HISTOIRE DE JULIETTE (4/6) (par le Marquis de Sade) (nc)


title: HISTOIRE DE JULIETTE
part: 4 of 6
author: le Marquis de Sade
keywords: nc
language: Francais
age: 08 ans
published: 23/04/2000


([nn] = voir  la fin du texte)

 
                    Histoire de Juliette : Quatrime partie
 
                               QUATRIME PARTIE
 
                                       
                                       
  
    Nous entrmes dans un autre appartement. Un magnifique djeuner, des
fruits, des ptisseries, du lait et du boissons chaudes nous furent offerts
par de jolis garons  demi nus, et qui faisaient, en nous prsentant les
plats, mille caracoles, mille polissonneries plus libertines les unes que les
autres. Mes deux hommes et moi djeunmes amplement. Pour Minski, des choses
plus solides lui furent servies : huit ou dix bouts de boudin fait avec du
sang de pucelles et deux pts aux couilles parvinrent  le rassasier,
dix-huit bouteilles de vin grec dlayrent ces vivres dans son prodigieux
estomac. Il fouetta jusqu'au sang une douzaine de ces petits chansons,
auxquels il chercha querelle sans aucun fondement. Un d'eux ayant rsist, il
lui cassa les deux bras avec le mme flegme, que s'il et fait la chose du
monde la plus simple ; il en poignarda deux autres, et nous commenmes notre
inspection.
     La premire salle dans laquelle nous entrmes contenait deux cents femmes
ges de vingt  trente-cinq ans. Ds que nous parmes, et cet usage tait
consacr, deux bourreaux s'emparrent d'une victime, et la pendirent nue
sur-le-champ  nos yeux. Minski s'approche de la crature accroche, il lui
manie les fesses, il les lui mord, et, dans l'instant, toutes les femmes se
rangent sur six rangs. Nous traversmes et longemes ces rangs, afin de mieux
voir celles qui les formaient. La manire dont ces femmes taient vtues ne
dguisait aucun de leurs charmes ; une simple draperie les ceignait, sans
voiler ni leur gorge, ni leurs fesses, mais leurs cons ne se voyaient pas : ce
raffinement, dsir par Minski, drobait  ses yeux libertins un temple o son
encens ne fumait gure.
     A l'une des extrmits de cette salle, en tait une moins grande qui
contenait vingt-cinq lits. L se mettaient les femmes blesses par les
intemprances de l'ogre, ou celles qui tombaient malades.
     - Si l'incommodit devient grave, me dit Minski en ouvrant une des
fentres de cette salle, voici o je les place.
     Mais quel fut notre tonnement, de voir la cour o donnait cette fentre,
remplie d'ours, de lions, de lopards et de tigres !
     - Certes, dis-je, en voyant cet horrible lieu, voil des mdecins qui
doivent promptement les tirer d'affaire.
     - Assurment. Il ne faut qu'une minute pour les gurir en ce lieu :
j'vite par l le mauvais air. De quelle utilit, d'ailleurs, peut tre  la
luxure une femme fltrie, corrompue par la maladie ? J'pargne des frais, au
moyen de ce procd ; car vous conviendrez, Juliette, qu'une femme malade ne
vaut pas ce qu'elle cote.
     La mme loi s'excutait pour les autres srails.
     Minski visite les malades ; six, trouves seulement un peu plus mal que
les autres, sont impitoyablement arraches de leur lit, et prcipites, sous
nos yeux, dans la mnagerie, o elles sont dvores en moins de trois minutes.
     - Tel est, me dit tout bas Minski, l'un des supplices qui irrite le plus
mon imagination.
     - Je t'en livre autant, mon cher, dis-je au gant, en dvorant ce
spectacle des yeux ; mets ta main l, continuai-je, en la lui posant sur mon
con, et tu verras si je partage ton dlire...
     Je dchargeais. Minski, devinant alors que je serais bien aise de lui
voir faire une seconde rforme, revisita les lits, et en fit cette fois
emporter de malheureuses filles qui n'taient l que pour quelques blessures
presque guries. Elles frmirent en voyant leur sort. Pour nous en amuser plus
longtemps et plus cruellement, nous leur fmes observer les furieux animaux
dont elles allaient devenir la pture. Minski leur gratignait les fesses, et
je leur pinais les ttons. On les jette. Le gant et moi, nous nous branlons
durant leur supplice : je n'ai de ma vie perdu de foutre plus lubriquement.
     Nous parcourmes les autres salles o s'excutrent diffrentes scnes,
toutes plus froces les unes que les autres, et dans lesquelles prit Zphire,
victime de la rage de ce monstre.
     - Eh bien ! dis-je au gant, quand ma passion fut satisfaite, convenez
que ce que vous vous permettez ici, et ce que j'ai eu la faiblesse d'imiter,
est d'une abominable injustice.
     - Asseyons-nous, me dit ce libertin en me prenant  part, et coutez-moi.
Avant de me condamner sur l'action que je commets, parce que vous voyez 
cette action un vernis d'injustice, il faudrait, ce me semble, mieux asseoir
ses combinaisons sur ce qu'on entend par juste et par injuste. Or, si vous
rflchissez bien sur les ides que donnent ces mots, vous reconnatrez
qu'elles ne sont absolument que relatives, et qu'elles n'ont intrinsquement
rien de rel. Semblables aux ides de vice et de vertu, elles sont purement
locales et gographiques, en sorte que, tout comme ce qui est vicieux  Paris
se trouve une vertu  Pkin, de mme ce qui est juste  Ispahan devient
injuste  Copenhague. Les lois d'un pays, les intrts d'un particulier, voil
les seules bases de la justice. Mais ces lois sont relatives aux murs du
gouvernement o elles existent, et ces intrts le sont aussi au physique du
particulier qui les a. En sorte que l'gosme, comme vous le voyez, est ici la
seule rgle du juste ou de l'injuste, et qu'il sera trs juste, suivant telle
loi, de faire mourir un particulier en ce pays-ci pour une action qui lui
aurait valu des couronnes ailleurs, tout comme tel intrt particulier
trouvera juste une action qui, nanmoins, sera trouve trs inique par celui
qu'elle lsera. Citons quelques exemples. A Paris, la loi punit les voleurs ;
elle les rcompense  Sparte : voil donc une action juste en Grce et fort
illgale en France, et par consquent la justice aussi chimrique que la
vertu. Un homme casse les deux bras  son ennemi ; selon lui, il a fait une
action trs juste : demandez  la victime si elle la voit comme telle. Thmis
est donc une desse fabuleuse, dont la balance est toujours  celui qui la
fait pencher, et sur les yeux de laquelle on a eu raison de mettre un bandeau.
     - Minski, rpondis-je, j'ai toujours ou dire, cependant, qu'il y avait
une sorte de justice naturelle dont l'homme ne s'cartait jamais, ou dont il
ne s'cartait pas sans remords.
     - Cela est faux, dit le Moscovite, cette prtendue justice naturelle
n'est que le fruit de sa faiblesse, de son ignorance ou de ses prjugs, tant
qu'il n'aura aucun intrt  la chose. S'il est le plus faible, il se rangera
machinalement de ce ct, et trouvera injuste toutes les lsions du fort sur
les individus de sa classe ; devient-il le plus puissant, ses opinions, ses
ides sur la justice, changeront sur-le-champ : il n'y aura plus de juste que
ce qui le flattera, plus d'quitable que ce qui servira ses passions, et cette
prtendue justice naturelle, bien analyse, ne sera jamais que celle de ses
intrts. Rglons toujours nos lois sur la nature, c'est le moyen de ne nous
jamais tromper : or, combien d'injustices ne lui voyons-nous pas commettre
journellement ? Y a-t-il rien de si injuste que les grles dont sa main ravage
l'esprance du pauvre, tandis que, par un caprice bizarre, la moisson du riche
sera respecte, et les guerres dont elle dsole le monde entier pour les seuls
intrts du tyran, et les fortunes dont elle permet que le sclrat jouisse,
pendant que l'honnte homme est dans la misre ? Ces maladies dont elle
dpeuple des provinces entires, ces triomphes multiplis qu'elle donne au
vice, pendant qu'elle humilie chaque jour la vertu, cette protection qu'elle
accorde journellement au fort sur le faible : tout cela est-il juste, je le
demande, et pouvons-nous nous supposer coupables en l'imitant ?
     Il n'y a donc aucune espce de mal  violer tous les principes
imaginaires de la justice des hommes, pour s'en composer une  sa guise, qui
sera toujours la meilleure quand elle servira nos passions et nos intrts,
parce qu'il n'est que cela seul de sacr dans le monde, et que nous n'avons
vraiment tort que toutes les fois que nous prfrons des chimres  des
sentiments donne par la nature, vritablement outrage des sacrifices que
nous aurions la faiblesse de leur faire. Il est faux, comme le dit votre
demi-philosophe Montesquieu, que la justice soit ternelle, immuable, de tous
les temps et de tous les lieux : elle ne dpend que des conventions humaines,
des caractres... des tempraments... des lois morales d'un pays. Si cela
tait, continue le mme auteur[1], si la justice n'tait qu'une suite des
conventions humaines, des caractres, des tempraments, etc., ce serait une
vrit terrible qu'il faudrait se dguiser  soi-mme... Et pourquoi donc se
dguiser des vrits aussi essentielles ? en est-il une seule que l'homme
doive viter ?... Elle serait dangereuse, poursuit Montesquieu, parce qu'elle
mettrait toujours l'homme en crainte avec l'homme, et que nous ne serions
jamais assurs de notre bien, de notre honneur et de notre vie. Mais quelle
ncessit, pour adopter ce misrable prjug, de s'aveugler sur des vrits
aussi grandes... aussi essentielles ? Nous rendrait-il service, celui qui,
nous voyant entrer dans une fort o il aurait t attaqu par des voleurs, ne
nous prviendrait pas des dangers qui peuvent nous environner ? Oui, oui,
osons dire aux hommes que la justice est une chimre, et que chaque individu
n'a jamais que la sienne ; osons le leur dire sans crainte. En le leur
annonant, et leur faisant sentir par l tous les dangers de la vie humaine,
nous les mettons  mme de s'en garantir, et de s'armer  leur tour
d'injustice, puisque ce n'est qu'en devenant aussi injustes, aussi vicieux que
les autres, qu'ils pourront se mettre  l'abri de leurs piges...
     La justice, poursuit Montesquieu, est un rapport de convenances qui se
trouve rellement entre deux choses, quel que soit l'tre qui les considre.
Est-il au monde un sophisme plus grand que celui-l ? Jamais la justice ne fut
un rapport de convenances existant rellement entre deux choses. La justice
n'a aucune existence relle, elle est la divinit de toutes les passions ;
celui-ci la trouve  une chose, celui-l  une autre, et quoique ces choses se
contrarient, tous les deux la trouveront juste. Cessons donc de croire 
l'existence de cette chimre, et elle n'en a pas plus que le Dieu dont les
sots la croient l'image : il n'y a ni Dieu, ni vertu, ni justice dans le monde
; il n'y a de bon, d'utile, de ncessaire que nos passions ; il n'y a de
respectable que leurs effets.
     Je vais plus loin, et regarde les choses injustes comme indispensables au
maintien de l'univers, ncessairement troubl par un ordre quitable de
choses. Cette vrit tablie, d'o vient donc que je me refuserais  toutes
les iniquits conues par mon esprit, ds qu'il est dmontr qu'elles sont
utiles au plan gnral ? Est-ce ma faute, si c'est de ma main qu'il plat  la
nature de se servir pour maintenir l'ordre dans ce monde ? Non, certes, et si
ce n'est qu'avec des atrocits, des horreurs, des excrations qu'on peut
arriver  ce but, livrons-nous y donc sans aucune frayeur : nous avons, en
nous dlectant, rempli le but de la nature.
     Nous continumes notre visite des appartements, et nous mmes en pratique
les principes que venait de me dvelopper le gant. Les excrations que nous y
fmes m'puisrent tellement, que je tmoignai  Minski le dsir de consacrer
au repos le reste de la journe.
     - Volontiers, me dit-il, je remettrai donc jusqu' demain  vous faire
voir deux pices de ma maison que vous ne connaissez pas encore, et dont les
dispositions et l'examen vous tonneront sans doute.
     Je me retirai avec Sbrigani, et me trouvant seule avec l'unique compagnon
de voyage qui me restait :
     - Mon ami, lui dis-je, ce n'est pas tout que d'tre entrs dans le palais
du vice et de l'horreur, il faut en sortir. Ma confiance en l'ogre n'est pas
assez entire pour prolonger plus longtemps notre sjour chez lui. J'ai des
moyens srs pour me dfaire de ce personnage, aprs la mort duquel il nous
serait bien facile de nous emparer de ses richesses, et de fuir. Mais cet
homme est trop nuisible  l'humanit, il est trop dans mes principes pour que
j'en prive l'univers. Ce serait jouer ici le rle des lois, ce serait servir
la socit, que d'en bannir ce sclrat, et je n'aime pas assez la vertu pour
la servir  ce point-l. Je laisserai vivre cet homme si ncessaire au crime :
ce ne sera point l'ami du crime qui dtruira son sectateur. Il faut le voler,
cela est essentiel : il a plus d'argent que nous, et l'galit fut toujours la
base de nos principes. Il faut fuir : par jouissance, et peut-tre pour le
plaisir de nous dpouiller nous-mmes, il nous tuerait infailliblement.
Arrivons donc  nos deux buts, en le laissant subsister. J'ai du stramonium
dans ma poche : endormons-le, volons-le, enlevons ses deux plus belles filles,
et fuyons.
     Sbrigani combattit quelque temps mon projet : le stramonium, sur un aussi
gros corps, pourrait ne pas russir ; une dose de poison bien violent lui
paraissait plus sre. Telles spcieuses que fussent mes considrations, elles
s'vanouissaient devant notre sret, et selon Sbrigani, tant que l'ogre
vivait, elle n'tait pas entire. Mais, ferme dans ma rsolution de ne jamais,
autant que je le pourrais, faire tomber sous mes coups ceux qui taient aussi
mchants que moi, je persistai. Nous convnmes qu'aprs avoir endormi l'ogre
le lendemain, en djeunant avec lui, nous le ferions passer pour mort, afin de
ne trouver du ct de ses gens aucun obstacle  nous emparer de ses richesses,
et que nos oprations faites, nous dcamperions aussitt.
     Le plus tonnant succs couronna nos desseins. Peu de minutes aprs que
Minski eut aval le chocolat dans lequel nous avions gliss le somnifre, il
tomba dans une telle lthargie, que nous n'emes pas de peine  persuader de
sa mort. Son intendant fut le premier  nous supplier de rgner  sa place ;
nous emes l'air d'accepter, et nous tant fait ouvrir le trsor, nous fmes
charger dix hommes de tout ce qu'il contenait de plus prcieux. Passant de l
au harem des femmes, lise et Raimonde, deux Franaises charmantes de dix-sept
 dix-huit ans, en furent aussitt enleves par nous, et nous regagnmes nos
voitures, en assurant  l'intendant de Minski que nous ne tarderions pas  le
venir prendre avec le reste ; qu'assurment nous consentions  succder dans
tout  son matre, mais qu'il fallait transporter en plaine d'aussi brillantes
possessions, et renoncer  vivre, comme les ours, dans un rduit aussi
effrayant. Cet homme, enchant, facilite tout, accepte tout, et en fut sans
doute bien rcompens par le gant, lorsqu'il apprit  son rveil et ses
pertes et notre vasion.
     Ayant fait mettre dans nos voitures les trsors que nous drobions, et y
tant monts avec nos femmes, nous congdimes nos porteurs aprs les avoir
bien rcompenss, et leur avoir conseill de fuir comme nous, et de ne plus
rentrer dans une caverne o leurs jours taient  tout instant menacs. Ils
nous le promirent, et l'on se spara. Nous fmes, ds le mme jour, coucher 
Florence o, ds en arrivant, notre premier soin fut d'examiner  l'aise, et
nos deux femmes et nos trsors : rien de joli comme ces deux cratures.
     lise, ge de dix-sept ans, runissait  toutes les grces de Vnus, les
attraits sduisants de la desse des fleurs ; Raimonde, un peu plus ge,
avait une figure si piquante, qu'il tait impossible de la fixer sans motion
; toutes deux, nouvellement chez Minski, n'avaient pas encore t touches, et
vous imaginez bien que cette circonstance tait l'une de celles qui m'avaient
le plus dcide  les choisir. Elles nous aidrent  compter nos trsors : il
y avait six millions en espces, et quatre en pierreries, en argenterie ou en
papiers sur l'Italie. Ah ! comme mes yeux se repaissaient de ces richesses, et
qu'il est doux de compter l'or, quand il nous appartient par un crime ! Ces
soins remplis, nous nous reposmes, et je passai dans les bras de mes deux
nouvelles conqutes la plus dlicieuse nuit que j'eusse eue depuis longtemps.
     Permettez maintenant, mes amis, que je vous entretienne un moment de la
superbe ville o nous arrivions bientt. Ces dtails reposeront votre
imagination, salie depuis trop longtemps par mes rcits obscnes : une telle
diversion, ce me semble, ne peut que rendre encore plus piquant ce que la
vrit, que vous avez exige de moi, ncessitera peut-tre bientt.
     Florence, ouvrage des soldats de Sylla, embellie par les triumvirs,
dtruite par Totila, rebtie par Charlemagne, agrandie aux dpens de
l'ancienne ville de Fisole, dont on ne voit plus aujourd'hui que les ruines,
longtemps en butte  des rvolutions intestines, subjugue par les Mdicis
qui, l'ayant gouverne deux cents ans, la laissrent  la fin passer  la
maison de Lorraine, est maintenant rgie, ainsi que la Toscane dont elle est
capitale, par Lopold, archiduc, et frre de la reine de France[2], prince
despote, orgueilleux et ingrat, crapuleux et libertin comme toute sa famille,
ainsi que mes rcite vont bientt l'apprendre.
     La premire observation politique que je fis en arrivant dans cette
capitale, fut de me convaincre que les Florentins regrettaient encore les
princes de leur nation, et que ce n'tait pas sans peine qu'ils s'taient
soumis  des trangers. L'extrieur simple de Lopold n'en impose  personne ;
toute la morgue allemande clate, malgr son costume populaire, et ceux qui
connaissent l'esprit de la maison d'Autriche savent bien qu'il lui sera
toujours plus ais de feindre des vertus que d'en acqurir.
     Florence, situe au pied de l'Apennin, est partage par l'Arno ; cette
partie centrale de la capitale de la Toscane ressemble un peu  celle que
coupe la Seine,  Paris ; mais il s'en faut que cette ville soit, et aussi
peuple et aussi grande que celle  laquelle nous la comparons un moment. La
couleur brune des pierres, qui servent  la construction de ses palais, lui
donne un air de tristesse qui la rend dsagrable  l'il. Si j'eusse aim les
glises, j'aurais eu sans doute de belles descriptions  vous faire ; mais mon
horreur pour tout ce qui tient  la religion est si forte, que je ne me
permets mme pas d'entrer dans aucun de ses temples. Il n'en fut pas ainsi de
la superbe galerie du grand duc : je fus la voir ds le lendemain de mon
arrive. Je ne vous rendrai jamais l'enthousiasme que je sentis au milieu de
tous ces chefs-d'uvre. J'aime les arts, ils chauffent ma tte ; la nature
est si belle, qu'on doit chrir tout ce qui l'imite... Ah ! saurait-on trop
encourager ceux qui l'aiment et qui la copient ! La seule faon de lui
arracher quelques-uns de ses mystres, est de l'tudier sans cesse ; ce n'est
qu'en la scrutant jusque dans ses replis les plus secrets, qu'on arrive 
l'anantissement de tous les prjugs. J'adore une femme de talent : la figure
sduit, mais les talents fixent, et je crois que pour l'amour-propre, l'un est
bien plus flatteur que l'autre.
