l'appelait le Morenito (9). J'ai toujours ignor son vrai nom. Concha
l'appelait  notre table, le nourrissait  mes frais et me prenait des
cigarettes qu'elle lui mettait entre les lvres. [(9) Le petit brun]. 

A tous mes mouvements d'impatience, elle rpondait par des haussements
d'paules, ou par des phrases glaciales qui me faisaient souffrir davantage. 

"Le Morenito est  tout le monde. Si je prenais un amant, il serait  moi
comme ma bague et tu le saurais, Mateo." 

Je me taisais. D'ailleurs les bruits qui couraient sur la vie prive de Concha
la reprsentaient comme inattaquable, et j'avais trop le dsir de la croire
telle pour ne pas accepter de confiance mme des rumeurs sans fondement. Aucun
homme ne l'approchait avec le regard si particulier de l'amant qui retrouve en
public sa femme de la nuit prcdente. J'eus des querelles  son propos, avec
des prtendants que je gnais sans doute, mais jamais avec personne qui se
vantt de l'avoir connue. Plusieurs fois, j'essayai de faire parler ses amies.
On me rpondait toujours: "Elle est mozita. Et elle a bien raison." 

De rapprochement avec moi, il n'tait mme pas question. Elle ne demandait
rien. Elle ne m'accordait rien. Si joyeuse autrefois, elle tait devenue grave
et ne parlait presque plus. Que pensait-elle? Qu'attendait-elle de moi? C'et
t peine perdue que de lire dans son regard. Je ne voyais pas plus clair dans
cette petite me que dans les yeux impntrables d'un chat. 


* 


* * 

Une nuit, sur un signe de la directrice, elle quitta la scne avec trois
autres danseuses, et monta au premier tage, pour faire une sieste, me
dit-elle. Elle avait souvent de ces absences d'une heure, dont je ne prenais
pas ombrage, car toute menteuse et fausse qu'elle ft, je croyais ses moindres
paroles. 


"Quand nous avons bien dans, m'expliquait-elle, on nous fait un peu dormir,
sans cela, nous aurions des rves sur la scne." 

Elle tait donc monte cette fois encore, et pour respirer un air plus pur,
j'avais quitt la salle pendant une demi-heure. 

En rentrant, je rencontrai dans le couloir une danseuse un peu simple d'esprit
et, cette nuit-l, un peu grise, qu'on surnommait la Gallega. 

"Tu reviens trop tt, me dit-elle. 

-- Pourquoi? 

-- Conchita est toujours l-haut. 

-- J'attendrai qu'elle s'veille. Laisse-moi passer." 

Elle paraissait ne pas comprendre. 

"Qu'elle s'veille? 

-- Eh bien oui, qu'as-tu? 

-- Mais elle ne dort pas. 

-- Elle m'a dit... 


-- Elle t'a dit qu'elle allait dormir? Ah! bien !" 

Elle voulait se contenir. Mais quoi qu'elle en et, et malgr ses lvres
pinces avec effort, le rire clata dans sa bouche. 


J'tais devenu blme. 

"O est-elle? dis-le-moi immdiatement! criai-je en lui prenant le bras. 

-- Ne me faites pas de mal, caballero. Elle montre son nombril  des Ingls
(10). Dieu sait que a n'est pas ma faute. Si j'avais su, je ne vous aurais
rien dit. Je ne veux me brouiller avec personne. je suis bonne fille,
caballero." [(10) Le mot Ingls (Anglais) dsigne tous les trangers, en
Espagne]. 


Le croirez-vous? Je restai impassible. Seulement un grand froid m'envahit,
comme si une haleine de cave s'tait glisse entre mes vtements et moi; mais
ma voix n'tait pas tremblante. 

"Gallesga, lui dis-je. conduis-moi l-haut." 

Elle secoua la tte. 

Je repris: 


"On ne saura pas que te m'as parl. Fais vite... C'est ma novia, tu
comprends... J'ai le droit de monter... Conduis-moi." 

Et je lui mis un napolon dans la main. 

Un instant aprs, j'tais seul, sur le balcon d'une cour intrieure, et par la
porte-fentre je voyais, Monsieur, une scne d'enfer. 


Il y avait l une seconde salle de danse, plus petite, trs claire, avec une
estrade et deux guitaristes. Au milieu, Conchita nue et trois autres nudits
quelconques de femmes, dansaient une jota forcene devant deux Anglais assis
au fond. J'ai dit nue, elle tait plus que nue. Des bas noirs, longs comme des
jambes de maillot, montaient tout en haut de ses cuisses, et elle portait aux
pieds de petits souliers sonores qui claquaient sur le parquet. Je n osai par
interromre. J'avais peur de la tuer. 

Hlas! mon Dieu! jamais je ne l'ai vue si belle! Il ne s'agissait plus de ses
yeux ni de ses doigts: tout son corps tait expressif comme un visage, plus
qu'un visage, et sa tte enveloppe de cheveux se couchait sur l'paule comme
une chose inutile. Il y avait des sourires dans le pli de sa hanche, des
rougissements de joue au tournant de ses flancs; sa poitrine semblait regarder
en avant par deux grands yeux fixes et noirs. Jamais je ne l'ai vue si belle:
les faux plis de la robe altrent l'expression de la danseuse et font dvier 
contresens la ligne extrieure de sa grce; mais l, par une rvlation, je
voyais les gestes, les frissons, les mouvements des bras, des jambes, du corps
souple et des reins muscls natre indfiniment d'une source visible: le
centre mme de la danse, son petit ventre noir et brun. 


...J'enfonai la porte. 

La regarder dix secondes et me jurer que je ne l'assassinerais pas, c'tait
tout ce que ma volont avait pu faire. Et maintenant rien ne ne retiendrait
plus. 

Des cris perants m'accueillirent. J'allai droit  Concha et je lui dis d'une
voix brve: 

"Suis-moi. Ne crains rien. Je ne te ferai pas de mal. Mais viens  l'instant,
ou prends garde!" 