     Mon guide, ainsi que vous l'imaginez facilement, ne manqua pas de
m'arrter  celle des pices qui fait partie de cette galerie clbre, o
Cosme Ier de Mdicis fut surpris dans une opration assez singulire... Le
fameux Vasari peignait la vote de cet appartement, lorsque Cosme y entra avec
sa fille, dont il tait fort amoureux : ne se doutant point que l'artiste
travaillait dans les combles, ce prince incestueux caressa l'objet de son
ardeur d'une manire assez peu quivoque. Un canap se prsente, Cosme en
profite, et l'acte se consomme aux regards du peintre, qui, ds le mme
instant, dcampa de Florence, persuad que l'on emploierait des moyens
violents pour touffer un tel secret, et que celui qui en aurait connaissance
serait bientt mis hors d'tat d'en parler. Le Vasari avait raison ; il vivait
dans un sicle et dans une ville o le machiavlisme faisait des progrs : il
tait sage  lui de ne pas s'exposer aux cruels effets de cette doctrine.
     On me fit observer, non loin de l, un autel d'or massif, orn de belles
pierres prcieuses, que je ne vis pas sans les convoiter. Cette immensit de
richesses tait, m'expliqua-t-on, un ex-voto que le grand-duc Ferdinand
second, qui mourut en 1630, offrit  saint Charles Borrome, pour le
rtablissement de sa sant. Le prsent tait en route, lorsque le prince
mourut : les hritiers dcidrent assez philosophiquement que, puisque le
saint n'avait pas exauc le vu, ils taient exempts de le rcompenser, et ils
firent revenir le trsor. Que d'extravagances deviennent les fruits de la
superstition, et comme on peut assurer avec vrit que, de toutes les folies
humaines, celle-l, sans doute, est celle qui dgrade le plus l'esprit et la
raison !
     Je passai de l  la fameuse Vnus du Titien, et j'avoue que mes sens se
trouvrent plus mus  la contemplation de ce tableau sublime, qu'ils ne
l'avaient t des ex-voto de Ferdinand ; les beauts de la nature intressent
l'me, les extravagances religieuses la font frissonner.
     La Vnus du Titien est une belle blonde, les plus beaux yeux qu'on puisse
voir, les traits un peu trop prononcs pour une blonde, dont il semble que la
main de la nature doive adoucir les charmes comme le caractre. On la voit sur
un matelas blanc, parpillant des fleurs d'une main, cachant sa jolie petite
motte de l'autre. Son attitude est voluptueuse, et l'on ne se lasse pas
d'examiner les beauts de dtail de ce tableau sublime. Sbrigani trouva que
cette Vnus ressemblait prodigieusement  Raimonde, l'une de mes nouvelles
amies : il avait raison. Cette belle crature rougit innocemment quand nous le
lui dmes ; un baiser de feu, que je collai sur sa bouche de rose, la
convainquit  quel point j'approuvais la comparaison de mon poux.
     Nous vmes dans la pice suivante, nomme la chambre des idoles, une
infinit de chefs-d'uvre du Titien, de Paul Vronse et du Guide. Une ide
bizarre est excute dans cette salle. On y voit un spulcre rempli de
cadavres, sur lesquels peuvent s'observer tous les diffrents degrs de la
dissolution, depuis l'instant de la mort, jusqu' la destruction totale de
l'individu. Cette sombre excution est de cire, colore si naturellement, que
la nature ne saurait tre ni plus expressive, ni plus vraie. L'impression est
si forte, en considrant ce chef-d'uvre, que les sens paraissent s'avertir
mutuellement : on porte, sans le vouloir, la main au nez. Ma cruelle
imagination s'amusa de ce spectacle. A combien d'tres ma mchancet a-t-elle
fait prouver ces affreuses gradations !... Poursuivons : la nature me porta
sans doute  ces crimes, puisqu'elle me dlecte encore, seulement  leur
souvenir.
     Non loin de l, est un autre spulcre de pestifrs, o les mmes
gradations s'observent ; on y remarque surtout un malheureux, tout nu,
apportant un cadavre qu'il jette avec les autres, et qui, suffoqu lui-mme
par l'odeur et le spectacle, tombe  la renverse et meurt ; ce groupe est
d'une effrayante vrit.
     Nous passmes ensuite  des objets plus gais. La chambre dite la Tribune
nous offrit la fameuse Vnus de Mdicis, place au fond de cette pice. Il est
impossible, en voyant ce superbe morceau, de se dfendre de la plus douce
motion. Un Grec, dit-on, s'enflamma pour une statue... Je l'avoue, je l'eusse
imit prs de celle-l. En examinant les beauts de dtail de ce clbre
ouvrage, on croit aisment que l'auteur dut, comme la tradition le rapporte,
se servir de cinq cents modles pour le terminer : les proportions de cette
sublime statue, les grces de la figure, les contours divins de chaque membre,
les arrondissements gracieux de la gorge et des fesses, sont des traits de
gnie qui pourraient le disputer  la nature, et je doute que le triple de
modles, choisi sur toutes les beauts de la terre, pt aujourd'hui fournir
une crature qui n'et  perdre  la comparaison ; l'opinion gnrale est que
cette statue nous reprsente la Vnus maritime des Grecs. Je ne m'appesantirai
pas davantage sur un morceau dont les copies se sont autant multiplies ; tout
le monde peut la possder, sans doute, mais personne ne l'apprciera comme
moi... L'excrable dvotion fit autrefois briser ce beau morceau... Les
imbciles ! ils adoraient l'auteur de la nature, et croyaient la servir en
dtruisant son plus bel ouvrage. On ne s'accorde point sur le nom du sculpteur
: l'opinion commune prte ce chef-d'uvre  Praxitle, d'autres  Clomne :
qu'importe, elle est belle, on l'admire, c'est tout ce qu'il faut 
l'imagination, et quel que puisse tre l'auteur, le plaisir que l'on prend 
admirer l'ouvrage n'en est pu moins un des plus doux que l'on puisse goter.
     Mes yeux se portrent de l sur l'Hermaphrodite. Vous savez que les
Romains, tous passionns pour ce genre de monstre, les admettaient de
prfrence dans leurs libertines orgies : celui-l, sans doute, est un de ceux
dont la rputation lubrique fut la mieux tablie. Il est fcheux que
l'artiste, en lui croisant les jambes, n'ait pas voulu laisser voir ce qui
caractrisait le double sexe ; on le voit couch sur un lit, exposant le plus
beau cul du monde... cul voluptueux que Sbrigani convoita, en m'assurant qu'il
avait foutu celui d'une semblable crature, et qu'il n'tait pas de plus
dlicieuse jouissance au monde.
     Tout prs, est un groupe de Caligula caressant sa sur : ces matres
orgueilleux de l'univers, loin de cacher leurs vices, les faisaient terniser
par les arts. On voit aussi, dans cette mme pice, la fameuse effigie du
Priape, sur lequel les jeunes filles taient obliges, par dvotion, d'aller
frotter les lvres de leur vagin. Il est d'une telle grosseur, qu'assurment
l'introduction en et t impossible, si par hasard elle et fait partie des
mystres.
     On nous montra des ceintures de virginit. Et sur la menace que je fis 
mes deux amies de les revtir de meubles semblables pour tre sre d'elles, la
tendre lise m'assure, dlicatement qu'elle n'avait besoin que de l'amour que
je lui inspirais, pour tre contenue dans les bornes de la plus exacte
temprance.
     Nous vmes ensuite la plus belle et la plus singulire collection de
poignards ; quelques-uns taient empoisonns. Aucun peuple n'a raffin le
meurtre comme les Italiens : il est donc tout simple de voir chez eux tout ce
qui peut servir  cette action, de la manire la plus cruelle et la plus
tratresse.
     L'air est trs mauvais  Florence ; l'automne y est mme mortel : un
morceau de pain que l'on laisserait s'imprgner des miasmes de l'Apennin
pendant cette saison, empoisonnerait celui qui le mangerait ; les morts
subites, les coups de sang, y sont trs frquents alors. Mais comme nous
tions au commencement du printemps, je crus pouvoir y passer l't sans aucun
risque. Nous ne couchmes  l'auberge que deux nuits ; ds le troisime jour,
je louai une superbe maison sur le quai de l'Arno, dont Sbrigani faisait les
honneurs : je passais toujours pour sa femme, et mes deux suivantes pour ses
surs. tablie l sur le mme pied qu' Turin et que dans les autres villes
d'Italie o j'avais pass, les propositions arrivrent, aussitt que nous
fmes connus. Mais un ami de Sbrigani l'ayant prvenu qu'avec de la modration
et point trop de promptitude, nous serions peut-tre admises aux plaisirs
secrets du grand-duc, pendant quinze jours nous refusmes ce qui se prsentait.
     Les missaires du prince arrivrent enfin. Lopold voulait nous runir
toutes trois aux objets journaliers de ses dbauches secrtes, et il y avait
mille sequins pour chacune, si notre complaisance tait entire.
     - Les gots de Lopold sont despotes et cruels comme ceux de tous les
souverains, nous dit l'missaire, mais vous ne serez point le plastron de ses
luxures, vous les servirez seulement.
     - Nous serons aux ordres du grand-duc, rpondis-je, mais pour mille
sequins... non : mes belles-surs et moi, nous ne marcherons que pour le
triple... Vous reviendrez si cela vous convient.
     Le libertin Lopold, qui nous avait dj lorgnes, n'tait pas un homme 
renoncer  de telles jouissances pour deux mille sequins de plus. Avare avec
sa femme, avec les pauvres, avec ses sujets, le fils de l'Autrichienne ne
l'tait pas pour ses volupts. On vient donc nous prendre le lendemain matin
pour nous conduire  Pratolino, dans l'Apennin, sur la route par laquelle nous
tions arrive  Florence.
     Cette maison, frache, solitaire et voluptueuse, avait tout ce qui
caractrise un lieu de dbauche. Le grand-duc sortait de dner, quand nous
parmes ; il n'avait avec lui que son aumnier, agent et confident de ses
lubricits.
     - Mes belles amies, nous dit le souverain, je vais, si vous le trouvez
bon, vous runir aux jeunes objets qui doivent aujourd'hui servir  ma luxure.
     - Lopold, rpondis-je avec cette noble fiert qui me caractrisa dans
tous les temps, mes surs et moi, nous nous soumettons  tes caprices, nous
satisferons tes dsirs ; mais si tu tais sujet, comme tous les gens de ton
espce,  des fantaisies dangereuses, prviens-nous : notre intention n'tant
pas d'entrer, que nous ne soyons sres de n'avoir rien  craindre.
     - Les victimes sont l, nous dit le grand-duc, vous n'tes que les
prtresses... l'abb et moi, les sacrificateurs...
     - Entrons, dis-je  mes compagnes ;  quelque point que les souverains
soient fourbes, on ne risque pourtant rien de les croire quelquefois, surtout
lorsque l'on porte avec soi des moyens certains de vengeance...
     Et je laissais voir en mme temps le bout du manche d'un poignard qui ne
me quittait pas depuis que j'tais entre en Italie.
     - Quoi ! me dit Lopold en s'appuyant sur mon paule, vous attenteriez
aux jours d'un souverain ?
     - Mon cher, dis-je effrontment, je ne t'attaquerais pas la premire,
mais si tu t'oubliais avec moi, ceci, poursuivis-je en montrant le poignard,
te ferait souvenir que c'est  une Franaise que tu parles... A l'gard de ton
caractre sacr, mon ami, permets-moi d'en rire un instant. Ne t'imagine pas,
je t'en prie, que le ciel, en te formant, t'ait donn une existence diffrente
de celle du dernier individu de tes tats, et tu n'es pas, pour moi, plus
respectable. Zle sectatrice de l'galit, je n'ai jamais cru qu'il y et sur
la terre une crature qui valt mieux qu'une autre, et comme je n'ai pas de
foi aux vertus, je n'imagine pas mme que les vertus puissent les diffrencier.
     - Mais je suis roi.
     - Pauvre homme ! comment oses-tu m'objecter ce titre ? Qu'il est
mprisable  mes yeux ! N'est-ce pas le hasard qui t'a mis o tu es ? qu'as-tu
fait pour obtenir ton rang ? Le premier qui le mrita, par son courage ou par
ses talents, put prtendre  quelque estime, peut-tre ; mais celui qui ne
l'obtient que par hritage, n'a droit qu' la compassion des hommes.
     - Le rgicide est un crime.
     - Imaginaire... mon ami : il y a autant de mal  tuer un savetier qu'un
roi, et pas plus  massacrer l'un ou l'autre, qu'une mouche ou qu'un papillon,
galement l'ouvrage de la nature. Crois bien affirmativement, Lopold, que la
faon de ton individu n'a pas plus cot que celle d'un singe,  notre mre
commune, et qu'elle n'a pas plus de prdilection pour l'un que pour l'autre.
     - J'aime la franchise de cette femme, dit le duc  son aumnier.
     - Et moi aussi, Monseigneur, rpondit l'homme de Dieu ; mais je crains
qu'avec cet orgueil, elle n'apporte pas  vos plaisirs toute la subordination
qu'ils exigent.
     - Erreur que tout cela, M. l'abb, rpondis-je ; fire et franche dans le
monde, douce et soumise dans les plaisirs : voil le rle d'une jolie
courtisane franaise ; ce sera le mien. Mais si vous me trouvez esclave dans
le boudoir, songez que je ne veux l'tre que de vos passions, et nullement de
votre qualit de souverain. Je respecte les passions, Lopold, j'en ai comme
toi, mais je me refuse opinitrement aux honneurs des rangs : tu obtiendras de
moi tout comme homme, rien comme prince, je t'en avertis ; commenons.
     Nous entrmes. Je ne m'attendais pas  l'espce de cratures qui nous
attendaient dans le voluptueux salon o nous fit passer Lopold, et dans
lequel nous nous enfermmes : c'taient quatre filles de quinze  seize ans,
toutes quatre grosses  pleine ceinture...
     - Que diable veux-tu faire de ce gibier ? demandai-je au duc.
     - Tu vas l'apprendre, me rpondit-il. Je suis pre des enfants que ces
cratures portent dans leur sein, et je ne les ai faits que pour me donner le
dlicieux plaisir de les dtruire. Je ne connais pas de satisfaction plus
grande que celle de faire avorter une femme grosse de moi, et comme ma semence
est trs prolifique, j'en engrosse une tous les jours, pour me procurer
ensuite l'insigne volupt de dtruire mon ouvrage.
     - Ah ! ah ! dis-je  l'Autrichien, ta passion est assez bizarre : je la
servirai de tout mon cur... Et comment t'y prends-tu pour oprer ?
     - C'est ce que tu vas voir, dit Lopold, qui jusque-l ne m'avait parl
qu' l'oreille. Commenons par leur annoncer le sort qui les attend.
     Et, s'approchant des quatre filles, il leur dclare ses intentions. Je
vous laisse  juger, mes amis, la douleur o ce perfide arrt les plongea
toutes quatre ; deux s'vanouirent, les deux autres beuglrent comme des veaux
qu'on mne au boucher. Mais Lopold, peu sensible, les fit aussitt mettre
nues par son agent.
     - Belles dames, nous dit alors le grand-duc, voudriez-vous bien imiter
ces demoiselles, et vous dshabiller de mme ? Je ne jouis jamais d'une femme
que quand elle est nue, et je souponne, d'ailleurs, vos corps assez beaux
pour mriter d'tre observs sans voiles.
     Nous obmes, et, dans l'instant, Lopold eut sept femmes nues sous les
yeux. Les premiers hommages de ce libertin s'adressrent  nous : il nous
examine, il nous compare, nous loigne, nous rapproche, et finit enfin cette
premire scne par nous gamahucher toutes les trois, pendant qu'il se faisait
branler alternativement par chacune des femmes grosses. Lopold aimait le
foutre ; il ne nous lcha pas, qu'il ne nous et fait dcharger dans sa bouche
au moins trois ou quatre fois chacune. Pendant qu'il nous branlait ainsi,
l'abb nous socratisait, de manire qu'excites de toutes parts, nous ne lui
pargnmes pas les libations. Au bout d'une heure, l'inconstant changea de
temple, et nous faisait successivement langoter par son croque-dieu ; le
vilain nous lcha le cul, toujours branles par les femmes grosses.
     - Je bande beaucoup, nous dit Lopold, il est temps d'en venir  quelque
chose de plus srieux. Voici quatre fers rouges, tous marqus, continua-t-il :
sur chacun est grave la condamnation d'une de ces femmes grosses ; je vais
leur bander les yeux, et elles viendront elles-mmes choisir un de ces fers.
     On excute, mais  mesure que le colin-maillard avait choisi son fer,
Lopold le lui appliquait tout bouillant sur le ventre. Telles taient les
quatre diffrentes inscriptions rsultatives de ces terribles fers : la plus
jeune, celle de quatorze ans, reut de la main du hasard l'inscription qui
portait : Elle avortera sous les coups de fouet ; celle d'ensuite, et qui
paraissait du mme ge, eut pour inscription : Elle avortera par une boisson ;
la troisime, gs de quinze ans, eut pour arrt : Elle avortera foule aux
pieds ; la sentence de la quatrime, ayant environ seize ans, fut : On lui
arrachera son enfant du ventre.
     La crmonie faite, on enleva les bandeaux, et les malheureuses, en se
considrant, purent lire leur mutuelle condamnation. Alors Lopold les fit
placer toutes quatre debout sur un canap, bien en face de lui ; il m'tendit
sur ce canap et m'enconna, en rjouissant ses yeux de la perspective de ces
quatre ventres bouffis, portant chacun la sentence qui devait les faire
fondre. lise fustigeait pendant ce temps-l Monseigneur, et l'abb se
branlait sur les ttons de Raimonde.
     - Lopold, dis-je en foutant, ne m'engrosse pas, je t'en conjure, car il
est vraisemblable que si j'avais le malheur d'tre fconde par toi, je
pourrais bien accoucher comme ces demoiselles.
     - Rien ne serait plus certain, dit le grand-duc en me lanant des yeux et
des coups de reine qui n'avaient certainement pas la galanterie pour motif,
mais ce qui doit te rassurer, c'est que je dcharge difficilement.
     Et en mme temps, il me quitta pour dpuceler lise, qui l'trillait
depuis un quart d'heure, et qui fut bientt remplace par Raimonde, dont je
pris les soins auprs de l'abb, lequel aprs moi, prit lise. On ne vit
jamais rien de si roide et de si en colre que les membres de ces deux
libertins.
     - N'enculons-nous donc pas ? nous dit l'abb, qui, depuis longtemps,
caressait et maniait mon derrire en homme qui avait envie de le foutre.
     - Pas encore, dit Lopold, il faut expdier une victime.
     La petite fille condamne  l'avortement par le supplice du fouet fut
aussitt saisie par le souverain qui, arm d'abord d'une simple poigne de
verges, ensuite d'un martinet  pointes d'acier, lui travailla prs d'une
demi-heure le derrire, d'une telle violence qu'il la mit en sang tout d'un
coup. Alors la victime fut attache debout, les mains en l'air et les pieds au
parquet, et le duc la frappa d'un nerf de buf sur le ventre, avec une force
si prodigieuse, que l'embryon se dtacha bientt. La mre crie ; la tte de
l'enfant apparat, et Lopold l'arrachant lui-mme, le jette dans le brasier
et renvoie la mre.
     - Foutez en cul. Monseigneur, dit le respectable aumnier : les veines
gonfles de votre vit, l'cume dont votre bouche royale est couverte, le feu
qui sort de vos yeux, tout annonce le besoin que vous avez d'un cul ; ne
craignez pas de perdre votre foutre, vous rebanderez par nos soins, et nous
expdierons les autres.
     - Non, non, nous dit le grand-duc qui me baisait et me maniait beaucoup
pendant toutes ces lubricits, j'ai beaucoup dcharg hier, je ne rpondrais
pas d'aller  deux fois aujourd'hui : je veux tout expdier avant que de
perdre mes forces.
     Et la seconde fut prise. Sa sentence portait : elle avortera par une
boisson. Le fatal breuvage tait l ; la jeune enfant fait beaucoup de
difficults ; le froce ecclsiastique contient d'une main cette fille par les
cheveux, et lui entrouvre de l'autre la bouche avec une lime ; je suis charge
de faire avaler la potion, et le duc, branl par lise, manie pendant ce
temps-l mes fesses et celles de la victime... Quel effet ! grand Dieu ! je
n'en aurais jamais souponn de semblable. A peine ce venin dangereux a-t-il
atteint les entrailles de la petite personne, qu'elle jette des cris terribles
; elle se dbat, elle se roule  terre, et l'enfant parat. Cette fois-ci,
c'est l'abb qui le retire. Lopold, trop agit, nous maniait si lubriquement,
lise et moi, pendant que Raimonde le suait, qu'il lui fut impossible
d'oprer ; je crus qu'il allait partir : il se retire  temps.
     La troisime fille est lie sur le dos par terre : c'tait en la foulant
aux pieds que son fruit devait prir. Soutenu par lise et moi, pendant que
Raimonde,  genoux, le corps de la victime entre ses jambes, lui branle le vit
sur ses ttons, le libertin trpigne d'une manire si forte l'estomac de la
malheureuse, qu'elle pond son fruit. Il est prcipit comme les autres dans le
brasier, sans prendre seulement la peine d'examiner le sexe, et la mre plus
morte que vive, est promptement expulse.
     Si la dernire tait la plus belle, elle tait aussi la plus malheureuse.
On devait lui arracher l'enfant du ventre : je vous laisse  penser quel
supplice !
     - Elle n'en reviendra pas, celle-ci, nous dit Lopold, ce sont  ses
affreuses douleurs que ma dcharge sera due. Cela devait tre, puisque c'est
celle des quatre qui, quand je les foutis, me donna le plus de plaisir : la
petite putain devint grosse le jour mme o je lui fis perdre son pucelage.
     On l'tend sur une croix diagonale qui, releve en bosse sur son milieu,
lui tenait le ventre dans une extrme hauteur. Les quatre membres furent
fortement comprims, rabaisss, et recouverts ensuite de manire  ce que l'on
n'apercevait exactement plus que la masse ronde et boursoufle qui contenait
l'enfant. L'abb opre... Lopold, bien en face, m'encule... de chacune de ses
mains, il branle,  droite le con d'lise,  gauche le con de Raimonde. Et
pendant que le perfide aumnier fend en quatre le ventre de la victime, et la
prcipite au tombeau en lui arrachant son fruit, le grand successeur des
Mdicis, le clbre frre de la premire putain de France, me dcharge un
torrent de foutre dans le trou du cul, en blasphmant comme un crocheteur.
     - Mesdames, nous dit le duc pendant qu'il essuyait son vit, en vous
accordant  chacune les trois mille sequins que vous avez exigs, j'ai compt
payer le secret.
     - Il sera svrement gard, rpondis-je, mais j'y mets une condition.
     - Est-ce  toi de parler ainsi ?
     - Assurment... et tes crimes me donnent des droits, ds que je peux te
perdre en les divulguant.
     - Voil ce que c'est, Monseigneur, dit l'abb, que de se mettre ainsi 
la disposition de ces coquines : ou il ne faut jamais leur rien laisser voir,
ou il faut les tuer ds qu'elles ont vu. Toutes ces commisrations-l vous
perdront ou vous ruineront, je vous l'ai dit cent fois ; est-ce  vous 
composer avec de pareilles gueuses ?
     - Doucement, l'abb, rpondis-je, le ton que tu prends serait, au plus,
convenable avec des coquines comme celles que ton patron et toi vous voyez,
sans doute, ordinairement : il ne l'est pas avec des femmes de notre rang qui,
peut-tre aussi riches que toi, dis-je en m'adressant au duc, se prostituent
par got et non par avarice. Terminons cette discussion ! le duc a besoin de
nous, nous avons besoin de lui : que des services mutuels rtablissent ici la
balance. Lopold, nous te jurons le plus profond secret, si tu nous assures de
ta part l'impunit la plus entire, tout le temps que nous habiterons
Florence. Jure-nous que, quelque chose que nous fassions dans tes tats, nous
n'y serons jamais recherche sur rien.
     - Je pourrais me soustraire  cette inquisition, dit Lopold, et, sans me
souiller du sang de ces cratures, je pourrais les convaincre qu'il y a ici,
comme  Paris, des chteaux o l'on sait contraindre les indiscrets au
silence. Mais je n'aime pas ces moyens avec des femmes qui me paraissent aussi
libertines que moi : je vous accorde l'impunit que vous me demandez, pour
vous, votre mari et vos surs, seulement l'espace de six mois : sortez aprs
de mes tats, je vous l'ordonne.
     Obtenant tout ce que je voulais, je ne crus pas devoir rpliquer, et
aprs avoir remerci Lopold, reu l'argent et ses promesses bien en rgle,
nous prmes cong de lui et nous retirmes.
     - Il faut jouir de ce jubil, me dit Sbrigani ds qu'il eut au notre
arrangement, et tcher de ne pas quitter Florence sans ajouter au moins trois
millions  ceux que nous avons dj. Ce qui me dplat, c'est que cette
nation-ci est vilaine et pauvre ; enfin, nous prendrons tout ce que l'on ne
nous offrira pas, et puisque nous avons six mois  nous, c'est assez pour une
bonne rcolte.
     Les murs sont trs libres  Florence. Les femmes se costument comme des
hommes, ceux-ci comme des filles. Il y a peu de villes dans toute l'Italie o
l'on aperoive un penchant plus dcid pour trahir son sexe, et cette manie
leur vient assurment de l'extrme besoin qu'ils ont de les dshonorer tous
deux. Les Florentins, passionns pour la sodomie, obtinrent autrefois une
indulgence plnire des papes pour ce vice, sous quelque rapport qu'on pt le
considrer. L'inceste et l'adultre s'y montrent galement sans aucun voile :
les maris cdent leurs femmes, les frres couchent avec leurs surs, les pres
avec leurs filles. Le climat, dit ce bon peuple, est l'excuse de notre
dpravation, et le Dieu qui nous y fit natre ne s'tonnera pas des excs o
lui-mme nous porte. Il y avait autrefois,  Florence, une loi fort singulire
 ce sujet. Il tait impossible, le jeudi gras, qu'une femme refust la
sodomie  son poux : si elle s'en avisait, et que celui-ci s'en plaignt,
elle risquerait de devenir la fable de la ville. Heureuse, mille fois heureuse
la nation assez sage pour riger ses passions en lois ! Il n'y a
d'extravagante que celle qui, par des principes aussi stupides que barbares,
au lieu d'allier prudemment l'un et l'autre, contrarie, par des lois absurdes,
tous les penchants de la nature.
     A quelque point cependant que soit port le drglement des murs 
Florence, on n'y souffre aucune raccrocheuse dans les rues. Les putains ont un
quartier spar dont elles ne peuvent sortir, et dans lequel rgnent le plus
grand ordre et la plus extrme tranquillit. Mais ces filles, rarement jolies,
sont d'ailleurs assez mal loges ; et l'observation de ces lieux de dbauche
n'offre d'autres circonstances singulires  l'examinateur philosophe, que
l'extrme complaisance de ces victimes publiques qui, trop heureuses de vous
attirer par leur rsignation, vous prsentent indiffremment toutes les
parties de leur corps, et souffrent mme avec assez de patience, sur chacune
d'elles, tout ce qui plat  la cruaut libertine de leur imposer. Sbrigani et
moi, nous en avons battu, fouett, soufflet, estropi, brl, sans que
jamais, comme en France, une seule plainte se soit fait entendre. Mais si le
putanisme est secret et peu abondant  Florence, le libertinage n'y est pas
moins excessif, et les murs pais, reculs, des gens riches, reclent bien des
infamies : une infinit de malheureuses, conduites furtivement dans ces
criminelles enceintes, y laissent bien souvent l'honneur et la vie.
     Peu de temps avant mon arrive, un riche particulier de cette ville,
ayant viol deux petites surs de sept ou huit ans, fut accus par la famille
de ces enfants de les avoir fait mourir aprs en avoir joui : quelques sequins
touffrent les plaintes, et l'on n'en parla plus.
     A peu prs vers ce temps, une clbre maquerelle fut souponne de mener
tous les jours chez de grands seigneurs de jeunes bourgeoises arraches du
sein de leur famille. Interroge sur le nom de ceux auxquels elle avait
fourni, elle compromit une telle quantit de gens en place,  commencer par le
souverain, que la procdure fut brle, et qu'on lui dfendit d'en dire
davantage.
     Presque toutes les femmes de qualit,  Florence, sont dans l'habitude de
se prostituer dans des bordels ; leur misre et leur temprament les y
portent. Il n'y a point de ville en Europe o la constitution de l'tat mette
les femmes plus mal  leur aise, et il y en a peu o leur libertinage soit
plus tendu. Le sigisbat n'est qu'un voile ; rarement le sigisbe a des
droits sur la femme qu'il sert ; plac l comme l'ami de l'poux, il
accompagne cette femme quand elle le veut et la quitte quand elle l'ordonne.
Ceux qui croient que le sigisbe est un amant sont dans une grande erreur : il
est l'ami commode de la femme, quelquefois l'espion du mari, mais il ne couche
point, et c'est sans doute, de tous les rles, le plus plat  jouer en Italie.
Si un tranger riche parat dans le monde, et le mari et le sigisbe, tout se
retire, tout cde la place  celui sur la bourse duquel on se fonde, et j'ai
souvent vu le complaisant poux sortir de la maison pour quelques sequins,
quand l'tranger tmoigne le plus petit dsir d'entretenir madame seule.
     Je vous ai donn cette lgre esquisse des murs florentines, afin de
vous faire voir, pour les escroqueries, pour les dbauches que nous mditions,
ce que nous donnaient, ou ce que nous refusaient, les usages du peuple dont
nous voulions, et dont nous pouvions, nous amuser six mois avec impunit.
     Sbrigani crut que, pour mieux russir dans nos projeta, il fallait riger
notre manoir plutt en un lieu clbre de dbauches qu'en une maison de jeu.
Perfide insatiabilit de l'avarice ! n'avions-nous pas suffisamment de quoi
vivre, sans frayer de nouveau la route du crime ? Mais, la quitte-t-on quand
on y est !
     Nous fmes donc courir des billets, pour prvenir le public que les
hommes trouveraient  toute heure, chez nous, non seulement de jolies petites
bourgeoises, mais mme des femmes de premire qualit, et les dames furent
galement averties qu'elles trouveraient toujours chez nous des hommes et des
jeunes filles pour leurs volupts secrtes. Comme nous runmes  cela le
local le plus agrable et le plus dlicieusement meubl, et la table la plus
splendide, nous emes promptement toute la ville. Nous formions, mes compagnes
et moi, le fond de la maison ; mais au moindre ordre, au plus lger dsir,
nous avions, dans les deux sexes, ce qu'il tait possible de se procurer de
plus dlicieux. Tout se payait exorbitamment cher, mais on tait
merveilleusement servi. Par les soins de mes deux compagnes, dresses 
l'escroquerie, il s'garait infiniment de bourses et de bijoux ; mais on avait
beau se plaindre, la protection qui nous tait accorde repoussait tout, et
nous triomphions de toutes les vaines dnonciations qu'on osait faire sur
notre conduite.
     Le premier qui parut fut le duc de Pienza. Sa passion est assez
singulire pour vous tre dtaille. Il fallait seize jolies filles au duc ;
on les arrangeait par couples, une coiffure gale caractrisait chaque couple.
J'tais dans un sofa prs de lui, et nue comme les couples ; seize musiciens,
tous jeunes, jolis, et galement nus, taient placs  droite sur des gradins.
Chaque couple devait paratre  son tour. Avant qu'il n'entrt, le duc me
confiait l'attitude ou la volupt qu'il exigeait de ce couple, on prvenait
les musiciens du secret, et c'tait par le son plus ou moins fort des
instruments que le couple parvenait  deviner ce qu'il avait  faire.
Devinait-il ? la musique cessait, et le duc enculait les deux filles. Ne
devinait-il pas (et le temps tait rgl pour cela, chaque couple n'avait que
dix minutes), les deux filles taient alors fustiges jusqu'au sang par notre
libertin, qui, comme vous l'imaginez facilement, gotait d'abord le plus grand
plaisir aux dtails.
     Le premier secret qu'on offrit  la divination du premier couple fut de
venir sucer tour  tour le vit du paillard ; parfaitement guides par la
musique, elles devinrent : elles furent sodomises. Le secret du second
couple fut de venir me lcher le con ; il ne le trouva pas : le fouet
s'ensuivit. La troisime passion  deviner fut de venir fouetter le duc :
elles devinrent ; la quatrime d'aller branler le vit des musiciens : elles
ne le trouvrent pas ; la cinquime de chier au milieu de la chambre : le
fouet devint bientt la punition de n'avoir pas devin cette salet. Le
sixime couple pntra qu'il s'agissait de se branler ensemble. Le septime ne
trouva jamais qu'il fallait se fouetter mutuellement, et il le fut
vigoureusement par le duc. La musique fit, enfin, parfaitement deviner au
huitime qu'il fallait enculer le hros avec des godemichs, et ce fut le
moment qu'il choisit lui-mme pour me dcharger dans le cul. Tout fut dit.
     Il y avait environ trois mois que nous menions une vie aussi dlicieuse
que lucrative, lorsqu'une affreuse trahison de ma part vint augmenter mes
fonds de cent mille cus.
     De toutes les femmes qui frquentaient ma maison avec le plus
d'assiduit, la jeune ambassadrice d'Espagne tait celle qui s'y distinguait
le plus par ses excessives dbauches. Femmes, filles, garons, castrats, tout
tait bon pour elle, et la putain, quoique jeune et jolie comme un ange, tait
si dborde, si impure, qu'elle exigeait que je lui fisse voir des portefaix,
des crocheteurs, des valets, des gadouards, tout ce que la crapule, enfin,
peut avoir de plus vif et de plus rabaiss. Voyait-elle des femmes ? c'taient
des coureuses de corps de garde ; et s'il y avait eu quelque chose de plus
horrible et de plus affreux, je l'eusse bien mieux satisfaite en le lui
procurant. Une fois enferme chez moi avec cette canaille, la coquine s'en
donnait sept ou huit heures de suite, et faisait succder les plaisirs de la
table  ceux de Vnus ; elle finissait sa journe par perdre la raison au sein
des plus sales dbauches.
     L'ambassadrice avait un mari fort dvot, trs jaloux, auquel elle faisait
croire que tout le temps de ses absences se passait chez une amie qui, comme
elle, frquentait ma maison avec la plus grande assiduit.
     Voyant un grand parti  tirer de tout cela, je vais trouver un jour
l'ambassadeur.
     - Excellence, lui dis-je, un homme comme vous ne mrite pas d'tre tromp
: la femme qui porte votre nom est indigne de vous possder. Je vous conjure
de vous claircir ; vous le devez  votre honneur,  votre tranquillit.
     - Moi, tromp ? rpondit l'ambassadeur, cela est impossible : je connais
trop ma femme.
     - Vous ne la connaissez pas, Monseigneur ; vous tes loin de souponner
les affreux excs o elle se livre, et je veux en convaincre vos yeux mmes.
     Florella, confondu hsite un moment ; il ne sait s'il osera ajouter aux
malheureux soupons que je jette en son me la conviction que je lui offre.
Revenant de l, nanmoins, avec plus de fermet que je ne lui en aurais
souponn :
     - tes-vous en tat de me prouver ce que vous me dites, madame ? me
demanda-t-il.
     - Ce soir mme, Monseigneur, si vous l'exigez. Voil mon adresse,
trouvez-vous chez moi sur les cinq heures, vous verrez quels sont les gens que
choisit votre pouse pour vous perdre et vous dshonorer.
     L'ambassadeur accepte. Voil qui va  merveille.
     - Monseigneur, dis-je alors, mais prenez garde  la perte norme que je
fais en vous dnonant votre pouse. C'est moi qui lui fournis des hommes, et
elle me les paie fort cher ; une fois punie par vous, je ne la reois plus :
ou rien de fait, ou je veux tre indemnise.
     - Cela est juste, dit Florella, combien exigez-vous ?
     - Cinquante mille cus.
     - Les voil dans ce portefeuille ; je les porterai avec moi, ils seront 
vous si vous m'clairez.
     - Tout est dit, Monseigneur, je vous attends.
     Mais je ne bornais pas  cette seule ruse l'horreur que je mditais sur
ce malheureux mnage. En faisant tomber la femme dans un pige, j'y voulais
envelopper le mari, et vous allez voir les moyens que j'employai pour y
russir. Je vais trouver l'ambassadrice.
     - Madame, lui dis-je, vous vous gnez pour votre mari, vous le croyez
sage, et vous prenez des prcautions pour viter ses reproches : venez ce soir
de bonne heure chez moi ; je vous ferai voir qu'il enfreint les liens
conjugaux, pour le moins avec autant d'impunit que vous, et sa conduite alors
vous mettant  l'aise, vous devez, de ce moment, renoncer  toutes les
prcautions qui troublent journellement vos plaisirs.
     - Je m'tais doute de ce que tu m'apprends, me rpondit l'ambassadrice,
et je ne te cache pas que j'en recevrai la conviction avec bien du plaisir :
quand veux-tu me la donner ?
     - Ce soir mme ; une partie dlicieuse vous attend chez moi, vous le
savez : six crocheteurs de vingt ans, beaux comme l'Amour. Eh bien ! trois
jeunes garons, galement demands par votre poux, doivent ce soir assouvir
sa luxure.
     - Le monstre
     - Il est bougre.
     - Ah ! je ne m'tonne plus de ses perscutions pour m'enculer... de ses
fantaisies... de ses beaux laquais... Oh ! Juliette, fais-moi voir cela, je
t'en supplie... Il faut absolument que je sache tout.
     - J'y consens, mais je le perds en vous le dvoilant, et sa pratique est
encore meilleure que la vtre.
     - Eh bien, qu'exiges-tu ? demande, Juliette, il n'est pas de sacrifice
que je ne sois prte  faire pour acqurir ma tranquillit.
     - Serait-ce trop de cinquante mille cus ?
     - Les voil dans ce portefeuille, pars et compte sur moi.
     Les deux rendez-vous assurs, je vole prparer tout. Le pige de la femme
tait sr : son libertinage naturel l'y enveloppait. Celui que je prparais 
l'poux ne l'tait pas autant. Il fallait de l'art, de la sduction : j'avais
affaire  un Espagnol...  un dvot. Rien ne m'effraya. Les lieux des scnes
assez bien distribus, pour qu'au moyen d'une fente pratique d'un appartement
 l'autre, le mari pt se voir outrager par sa femme, et la femme par son
mari, j'attends patiemment mes deux dupes. L'poux arrive le premier.
     - Monseigneur, lui dis-je, aprs la manire dont votre femme se conduit,
vous ne devez plus, ce me semble, gner vos gots et vos plaisirs.
     - Non ; je n'aime point ces sortes de choses.
     - Avec des femmes, j'en conviens, il y a tant de dangers ! Mais, tenez,
Monseigneur, ces jolis enfants, poursuivis-je en levant un rideau derrire
lequel j'avais fait cacher, tout nus et simplement orne de guirlandes de
roses, trois petits garons plus beaux que l'Amour mme... ces Ganymdes
dlicieux, vous conviendrez que leur jouissance ne vous prpare aucun regret ;
il n'y a nulle consquence  cela, en vrit : on se conduit si mal avec vous
!...
     Et tout en discourant, les jolis poupons, par mes ordres, entouraient
l'Espagnol, le baisaient, le cajolaient, et mettaient  l'air, malgr lui, sa
virilit chancelante. L'homme est faible, et les dvots surtout, quand on leur
offre des garons. On ne se doute pas de l'extrme analogie qui se trouve
entre les croyants en Dieu et les bougres.
     - Monseigneur, dis-je, ds que les choses furent en train, je vais vous
laisser ; quand votre pouse sera  l'ouvrage, je viendrai vous en donner
avis, et, convaincu par vos yeux de ses affreuses infidlits, vous vous
gnerez moins dans les vtres.
     Je vole  l'ambassadrice ; elle venait d'entrer.