Ah! non! elle ne craignait rien! Elle s'tait adosse au mur, et l, tendant
les bras de chaque ct: 


"Pas plus que le Christ ne partit de la croix, moi je ne partirai d'ici!
cria-t-elle, et tu ne me toucheras pas parce que je te dfends d'avancer plus
loin que la chaise. Laissez-moi, Madame. Descendez, vous, les autres. Je n'ai
besoin de personne, je me charge de lui!" 




11.-- COMMENT TOUT PARAT S'EXPLIQUER 


On nous laissa. Les Anglais avaient disparu les premiers. 

Monsieur, jusqu' cette heure-l, j'aurais trait de misrable un homme,
n'importe lequel, dont on m'aurait dit qu'il et frapp une femme. Et pourtant
je ne sais par quel ascendant sur moi-mme je parvins  me contenir en face de
celle-ci. Mes doigts s'ouvraient et se refermaient, comme pour trangler un
cou. Une lutte puisante se livrait en moi entre ma colre et ma volont. 


Ah! c'est bien le signe suprme de la toute-puissance fminine, que cette
immunit dont nous les cuirassons. Une femme vous insulte  la face, elle vous
outrage: saluez. Elle vous frappe: protgez-vous, mais vitez qu'elle se
blesse. Elle vous ruine: laissez-la faire. Elle vous trompe: n'en rvlez
rien, de peur de la compromettre. Elle brise votre vie: tuez-vous s'il vous
plat! -- Mais que jamais, par votre faute, la plus fugitive souffrance ne
vienne endolorir la peau de ces tres exquis et froces pour qui la volupt du
mal surpasse presque celle de la chair. 

Les Orientaux ne les mnagent pas comme nous, eux qui sont les grands
voluptueux Ils leur ont coup les griffes afin que leurs yeux fussent plus
doux. Ils matrisent leur malveillance pour mieux dchaner leur sensualit.
Je les admire. 

Mais pour moi, Concha demeurait invulnrable. 


Je n'approchai point. Je lui parlais  trois pas. Elle tait toujours debout
le long du mur, les mains croises derrire le dos, la poitrine bombe et les
pieds runis, toute droite sur ses longs bas noirs, comme une fleur dans un
vase fin. 

"Eh bien! commenai-je, qu'as-tu  me dire? Voyons, invente! dfends-toi! mens
encore; tu mens si bien! 

-- Ah! voil qui est superbe! s cria-t-elle. C'est moi qu'il accuse! Il entre
ici comme un voleur, par la fentre, en brisant tout, il me menace, il trouble
ma danse, il fait partir mes amis... 

-- Tais-toi! 

-- ...Il va peut-tre me faire chasser d'ici, et c'est  moi, maintenant, de
rpondre! c'est moi qui ai fait le mal, n'est-ce pas? Cette scne ridicule,
c'est moi qui la cherche! Tiens, laisse-moi, tu es trop bte!" 

Et comme, aprs sa danse mouvemente, des perles de sueur naissaient en mille
endroits de sa peau brillante, elle prit dans un buffet une serviette-ponge,
et se frictionna du ventre  la tte comme si elle sortait du bain. 

"Ainsi, repris-je, voil ce que tu faisais dans la maison mme o je te vois!
Et voil ton mtier! Voil la femme que j'aime! 

-- N'est-ce pas, tu n'en savais rien, innocent? 

-- Moi? 

-- Mais non. C'est bien cela. Tous les Espagnols le rptent; on le sait 
Paris et  Buenos-Ayres; des enfants de douze ans  Madrid vous disent que les
femmes dansent toutes nues dans le premier bal de Cadiz. Mais toi, tu veux me
faire croire qu'on ne t'avait rien dit, toi qui n'es pas mari, toi qui as
quarante ans! 

-- J'avais oubli. 

-- Il avait oubli! Il vient ici depuis deux mois, il me voit monter quatre
fois par semaine  la petite salle... 

-- Tais-toi, Concha, tu me fais mal affreusement. 

-- A ton tour, donc! Je me vengerai, Mateo, de ce que tu m'as fait ce soir,
car tu agis mchamment, par une jalousie stupide, et je me demande de quel
droit! Car enfin qui es-tu pour me traiter ainsi? Es-tu mon pre? non! Es-tu
mon mari? non! Es-tu mon amant...? 

-- Oui! je suis ton amant! je le suis! 

-- Vraiment! tu te contentes de peu!" 

Elle clata de rire. 


J'avais pli de nouveau. 

"Concha, mon enfant, dis-moi, parle-moi, tu en as un autre? Si tu es 
quelqu'un, Je te jure que je te quitte. Tu n'as qu un mot  dire. 

-- Je suis  moi, et je me garde. Je n'ai rien de plus prcieux que moi,
Mateo. Personne n'est assez riche pour m'acheter  moi-mme. 

-- Mais ces hommes, ces deux hommes qui taient l tout  l'heure... 

-- Quoi encore? Est-ce que je les connais? 

-- C'est bien vrai? Tu ne les connais pas? 

-- Mais non, je ne les connais pas! O veux-tu que je les aie vus? Ce sont des
Ingls qui sont venus avec un guide d'htel. Ils partent demain pour Tanger.
Je ne me suis gure compromise, mon ami. 

-- Et ici? ici mme? 

-- Voyons, regarde: est-ce une chambre? cherche dans toute la maison: y a-t-il
un lit? Enfin tu les as vus, Mateo. Ils taient habills comme des mannequins,
le chapeau sur la tte et le menton sur la canne. Tu es fou, je te le dis, tu
es fou de faire un scandale pareil quand je n'ai pas un reproche  recevoir de
toi." 


Elle se serait dfendue plus mal encore, je crois que je l'aurais justifie.
J'avais un tel besoin de pardon! Je ne craignais que de la voir avouer. 


Une dernire question me torturait d'avance. 

Je la posai tout tremblant: 

"Et le Morenito?... Concha, dis-moi la vrit. Cette fois, je veux savoir.
Jure-moi que tu ne me cacheras rien, que tu me diras tout s'il y a quelque
chose. Je t'en supplie, ma petite enfant! 

-- Le Morenito? Il tait dans mon lit ce matin." 