     - Regardez, madame, lui dis-je en la plaant au trou, voyez  quoi
monsieur votre mari passe son temps...
     Et vraiment le cher homme, bien loin de souponner le pige qu'on lui
tendait, sduit par mes propos, par les beauts qui l'environnaient, presque
nu au milieu de ces trois enfants, jouissait dj des plus doux prludes de la
lubricit sodomite.
     - Oh ! l'excrable homme ! dit l'ambassadrice... en voil assez. Qu'il
vienne maintenant critiquer ma conduite... Ah ! comme il sera reu ! Oh !
Juliette, tout cela est affreux... Mes hommes ! mes hommes ! que je me venge,
Juliette ! que je me venge avec usure.
     Et, ayant mis en train les lubricits de la femme, je ne suis pas
longtemps  les aller faire observer au mari.
     - Mille pardons, si je vous drange, Monseigneur, dis-je en entrant, mais
voici l'instant, je ne veux pas qu'il vous chappe. Tenez, lui dis-je en le
conduisant  un trou diffrent de celui par lequel lui-mme avait t vu par
sa femme, examinez comme on vous trahit.
     -  ciel ! dit Florella... Avec six hommes, et de quelle espce encore
!... Oh ! la sclrate !... Juliette, voil votre argent ; ce spectacle est un
coup de foudre pour moi... je ne puis achever... reprenez ces enfants... ne me
parlez jamais de plaisir. Ce monstre empoisonne ma vie... je suis au dsespoir.
     Peu m'importait que ses lubricits se terminassent ou non, sa femme les
avait vues commencer, c'tait tout ce qu'il me fallait. Ce qu'il y eut de
dlicieux pour ma maudite tte, c'est que les choses n'en restrent point l,
et ma petite mchancet fut bien rjouie, quand j'appris que, deux jours
aprs, l'ambassadrice avait t poignarde. Cette aventure fit le plus grand
bruit. Cent missaires publirent  l'instant l'histoire, et chargrent le
duc, qui, ne pouvant rsister  ses remords, ne pouvant soutenir le poids de
l'infamie, prt  tomber sur sa tte, se brla la cervelle. Mais je n'avais
pas coopr  cette mort,  peine en tais-je la seconde cause : cette ide me
dsesprait. Voici ce que j'entrepris, quelques jours aprs, polir m'en
consoler et m'en ddommager en mme temps.
     Tout le monde sait que les Italiens font un grand usage de poisons :
l'atrocit de leur caractre se trouve en action par cette manire de servir
leur vengeance ou leur lubricit. J'avais rcompens avec Sbrigani, tous ceux
dont la Durand m'avait donn les recettes : j'en vendais de tous les genres ;
une infinit de gens venaient s'en fournir chez moi, et cette branche de
commerce me valait un argent immense.
     Un jeune homme assez joli, dont j'avais t parfaitement foutue, et qui
faisait journellement des orgies chez moi, vint me conjurer de lui en donner
un pour sa mre, qui gnait vivement ses plaisirs, et dont il attendait une
norme succession. Tant d'excellente motifs le dterminaient  se dbarrasser
fort vite de cet Argus, et comme l'individu tait ferme dans ses principes, il
ne balanait nullement  commettre une action qui lui paraissait aussi simple.
Il m'avait demand un poison violent, et surtout trs prompt. Je lui en vendis
au contraire un lent, mais sr, et, ds le lendemain de la conclusion du
march, je vais trouver la mre. L'opration devait tre faite : mon jeune
homme tait trop press pour attendre. Mais comme le venin ne devait agir
qu'au bout de quelques jours, on ne pouvait encore s'apercevoir de rien. Je
rvle  la mre tous les desseins du fils :
     - Madame, lui dis-je, vous tes perdue sans mes soins ; mais votre fils
n'est pas seul dans cet affreux complot form contre vos jours : ses deux
surs y trempent galement, et c'est l'une d'elles qui est venue me demander
le poison ncessaire  trancher le fils de vos jours.
     - Oh, ciel ! vous me faites frmir !
     - Il est d'affreuses vrits dans le monde : bien pnible est le soin de
ceux que l'amour de l'humanit contraint  les dvoiler. Il faut vous venger,
madame, il le faut au plus vite. Je vous apporte ce que ces monstres voulaient
vous donner ; usez-en sur eux dans l'instant : la plus juste des lois est
celle du talion. N'bruitez rien, vous vous dshonoreriez, vengez-vous en
silence. Il n'y a pas le moindre mal  prparer aux autres le supplice qu'ils
cherchaient  nous infliger : vous serez loue de tous les honntes gens.
     Je parlais  la femme la plus vindicative de Florence ; je le savais.
Elle prend mes poudres, me les paye. Ds le lendemain, elle les mle aux
aliments de ses enfants, et comme ce venin-ci tait fort actif, le frre et
les deux surs expirrent  la fois ; huit jours aprs, la mre les suivit.
Tous ces enterrements passrent devant ma porte.
     - Sbrigani, dis-je en les entendant, fouts-moi, mon ami, pendant que,
courbe sur cette fentre, mes yeux vont se fixer sur mon ouvrage. Fais
rapidement et chaudement jaillir un foutre que, depuis huit jours, les
horreurs o je me livre font extraordinairement bouillonner ; il faut que je
dcharge en voyant mes forfaits.
     Vous allez peut-tre me demander pourquoi j'avais envelopp les deux
filles dans cette terrible proscription ? le voici. Elles taient belles comme
des anges ; j'avais depuis deux mois fait l'impossible pour les sduire, elles
avaient toujours rsist : en fallait-il davantage pour allumer mon courroux
contre elles ? Et la vertu n'est-elle pas toujours un tort aux yeux du crime
et de l'infamie ?
     Vous imaginez facilement, mes amis, qu'au milieu de toutes ces perfides
sclratesses, ma lubricit personnelle ne s'oubliait pas. Matresse de
choisir parmi les hommes superbes et les sublimes femmes que je procurais aux
autres, vous croyez bien que je commenais par prendre ce qui me convenait le
mieux : mais les Italiens bandent mal, et leur sant, d'ailleurs, toujours
suspecte, me jeta totalement dans le saphotisme. La comtesse de Donis tait
pour lors la femme la plus belle, la plus riche, la plus lgante et la plus
tribade de Florence ; elle passait publiquement pour m'entretenir, et ce
n'tait pas sans quelque fondement.
     Mme de Donis tait veuve, trente-cinq ans, faite  peindre, d'une figure
charmante, beaucoup d'esprit, remplie de grces. Attache  elle et par les
nuds du libertinage, et par les liens de l'intrt, nous nous livrions
ensemble aux drglements de l'impudicit les plus bizarres et les plus
monstrueux. J'avais appris  la comtesse l'art d'aiguillonner ses plaisirs par
tous les raffinements de la cruaut, et la putain, dirige par moi, tait dj
presque aussi sclrate ; nous faisions des horreurs ensemble.
     -  mon amie ! me disait-elle un jour, combien d'espces de dsirs
chauffe l'ide d'un crime ! Je la compare  une tincelle qui met rapidement
le feu  tout ce qu'elle trouve de combustible... dont le ravage s'accrot en
raison des aliments qu'elle rencontre, et qui se termine par produire en nous
un incendie qu'on n'teint plus qu'avec des flots de foutre. Mais, Juliette,
il doit y avoir une thorie sur cela comme sur tout, il doit y avoir des
principes, des rgles... Je brle de les connatre. Instruis-moi mon ange ; tu
vois mes dispositions, mes penchants ; apprends-moi, mon amour,  rgler tout
cela.
     - Femme adorable, rpondis-je, croyez que j'aime trop mon colire pour
ne pas la former tout  fait. Prtez-moi tant soit peu d'attention, et je vais
vous dvoiler les principes qui m'ont conduite o vous me voyez. Voici, ma
chre comtesse.
     Lorsque vous avez envie de commettre un crime, quelles sont les
prcautions gnrales que vous devez employer, abstraction faite des
particulires que la nature seule des vnements doit prescrire ? Combinez
d'abord votre projet plusieurs jours  l'avance, rflchissez sur toutes ses
suites, examinez avec attention ce qui pourra vous servir... ce qui serait
susceptible de vous trahir, et pesez ces choses avec le mme sang-froid que
s'il tait sr que vous dussiez tre dcouverte. S'il s'agit d'un meurtre,
souvenez-vous qu'il n'y a pas un seul tre au monde assez parfaitement isol
pour que ses attenances ne puissent nuire ; quelles qu'elles soient, elles le
rclameront tt ou tard. Considrez donc, avant que de vous livrer, et la
manire de leur rpondre, et celle de leur imposer silence. Une fois
dtermine, agissez seule autant qu'il vous sera possible ; si vous tes
oblige d'employer un complice, intressez-le tellement  votre crime, liez-le
si fortement  l'action, qu'il lui devienne impossible de vous perdre.
L'intrt est le premier mobile des hommes ; ne doutez donc point, d'aprs
cela, que si vous avez nglig ces prcautions, et que le complice ait du
profit  vous trahir... un profit plus grand que celui qu'il trouve  garder
votre secret, ne doutez pas, dis-je, qu'il ne vous trahisse, surtout s'il est
faible, et qu'il croie trouver  l'aveu un moyen d'apaiser sa conscience.
     Si vous devez retirer quelque bnfice de votre crime, cachez
soigneusement cet intrt ; n'en paraissez jamais occupe dans le public, car
c'est l ce qui vous trahira ; il vous chapperait des propos involontaires
produits par votre proccupation, et, quand l'action sera commise, on se
rappellera ces propos ; ils deviendront ds lors des probabilits, et bien
souvent des semi-preuves. Si le crime commis a doubl votre fortune, ne
changez rien de longtemps ni  votre train, ni  votre aisance : on partirait
encore de l pour vous rechercher.
     Tchez d'tre seule aprs l'action faite ; cela est d'autant plus
ncessaire  ceux qui dbutent, que la figure est le miroir de l'me : les
muscles de notre physionomie s'arrangent malgr nous  l'effet qui vient
d'tre reu dans notre intrieur. vitez, par le mme motif, de rien mettre
sur le tapis qui soit analogue  cette action ; car si c'est la premire fois
que vous l'avez commise, vous vous embarrasserez vous-mme en en parlant, et
si c'est, au contraire, un crime d'habitude, un crime qui soit en possession
de vous donner du plaisir, on pourra lire sur votre physionomie les
impressions flatteuses que viendront y peindre ce qui aura du rapport  cette
action. Accoutumez-vous en gnral  tre tellement matresse du jeu de votre
figure, qu'elle puisse perdre insensiblement cette habitude de mettre 
dcouvert les passions dont vous tes mue ; faites-y rgner le calme et
l'indiffrence, et tchez d'acqurir le plus de sang-froid possible dans cette
situation. Or, tout cela ne s'obtient que par la plus grande habitude dans le
vice, et le plus entier endurcissement de l'me ; l'une et l'autre de ces
choses vous tant ncessaires, je dois donc vous les conseiller vivement.
     Si vous n'tiez pas sre de n'avoir point de remords, et vous ne le serez
jamais que par l'habitude du crime, si, dis-je, vous n'en tiez pas bien
certaine, inutilement travailleriez-vous  vous rendre matresse du jeu de
votre physionomie : il viendrait la dcomposer sans cesse et vous trahir 
tous les instants. Ne restez donc point en chemin : vous seriez la plus
malheureuse des femmes, si vous ne commettez qu'un seul dlit. Ou ne commencez
pas, ou plongez-vous entirement dans l'abme, ds que vous avez mis le pied
sur le bord. La multitude seule de vos forfaits touffera le remords... fera
natre la douce habitude qui les mousse si bien, et assurera  votre
physionomie le masque ncessaire  tromper les autres. Ne combinez rien
d'ailleurs sur l'atrocit du crime, elle ne doit tre d'aucun poids dans la
balance ; ce n'est point l'atrocit qui fait punir, c'est l'clat et plus le
crime est violent, plus il suppose des prcautions. Il est donc presque
impossible de faire un crime atroce sans prcautions, au lieu que l'on les
nglige dans les petits, et voil d'o vient qu'ils clatent. L'atrocit n'est
que pour vous : et qu'importe, ds que votre conscience est  l'preuve ?
tandis que l'clat est contre vous : il faut donc le redouter avec soin.
     Mettez l'hypocrisie en pratique ; elle est ncessaire dans le monde, o
l'usage n'est gure que de vous peser  votre balance : on suppose rarement
des crimes  celui chez lequel on voit de l'indiffrence pour tout. Chacun
n'est pas si malheureux, ni si maladroit que Tartuffe. Ce n'est pas
d'ailleurs, comme Tartuffe, jusqu' l'enthousiasme des vertus qu'il faut
porter l'hypocrisie, c'est seulement jusqu' l'indiffrence du crime. Vous
n'tes pas idoltre de la vertu, mais vous n'aimez pas le crime, et cette
sorte d'hypocrisie ne se fait jamais dcouvrir, parce qu'elle laisse en paix
l'orgueil des autres, que le genre d'hypocrisie du hros de Molire afflige
ncessairement.
     vitez les tmoins avec le mme soin que vous emploieriez  choisir vos
complices, et, s'il vous est possible, n'ayez ni l'un, ni l'autre. Ce n'est
jamais que l'un ou l'autre, et souvent tous les deux, qui mnent le criminel
au supplice[3]. Quand vos moyens sont bien pris, vous n'avez plus affaire de ces
gens-l. Ne dites jamais : Mon fils, mon valet, ma femme ne me trahira point,
parce que si ces sortes de gens-l le veulent, ils ont une manire de vous
dnoncer que la loi adopte, et qui ne vous perdra pas moins.
     N'ayez surtout jamais aucun recours  la religion ; vous tes perdue si
vous lui rendez son empire ; elle vous bourrellera, elle remplira votre me de
crainte et de chimres, et vous finirez par vous rendre vous-mme votre
premier dlateur. Toutes ces choses peses et combines de sang-froid (car je
veux bien que vous conceviez le crime dans le dlire des passions, je vous y
exhorte mme, mais je veux que, conu dans l'ivresse, il soit combin dans le
calme), alors, jetez un coup d'il sur vous-mme, voyez ce que vous tes, ce
que vous pouvez ; examinez votre fortune, vos moyens, votre crdit, vos
emplois ; voyez jusqu' quel point la loi peut vous atteindre, de quelle
trempe est l'gide que vous trouvez des motifs d'assurance dans tout cela ;
allez en avant ; mais une fois que vous tes dcide, ne vous arrtez plus.
Quand vous n'aurez aucun reproche  vous faire du ct de la prudence, ne vous
tonnez pas si vous tes dcouvert. Dans le fait, quel est le pis-aller ? Une
mort trs douce et trs prompte. Autant l que dans son lit ; en vrit, l'on
y souffre moins, et c'est bien plus tt fait ; qu'importe le dshonneur ! vous
ne le ressentirez pas, puisque vous n'existerez plus : et ce n'est pas un
individu philosophe qui s'alarme de ce qui peut refluer sur une famille, dont
il s'inquite fort peu. Craindrez-vous celui qui pourrait vous accabler, 
supposer que l'on se contente de vous noter d'infamie, sans vous ravir le jour
? Quelle chimre !... et qu'est-ce que l'honneur ? Un mot vide de sens, qui
n'est rien en lui-mme... qui dpend de l'opinion des autres, et qui, par
cette seule dfinition, ne doit ni nous flatter quand nous en jouissons, ni
nous alarmer quand nous le perdons. Osons croire, avec picure, que la
rputation et l'honneur tant des choses qui ne dpendent point de nous, il
faut savoir s'en passer quand on ne peut les acqurir. Souvenez-vous enfin
qu'il n'y a pas de crime au monde, quelque mdiocre qu'il soit, qui n'apporte
un plus grand plaisir  celui qui le fait, que le dshonneur ne peut lui
apporter de peine. En vit-on moins, pour tre fltri ? Et que m'importe, si
mon aisance et mes facults me restent ! C'est dans elles que je trouve mon
bonheur, et non dans une vaine opinion qui ne saurait dpendre de moi,
puisqu'on voit tous les jours dans le monde des gens perdus d'honneur et de
rputation, trouver pourtant une existence, une considration  laquelle ne
pourraient jamais prtendre des tres faibles qui auraient encens la vertu
toute leur vie.
     Voil, ma chre comtesse, les avis que je donnerais au vulgaire. Voyez
maintenant combien votre tat, votre personnel, votre richesse, votre crdit,
vous assurent de repos et d'impunit ; vous tes au-dessus des lois par votre
naissance, de la religion par votre esprit, de vos remords par votre
sagesse... Eh ! non, non ! il n'est point d'garement que vous ne deviez
caresser, aucun dans lequel vous ne deviez vous plonger aveuglment.
     Nanmoins, je vous dirai sans cesse : vitez l'clat, toujours il nuit,
sans apporter une nuance de plus au plaisir ; je vous dirai : choisissez bien
vos complices, parce que vous ne pouvez vous en passer dans votre tat ; mais
votre fortune vous les assure : enchanez-les par des bienfaits, et ils ne
vous trahiront point ; s'ils l'osaient avec vous, d'ailleurs, que de risques
n'auraient-ils pas  courir ? ne les feriez-vous pas punir la premire ? Vous
voyez donc que ce qui forme une barrire impntrable aux autres est  peine
un lien de fleurs  vos yeux.
     Aprs vous avoir un peu sermonne, je vais maintenant, ma belle amie,
vous indiquer le plus joli secret pour dcouvrir quelle est l'espce de crime
qui doit le mieux amuser votre temprament ; car, pour la chose, il vous la
faudra toujours. Vous tes de tournure  ce que le crime doive vous chauffer
sans cesse ; avant que de vous divulguer mon secret, je vais vous expliquer
pourquoi je conois ainsi votre temprament.
     L'excs de votre sensibilit est extrme ; mais vous en avez dirig les
effets de manire qu'elle ne peut plus vous porter maintenant qu'au vice. Tous
les objets extrieurs qui ont quelque genre de singularit mettent dans une
irritation prodigieuse les particules lectriques de votre fluide nerveux, et
l'branlement, reu sur la masse des nerfs, se communique  l'instant sur ceux
qui avoisinent le sige de la volupt. Vous y sentez aussitt des
chatouillements ; cette sensation vous plat, vous la flattez, vous la
renouvelez ; la force de votre imagination vous y fait concevoir des
augmentations, des dtails... l'irritation devient plus vive, et vous
multiplieriez ainsi, si vous vouliez, vos jouissances  l'infini. L'objet
essentiel est donc, pour vous, d'tendre, d'aggraver.. Je vais vous dire
quelque chose de bien plus fort : mais ayant franchi toutes barrires comme
vous l'avez fait, n'tant plus retenue par quoi que ce soit, il faut que vous
alliez loin. Ce ne sera donc plus qu' l'excs le plus fort, le plus
excrable, le plus contraire aux lois divines et humaines, que s'enflammera
dsormais votre imagination. Ainsi, mnagez-vous, car malheureusement les
crimes ne s'offrent pas  nous en raison du besoin que nous avons de les
commettre, et la nature, en nous crant des mes de feu, devait au moins nous
fournir un peu plus d'aliment. N'est-il pas vrai, ma belle amie, que vous avez
dj trouv vos dsirs bien suprieurs  vos moyens ?
     - Oh ! oui, oui, rpondit en soupirant la belle comtesse.
     - Je connais cet tat affreux, il fait le malheur de mes jours ; quoi
qu'il en soit, voici mon secret[4]. Soyez quinze jours entiers sans vous occuper
de luxures, distrayez-vous, amusez-vous d'autres choses ; mais jusqu'au
quinzime ne laissez pas mme d'accs aux ides libertines. Cette poque
venue, couchez-vous seule, dans le calme, dans le silence et dans l'obscurit
la plus profonde ; rappelez-vous l tout ce que vous avez banni depuis cet
intervalle, et livrez-vous mollement et avec nonchalance  cette pollution
lgre par laquelle personne ne sait s'irriter ou irriter les autres comme
vous. Donnez ensuite  votre imagination la libert de vous prsenter, par
gradation, diffrentes sortes d'garements ; parcourez-les toutes en dtail ;
passez-les successivement en revue ; persuadez-vous bien que toute la terre
est  vous... que vous avez le droit de changer, mutiler, dtruire,
bouleverser tous les tres que bon vous semblera. Vous n'avez rien  craindre
l : choisissez ce qui vous fait plaisir, mais plus d'exception, ne supprimez
rien ; nul gard pour qui que ce soit ; qu'aucun lien ne vous captive ;
qu'aucun frein ne vous retienne ; laissez  votre imagination tous les frais
de l'preuve, et surtout ne prcipitez pas vos mouvements ; que votre main
soit aux ordres de votre tte et non de votre temprament. Sans vous en
apercevoir, des tableaux varis que vous aurez fait passer devant vous, un
viendra vous fixer plus nergiquement que les autres, et avec une telle force,
que vous ne pourrez plus l'carter ni le remplacer. L'ide, acquise par le
moyen que je vous indique, vous dominera, vous captivera ; le dlire
s'emparera de vos sens, et vous croyant dj  l'uvre, vous dchargerez comme
une Messaline. Ds que cela sera fait, rallumez vos bougies, et transcrivez
sur vos tablettes l'espce d'garement qui vient de vous enflammer, sans
oublier aucune des circonstances qui peuvent en avoir aggrav les dtails ;
endormez-vous sur cela, relisez vos notes le lendemain, et en recommenant
votre opration, ajoutez tout ce que votre imagination, un peu blase sur une
ide qui vous a dj cot du foutre, pourra vous suggrer de capable d'en
augmenter l'irritation. Formez maintenant un corps de cette ide, et, en la
mettant au net, ajoutez-y de nouveau tous les pisodes que vous conseillera
votre tte. Commettez ensuite, et vous prouverez que tel est l'cart qui vous
convient le mieux, et que vous excuterez avec le plus de dlices. Mon secret,
je le sens, est un peu sclrat, mais il est sr, et je ne vous le
conseillerais pas si je n'en avais prouv le succs.
     Belle et divine amie, poursuivis-je en voyant mon colire s'enflammer 
mes leons, permettez-moi de joindre encore quelques conseils  ceux que je
viens de vous offrir : votre bonheur seul m'intresse, et c'est pour lui que
je veux travailler.
     Il y a deux observations essentielles  faire lorsque l'on est dcid 
commettre un crime d'amusement : la premire est de lui donner toute
l'extension dont il est susceptible ; la seconde est qu'il soit d'une telle
force qu'on ne puisse jamais le rparer. Cette dernire circonstance est
d'autant plus ncessaire, qu'elle touffe le remords ; car ce qui console du
remords, quand on l'a ressenti, c'est presque toujours l'ide de pouvoir
l'apaiser ou l'anantir par la rparation du mal que l'on a fait. Cette ide
l'endort, et ne l'teint pas ;  la plus petite maladie, au plus petit calme
des passions, il reparat et vous dsespre. Si, au lieu de cela, l'action
commise est d'un tel genre qu'elle ne vous laisse plus le moindre espoir de la
rparer, la raison, dans ce cas, anantit le remords :  quoi servirait-il de
se repentir d'un mal que rien ne rparera jamais ? Cette rflexion, souvent
prsente, l'extirpe entirement, et dans quelque situation que vous puissiez
vous trouver, vous ne le sentez plus. En ajoutant  cela la multiplicit, vous
achverez de vous calmer tout  fait. D'un ct, l'impossibilit de la
rparation, de l'autre, celle de pouvoir deviner duquel il faut se repentir
davantage, et la conscience s'tourdit et se tait alors  tel point, que vous
devenez capable de prolonger le crime au del mme des bornes de la vie ; ce
qui vous fait voir que cette situation de la conscience a cela de particulier
sur les autres affections de l'me, de s'anantir en raison de ce qu'on
l'accrot.
     Les premiers principes bien inculqus, rien ne doit plus vous arrter. Je
conviens que vous ne pourrez vous procurer cette situation tranquille qu'aux
dpens d'autrui ; mais vous vous la procurerez. Et qu'importe le prochain,
quand il est question de soi ! Si trois millions de victimes ne devaient pas,
en les immolant, vous procurer une volupt plus vive que celle de faire un bon
dner, tel mince que ft ce plaisir, eu gard  son prix, vous ne devez pas
pourtant balancer un instant  vous le donner ; car il rsulterait
ncessairement une privation pour vous du sacrifice de ce bon dner, et il
n'en rsulterait aucune de la perte des trois millions de cratures
indiffrentes qu'il faudrait sacrifier pour l'obtenir, parce qu'il existe une
correspondance, telle lgre qu'elle soit, entre ce bon dner et vous, et
qu'il n'en existe aucune entre vous et les trois millions de victimes. Or, si
le plaisir que vous attendez de leur perte devient une des plus voluptueuses
sensations que vous puissiez faire prouver  votre me, je vous demande si
vous devez mme balancer un instant[5] ?
     Tout dpend de l'anantissement total de cette absurde fraternit dont on
nous inculque l'existence avec l'ducation. Brisez totalement ce lien
chimrique, ne lui laissez plus nul empire, convainquez-vous qu'il n'existe
absolument rien entre un autre homme et votre individu, et vous verrez que vos
plaisirs s'tendront d'un ct, pendant que vos remords s'teindront de
l'autre. Il n'importe nullement que le prochain prouve une sensation
douloureuse, s'il n'en rsulte rien pour vous. Ainsi, voil un cas o la perte
des trois millions de victimes doit vous tre indiffrente ; vous ne devez
donc pas vous opposer  cette perte, quand mme vous le pourriez, puisqu'elle
est utile aux lois de la nature ; mais il importe extrmement que cette perte
ait lieu, si elle vous dlecte, parce qu'entre elle et votre plaisir il n'y a
aucune proportion : tout doit tre  l'avantage de la sensation que vous
gotez. Vous devez donc travailler  cette perte sans remords, si vous pouvez
le faire avec prudence ; non que la prudence soit une vertu par elle-mme,
mais elle est bonne par les avantages que l'on en retire. Ce n'est pas non
plus qu'elle soit toujours ncessaire, car elle glacerait souvent les plaisirs
; il faut nanmoins l'employer dans certains cas, parce qu'elle assure
l'impunit, et que l'impunit est un des plus grands et des plus divins
attraits du crime ; mais comme elle tient, pour ainsi dire,  vos richesses, 
votre considration,  votre crdit, vous avez moins besoin de prudence qu'une
autre. Ainsi vous pouvez la ngliger  votre aise, et surtout quand vous la
croirez susceptible d'mousser vos plaisirs.
     La comtesse, enthousiasme des conseils que je lui donnais, m'embrassa
mille fois pour me remercier.
     - Je veux essayer ton secret, me dit-elle : ne nous voyons pas de quinze
jours. Fidle observatrice de tes recommandations, je te jure de ne voir
absolument personne ; nous passerons une nuit ensemble, aprs cet intervalle,
je te rendrai compte de mes ides, et nous travaillerons  les raliser.
     A l'poque prescrite, la comtesse ne manqua pas de me faire avertir ; un
souper dlicieux nous attendait. Aprs nous tre chauffes par la bonne chre
et par les vins les plus dlicats, on ferma les portes, et nous nous
enfonmes dans une niche moelleuse que l'art et l'opulence paraissaient avoir
prpare pour les plus savantes recherches de la luxure.
     -  Juliette ! me dit alors la comtesse en se prcipitant sur mon sein,
j'ai besoin des ombres qui nous environnent pour oser t'avouer le rsultat de
tes perfides secrets. Jamais peut-tre un crime plus atroce ne se conut, il
est affreux... mais je bande en le complotant... je dcharge en croyant m'y
livrer...  mon amour, comment te confier cette horreur ? O nous emporte une
imagination drgle ! o la satit, l'abandon des principes,
l'endurcissement de la conscience, le got des vices, et l'usage immodr de
la luxure, n'entranent-ils pas une faible et malheureuse crature !... Tu
connais, Juliette, ma mre et ma fille ?
     - Assurment.
     - L'une, ma mre,  peine ge de cinquante ans, possde encore tous les
attraits de la beaut. Tu sais qu'elle m'adore. Agla, ma fille, ge de seize
ans... Agla que j'idoltre, avec laquelle je me suis branle deux ans de
suite, comme ma mre l'avait fait avec moi... eh bien, Juliette, ces deux
cratures...
     - Achve donc.
     - Ces deux femmes qui devraient m'tre si chres, je veux m'abreuver de
leur sang... Je veux que toi et moi, couches l'une sur l'autre dans une
baignoire, pendant que nous nous branlerons toutes les deux... je veux,
dis-je, que le sang de ces putains nous inonde, je veux que nous en soyons
couvertes... je veux que nous y nagions... je veux que ces deux femmes, que
j'abhorre aujourd'hui, expirent  nos yeux de cette manire... Je veux que
nous nous embrasions de leurs derniers soupirs, et que, plonges ensuite
toutes deux au fond de cette mme baignoire, ce soit sur leurs cadavres et
dans leur sang que nous couronnions nos derniers plaisirs.
     Mme de Donis, qui n'avait pu cess de se branler pendant l'aveu qu'elle
me faisait, s'vanouit en dchargeant. Singulirement chauffe moi-mme de ce
que je venais d'entendre, j'eus toutes les peines du monde  la faire revenir
; elle m'embrassa ds qu'elle eut ouvert les yeux.
     - Juliette, me dit-elle, je t'ai dit des horreurs ; mais tu vois, 
l'tat o elles m'ont mise, l'effet prodigieux qu'elles font sur mes sens...
Je suis loin de me repentir de ce que j'ai dit ; j'excuterai ce que j'ai
conu, et cela sans dlai : il faut que cette infamie remplisse demain notre
journe...
     - Belle et dlicieuse amie, dis-je  cette femme charmante, vous n'avez
pas craint, je me flatte, de trouver un censeur en moi ! Je suis loin de
blmer vos ides, mais je leur demande quelques recherches et quelques
pisodes. Il me parat que des choses dlicieuses pourraient se joindre  tout
cela. De quelle manire prtendez-vous que vos victimes rpandent sur nous
tout leur sang ? N'est-il donc pas essentiel, au complment de votre
jouissance, qu'il ne coule que par les plus violente supplices ?
     - Ah ! me rpondit vivement la comtesse, crois-tu que ma perversit ne
les ait pas dj conus... arrange ? Je veux que ces supplices soient aussi
longs qu'affreux, je veux dix heures de suite m'enivrer de leurs excrations,
je veux que nous dchargions vingt fois l'une sur l'autre, en nous repaissant
des cris des victimes, en nous repaissent de leurs larmes. Ah ! Juliette !
poursuivit cette femme emporte, en me polluant avec autant d'ardeur qu'elle
en employait sur elle-mme, tout ce que mon me panche dans la tienne n'est
que le fruit de tes conseils... de tes instructions. Que de titrez cette
cruelle vrit me donne  ton indulgence !... coute, Juliette, puisque j'ai
autant fait que de m'ouvrir  toi sur des dsirs aussi dangereux, il faut que
j'achve de te faire une confidence, et que je te demande, en mme temps, ton
secours dans une affaire bien importante pour moi. Agla est fille de mon
mari, voil pourquoi je la dteste ; son pre avait le mme rang dans mon
cur, et si la nature n'et pas accompli mes vux, j'employais l'art pour la
contraindre  me satisfaire... tu m'entends ? Je possde une autre fille dans
le monde : un homme que j'idoltrais en est le pre. Fontange, c'est le nom de
ce gage chri de ma passion, est maintenant ge de treize ans ; on l'lve 
Chaillot, prs Paris. Je veux lui faire un sort considrable. Tiens, Juliette,
continua Mme de Donis en me remettant un fort gros portefeuille, voil cinq
cent mille francs que je soustrais  mes hritiers lgitimes ; quand tu
retourneras  Paris, tu placeras cette somme sur la tte de ma fille ; tu la
garderas prs de toi, tu la marieras, tu feras son bonheur. Mais il faudra que
tout ait l'air d'maner de ta bienveillance ; une conduite diffrente
trahirait bientt mon secret : mes hritiers chicaneraient ce don, il serait
perdu pour ma fille. Je me fie  toi, ma chre Juliette : jure-moi de protger
 la fois mes horreurs et mes bonnes actions. Il y a dans ce portefeuille
cinquante mille francs de plus qu'il ne faut, que je te supplie d'accepter...
Eh bien ! jures-tu de servir en mme temps de bourreau aux deux tres que je
viens de condamner, et de protectrice  la charmante crature que je
t'abandonne ? Oh ! mon amie, tu vois ma confiance ; tu m'as dit cent fois que
les roues ne se nuisaient pas entre elles : dmentiras-tu cette maxime ? Je
ne le crains pas... mon amour, j'attends ta rponse.
     Infiniment plus sre de tenir parole  la comtesse, en lui promettant de
la servir dans un crime que dans l'accomplissement d'une bonne uvre, et
sachant dj  quoi m'en tenir sur l'une et l'autre des propositions qu'elle
me faisait, je promis nanmoins toutes les deux.
     - Chre amie, dis-je  la comtesse en l'embrassant, votre volont sera
remplie ; soyez sre qu'avant un an, votre chre Fontange jouira du sort que
vous lui destinez. Mais dans ce moment-ci, mon amour, ne nous occupons, je
vous supplie, que de l'excution projete : vous n'imaginez pas comme la vertu
me refroidit quand mon me est entire au crime.
     - Ah ! Juliette, me dit Mme de Donis, tu blmes peut-tre cette bonne
action ?
     - Non, me htai-je de rpondre, et j'avais mes raisons pour me presser,
non, certes, je ne blme rien, mais je ne voudrais pas que nous liassions deux
objets si distants l'un de l'autre.
     - Eh bien ! me rpondit la comtesse, ne nous occupons que de celui qui
vient de me faire un effet si prodigieux. Tu m'as promis des dtails,
Juliette, j'en ai quelques-uns dans la tte, communiquons-nous nos ides : je
veux voir si nos imaginations se rpondent.
     - Eh bien, dis-je, il faut d'abord que la scne soit transporte  la
campagne ; les luxures cruelles ne sont bonnes que l ; le silence et la
tranquillit dont on y jouit ne se rencontrent point ailleurs ; il faut
ensuite mler  tout cela quelques dtails luxurieux... Agla est-elle vierge ?
     - Assurment.
     - Il faut que ses prmices s'immolent sur les autels du meurtre ; il faut
que ses deux mres la prsentent au sacrificateur, il faut...
     - Ah ! que les supplices soient effrayants ! interrompit brusquement la
comtesse.
     - Sans doute, mais ne les arrangeons pas ; que les circonstances nous en
fournissent l'ide : ils seront mille fois plus voluptueux.
     Le reste de la nuit se passa dans tout ce que le saphotisme peut avoir de
plus recherch. Nous nous baismes, nous nous sumes, nous nous dvormes ;
toutes deux, armes de godemichs, nous nous portmes mutuellement les coups
les plus redoutables. Et, ayant tout dispos pour aller passer quelques jours
 Prato, o la comtesse avait une superbe maison, nous remmes l'excution de
notre dlicieux projet  huitaine.
     Mme de Donis avait su conduire trs adroitement sa mre et sa fille dans
cette campagne, sous le prtexte d'un voyage de six mois, pendant lequel elle
prtexterait quelque maladie qui lui ravirait les victimes que sa rage seule
devait sacrifier. De mon ct, je devais mener Sbrigani et deux valets srs,
dont je pouvais rpondre comme de moi-mme. Nous nous trouvmes donc  Prato,
le jour indiqu, huit personnes en tout : mon amie et moi, Sbrigani, les deux
valets, la mre, la fille et une vieille dugne  Mme de Donis, qui depuis
longtemps la servait dans tous ses dsordres.
     A peine connaissais-je Agla ; seulement alors, je l'examinai avec
beaucoup plus d'attention. Il n'y avait rien au monde de si joli que cette
jeune personne : il rgnait autant d'agrments que de dlicatesse dans ses
formes, sa peau tait d'une blancheur et d'une finesse incroyables, de grands
yeux bleus qui ne demandaient qu' s'animer, les plus belles dents, les plus
beaux cheveux blonds. Mais tout cela flottait sans art : Agla n'tait pas
ptrie par les grces, elle n'en tait que caresse. Vous n'imaginez pas
l'impression que me fit cette jeune personne ; aucune femme, depuis bien
longtemps, ne m'avait mue avec autant de force.
     Une ide me vint aussitt : changeons de victime, me dis-je, le
fidicommis dont me charge la comtesse, n'est-il pas son arrt de mort ? Si
j'ai bien sincrement, comme je l'prouve, le dsir de voler cet argent, ne
dois-je pas attenter tout de suite aux jours de celle qui me le confie ? Je
viens ici pour commettre des crimes ; celui qui termine les jours de la fille
ne satisfait que mon libertinage, celui qui tranchera les jours de la mre
chauffera de mme mes passions, et contentera, de plus, bien amplement mon
avarice : j'aurai les cinq cent mille francs, sans tre oblige d'en rendre
aucun compte, deux jolies filles  ma disposition, et, de plus, le meurtre
raffin d'une femme avec laquelle je me suis assez longtemps branle pour n'en
vouloir plus. Quant  la vieille mre, oh ! qu'elle y passe, rien de plus
simple ; faisons grce, au moins jusqu' nouvel ordre,  cette douce et
charmante crature dont je ne suis pas encore rassasie.
     Ces ides, fort applaudies de mon poux  qui j'en fis part, nous firent
prendre le parti d'envoyer sur-le-champ l'ordre  mes femmes de disparatre
aussitt avec nos richesses, et d'aller nous attendre  Rome, o nous devions
aller en quittant Florence. Nos intentions furent excutes avec toute
l'exactitude et la ponctualit que je devais attendre de deux femmes qui
m'taient aussi sincrement attaches qu'lise et Raimonde. Ds le mme jour,
je persuadai  Mme de Donis que, pour la sret et la perfection de l'uvre
qu'elle mditait, il devenait indispensable de renvoyer toute sa maison, et de
faire venir au contraire,  sa campagne, tout ce qu'elle possdait d'or et de
bijoux, afin d'avoir au moins cette ressource, S'il nous arrivait quelque
malheur dans l'excution de notre projet. Entrant au mieux dans la perfide
sagesse de ces prcautions, Mme de Donis, qui ne souponnait pas celles que je
prenais de mon ct, voulut encore faire dire  tous ses amis qu'elle allait
en Sicile, et qu'elle prenait cong d'eux pour six mois. Et ne conservant
absolument que la vieille dugne dont je viens de parler, l'imprvoyante
crature se livra tout entire  nous... Il devenait impossible de mieux
tomber dans le pige que nous lui tendions pour la perdre. Ds le second jour,
tout fut en ordre, et la comtesse,  nous, avait avec elle six cent mille
francs d'effets, un portefeuille de deux millions et trois mille sequins de
numraire ; pour toute dfense, une vieille femme ; tandis que j'avais, moi,
indpendamment de Sbrigani, deux vigoureux valets pour nous aider.
     Ces dispositions faites, comme je m'amusais infiniment de l'ide de faire
commettre  la fille le crime dont la mre voulait la rendre victime,
j'engageai la comtesse  nous tranquilliser trois ou quatre jours, avant de
rien entreprendre, et de remettre au vendredi suivant notre expdition.
     - Usons, lui dis-je, de ruse et de contrainte jusque-l. Puisque nous
sommes  la veille de perdre cette charmante Agla, avec laquelle vous ne me
faites faire connaissance que pour m'en sparer aussitt, laissez-moi du moins
passer avec elle les deux ou trois nuits qui doivent prcder nos oprations.