Je restai un moment sans conscience, puis mes bras se refermrent sur elle, et
je l'treignis ne sachant moi-mme si je voulais l'touffer, ou la ravir 
quelqu'un d'imaginaire. 


Elle le comprit, et tout en riant, elle s'cria: 

"Lche-moi! lche-moi, Mateo. Tu es dangereux pour une minute. Tu me prendrais
de force dans un accs de jalousie. Bien. Maintenant, reste o tu es! Je vais
t'expliquer... Mon pauvre ami, il n'y a pas de quoi trembler comme tu le fais,
je t'assure. 

-- Tu crois? 

-- Le Morenito habite avec ses deux soeurs. Mercds et la Pipa. Elles sont
pauvres; pour elles et leur frre, il n'y a qu'un lit, et qui n'est pas large.
Aussi depuis qu'il fait si chaud, elles aiment mieux dormir moins serres,
aprs leurs huit heures de danse, et elles envoient le petit aux voisines.
Cette semaine, maman fait l'Adoration perptuelle  la paroisse; elle n'est
pas l quand je suis au lit; alors Mercds m'a demand si j'avais une place
pour son frre et je lui ai rpondu oui. Je ne vois pas ce qui peut
t'inquiter." 

Je la regardais sans rpondre. 

"Oh! reprit-elle, si c'est encore cela, sois tranquille! Je ne lui cde pas
plus que ses soeurs, tu sais. Crois-m'en sur parole. C'est  peine s'il
m'embrasse quatre ou cinq fois avant de dormir, et puis je lui tourne le dos,
comme si nous tions maris." 

Elle tira son bas sur sa cuisse droite et ajouta sans se hter: 

"Comme si j'tais avec toi." 


L'inconscience, la hardiesse ou la rouerie de cette femme, car je ne savais 
quoi m'en tenir, achevaient d'garer tous mes sentiments, hors celui de la
souffrance morale. J'tais encore plus malheureux qu'irrsolu: mais malheureux
 pleurer. 

Je la pris sur mes genoux, trs doucement. Elle se laissa faire. 

"Mon enfant, lui dis-je, coute-moi. Je ne peux plus vivre ainsi que je fais
depuis un an  ton caprice. Il faut que tu me parles en toute franchise et
peut-tre pour la dernire fois. Je souffre abominablement. Si tu restes
encore un jour dans ce bal et dans cette ville, tu ne me reverras plus jamais.
Est-ce cela que tu veux, Conchita?" 


Elle rpondit, et d'un ton si nouveau qu'il me semblait entendre une autre
femme: 

"Don Mateo, vous ne m'avez jamais comprise. Vous avez cru que vous me
poursuiviez et que je me refusais  vous, quand au contraire c'est moi qui
vous aime et qui vous veux pour toute ma vie. Souvenez-vous de la Fbrica.
Est-ce vous qui m'avez aborde? Est-ce vous qui m'avez emmene? Non. C'est moi
qui ai couru aprs vous dans la rue, qui vous ai entran chez ma mre, et
retenu presque de force tant j'avais peur de vous perdre. Et le lendemain...
vous rappelez-vous aussi? Vous tes entr. J'tais seule. Vous ne m'avez mme
pas embrasse. Je vous vois encore, dans le fauteuil, le dos tourn  la
fentre... Je me suis jete sur vous, j'ai pris votre tte avec mes mains,
votre bouche avec ma bouche et, -- je ne vous l'avais jamais dit, -- mais
j'tais toute jeune alors et c'est pendant ce baiser, Mateo, que j'ai senti
fondre en moi le plaisir pour la premire fois de ma vie... J'tais sur vos
genoux, comme maintenant..." 

Je la serrai dans mes bras, bris d'motion. Elle m'avait reconquis en deux
mots. Elle jouait de moi comme elle voulait. 

"Je n'ai jamais aim que vous, poursuivit-elle, depuis cette nuit de dcembre
o je vous ai vu en chemin de fer, comme je venais de quitter mon couvent
d'Avila. Je vous aimais d'abord parce que vous tes beau. Vous avez des yeux
si brillants et si tendres qu'il me semblait que toutes les femmes avaient d
en tre amoureuses. Si vous saviez combien de nuits j'ai pens  ces yeux-l.
Mais ensuite je vous ai aim surtout parce que vous tes bon. Je n'aurais pas
voulu lier ma vie  celle d'un homme goste et beau, car vous savez que je
m'aime trop moi-mme pour accepter de n'tre heureuse qu' moiti. Je voulais
tout le bonheur et j'ai vu bien vite que si je vous le demandais, vous me le
donneriez. 

-- Mais alors, mon coeur, pourquoi ce long silence? 

-- Parce que je ne me contente pas de ce qui suffit  d'autres femmes. Non
seulement je veux tout le bonheur, mais je le veux pour toute ma vie. Je veux
vous pouser, Mateo, pour vous aimer encore quand vous ne m'aimerez plus. Oh!
ne craignez rien: nous n'irons pas  l'glise, ni devant l'alcade. Je suis
bonne chrtienne, mais Dieu protge les amours sincres, et j'irai en paradis
avant bien des femmes maries. Je ne vous demanderai pas de m'pouser
publiquement parce que je sais que cela ne se peut pas... Vous n'appellerez
jamais doa Concepcion Perez de Diaz la femme qui a dans nue dans l'horrible
bouge o nous sommes, devant tous les Ingls qui ont pass l..." 

Et elle clata en larmes. 

"Concepcion, mon enfant, disais-je boulevers, calme-toi. Je t'aime. Je ferai
ce que tu voudras. 

-- Non, cria-t-elle avec un sanglot. Non, je ne le veux pas! C'est une chose
impossible! Je ne veux pas que vous souilliez votre nom par le mien. Voyez,
maintenant, c'est moi qui n'accepte plus votre gnrosit. Mateo, nous ne
serons pas maris pour le monde, mais vous me traiterez comme votre femme et
vous me jurerez de me garder toujours. Je ne vous demande pas grand-chose:
seulement une petite maison  moi quelque part prs de vous. Et une dot. La
dot que vous donneriez  celle qui vous pouserait. En change, moi je n'ai
rien  vous donner, mon me. Rien que mon amour ternel, avec ma virginit que
je vous ai garde contre tous." 




12.-- SCNE DERRIRE UNE GRILLE FERME 


Jamais elle n'avait pris ce ton, si mu et simple, pour m'adresser la parole.
Je crus avoir enfin dgag son me vritable du masque ironique et orgueilleux
qui me l'avait cele trop longtemps et une vie nouvelle s'ouvrit  ma
convalescence morale. 

(Connaissez-vous, au muse de Madrid une singulire toile de Goya, la premire
 gauche en entrant dans la salle du dernier tage? Quatre femmes en jupe
espagnole, sur une pelouse de jardin, tendent un chle par les quatre bouts,
et y font sauter en riant un pantin grand comme un homme...) 


Bref, nous revnmes  Sville. 

Elle avait repris sa voix railleuse et son sourire particulier; mais je ne me
sentais plus inquiet. Un proverbe espagnol nous dit: "La femme, comme la
chatte, est  qui la soigne." Je la soignais si bien, et j'tais si heureux
qu'elle laisst faire! 

J'tais arriv  me convaincre que son chemin vers moi n'avait jamais dvi;
qu'elle m'avait rellement abord la premire et sduit peu  peu; que ses
deux fuites taient justifies non pas par les misrables calculs dont j'avais
eu le soupon, mais par ma faute, ma seule faute et l'oubli de mes
engagements. Je l'excusais mme de sa danse indcente, en songeant qu'elle
avait alors dsespr de vivre jamais son rve avec moi, et qu'une fille
vierge,  Cadiz, ne peut gure gagner son pain sans prendre au moins les
apparences d'une crature de plaisir. 

Enfin, que vous dire? je l'aimais. 


Le jour mme de notre retour, je choisis pour elle un palacio (11) dans la
calle Lucena, devant la paroisse San-Isidorio. C'est un quartier silencieux,
presque dsert en t, mais frais et plein d'Ombre. Je la voyais heureuse dans
cette rue mauve et jaune, non loin de la calle del Candilejo, o votre Carmen
reut don Jos. [(11) Htel priv.] 

Il fallut meubler cette maison. Je voulais faire vite, mais elle avait mille
caprices. Huit jours interminables passrent au milieu des tapissiers et des
emmnageurs. C'tait pour moi comme une semaine de noces. Concha devenait
presque tendre, et si elle rsistait encore, il semblait que ce ft mollement,
comme pour ne pas oublier les promesses qu'elle s'tait faites. Je ne la
brusquai point. 


Lorsque je crus devoir lui constituer d'avance sa dot de matresse-pouse, je
me souvins de sa rserve le jour o elle m'avait demand ce gage de constance
future. Elle ne m'imposait aucun chiffre. Je craignis de rpondre mal  sa
discrtion et je lui remis cent mille douros qu'elle accepta d'ailleurs comme
une simple picette. 

La fin de la semaine approchait. J'tais excd d'impatience. Jamais fianc ne
souhaita plus ardemment le jour des noces. Dsormais je ne redoutais plus les
coquetteries des temps couls; elle tait  moi, j'avais lu en elle, j'avais
rpondu  son pur dsir de vie heureuse et sans reproche. L'amour qu'elle
n'avait pu me cacher pendant sa dernire nuit de danseuse allait s'exprimer
librement pour de longues annes tranquilles, et toute la joie m'attendait
dans la blanche maison nuptiale de la calle Lucena. 

Quelle devait tre cette joie, c'est ce que vous allez entendre. 


Par un caprice que j'avais trouv charmant, elle avait voulu entrer la
premire dans sa nouvelle maison enfin prte pour nous deux, et m'y recevoir
comme un hte clandestin, toute seule,  l'heure de minuit. 

J'arrive: la grille tait ferme aux barres. 

Je sonne: aprs quelques instants, Concha descend, et me sourit. Elle portait
une jupe toute rose, unpetit chle couleur de crme et deux grosses fleurs
rouges aux cheveux. A la vive clart de la nuit, je voyais chacun de ses
traits. 

Elle approcha de la grille (12), toujours souriante et sans hte: [(12) Les
maisons espagnoles sont fermes par une grille  travers laquelle on voit,
au-del d'un large passage, le patio, cour intrieure d'une architecture trs
ourle, avec une fontaine et des plantes vertes]. 

"Baisez mes mains", me dit-elle. 

La grille demeurait ferme. 

"A prsent, baisez le bas de ma jupe, et le bout de mon pied sous la mule." 

Sa voix tait comme radieuse. 

Elle reprit: 

"C'est bien. Maintenant, allez-vous-en." 


Une sueur d'effroi coula sur mes tempes. Il me semblait que je devinais tout
ce qu'elle allait dire et faire. 

"Conchita, ma fille... Tu ris... dis-moi que tu ris. 

-- Ah! oui, je ris! je vais te le dire, tiens! s'il ne te faut que cela. Je
ris! je ris! es-tu content? Je ris de tout mon coeur, coute, coute comme je
ris bien! Ha! ha! je ris comme personne n'a ri depuis que le rire est sur les
bouches! Je me pme, j'touffe, j'clate de rire! on ne m'a jamais vue si
gaie; je ris comme si j'tais grise. Regarde-moi bien, Mateo, regarde comme je
suis contente!" 


Elle leva ses deux bras et fit claquer ses doigts dans un geste de danse. 

"Libre! je suis libre de toi! libre pour toute ma vie! matresse de mon corps
et de mon sang! oh! n'essaye pas d'entrer, la grille est trop solide! Mais
reste encore un peu, je ne serais pas heureuse si je ne t'avais pas dit tout
ce que j'ai sur le coeur." 


Elle avana encore, et me parla de tout prs, la tte entre les ongles, avec
un accent de frocit. 