     La comtesse tait tellement aveugle sur mon compte, que rien au monde ne
pouvait lui ouvrir les yeux. Voil les fautes o tombent presque toujours ceux
qui mditent des forfaits : blouis par leurs passions, ils ne voient
absolument qu'elles, et, persuads que leurs complices ont autant d'intrt ou
de plaisir  partager les actions dont il s'agit, ils ferment absolument les
yeux sur tout ce qui peut loigner, ou refroidir les autres, du projet dont
ils sont enivrs. Mme de Donis consentit  tout ; Agla eut ordre de me
recevoir dans son lit, j'en profitai ds le mme soir.  mes amis, que de
charmes ! Ne me souponnez ici ni d'enthousiasme, ni de mtaphore, mais je
n'exagre en vrit pas, lorsque je vous assure qu'Agla aurait pu servir
seule de modle  celui qui ne trouva mme pas, dans les cent plus belles
femmes de la Grce, assez de beauts pour en composer la sublime Vnus que
j'avais admire chez le grand-duc. Jamais, non, jamais je n'avais vu de formes
si dlicieusement arrondies, un aussi voluptueux ensemble et des dtails si
intressante ; rien d'troit comme son joli petit con, rien de potel comme
son charmant petit cul, rien de frais, rien de moul comme sa gorge, et je
vous proteste  prsent, de sang-froid, qu'Agla tait bien la plus divine
crature que j'eusse encore fte de ma vie. A peine eus-je dcouvert tous ses
charmes, que je les dvorai de caresses et, passant rapidement de l'un de ses
attraits  l'autre, il me semblait toujours que je n'avais pas encore assez
caress celui que je quittais. La jolie petite friponne, doue du temprament
le plus lascif, se pma bientt dans mes bras. lve de sa mre, la coquine me
branla comme Sapho ; mais les savantes langueurs de mes volupts, mes
angoisses, mes crispations, mes tiraillements de nerfs, mes spasmes, mes
soupirs, mes blasphmes, tous ces attributs de la corruption rflchie, tous
ces symptmes de la nature dfaillante et vigoureusement irrite, mes propos,
mes baisers, mes attouchements, mes descriptions lascives, tout l'tonna, tout
alarma sa gentille innocence, et elle finit par m'avouer que sa mre tait
bien loin de mes luxurieuses recherches. Enfin aprs les heures les plus
voluptueuses, aprs avoir dcharg, de toutes les manires possibles, cinq ou
six fois chacune, aprs nous tre baises, suces  toutes les parties de
notre corps, nous tre mordues, pinces, langotes, fouettes, aprs avoir
fait, en un mot, tout ce qu'il est possible d'inventer de plus crapuleux, de
plus sale, de plus dbord, de plus inconcevable, je tins  cette charmante
personne  peu prs le discours suivant :
     - Chre fille, lui dis-je, j'ignore o vous en tes pour les principes,
et si la comtesse, en vous donnant les premires leons du plaisir, s'est
occupe de cultiver votre me ; mais quoi qu'il en puisse tre, ce que j'ai 
vous rvler est trop important pour que je puisse vous le cacher une minute.
Votre mre, la plus fausse, la plus indigne, la plus criminelle des femmes, a
conspir contre vos jours : demain, vous devez tre sa victime, si vous ne
parez pas le coup, en le dirigeant la premire.
     - Oh, ciel ! que m'apprenez-vous ? dit Agla en frmissant.
     - La vrit, ma chre, elle est affreuse, mais je vous la devais.
     - Voil donc la cause du refroidissement qu'elle me tmoigne depuis
quelque temps, des traitements...
     - Quels traitements avez-vous donc essuye d'elle ?
     Agla m'avoua que sa mre, devenue cruelle dans le plaisir, la
tourmentait, la souffletait, la fustigeait, et lui disait les choses les plus
dures. Curieuse de savoir jusqu' quel point la Donis avait port le dsordre
et l'garement dans les volupts qu'elle s'tait permises avec sa fille, je
dcouvris qu'elle exigeait de cette enfant un de ces carts libidineux dont la
violence hte le dgot. Sensible  tous les genres de libertinage possibles,
cette mre impudique n'avait plus avec sa fille de jouissance que celle de la
faire chier dans sa bouche, et elle avalait.
     - Cher amour, dis-je  cette jeune personne, vous auriez d mettre plus
de retenue dans les faveurs que vous avez accordes  votre mre ; trop de
complaisance a fait natre la satit : il n'est plus temps, l'heure est
venue, il ne s'agit que de la prvenir.
     - Mais comment chapper ?
     - Il n'est pas question d'chapper. Je ne vous propose point de parer ce
coup, Agla, je ne vous conseille que de le porter vous-mme.
     Et, ici, je jouis vritablement de la petite mchancet que je faisais ;
car, dans le premier cas, je ne servais que la passion d'une sclrate ; dans
celui-ci, je sduisais une jeune fille naturellement douce, vertueuse ; je la
dterminais au parricide, et quelque mrit qu'il ft, n'tait-ce pas toujours
un crime ? la trahison que je faisais  mon amie, m'amusant, d'ailleurs,
tonnamment.
     Agla, faible, dlicate et sensible, ne put soutenir la secousse, et la
pauvre petite malheureuse ne sut,  cette terrible proposition, que pleurer et
se prcipiter sur mon sein.
     - Mon enfant, lui dis-je avec chaleur, ce ne sont pas des larmes qu'il
faut ici, mais des rsolutions. Mme de Donis n'est plus pour vous qu'une femme
ordinaire qu'il vous faut sacrifier sans remords : arracher la vie  ceux qui
complotent contre la ntre est la premire vertu de l'humanit. Vous
croiriez-vous donc engage par la reconnaissance envers une femme abominable
qui ne vous a donn le jour que pour vous le ravir ? Dtrompez-vous,
dtrompez-vous, Agla, ce n'est plus que de l'horreur et de la vengeance que
vous devez  un tel monstre ; vous seriez  jamais mprisable, si vous
dvoriez une telle injure. Quelle sret d'ailleurs y aurait-il pour vous ?
Demain vous tes la victime de votre mre, si elle n'est pas la vtre
aujourd'hui. Fille trop aveugle, rougis-tu donc de verser un sang aussi
criminel ? peux-tu souponner encore l'existence de quelques liens entre cette
sclrate et toi ?
     - Vous tiez son amie ?
     - Puis-je l'tre, aussitt qu'elle proscrit les jours de tout ce que
j'aime au monde ?
     - Vous avez des gots, des passions comme elle.
     - Oui, mais je n'ai pas, comme elle, le crime en vnration ; je ne suis
pas, comme elle, une louve affame de sang, j'abhorre la cruaut ; j'aime mes
semblables, et le meurtre est une infamie qui me fait horreur. Cesse, Agla,
cesse des comparaisons qui ne servent  rien, qui me dshonorent, et qui nous
font perdre des instants prcieux. Ce ne sont pas des paroles qu'il nous faut,
ce sont des actions.
     - Qui ? moi, plonger le poignard dans le sein d'une mre !
     - Tu ne dois plus la considrer comme telle, ds qu'elle a complot
contre toi. Cette femme n'est plus, de ce moment-ci, qu'une bte venimeuse
dont il faut dbarrasser la terre.
     Et, ressaisissant Agla dans mes bras, j'essayai d'touffer le remords
par le feu du libertinage : le moyen me russit ; Agla , sduite, promit
tout[6]. La friponne, guide par la sclratesse de mes sductions, fut au point
de souponner quelques aiguillons lubriques au plaisir de la vengeance ; je la
fis, en un mot, dcharger sur l'ide d'assassiner sa mre. Nous nous levmes.
     - Mon ami, dis-je  Sbrigani, il ne nous reste plus qu' nous rendre
matres des victimes ; amne tes gens, et qu'elles soient aussitt enchanes.
     La mre est saisie d'abord, on la plonge dans les caves du chteau ; la
fille la suit de prs. N'ayant rien entendu de la scne, elle parat glace de
surprise. Agla tait l.
     - Monstre ! dis-je  la comtesse, il faut que tu sois la premire victime
de tes mchancets.
     - Perfide !... ce complot n'tait-il pas ton ouvrage comme le mien ?
     - Je te trompais, je jouais le vice pour t'arracher ton secret ;
matresse de toi maintenant, je n'ai plus besoin de feindre...
     Et la malheureuse est bientt runie  sa mre. Ds qu'il est nuit, je
fais monter ces deux victimes dans le salon prpar par Mme de Donis, pour les
horreurs qu'elle mditait. Agla, raffermie, sermonne par moi, s'amuse du
spectacle ; l'tat o elle voit sa grand-mre ne l'attendrit pas plus que
celui o sa mre parat  ses yeux : j'avais eu l'adresse de lui faire
comprendre que la comtesse n'avait agi, dans tout cela, que d'aprs les
instigations de cette vieille... Et le supplice commena.
     Je suivis l'ide de la comtesse ; mais au lieu d'tre l'agente, la
malheureuse fut la patiente. Couches, sa fille et moi, dans le fond d'une
baignoire, et nous branlant toutes deux, Sbrigani nous arrosa du sang des deux
mres ; il le faisait couler par mille plaies diffrentes. Ici, je puis dire 
l'honneur d'Agla, que son courage et sa fermet ne se ralentirent pas un
instant ; passant avec rapidit du plaisir  l'extase, la fin de l'opration
fut la seule borne de son dlire, et la scne fut longue. On n'a pas d'ide
des raffinements qu'inventa Sbrigani pour prolonger les supplices ; le monstre
les couronna en sodomisant ses victimes : elles expirrent sous lui.
     - Nous voil donc les matres de la maison, dis-je  mon barbare poux
ds qu'il eut fini ; loignons-nous promptement, il n'y a pas un moment 
perdre. Agla, poursuivis-je, vous comprenez  prsent l'objet de mon crime ;
amie de votre mre, je ne faisais que partager ses richesses : elles sont 
moi maintenant. Les feux que vous avez allums dans mon cur ne sont point
teints : vous connaissez lise et Raimonde, vous serez runie  elles. Mais
il faudra, comme elles, vous prostituer aux plus lgers besoins, aux plus
faibles caprices de la socit, il faudra tromper, voler, sduire, commettre
tous les crimes, en un mot, comme nous, ds que nos intrts l'exigeront : ou
cela, ou l'abandon et la misre ; choisissez.
     - Oh ! ma chre amie, je ne t'abandonnerai jamais, s'cria cette jeune
fille, les larmes aux yeux ; ce n'est pas ma situation qui m'y force, c'est
mon cur, et je suis toute  toi.
     Mon poux, encore tout chauff, ne voyait pas sans motion cette scne
d'attendrissement ; ses yeux et son vit me firent souponner qu'il voulait
foutre, et ses discours me le confirmrent bientt.
     - Sacredieu ! me dit-il, j'prouve des remords du crime que je viens de
commettre, et il n'y a que le viol de la fille qui puisse me consoler du
meurtre de ses mres : abandonne-moi, Juliette.
     Et sans trop attendre ma rponse, le libertin, qui bandait forme, saisit
la poulette et la dpucelle. A peine les cuisses sont-elles teintes du sang
qui sort de ce jeune con, que l'Italien retourne la mdaille, et, dans trois
tours de reins, le voil dans le cul.
     - Juliette, me dit-il en limant, que ferons-nous maintenant de cela ? Les
seuls prmices de cette petite fille auraient pu nous valoir de l'argent ; les
voil cueillis : de quelle utilit la putain peut-elle nous tre  prsent ?
Cela n'a ni intrigue, ni caractre (et toujours foutant), Juliette, crois-moi,
runissons ce que la nature avait assembl, qu'il ne soit plus question de
cette famille. Que de piquants dtails peut nous offrir le meurtre de cette
enfant ! Oh ! foutre, tu m'en vois prt  dcharger.
     Et ici, je l'avoue, mes amis, ma frocit naturelle l'emporta sur toutes
autres considrations ; le conseil de Sbrigani m'avait mue ; le fripon le
savait, et l'arrt d'Agla est  l'instant sign de foutre.
     - Vous allez suivre vos parents, lui dis-je ; nous bandons  l'ide de
vous faire mourir, et des sclrats comme nous n'eurent jamais d'autres lois
que leurs passions.
     Nous la livrons  nos valets, malgr ses prires et ses larmes ; et
pendant que les fripons l'assouplissent  toutes leurs fantaisies, Sbrigani me
fait prouver tout ce que la luxure a de plus piquant. Des plaisirs, nos
valets en viennent bientt aux brutalits ; insultant sans dlicatesse l'objet
qu'ils viennent d'encenser, ils passent promptement des injures aux menaces,
des menaces aux coups... Et je ne vengeais point Agla : ses jolies petites
mains, leves vers moi, m'imploraient, je ne l'coutais plus. L'infortune
semblait me rappeler tacitement nos plaisirs secrets, et me conjurer d'couter
encore le sentiment qui me guidait alors : j'tais sourde. Incroyablement
embrase par Sbrigani, qui m'enculait pendant ce temps-l, loin de m'apitoyer
sur les destins de cette malheureuse, je devenais,  la fois, son accusatrice
et son bourreau.
     - Fouettez-la ! dis-je  mes valets, mettez en sang ce joli petit cul qui
m'a donn tant de plaisir.
     Elle tait tendue sur une troite banquette, des courroies contenaient
l'attitude, et sa tte, fortement leve par un collier de fer, s'offrait aux
baisers dont je couvrais sa bouche, en prsentant le cul  Sbrigani, qui me
sodomisait pendant que la vieille le fustigeait. De chacune de mes mains, je
branlais le vit des valets, qui, chacun arm d'un fouet, dchiraient  plaisir
toutes les parties de derrire de notre intressante victime. Je dchargeai
deux fois  cette scne, et quand je vis enfin les roses de ces charmantes
petites fesses tellement fltries, qu'on ne distinguait plus, sur le satin de
cette peau si frache, que des blessures et des cinglons, je la fis suspendre,
par ses beaux cheveux,  la place d'un lustre, puis, cartant ses deux jambes
par des cordes, je les fis lier aux deux extrmits de ce salon, et la
fustigeai moi-mme, dans cette posture, sur les parties les plus dlicates de
son corps, et principalement dans l'intrieur du con. Je n'ai jamais rien vu
de plaisant comme les bonds convulsifs de cette pauvre fille, pendant que je
l'trillais ainsi ; tantt elle se rejetait en arrire pour viter mes coups
par-devant, et tantt en avant pour viter ceux de derrire ; il n'tait pas
une de ces secousses qui ne lui cott une poigne de cheveux. Et je
dchargeais comme une gueuse aux convulsions de cette infortune, lorsqu'une
ide vraiment dlicieuse vint perfectionner mon dlire : elle tait trop du
got de Sbrigani pour ne pas tre aussitt excute. Nous dterrons les
cadavres des deux mres, nous les replaons  mi-corps dans les trous ;
vis--vis d'elles, nous plaons Agla, seulement enfouie jusqu' la poitrine,
et c'est en face de cet affreux spectacle que nous la laissons expirer
lentement. Un coup de pistolet nous dbarrasse de la dugne ; et, chargs de
richesses immenses, Sbrigani, nos deux valets et moi, nous gagnons promptement
la capitale des tats chrtiens, o nous retrouvons nos deux filles,
exactement rendues avec le reste de nos biens,  l'adresse dont nous tions
convenus  Florence.
     -  Sbrigani ! m'criai-je en entrant dans Rome, nous voil donc enfin
dans cette superbe capitale du monde ! Que j'aime  tablir, dans mon esprit,
le parallle curieux qui se trouve entre Rome l'ancienne et Rome la moderne !
Avec quel tonnement et quel mpris je vais voir les statues de Pierre et de
Marie, sur les autels de Bellone et de Vnus ! Aucune ide n'exalte mon
imagination comme celle-l. Peuple abruti par la superstition, poursuivis-je
en cherchant sur le visage des nouveaux Romains quelques traits de ces anciens
matres du globe entier,  quel point la plus infime... la plus dgotante des
religions est parvenue  vous dgrader ! Et que diraient les Catons, les
Brutus, s'ils voyaient les Jules, les Borgia, fouler insolemment aux pieds les
cendres augustes que ces hros du monde laissaient avec confiance  la
respectueuse admiration de l'univers ?
     Malgr le serment que j'avais fait de n'entrer dans aucune glise, je ne
pus tenir, en arrivant  Rome, au dsir de visiter celle de Saint-Pierre. Ce
monument, il en faut convenir, est non seulement au-dessus de toutes les
descriptions, mais bien suprieur mme  tout ce que la plus fertile
imagination peut concevoir. Mais cette partie de l'esprit de l'homme s'afflige
en voyant que de si grands talents se sont puiss, que des dpenses si
prodigieuses se sont faites, en l'honneur d'une religion aussi stupide, aussi
ridicule que celle dans laquelle nous avons eu le malheur de natre. Rien
n'est superbe comme l'autel isol qui s'lve entre quatre colonnes torses,
aux trois quarts et demi de l'glise, sur le tombeau mme de saint Pierre,
qui, pourtant, ne parut ni ne mourut jamais  Rome.
     - Oh ! quel sofa pour se faire enculer ! dis-je  Sbrigani... Va,
laisse-moi faire, dans moins d'un mois, Juliette recevra, sur cet autel
magnifique, le modeste vit du vicaire de Jsus.
     Et vous allez voir, mes amis, si mes prdictions furent justes.
     En arrivant  Rome, je crus devoir jouer un tout autre rle qu'
Florence. Munie de quelques lettres de recommandation que j'avais obtenues du
grand-duc, je profitai du titre de comtesse que je l'avais pri de me donner
dans ces lettres, et comme j'avais de quoi le soutenir, je pris une maison
faite pour l'tayer. Mon premier soin fut de placer mes fonds. Le vol norme
fait chez Minski, celui de Mme de Donis, les cinq cent mille francs du
fidicommis, tout me forma, avec ce que j'avais, huit cent mille livres de
rente : fortune, comme on voit, assez considrable, pour que ma maison pt
rivaliser avec celles des plus brillants princes de l'Italie. lise et
Raimonde furent mes dames de compagnie, et Sbrigani crut plus avantageux  mes
intrts de passer, de ce moment-l, plutt pour mon gentilhomme que pour mon
poux.
     Je fus faire mes visites dans une voiture superbe. J'avais des lettres
pour le cardinal de Bernis, notre ambassadeur dans cette cour, qui me reut
avec toute la galanterie du charmant mule de Ptrarque.
     Je fus, de l, chez la belle princesse de Borghse, femme trs libertine,
que vous allez bientt voir jouer le plus grand rle dans mes aventures.
     Deux jours aprs, je parus chez le cardinal Albani, le plus grand
dbauch du sacr Collge, et qui, ds le premier jour, voulut absolument que
son peintre me peignt toute nue, pour orner sa superbe galerie.
     Ensuite, chez la duchesse de Grillo, femme charmante, ridiculement
sacrifie au plus maussade poux, et dont je devins folle ds que je la vis.
     Mes connaissances particulires se bornrent l, et c'est dans ce cercle
dlicieux o vous allez me voir renouveler tous les garements de ma
jeunesse... de ma jeunesse, oui, mes amis, je puis me servir de cette
expression, puisque j'entrais alors dans ma vingt-cinquime anne. Je n'avais
pourtant point encore  me plaindre de la nature ; loin de dgrader aucun de
mes traits, elle leur avait donn cet air de maturit, d'nergie, communment
refus  l'ge tendre, et je puis dire sans orgueil que si j'avais pass pour
jolie jusqu'alors, je pouvais maintenant prtendre, avec juste raison,  la
plus extrme beaut. La dlicatesse de ma taille s'tait parfaitement
conserve, ma gorge, toujours frache et ronde, s'tait merveilleusement
soutenue. Mes fesses, releves, et d'une agrable blancheur, ne se
ressentaient nullement des excs de luxure o je les avais livres ; leur trou
tait un peu large  la vrit, mais d'un beau rouge brun, sans poil, et ne
s'offrant jamais sans appeler des langues ; mon con n'tait pas non plus trs
troit, mais avec de la coquetterie, des essences et de l'art, tout cela
reprenait,  mes ordres, l'clat des roses de la virginit. A l'gard de mon
temprament, acqurant des forces avec l'ge, il tait vraiment excessif, et
toujours aux ordres de ma tte : une fois en train, il devenait impossible de
le lasser. Mais, pour l'allumer plus srement, je commenais  dsirer l'usage
du vin et des liqueurs, et lorsqu'une fois ma tte tait prise, il n'tait
plus d'excs o je ne me portasse ; j'employais aussi l'opium et les autres
stimulants d'amour, dont j'avais reu les indications chez la Durand, et qui,
dans l'Italie, se vendent ouvertement et avec profusion. On ne doit jamais
craindre d'irriter ses apptits lascifs par de tels moyens ; l'art sert
toujours mieux que la nature, et le seul inconvnient qui rsulte d'en avoir
essay une fois, est l'obligation de continuer toute sa vie.