"Mateo, j'ai l'horreur de toi. Je ne trouverai jamais assez de mots pour te
dire combien je te hais. Tu serais couvert d'ulcres, d'ordure et de vermine
que je n'aurais pas plus de rpulsion quand ta peau approche de ma peau. Si
Dieu le veut, c'est fini maintenant. Depuis quatorze mois, je me sauve d'o tu
es, et toujours tu me reprends et toujours tes mains me touchent, tes bras
m'treignent, ta bouche me cherche. Qu asco! La nuit, je crachais dans la
ruelle aprs chacun de tes baisers. Tu ne sauras jamais ce que je sentais dans
ma chair, quand tu entrais dans mon lit! Oh! comme je t'ai bien dtest! comme
j'ai pri Dieu contre toi! J'ai communi sept fois depuis le dernier hiver
pour que tu meures le lendemain du jour o je t'aurais ruin. Qu'il en soit
comme Dieu voudra! je ne m'en soucie plus, je suis libre! Va-t'en Mateo. J'ai
tout dit." 


Je restais immobile comme une pierre. 

Elle me rpta: 

"Va-t'en! Tu n'as pas compris?" 

Puis comme je ne pouvais ni parler ni partir, la langue sche et les jambes
glaces, elle se rejeta vers l'escalier, et une sorte de furie flamba dans ses
yeux. 

"Tu ne veux pas t'en aller? cria-t-elle Tu ne veux pas t'en aller? Eh bien! tu
vas voir!" 

Et, dans un appel de triomphe, elle cria: 

"Morenito!" 

Mes deux bras tremblaient si fort que je secouais les barres de la grille o
s'taient crisps mes poings. 

	Il tait l. Je le vis descendre. 

	Elle jeta son chle en arrire et ouvrit ses deux bras nus. 

	"Le voil, mon amant! Regarde comme il est joli! Et comme il est jeune,
Mateo! Regarde-moi bien: je l'adore!... Mon petit coeur, donne-moi ta
bouche!... Encore une fois... Encore une fois... Plus longtemps... Qu'elle est
douce, ma vie!... Oh! que je me sens amoureuse!..." 

Elle lui disait encore beaucoup d'autres choses... 

Enfin... comme si elle jugeait que ma torture n'tait pas au comble... elle...
j'ose  peine vous le dire, Monsieur... elle s'est unie  lui... l... sous
mes yeux...  mes pieds... 


J'ai encore dans les oreilles, comme un bourdonnement d'agonie, les rles de
joie qui firent trembler sa bouche pendant que la mienne touffait, -- et
aussi l'accent de sa voix, quand elle me jeta cette dernire phrase en
remontant avec son amant: 


"La guitare est  moi, j'en joue  qui me plat!" 





13.-- COMMENT MATEO REUT UNE VISITE, ET CE QUI S'ENSUIVIT 


Si je ne me suis pas tu en rentrant chez moi, c'est sans doute parce
qu'au-dessus de mon existence dchire une colre plus nergique me soutint et
me conseilla. 

Incapable de dormir, je ne me couchai mme point. Le jour me trouva debout et
marchant, dans la pice o nous sommes, des fentres  la porte. En passant
devant une glace, je vis sans tonnement que j'tais devenu gris. 

Au matin, on me servit un premier djeuner quelconque sur une table du jardin.
J'tais l depuis dix minutes, sans faim, sans souffrance, sans pense, quand
je vis venir  moi du fond d'une alle, presque du fond d'un rve, Concha. 

Oh! ne soyez pas surpris. Rien n'est imprvu quand on parle d'elle. Chacune de
ses actions est toujours,  coup sr, stupfiante et sclrate. Tandis qu'elle
approchait de moi, Je me demandais anxieusement quelle convoitise la poussait,
du dsir de contempler une fois encore son triomphe, ou du sentiment qu'elle
pourrait peut-tre, par une manoeuvre aventureuse, achever  son profit ma
ruine matrielle. L'une et l'autre explications taient galement
vraisemblables. 

Elle se pencha de ct pour passer sous une branche, ferma son ombrelle et son
ventail, puis s'assit en face de moi, la main droite pose sur ma table. 


Je me souviens qu'il y avait derrire elle un massif et qu'une bche luisante
et mince y tait plante dans la terre. Pendant le long silence qui suivit,
une tentation m'obsda de prendre cette bche  la main, de jeter la femme sur
le gazon, et de la trancher en deux, l, comme un ver rouge... 


"J'tais venue, me dit-elle enfin, savoir comment tu tais mort. Je croyais
que tu m'aimais davantage et que tu te serais tu dans la nuit." 

Puis elle versa le chocolat dans ma tasse vide et y trempa ses lvres mobiles
en ajoutant comme pour elle-mme: 

"Pas assez cuit. C'est bien mauvais." 

Quand elle eut achev, elle se leva. ouvrit son ombrelle, et me dit: 

"Rentrons. Je te rserve une surprise." 

Et je pensai: 

"Moi aussi." 

Mais je n'ouvris pas la bouche. 

Nous montmes l'escalier de la vranda. Elle courait en avant et chantait un
air de zarzuela connue avec une lenteur qui voulait sans doute m'en faire
mieux sentir l'allusion: 


" Y si  mi no me diese la gana 

De qu furas del brazo con l ? 

-- Pus iria con l de verbena 

Y  los toros de Carabanchel !" 


De son propre mouvement elle entra dans une pice... Monsieur, ce n'est pas
moi qui l'ai pousse l... ce qui est arriv ensuite, ce n'est pas moi qui
l'ai voulu... Notre destine tait ainsi faite... Il fallait que tout arrivt. 


La pice o elle entra, je vous la montrerai tout  l'heure, c'est une petite
salle toute tendue de tapis, sourde et sombre comme une tombe, sans autres
meubles que des divans. J'y allais fumer autrefois. Maintenant, elle est
abandonne. 

J'y pntrai derrire elle; je fermai la porte  clef sans qu'elle entendt la
serrure; puis un flux de sang me monta aux yeux, une colre amasse  jour
depuis plus de quatorze mois, et, me retournant vers sa face, je l'assommai
d'un soufflet. 


C'tait la premire fois que je frappais une femme. J'en restais aussi
tremblant qu'elle, qui s'tait rejete en arrire, l'air hbt, claquant des
dents. 

"Toi... toi... Mateo... tu me fais cela..." 

Et au milieu d'injures violentes, elle cria: 

"Sois tranquille! tu ne me toucheras pas deux fois!" 

Elle fouillait dans sa jarretire o tant de femmes cachent une petite arme,
quand je lui broyai la main et jetai le couteau sur un dais qui touchait
presque au plafond. 

Puis je la fis tomber  genoux en tenant ses deux poignets dans ma seule main
gauche. 

"Concha. lui dis-je, tu n'entendras de moi ni insultes, ni reproches. Ecoute
bien: tu m'as fait souffrir au-del de toute force humaine. Tu as invent des
tortures morales pour les essayer sur le seul homme qui t'ait passionnment
aime. Je te dclare ici que je vais te possder par la force, et non pas une
fois, m'entends-tu? mais autant de fois qu'il me plaira de te saisir avant la
nuit. 

-- Jamais! jamais je ne serai  toi! cria-telle. Tu me fais horreur: je te
l'ai dit. Je te hais comme la mort! Je te hais plus qu'elle! Assassine-moi
donc! tu ne m'auras pas avant!" 

C'est alors que je commenai  la frapper en silence... J'tais vraiment
devenu fou... je ne sais plus bien ce qui s'est pass... mes yeux voyaient
mal... ma tte ne pensait plus... Je me souviens seulement que je la frappais
avec la rgularit d'un paysan qui bat au flau, -- et toujours sur les mmes
points: le sommet de la tte et l'paule gauche... Je n'ai jamais entendu
d'aussi horribles cris... 

Cela dura peut-tre un quart d'heure. Elle n'avait pas dit une parole, ni pour
demander grce, ni pour s'abandonner. Je m'arrtai quand mon poing fut devenu
trop douloureux, puis je lui lchai les deux mains. 


Elle se laissa tomber de ct, les bras tendus devant elle, la tte en
arrire, les cheveux dfaits, et ses cris se transformrent brusquement en
sanglots. Elle pleurait comme une petite fille, toujours du mme ton, aussi
longtemps qu'elle pouvait sans reprendre haleine. Par moments, je croyais
qu'elle touffait. Je vois encore le mouvement qu'elle faisait sans cesse avec
son paule meurtrie, et ses mains dans ses cheveux retirer les pingles... 


Alors j'eus tellement piti d'elle et honte de moi, que j'oubliai presque,
pour un temps, la scne atroce de la veille... 

Concha s'tait releve un peu: elle se tenait encore  genoux, les mains prs
des joues, les yeux levs  moi... Il semblait qu'il n'y avait plus l'ombre
d'un reproche dans ces yeux-l, mais... je ne sais comment m'exprimer... une
sorte d'adoration... D'abord ses lvres tremblaient si fort qu'elle ne pouvait
pas articuler... Puis je distinguai faiblement: "Oh! Mateo! comme tu m'aimes!" 

Elle se rapprocha, toujours sur les genoux, et murmura: 

"Pardon, Mateo! Pardon! je t'aime aussi..." 

Pour la premire fois, elle tait sincre. Mais moi, je ne la croyais plus.
Elle poursuivit: 

"Que tu m'as bien battue, mon coeur! Que c'tait doux! Que c'tait bon...
Pardon pour tout ce que je t'ai fait! J'tais folle... Je ne savais pas... Tu
as donc bien souffert pour moi?... Pardon! Pardon! Pardon, Mateo!" 

Et elle me dit encore, de la mme voix douce: 

"Tu ne me prendras pas de force. Je t'attends dans mes bras. Aide-moi  me
lever. Je t'ai dit que je te rservais une surprise? Eh bien, tu le verras
tout  l'heure, tu le verras: je suis toujours vierge. La scne d'hier n'tait
qu'une comdie, pour te faire mal... car je puis te le dire, maintenant: je ne
t'aimais gure, jusqu'aujourd'hui. Mais j'tais bien trop orgueilleuse pour
prendre un Morenito... Je suis  toi, Mateo. Je serai ta femme ce matin si
Dieu veut. Essaye d'oublier le pass et de comprendre ma pauvre petite me.
Moi, je m'y perds. Je crois que je m'veille. Je te vois comme je ne t'ai
jamais vu. Viens  moi." 


Et en effet, Monsieur, elle tait vierge... 




14.-- O CONCHA CHANGE DE VIE, MAIS NON DE CARACTERE 


Ceci ferait une fin de roman, et tout serait bien qui finirait par une telle
conclusion! Hlas! que ne puis-je m'arrter l! Vous le saurez peut- tre un
jour: jamais un malheur ne s'efface au cours d'une existence humaine; jamais
une plaie n'est gurie; jamais la main fminine qui sema l'angoisse et les
larmes ne saura cultiver la joie dans le mme champ dchir. 


Huit jours aprs ce matin-l (je dis huit jours; cela n'a pas t long),
Concha rentra, un dimanche soir, quelques minutes avant le dner, en me
disant: 

"Devine qui j'ai vu? Quelqu'un que j'aime bien... Cherche un peu... J'ai t
contente." 

Je me taisais. 

"J'ai vu le Morenito, reprit-elle. Il passait dans Las Sierpes, devant le
magasin Gasquet. Nous sommes alls ensemble  la Cerveceria. Tu sais, je t'ai
dit du mal de lui; mais je n'ai pas dit tout ce que je pense. Il est joli, mon
petit ami de Cadiz. Voyons, tu l'as vu, tu le sais bien. Il a des yeux
brillants avec de longs cils; moi j'adore les longs cils, cela fait le regard
si profond! Et puis, il n'a pas de moustaches, sa bouche est bien faite, ses
dents blanches... Toutes les femmes se passent la langue sur les lvres quand
elles le voient si gentil. 

-- Tu plaisantes, Conchita... ce n'est pas possible... Tu n'as vu personne,
dis-le-moi? 

-- Ah! tu ne me crois pas? Comme il te plaira. Alors je ne te dirai jamais ce
qui s'est pass ensuite. 

-- Dis-le-moi immdiatement! m'criai-je en lui saisissant le bras. 

-- Oh! ne t'emporte pas! je vais te le dire! Pourquoi me cacherais-je? C'est
mon plaisir, je le prends. Nous sommes alls ensemble en dehors de la ville,
por un caminito muy clarito, muy clarito, muy clarito  la Cruz del Campo.
Faut-il continuer ? Nous avons visit toute la maison pour choisir le cabinet
o nous aurions le meilleur divan..." 