     Deux femmes s'offraient  moi, ds mon arrive  Rome. L'une, la
princesse Borghse. Celle-l ne fut pas deux jours  me laisser lire dans ses
yeux tout le dsir qu'elle avait que nous nous connussions plus troitement.
Trente ans, de la vivacit, des traits piquants, de l'esprit, du libertinage,
des yeux pleins d'me, la plus jolie taille, les plus beaux cheveux, de
l'imagination, des prvenances : voil ce que me prsentait la premire.
     La duchesse Grillo, plus modeste, plus jeune, plus belle et plus sage,
m'offrait un port de reine, de la pudeur, de la retenue, moins de vivacit,
peu d'imagination, mais infiniment plus de tendresse, de vertu et de
sensibilit. galement prise de ces deux femmes, il tait donc tout simple,
d'aprs le tableau que j'en fais, que si l'une chauffait vivement ma tte,
l'autre triompht seule de toutes les affections de mon cur.
     Au bout de huit jours de connaissance, la princesse m'invita  souper
dans sa petite maison prs de Rome.
     - Nous serons seules, me dit-elle ; tu me parais une femme dlicieuse, ma
chre comtesse, et je veux absolument me lier avec toi.
     Vous jugez facilement qu'avec de telles avances, tout crmonial fut
bientt banni. Il faisait excessivement chaud. Aprs un souper aussi abondant
que voluptueux, qui nous avait t servi par cinq filles charmantes, dans un
cabinet de roses et de jasmins, environn de cascades dont l'agrable murmure
et la douce fracheur runissaient tous les charmes de la nature  tous les
attraits de l'art, la princesse, claire par ses nymphes, m'entrana dans un
petit pavillon solitaire situ sous des peupliers qui l'ombrageaient. Nous
entrmes dans une salle ronde, autour de laquelle rgnait un canap circulaire
qui n'avait pas plus de huit pouces d'lvation, et totalement garni de
coussins ; des glaces, multiplies  l'infini, achevaient de rendre ce petit
local l'un des plus jolis temples que Vnus et en Italie. Ds que les jeunes
filles eurent allum plusieurs quinquets garnis d'huile odorifrante, et dont
les foyers dguiss par des gazes vertes ne pouvaient offenser la vue, elles
se retirrent.
     - Mon amour, me dit la princesse, ne nous appelons plus que de nos noms
de filles : j'abhorre tout ce qui me rappelle aux nuds de l'hymen. Olympe est
le nom de mon enfance, ne m'en donne point d'autres ; de mon ct, je ne
t'appellerai plus que Juliette, tu y consens, n'est-ce pas mon ange ?
     Et le baiser le plus ardent vient aussitt s'imprimer sur mes lvres.
     - Chre Olympe, dis-je, en saisissant cette crature enchanteresse dans
mes bras,  quoi ne consentirais-je pas avec toi ? La nature, en te parant
d'autant de charmes, ne t'a-t-elle pas donn des droits sur tous les curs, et
ne dois-tu pas ncessairement sduire tous les tres que brleront tes yeux ?
     - Tu es divine, ma chre Juliette, baise-moi mille et mille fois ! me dit
Olympe en se laissant tomber sur l'ottomane...  ma plus tendre amie, je sens
que nous allons faire beaucoup de choses ensemble... Mais je crains de
m'ouvrir  toi, je suis si libertine ; ne t'y trompe pas, chre me, je
t'adore ; mais ce n'est pas l'amour qui m'enflamme pour toi maintenant : je ne
connais pas l'amour en luxure, je n'adopte que la lubricit.
     -  ciel ! m'criai-je, est-il possible qu' cinq cents lieues l'une de
l'autre, la nature ait form des mes si semblables !
     - Quoi ! Juliette, me rpondit vivement Olympe, tu es libertine aussi ?
Nous nous branlerions sans nous aimer, nous dchargerions comme des coquines,
sans pudeur, sans dlicatesse, nous mlerions des tiers dans nos plaisirs !...
Ah ! que je te dvore, mon ange, que je te baise mille et mille fois ! C'est
la satit qui conduit l... c'est l'habitude, c'est l'extrme opulence dans
laquelle nous vivons l'une et l'autre ; accoutumes  ne nous rien refuser,
nous sommes rassasies de tout, et les sots n'entendent pas o mne cette
apathie de l'me.
     Olympe, tout en jasant, me dshabillait, se dshabillait elle-mme, et
nues toutes les deux, nous nous trouvmes bientt dans les bras l'une de
l'autre. Les premiers mouvements de Borghse furent de se prcipiter  mes
genoux, de m'ouvrir les cuisses, de passer ses deux mains sur mes fesses, et
de darder sa langue le plus avant qu'elle put dans mon con. J'tais dans une
telle ivresse, que la tribade triompha bientt ; elle avale mon foutre ; je la
renverse, et nous prcipitant sur les coussins qui jonchent ce boudoir, je me
couche  contresens sur elle, et pendant que, ma tte entre ses jambes, je la
gamahuche de toutes mes forces, la coquine me rend le mme service ; nous
dchargeons cinq ou six fois ainsi.
     - Nous ne nous suffisons pas, me dit Olympe. Il est impossible que deux
femmes seules se satisfassent : faisons entrer les filles qui nous ont servies
; elles sont belles, la plus ge n'a pas dix-sept ans, la plus jeune
quatorze. Il n'y a pas de jours o elles ne me branlent ; les veux-tu ?
     - Eh ! sans doute, j'aime tout cela comme toi ; ce qui ajoute au
libertinage est prcieux  mes sens.
     - C'est qu'on ne saurait trop en multiplier les effets, me rpondit
Olympe gare ; c'est que rien n'est si plat que ces femmes timides, retenues
ou dlicates, et qui, ne recevant jamais le plaisir hors de l'amour,
s'imaginent imbcilement qu'il faut s'adorer pour se foutre.
     Et comme la princesse avait sonn, les cinq jeunes filles, au fait de ce
petit mange luxurieux, arrivrent  nous toutes nues. Rien n'tait joli comme
leur figure, rien d'aussi frais, d'aussi bien tourn que leur corps, et quand
elles entourrent Olympe, je crus voir un instant les Grces foltrant autour
de Vnus.
     - Juliette, me dit la princesse, je vais m'asseoir en face de toi ; ces
cinq filles t'environneront, et, par les titillations les plus amoureuses, par
les postures les plus lascives, elles feront jaculer ton foutre ; je te
verrai dcharger, c'est tout ce que je veux. Tu n'imaginerais pas le plaisir
que j'prouve  voir une jolie femme dans l'ivresse : je me branlerai pendant
ce temps-l, je laisserai voyager ma tte, et je te rponds qu'elle ira loin.
     La proposition flattait trop ma lubricit pour que je m'y refusasse.
Olympe arrangea les groupes ; une de ces jolies filles, accroupie sur moi, me
faisait sucer un joli petit con ; soutenue moi-mme sur une espce de bandage
compos de sangles rembourres et recouvertes de satin noir, mes fesses
posaient sur le visage d'une seconde, qui me lchait le trou du cul ; la
troisime, tendue sur moi, me gamahuchait, et j'en branlais une de chaque
main ; en face de ce spectacle, Olympe, qui le dvorait, avait  la main un
cordon de soie qui tenait aux sangles sur lesquelles j'tais suspendue, et
agitant ce cordon avec douceur, elle m'imprimait un mouvement actif et
rtroactif qui prolongeait, qui multipliait les coups de langue que je donnais
et que je recevais, et qui leur imprimait, par ce dlicieux mouvement, une
incroyable augmentation de volupt. Je crois que de ma vie je n'avais got
tant de plaisir. Alors, et j'avais ignor jusque-l l'augmentation de volupt
que me prparait Olympe, alors, dis-je, une musique dlicieuse se fit
entendre, sans qu'il ft possible de discerner d'o elle partait. Ralisant
les chimres de l'Alcoran, je me crus transporte dans son paradis, et l,
entoure des houris qu'il promet aux fidles, je crus qu'elles ne me
caressaient que pour me plonger dans les derniers excs de la plus dlicieuse
lubricit. Les mouvements que m'imprimait Olympe ne se firent plus maintenant
qu'en cadence ; j'tais aux nues, je n'existais plus que par le sentiment
profond de ma luxure. Au bout d'une heure d'ivresse, Olympe se mit dans la
balanoire, environne comme moi des cinq filles. Dlicieusement mue par la
musique, qui variait  chaque instant les morceaux tendres dont elle nous
enivrait, je la polluai cinq quarts d'heure de suite dans cette voluptueuse
machine ; puis, un instant de repos ayant succd, nous varimes nos plaisirs.
     Couches toutes deux  terre, sur les piles de carreaux qui couvraient le
sol de ce charmant boudoir, nous plames la plus jolie fille entre nous deux.
Elle nous branlait de chaque main ; deux autres filles, places entre nos
cuisses, nous gamahuchaient, et les deux dernires,  cheval sur nos
poitrines, nous donnaient leurs cons  sucer : nous nous plongemes ainsi,
prs d'une heure, dans la plus voluptueuse extase. Les filles varirent
ensuite : nous gamahuchmes celles qui venaient de nous sucer, et celles qui
venaient d'tre gamahuches par nous, nous gamahuchrent  leur tour. La
musique continuait ; Olympe me demanda si je voulais qu'on ft entrer les
musiciens.
     - J'y consens, rpondis-je, je voudrais tre vue de l'univers entier,
dans l'tat d'ivresse o je suis.
     -  ma bonne, ma chre bonne ! me dit Olympe en baisant ma bouche avec
ardeur, tu es bien putain, je t'adore ; voil comme il faudrait que fussent
toutes les femmes. Qu'elles sont imbciles celles qui ne sacrifient pas tout 
leurs plaisirs : ah ! qu'elles sont stupides celles qui peuvent avoir d'autres
Dieux que Vnus... d'autres murs que celles de se prostituer sans cesse 
tous les sexes,  tous les ges,  toutes les cratures vivantes.  Juliette !
la plus sainte des lois de mon cur est le putanisme ; je ne respire que pour
rpandre du foutre ; je ne connais ni d'autres besoins ni d'autres plaisirs :
je voudrais tre prostitue, mais l'tre pour fort peu d'argent. Cette ide
m'chauffe la tte  un point que je ne puis dire. Je veux qu'on me fasse voir
 des libertins bien difficiles ; je veux tre oblige d'employer mille
ressources pour les ranimer ; je veux tre leur victime ; qu'ils fassent de
moi tout ce qu'ils voudront... je souffiirai tout... mme des tourments...
     Juliette, prostituons-nous... vendons-nous... livrons-nous... soyons
putains dans toutes les parties de notre corps... Ah ! foutre, mon ange, je
perds la tte ; semblable au coursier fougueux, je m'enfonce moi-mme sous le
dard qui me perce ; je vole  ma perte, je le sens, elle est infaillible... et
je la brave. Je suis presque fche du crdit et des titres qui favorisent mes
garements ; je voudrais qu'ils fussent sus de toute la terre ; je voudrais
qu'ils pussent m'entraner, comme la dernire des cratures, au sort o les
conduit leur abandon... T'imagines-tu donc que je craindrais ce sort ?... Non,
non, quel qu'il puisse tre, j'y volerais sans peur... L'chafaud mme serait
pour moi le trne des volupts, j'y braverais la mort, et dchargerais en
jouissant du plaisir d'expirer victime de mes forfaits et d'en effrayer un
jour l'univers. Voil o j'en suis, Juliette, voil o le libertinage m'a
conduite, voil o je veux vivre et mourir, j'en fais le serment dans tes
mains, je t'aime assez pour te l'avouer. Faut-il t'en dire plus ? Je sens que
je suis  la veille de me jeter dans une dbauche pouvantable ; tous les
prjugs se dissipent  mes yeux, tous les freins se brisent devant moi ; je
me dtermine aux plus grande carts, le bandeau tombe : je vois l'abme, et
m'y prcipite avec dlices. Je foule aux pieds cet honneur chimrique, o les
femmes immolent imbcilement leur flicit, sans qu'il les ddommage en rien
des sacrifices offerts. L'honneur est dans l'opinion ; mais l'opinion qui rend
heureux, c'est la sienne, et non pas celle des autres. Que l'on soit assez
sage pour mpriser cette opinion publique, qui ne dpend en rien de nous,
assez clair pour anantir le sentiment imbcile qui ne nous conduit au
bonheur que par des privations, et l'on prouvera bientt qu'il est possible
de vivre aussi heureux, devenu l'objet du mpris universel, que sous les
tristes couronnes de l'honneur !  mes compagnes de libertinage et de crime,
moquez-vous de ce vain honneur comme du plus vil de tous les prjugs : un
garement d'esprit, une jouissance, vaut mille fois mieux que tous les faux
plaisirs que donne l'honneur. Ah ! vous sentirez un jour,  mon exemple,
combien les volupts s'amliorent en enchanant cette chimre, et, comme moi,
vous jouirez d'autant mieux que vous l'aurez plus compltement mprise.
     - Adorable crature, rpondis-je  Olympe (belle comme le jour dans ce
moment d'effervescence), avec l'esprit... avec les dispositions que tu me
montres, tu dois aller bien loin un jour, et je crains cependant que tu n'en
sois pas encore o je voudrais. Peut-tre admets-tu tous les garements de la
lubricit, mais je ne crois pas que tu connaisses... que tu conoives mme
encore tous ceux qui peuvent driver d'elle. Quoique j'aie quelques annes de
moins que toi, jete dans une carrire infiniment plus dborde, il serait
possible que j'eusse plus d'exprience. Eh ! non, non, chre Olympe, non, tu
ne sais pas encore o conduisent les crimes de luxure ; tu es bien loigne
d'admettre les horreurs o ces forfaits peuvent entraner...
     - Des horreurs ?... interrompit vivement Borghse, ah ! je crois que je
ne suis pas en reste sur un article qui semble te paratre aussi essentiel.
J'ai empoisonn mon premier mari, le mme sort attend le second.
     - Dlicieuse femme, m'criai-je en prenant Olympe dans mes bras, voil o
je te voulais ; mais ce crime commis, ce crime projet, ce sont des crimes
ncessaires, et ceux que j'exigerais de toi seraient des crimes gratuits. Eh !
le crime n'est-il pas assez dlicieux par lui-mme, pour qu'on le commette
sans objet ? est-il donc besoin de prtexte pour le commettre ? et le sel
piquant dont il est empreint, ne suffit-il pas seul  aiguillonner nos
passions ? Je ne veux pas, mon ange, qu'il soit une seule sensation au monde
que tu n'aies prouve ; avec la tte que tu as, tu serais dsole de savoir
qu'il existe une sorte de plaisir que tu ne te sois pas procure. Persuade-toi
qu'il n'est rien sur la terre qui n'ait t fait, rien qui ne se fasse tous
les jours, et rien surtout qui puisse contrarier les lois d'une nature qui ne
nous inspire jamais le mal que quand elle a besoin que nous le fassions...
     - Explique-toi, Juliette, me dit Olympe tout mue...
     - De quel sentiment, rpondis-je, ton me brlait-elle, lorsque tu fis
mourir ton mari ?
     - Vengeance... dgot... ennui, ardent dsir de briser mes freins.
     - Et la lubricit ne te parlait pas ?
     - Je ne l'interrogeai point, elle ne se fit point entendre.
     - Eh bien ! si tu commets encore quelques crimes semblables, ose
l'interroger en agissant. Que le flambeau du crime s'allume  celui de la
lubricit ; runis l'une et l'autre de ces passions, et tu verras ce qu'on
retire de toutes deux.
     - Oh ! Juliette, l'tincelle que tu viens de jeter dans mon me
l'lectrise : tu viens  la fois, d'un seul mot, d'veiller mille ides... Ah
! je n'tais qu'une enfant, je n'avais rien conu, tu me le prouves.
     Alors j'expliquai  Mme de Borghse tout ce qu'un tre libertin pouvait
retirer de l'union de la cruaut et de la luxure, et je lui dveloppai, sur
cette matire, tous les systmes que vous connaissez dj, mes amis, et que
vous mettez si bien en pratique. Elle me comprit  merveille, sa tte s'gara,
et la coquine me jura que nous ne nous quitterions point sans avoir excut
toutes deux quelques-unes de ces voluptueuses horreurs.
     -  mon amour ! me dit-elle tout en feu, je le sens, il doit tre divin
de priver un tre semblable  nous du trsor de l'existence, le plus prcieux
de tous pour les hommes. Anantir... briser les liens qui attachent cet tre 
la vie, et cela dans la seule vue de se procurer un prurit agrable... dans
l'unique motif de dcharger plus dlicieusement... oh ! oui, oui, ce choc sur
la masse des nerfs, produit par l'effet de la douleur chez les autres, est
parfaitement conu de moi, et la volupt qui nat de cette union de mouvement
doit devenir, je le conois, l'extase mme des dieux.
     Et comme elle tait dans une prodigieuse agitation, les musiciens
parurent. Dix jeunes garons de seize  vingt ans composaient ce cortge ; il
tait impossible de rien voir de plus joli ; une gaze lgre les enveloppait 
la manire grecque. Ils furent nus au plus lger signe d'Olympe.
     - Voil les acteurs de mon concert, me dit cette lubrique crature en me
les prsentant, sois d'abord tmoin des plaisirs que je vais goter avec eux ;
tu m'imiteras, si tu veux, aprs.
     Alors les deux plus jeunes de ces aimables garons se placrent, l'un
vers la tte d'Olympe, toujours tendue sur les carreaux qui jonchaient le
parquet, l'autre prs de sa motte. Les huit autres se partagrent, quatre
vinrent se mettre de mme prs de la tte, et quatre prs du ventre ; les deux
placs prs de l'une et l'autre partie branlaient les vits de leurs quatre
compagnons ; celui de la tte faisait sucer un moment,  Olympe, les engins
qu'il secouait, et puis en exhalait le foutre sur son visage ; celui du ventre
enfonait un instant, tour  tour, les quatre vits dont il tait charg, et
les faisait ensuite jaculer sur le clitoris : en trs peu d'instants, par ces
procds, Olympe fut couverte de foutre. Plonge dans la plus dlicieuse
extase, elle ne disait mot, on n'entendait d'elle que quelques soupirs, on ne
distinguait sur son corps que des frmissements. Quand tous les vits furent
branls, les deux masturbateurs sautent sur elle, un la prend dans ses bras,
l'enconne, expose les belles fesses d'Olympe  son camarade qui s'en empare et
les sodomise ; tous les vits, pendant qu'Olympe fout, lui repassent tour 
tour dans la bouche ; elle les ressuce, les repompe encore tous, les uns aprs
les autres, et dcharge comme une bacchante.
     - Eh bien ! me dit-elle en se relevant, es-tu contente de moi ?
     - Oui, lui dis-je, encore tout gare moi-mme du plaisir que je venais
de goter avec les cinq femmes, en l'examinant. Oui, sans doute, je suis assez
contente ; mais l'on peut faire mieux, et je vais t'en convaincre.
     Les jeunes filles sont aussitt charges par moi du soin de faire
rebander les jeunes gens. Ds qu'ils furent en l'air, je me livre  eux. Ils
taient souples... agiles... J'en mets deux dans mon con, un dans mon cul,
j'en suce un, deux se placent sous mes aisselles, un dans mes cheveux, j'en
branle un de chaque main, le dixime se branle sur mes yeux : mais je dfends
la dcharge ; ils devaient tous varier dix fois ; tous,  leur tour, devaient
sacrifier sur chacun des temples offerts  leur luxure : le dnouement ne fut
permis qu'alors. Singulirement irrits des prludes, ces beaux garons
m'inondrent de foutre, et la Borghse qui, branle par ses jeunes filles,
m'avait examine voluptueusement, convint que mon excution tait plus savante
que la sienne.