Et comme je me dressais, elle acheva, derrire ses deux mains protectrices: 

"Va, c'est bien naturel. Il a la peau si douce, et il est tellement plus joli
que toi!" 


Que voulez-vous? je la frappai encore. Et brutalement, d'une main dure, de
faon  me rvolter moi-mme. Elle cria, elle sanglota, elle se prosterna dans
un coin, la tte sur les genoux, les mains tordues. 

Et puis, ds qu'elle put parler, elle me dit, la voix pleine de larmes: 

"Mon coeur, ce n'tait pas vrai... Je suis alle aux totos... j'y ai pass la
journe... mon billet est dans ma poche... prends-le... J'tais seule avec ton
ami G... et sa femme. Ils m'ont parl, ils pourront te le dire... J'ai vu tuer
les six taureaux, et je n'ai pas quitt ma place et je suis revenue
directement. 

-- Mais alors, pourquoi m'as-tu dit...? 

-- Pour que tu me battes, Mateo. Quand je sens ta force, je t'aime, je t'aime;
tu ne peux pas savoir comme je suis heureuse de pleurer  cause de toi. Viens,
maintenant. Guris-moi bien vite." 

Et il en fut ainsi, Monsieur, jusqu' la fin. Quand elle se fut convaincue que
ses fausses confessions ne m'abusaient plus, et que j'avais toutes les raisons
de croire  sa fidlit, elle inventa de nouveaux prtextes pour exciter en
moi des colres quotidiennes. Et le soir, dans la circonstance o toutes les
femmes rptent: "Tu m'aimeras longtemps", j'entendais, moi, ces phrases
stupfiantes (mais relles: je n'invente rien): "Mateo, tu me battras encore?
Promets-le-moi: tu me battras bien! Tu me tueras! Dis-moi que tu me tueras!" 


Ne croyez pas, cependant, que cette singulire prdilection ft la base de son
caractre: non; si elle avait le besoin du chtiment, elle avait aussi la
passion de la faute. Elle faisait mal, non pour le plaisir de pcher, mais
pour la joie de faire mal  quelqu'un. Son rle dans la vie se bornait l:
semer la souffrance et la regarder crotre. 


Ce furent d'abord des jalousies dont vous ne pouvez avoir ide. Sur mes amis
et sur toutes les personnes qui composaient mon entourage, elle rpandit des
bruits tels, et au besoin se montra directement si insultante que je rompis
avec tous et restai seul bientt. L'aspect d'une femme, quelle qu'elle ft,
suffisait  la mettre en fureur. Elle renvoya toutes mes domestiques, depuis
la fille de basse-cour jusqu' la cuisinire, quoiqu'elle st parfaitement que
je ne leur parlais mme pas. Puis elle chassa de la mme faon celles qu'elle
avait choisies elle-mme. Je fus contraint de changer tous mes fournisseurs,
parce que la femme du coiffeur tait blonde, parce que la fille du libraire
tait brune, et parce que la marchande de cigares me demandait de mes
nouvelles quand j'entrais dans sa boutique. Je renonai en peu de temps  me
montrer au thtre: en effet, si je regardais la salle, c'tait pour me
repatre de la beaut d'une femme, et si je regardais la scne, c'tait une
preuve dcisive que je devenais amoureux d'une actrice. Pour les mmes
raisons, je cessai de me promener avec elle en public: le moindre salut
devenait  ses yeux une sorte de dclaration. Je ne pouvais ni feuilleter des
gravures, ni lire un roman, ni regarder une Vierge, sous peine d'tre accus
de tendresse  l'gard du modle, de l'hrone ou de la Madone. Je cdais
toujours, je l'aimais tant! Mais aprs quelles luttes fastidieuses! 


En mme temps que sa jalousie s'exerait ainsi contre moi, elle tentait
d'entretenir la mienne, par des moyens qui, de factices qu'ils taient en
premier lieu, devinrent plus tard vritables. 

Elle me trompa. Au soin qu'elle prenait de m'en avertir chaque fois, je
reconnus qu'elle cherchait moins sa propre motion que la mienne; mais enfin,
mme moralement, ce n'tait gure une excuse valable, et en tout cas,
lorsqu'elle revenait de ces aventures particulires, je n'tais pas en tat de
faire leur apologie, vous le comprendrez sans peine. 

Bientt, il ne lui suffit plus de me rapporter les preuves de ses infidlits.
Elle voulut renouveler la scne de la grille, et cette fois sans aucune
feinte. Oui! Elle machina, contre elle-mme, une surprise en flagrant dlit! 

Ce fut un matin. Je m'veillai tard: je ne la vis pas  mon ct. Une lettre
tait sur la table et me disait en quelques lignes: 


"Mateo qui ne m'aimes plus! Je me suis leve pendant ton sommeil et j'ai t
retrouver mon amant, htel X..., chambre 6: tu peux me tuer l si tu veux, la
serrure restera ouverte. Je prolongerai ma nuit d'amour jusqu' la fin de la
matine. Viens donc! j'aurai peut-tre la chance que tu me voies pendant une
treinte. 

Je t'adore. 

CONCHA." 


J'y allai. Quelle heure que celle-l, mon Dieu! Un duel suivit. Ce fut un
scandale public. On a pu vous en parler... 

Et, quand je pense que tout ceci tait fait "pour m'attacher"! Jusqu'o
l'imagination des femmes peut-elle les aveugler sur l'amour viril! 


Ce que je vis dans cette chambre d'htel survcut dsormais comme un voile
entre Concha et moi. Au lieu de fouetter mon dsir, comme elle l'avait espr,
ce souvenir se trouva rpandre sur tout son corps quelque chose d'odieux et
d'ineffaable dont elle resta imprgne. Je la repris pourtant; mais mon amour
pour elle tait  jamais bless. Nos querelles devinrent plus frquentes, plus
pres, plus brutales aussi. Elle s'accrochait  ma vie avec une sorte de
fureur. C'tait pur gosme et passion personnelle. Son me foncirement
mauvaise ne souponnait mme pas qu'on pt aimer autrement. A tout prix, par
tous les moyens, elle me voulait enferm dans la ceinture de ses bras. -- Je
m'chappai enfin. 


Cela se fit un jour, tout  coup, aprs une scne entre mille, simplement
parce que c'tait invitable. 

Une petite gitane, marchande de corbeilles, avait mont l'escalier du jardin
pour m'offrir ses pauvres ouvrages de joncs tresss et de feuilles de roseaux.
J'allais lui faire une charit, quand je vis Concha s'lancer vers elle et lui
dire avec cent injures qu'elle tait dj venue le mois prcdent, qu'elle
prtendait sans doute m'offrir bien autre chose que ses corbeilles, ajoutant
qu'on voyait bien  ses yeux son vritable mtier, que si elle marchait pieds
nus c'tait pour montrer ses jambes, et qu'il fallait tre sans pudeur pour
aller ainsi de porte en porte avec un jupon dchir  la chasse aux amoureux.
Tout cela, sem d'outrages que je ne vous rpte pas, et dit de la voix la
plus rogue. Puis elle lui arracha toute sa marchandise, la brisa, la
pitina... Je vous laisse  deviner les sanglots et les tremblements de la
malheureuse petite. Naturellement je la ddommageai. D'o bataille. 

La scne de ce jour-l ne fut ni plus violente ni plus fastidieuse que les
autres; pourtant elle fut dfinitive: je ne sais pas encore pourquoi. "Tu me
quittes pour une bohmienne! -- Mais non. Je te quitte pour la paix." 

Trois jours aprs, j'tais  Tanger. Elle me rejoignit. Je partis en caravane
dans l'intrieur, o elle ne pouvait me suivre, et je restai plusieurs mois
sans nouvelles d'Espagne. 

Quand je revis Tanger, quatorze lettres d'elle m'attendaient  la poste. Je
pris un paquebot qui me conduisit en Italie. Huit autres lettres me parvinrent
encore. Puis ce fut le silence. 

Je ne rentrai  Sville qu'aprs un an de voyages. Elle tait marie depuis
quinze jours  un jeune fou, d'ailleurs bien n, qu'elle a fait envoyer en
Bolivie avec une hte significative. Dans sa dernire lettre, elle me disait:
"Je serai  toi seul, ou alors  qui voudra." J'imagine qu'elle est en train
de tenir sa seconde promesse. 


J'ai tout dit, Monsieur. Vous connaissez maintenant Concepcion Perez. 

Pour moi, j'ai eu la vie brise pour l'avoir trouve sur ma route. Je
n'attends plus rien d'elle, que l'oubli; mais une exprience si durement
acquise peut et doit se transmettre en cas de danger. Ne soyez pas surpris si
j'ai tenu  coeur de vous parler ainsi. Le carnaval est mort hier; la vie
relle recommence; j'ai soulev un instant pour vous le masque d'une femme
inconnue. 


"Je vous remercie", dit gravement Andr, en lui serrant les deux mains. 





15.-- QUI EST L'PILOGUE ET AUSSI LA MORALIT DE CETTE HISTOIRE 


Andr revint  pied vers la ville. Il tait sept heures du soir. La
mtamorphose de la terre s'achevait insensiblement par un clair de lune
enchant. 

Pour ne pas revenir par le mme chemin - ou pour toute autre raison, - il prit
la route d'Empalme aprs un long dtour  travers la campagne. 

Le vent du sud l'enivrait d'une chaleur intarissable qui,  cette heure dj
nocturne, tait encore plus voluptueuse. 

Et comme il s'arrtait, les yeux presque ferms, pour jouir de cette sensation
nouvelle avec frisson, une voiture le croisa, et s'arrta brusquement. 


Il s'avana; on lui parlait. 

"Je suis un peu en retard, murmurait une voix. Mais vous tes gentil, vous
m'avez attendue. Bel inconnu qui m'attirez, devrais-je me confier  vous sur
cette route dserte et sombre? Ah! Seigneur! vous le voyez bien: je n'ai gure
envie de mourir, ce soir!" 

Andr jeta sur elle un regard qui voyait toute une destine; puis, devenu
soudain trs ple, il prit la place vide auprs d'elle. 

La voiture roula en pleine campagne jusqu' une petite maison verte  l'ombre
de trois oliviers. On dtela les chevaux. Ils dormirent. Le lendemain, vers
trois heures, ils reprirent le harnais. La voiture repartit pour Sville et
s'arrta, 22, plaza del Triunfo. 

Concha en descendit la premire. Andr suivait. Ils entrrent ensemble. 

"Rosalie! dit-elle  une femme de chambre. Fais mes malles, vite! Je vais 
Paris. 

-- Madame, il est venu ce matin un monsieur qui a demand Madame, et qui a
beaucoup insist pour entrer. Je ne le connais pas, mais il dit que Madame le
connat depuis longtemps et qu'il serait bien heureux si Madame daignait le
recevoir. 

-- A-t-il laiss une carte? 

-- Non, Madame." 

Mais en mme temps, un domestique se prsentait, portant une lettre, et Andr
sut plus tard que la lettre tait celle-ci: 

"Ma Conchita, je te pardonne. Je ne puis vivre o tu n'es pas. Reviens. C est
moi, maintenant, qui t'en supplie  genoux. 

"Je baise tes pieds nus. 

"MATEO." 


Sville, l896 

Naples, 1898. 


FIN 

LA FEMME ET LE PANTIN 


 Ceci provient du site gratuit des HISTOIRES TABOUES cr en 1999 par Pedinc.

http://www.asstr.org/~histoires/  ou  http://go.to/histoires

Vous y trouverez la plus grande collection d'histoires en franais sur le sujet.

N'oubliez jamais que cela doit rester des fantasmes ...
Forcer un enfant au sexe dans la vie relle mrite la prison !

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Cette oeuvre reste la proprit de son auteur.
Sauf si stipul autrement, vous pouvez la republier sur un autre site gratuit
 condition de ne rien modifier et de laisser les notices de dbut et de fin.
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