     - Allons, dis-je, songeons maintenant aux plaisirs de ces cinq jeunes
filles, devenons leurs maquerelles.
     Et les couchant dans des attitudes aussi varies que voluptueuses, nous
leur appliqumes,  chacune, deux jeunes gens sur le corps. Par un
renversement de tous principes, bien digne de l'tat o nous tions, les plus
gros vits furent introduits dans le cul et les plus petits dans le con. Nous
parcourions les groupes, nous les encouragions ; le grand plaisir d'Olympe
tait de retirer les vits des routes qu'ils parcouraient, de les sucer et de
les rtablir. Quelquefois aussi, lorsque les routes taient vacantes, soit que
ce ft celle du cul, soit que ce ft celle du con, elle y enfonait sa langue,
et gamahuchait un quart d'heure : celui dont elle avait pris la place la
foutait alors pendant ce temps-l. Toujours plus empresse qu'elle, c'tait
par de vigoureuses claques sur les fesses que j'excitais le zle des
combattants, ou bien je leur pelotais les couilles, je suais leur bouche, je
langotais celle des filles, je polluais leur clitoris. Il n'tait rien, en un
mot, que je n'inventasse pour prcipiter l'mission du foutre, et je le
dterminai chez presque tous. Mais c'tait dans mon cul qu'elle se faisait :
je ne laissais pas ces filles jouir de mon ouvrage, et ce n'tait que par
intrt personnel que j'avais l'air d'enflammer leurs amants.
     Cette scne acheve, je proposai la suivante. Il s'agissait de
s'accroupir  plat ventre sur la bouche d'une des jeunes filles qui nous
gamahucherait, d'en gamahucher une autre en avant de nous, et de prsenter les
fesses aux dix jeunes gens qui, servis par la cinquime fille que nous
n'employions pas, nous enculeraient tour  tour. Olympe, que je n'aurais pas
crue si libertine, ne changea qu'une chose pour elle  ce tableau : elle
voulait baiser un cul au lieu de sucer un con, et la putain, d'elle-mme et
sans conseil, toute pleine de mes ides, mordit si vivement ce cul qu'il en
saigna. Je ne me contraignis plus, et, saisissait les ttons de celle dont je
gamahuchais le con, je les lui comprimai de manire  lui faire jeter les
hauts cris. En ce moment, Olympe dchargea.
     - Ah ! je te tient ;, friponne, lui-je, tu commences  souponner du
plaisir  la commotion de la douleur imprime sur les autres ; je me flatte de
te mener bientt plus loin.
     Aprs avoir t encules dix fois de suite, nous prsentmes le devant.
Une fille, accroupie sur nos fronts, nous faisait  la fois baiser et son con
et ses fesses ; une seconde nous chatouillait  deux mains le clitoris et le
trou du cul ; on nous enconnait pendant ce temps-l : nous dchargions... nous
nagions dans un ocan de dlice. La bouche eut son tour ; nous sumes tous
ces jeunes gens, nous les fmes tous dcharger dans nos bouches ; deux filles,
pendant ce temps-l, nous suaient  la fois l'anus et le clitoris. Olympe,
puise, parla de se mettre  table. Nous passmes dans un cabinet aussi
voluptueusement meubl que magnifiquement clair. Une superbe collation tait
servie sans ordre dans une grande corbeille de fleurs qui paraissait jete au
milieu d'un vaste oranger couvert de fruits ; je voulus manger un de ces
fruits, ils taient de glace. Tout le reste surprenait galement, tout tait
marqu au coin du got le plus dlicat et de la plus lgante somptuosit. Les
filles seules nous servaient ; les jeunes gens, retire derrire une
dcoration, ne nous charmaient plus alors que du ton de leurs mlodieux
instruments.
     Olympe et moi, toutes deux ivres de luxure, le fmes bientt de vins et
de liqueurs.
     - Allons, dis-je tout tourdie  ma compagne, allons terminer par une
infamie.
     - Ordonne, je suis prte  tout.
     - Immolons une de ces filles.
     - Celle-ci, me dit Olympe en me prsentant la plus jolie des cinq.
     - Quoi ! tu consens ?
     - Et pourquoi ne t'imiterais-je pas ? crois-tu que le meurtre m'effraye
?... ah ! tu verras si je suis digne d'tre ton colire.
     Et nous rentrmes avec cette victime dans la salle que nous venions
d'occuper pour nos orgies. Tout se retire, tout se ferme, nous restons seules.
     - Comment tourmenterons-nous cette coquine ! dis-je  Olympe, nous
n'avons aucun instrument ici.
     Et, en parlant, j'examinais le corps de cette fille vritablement superbe
; je l'examinais  la lueur de deux bougies que je lui teignis cinq ou six
fois de suite sur les fesses, sur les cuisses, et sur les ttons. Olympe
m'imita ; nous nous amusons  brler ainsi cette crature, une heure entre
nous deux. Ensuite nous la pinmes, nous la piqumes, nous l'gratignmes.
Absolument grises toutes les deux, nous ne savions plus ni ce que nous
faisions, ni ce que nous disions ; nous vomissions, nous battions la campagne,
nous tourmentions la victime. La malheureuse jetait les hauts cris, mais les
prcautions taient si bien prises qu'il tait impossible de rien entendre. Je
proposai  la Borghse de pendre cette fille par les ttons et de la faire
ainsi mourir entre nous deux  coups d'pingle. Olympe, dont les progrs
taient aussi rapides que les leons, consentit  tout. Le supplice de cette
infortune dura plus de deux heures, pendant lesquelles nous nous achevmes
avec du punch. Ensuite, ma compagne et moi, toutes deux puises de luxure, de
cruauts... d'excs de table, nous laissant aller sur les coussins qui nous
environnaient, nous nous endormmes cinq heures, la victime pendue au milieu
de nous. Il faisait grand jour quand nous nous rveillmes ; j'aidai ma
complice  cacher le cadavre sous le sol d'un des bosquets, et nous nous
sparmes en nous protestant toutes deux de ne pas rester en si beau chemin.
     Sbrigani et mes femmes, que je n'avais pas prvenus, taient inquiets de
moi : ma prsence les calma ; je me couchai. Sbrigani, qui ne pensait qu'
l'argent, me demanda le lendemain quel parti j'imaginais qu'on pt tirer de
cette intrigue.
     - Jusqu' prsent, que des plaisirs, rpondis-je.
     - J'y vois mieux que cela, me rpondit mon gentilhomme d'honneur. J'ai
dj pris des informations... La Borghse est l'amie du pape ; il faut qu'elle
vous fasse connatre le Saint-Pre ; il faut attaquer les trsors de l'glise,
il faut que nous emportions sept ou huit millions de Rome. Je suis presque
fch des titres fastueux que nous avons pris ici, j'ai peur qu'ils ne
s'opposent  nos vues.
     - Reviens de cette erreur, dis-je  Sbrigani ; ces titres sont au
contraire un moyen d'aiguillonner la luxure : ils seront flatts d'avoir
affaire  une femme de qualit, et je me ferai payer bien plus cher.
     - Ah ! dit Sbrigani, ce n'est ici l'histoire que de quelque cent mille
francs de plus ou de moins, et mes vues sont bien plus leves. Pie VI a des
trsors immenses : il faut bien lui en drober une partie.
     - Il faut bien, pour cela, pntrer dans ses appartements, et le puis-je
sans un motif de libertinage ?
     - Soit, mais il faut se presser de le faire natre, il faut s'introduire
au Vatican le plus tt possible, il faut se hter de dpouiller ce coquin-l...
     Sbrigani finissait  peine, qu'un cuyer du cardinal de Bernis m'apporta
une lettre de son matre. C'tait une charmante invitation  souper  la Villa
Albani, prs de Rome, et c'tait le cardinal de ce nom qui m'attendait avec
Bernis dans cette charmante campagne.
     - Juliette, me dit Sbrigani, sachez profiter de cela, et n'oubliez jamais
que le vol et l'escroquerie sont les uniques buts de notre voyage ; nous
enrichir, voil l'objet, et nous devenons trs coupables si nous le manquons ;
ce n'est que sur la route de la fortune qu'on peut se permettre la moisson des
plaisirs : il faut les oublier jusque-l.
     Aussi ambitieuse que Sbrigani, adorant l'or autant que lui, je ne pensais
pourtant pas absolument de mme sur les motifs. Le got du crime s'annonait
avant tout chez moi, et je songeais bien plus  drober de l'or pour me
procurer le plaisir du vol, qu' le prodiguer en jouissances.
     J'arrive au rendez-vous, pare de tout ce que l'art pouvait ajouter aux
charmes que m'avait prts la nature ; il tait, j'ose le dire, impossible
d'tre plus belle et plus lgante.
     Si je ne craignais d'interrompre mes rcits, je vous devrais sans doute
une description de cette campagne enchanteresse que l'on vient voir des
extrmits de l'Europe, et qui peut-tre est le lieu de Rome qui renferme le
plus d'antiques prcieux. Il faudrait que je vous peignisse ces jardins en
terrasses, les plus frais, les mieux orns, les plus agrablement dessins de
toute l'Italie. Mais, moins empresse de vous tracer des dtails que de vous
transmettre des faits, je passerai de suite aux vnements, sre de ne point
vous dplaire en ne vous faisant grce des uns que pour appuyer sur les autres.
     Mon tonnement, je l'avoue, fut extrme, d'apercevoir en entrant la
princesse Borghse chez le cardinal Albani. Elle causait avec Bernis, dans une
embrasure ; tout deux s'interrompirent pour venir au-devant de moi, ds qu'ils
m'aperurent.
     - Comme elle est belle ! dit Olympe... Cardinal, continua-t-elle en
s'adressant au vieil Albani, qui ne cessait de me considrer, convenez que
nous n'avons pas une plus jolie femme dans Rome ?
     - Rien n'est plus certain, dirent  la fois les deux cardinaux.
     Et nous nous retirmes.
     L'usage des Italiens, afin de mieux profiter de la fracheur, est de
placer au plus haut de leurs maisons les logements qu'ils occupent le plus :
cet air, disent-ils, avec raison, est ncessairement plus pur et beaucoup
moins pais. Rien n'est lgant au monde comme les appartements suprieurs de
la Villa Albani ; des gazes, agrablement rabaisses y laissaient circuler
l'air, en s'opposant aux insectes qui auraient pu troubler les projets
voluptueux dont tout ce que je voyais ne m'annonait que trop les intentions.
     Ds que nous fmes installs, Olympe s'approcha de moi.
     - Juliette, me dit-elle, recommande aux deux cardinaux que tu vois ici,
par des lettres du duc de Toscane semblables  celles que tu m'as apportes de
ce prince, je ne te dguiserai pas qu'ils ont voulu savoir qui tu tais...
quels taient tes murs... ton esprit... Infiniment lie avec ces gens-ci, et
les connaissant comme nous nous connaissons dj toutes les deux, je n'ai pas
cru devoir leur faire mystre de rien ; j'ai tout dit, et tu n'imagines pas le
point auquel j'ai embras leur tte. Ils te dsirent ; livre-toi, je t'en
conjure : le crdit de ces personnages-ci prs du pape est norme. Tous deux
forment le canal des grces, des faveurs ; ce n'est que par eux qu'on obtient
quelque chose  Rome. Quelque aise que tu sois, sept ou huit mille sequins ne
peuvent te nuire ; on est souvent assez riche pour vivre, jamais assez pour
les fantaisies, et surtout quand on nous ressemble. Imite-moi, j'ai souvent
reu d'eux, j'en reois encore. Eh ! les femmes sont faites pour tre foutues,
elles le sont aussi pour tre appuyes, et nous ne devons jamais refuser
l'occasion d'un prsent. Bernis et son confrre ont d'ailleurs une manie fort
singulire, c'est qu'ils ne goteraient aucun plaisir s'ils ne le payaient
point ; je suis sre que tu conois cela. Je t'exhorte, d'ailleurs,  la plus
extrme complaisance ; il en faut avec de pareils libertins ; ce n'est qu'
force d'art qu'on peut ranimer leurs dsirs ; point de restriction, livre
tout, je te donnerai l'exemple : il faut absolument qu'ils perdent du foutre,
nous ne devons rien ngliger pour y russir. Attends-toi donc  faire tout ce
qui gnralement pourra nous conduire  ce but.
     Ce discours m'tonna, je l'avoue. Il n'et pas produit chez moi cet
effet, si j'eusse mieux connu les murs romaines. Quoi qu'il en ft, s'il me
surprit, il ne me rpugna point, et j'avais pass par assez d'autres preuves
pour n'tre point pouvante de celles-l. Ds que Bernis s'aperut que
j'tais au fait, il s'approcha de mon oreille.
     - Nous savons que vous tes charmante, me dit-il, pleine d'esprit et sans
prjugs : Lopold nous a tout crit, Olympe n'a pas t plus mystrieuse.
Nous nous flattons donc, Albani et moi, que vous ne ferez pas la prude avec
nous, et nous en demandons, pour premire preuve, de vous montrer  nous aussi
coquine que vous l'tes en effet, parce qu'une femme n'est vritablement
aimable qu'autant qu'elle est putain. Vous m'avouerez qu'elle serait bien dupe
alors, si, lorsque la nature lui donne le got des plaisirs, elle ne cherchait
pas, pour ses charmes, autant d'admirateurs qu'elle peut rencontrer d'hommes
sur la terre.
     - Aimable chantre de Vaucluse, rpondis-je, en lui faisant voir que je
connaissais ses charmantes posies, vous qui stes vous dchaner, contre le
libertinage avec un tel art que vous le ftes adorer ds qu'on vous eut lu[7],
il faudrait beaucoup plus de vertus que je ne m'en crois pour rsister  ceux
qui vous ressemblent. Et, en lui serrant la main avec affectation : Ah !
croyez, lui dis-je, que je suis  vous pour la vie, et que vous trouverez
toujours une colire en moi, digne du grand matre qui veut bien
l'entreprendre.
     La conversation devient gnrale, et bientt la philosophie l'anima.
Albani nous fit voir une lettre de Bologne, dans laquelle on lui apprenait la
mort de l'un de ses amis qui, quoiqu'il occupt l'une des premires places de
l'glise, ayant toujours vcu dans le libertinage, n'avait jamais voulu se
convertir, mme  ses derniers moments.
     - Vous l'avez connu, dit-il  Bernis, il n'y a jamais eu moyen de le
prcher : gardant sa tte et son joli esprit jusqu'au dernier moment, il a
rendu la vie dans les bras d'une nice qu'il adorait, en l'assurant que ce qui
le fchait dans la ncessit de ne pouvoir admettre l'existence du ciel, tait
le dsespoir o cela le laissait de ne pas la retrouver un jour.
     - Il me semble, dit le cardinal de Bernis, que ces morts-l commencent 
devenir frquentes : l'auteur d'Alzire et d'Alembert les ont mises  la mode.
     - Assurment, dit d'Albani, il y a une grande faiblesse  changer
d'esprit en mourant. N'avons-nous pas le temps de nous dterminer dans le
cours d'une aussi longue vie ? Il faut employer les annes de la force et de
la vigueur  choisir un systme quelconque ; achever d'y vivre, et y mourir,
quand une fois il est adopt. Se trouver encore dans l'incertitude  cette
poque, est se prparer une mort affreuse. Vous me direz peut-tre que la
crise, en drangeant les organes, affaiblit aussi les systmes. Oui, si des
systmes sont, ou nouvellement ou lgrement embrasss, jamais quand ils sont
empreints de bonne heure, quand ils ont t les fruits du travail, de l'tude
et de la rflexion, parce qu'alors ils forment habitude, et que les habitudes
ne nous quittent qu'avec la vie.
     - Assurment, rpondis-je flatte de pouvoir faire connatre ma faon de
penser aux libertins clbres devant lesquels j'tais, et si le stocisme
heureux, auquel je tiens comme vous, nous prive de quelques plaisirs, il nous
pargne bien des peines, et il nous apprend  mourir. Je ne sais,
continuai-je, si ce n'est parce que je n'ai que vingt-cinq ans, et que
l'poque qui doit me rendre aux lments dont je suis forme est peut-tre
encore loin de moi, ou si ce sont rellement mes principes qui me soutiennent
et qui m'encouragent, mais c'est sans aucune terreur que j'aperois la
dsunion des molcules de mon existence. Bien fermement persuade de n'tre
pas plus malheureuse aprs ma vie que je ne l'tais avant que de natre, il me
semble que je rendrai mon corps  la terre avec le mme calme, le mme
sang-froid que je l'ai reu.
     - Et qui produit en vous cette tranquillit ? dit Bernis : c'est le
mpris profond que vous avez toujours eu pour les balivernes religieuses, un
seul retour sur elles vous et perdue. On ne saurait donc les fouler aux pieds
de trop bonne heure.
     - Cela est-il aussi facile que l'on le pense ? dit Olympe.
     - Cela est ais, dit Albani, mais c'est par la racine qu'il faut couper
l'arbre : si vous ne travaillez qu' l'extirpation des branches, il renatra
toujours des bourgeons. C'est dans la jeunesse qu'il faut s'occuper de
dtruire avec nergie les prjugs inculqus ds l'enfance. Et c'est le plus
enracin de tous qu'il faut impitoyablement combattre ; c'est ce Dieu vain et
chimrique dont il faut absorber l'existence.
     - Je me garderais bien, dit Bernis, de mettre cette opration au rang de
celles qui doivent donner le plus de peine  une jeune personne, parce que
cette opinion difique ne peut se soutenir un quart d'heure dans un bon
esprit. Et, en effet, qui ne voit pas qu'un Dieu, rempli de contradictions, de
bizarreries, de qualits incompatibles, en chauffant l'imagination, ne
rapporte nanmoins  l'esprit qu'une chimre ? On croit fermer la bouche 
ceux qui nient l'existence de ce Dieu, en leur disant que les hommes, dans
tous les sicles, dans tous les pays, ont reconnu l'empire d'une divinit
quelconque ; qu'il n'est pas de peuple sur la terre qui n'ait eu la croyance
d'un tre invisible et puissant, dont il a fait l'objet de son culte et de sa
vnration ; enfin, qu'il n'est pas, de nation si sauvage qu'on puisse la
supposer, qui ne soit persuade de l'existence de quelque tre suprieur  la
nature humaine. Premirement, je nie ce fait : mais cela ft-il, mme, la
croyance de tous les hommes peut-elle changer une erreur en vrit ? Il fut un
temps o tous les hommes ont cru que le soleil tournait autour de la terre,
tandis que celle-ci demeurait immobile : cette unanimit de foi changea-t-elle
cette erreur en ralit ? Il fut un temps o personne ne voulait croire 
l'existence des antipodes ; on perscutait ceux qui avaient la tmrit de la
soutenir. Que de peuples crurent aux sorciers, aux revenants, aux apparitions,
aux esprits. Cette tendue d'opinions fait-elle des ralits de toutes ces
choses ? Non, sans doute ; mais les gens les plus senss se font une
obligation de croire  un esprit universel, sans voir, sans rflchir que tout
dment les belles qualits qu'on prte  ce Dieu. Dans la famille nombreuse de
ce pre si tendre, je n'aperois pourtant que des malheureux... Sous l'empire
de ce souverain si juste, je ne vois que le crime au pinacle et la vertu dans
les fers. Parmi ces bienfaits que vous me vantez dans l'adoption de ce
systme, je vois une foule de maux de toute espce sur lesquels vous vous
obstinez de fermer les yeux. Forcs de reconnatre que votre Dieu si bon, en
perptuelle contradiction avec lui-mme, distribue de la mme main et le bien
et le mal, vous vous trouvez contraints, pour le justifier, de me renvoyer aux
chimriques rgions de l'autre vie. Inventez donc, en ce cas, un autre Dieu
que le Dieu de la thologie, car le sien est aussi contradictoire qu'absurde.
Un Dieu bon, qui fait le mal, ou qui permet qu'il se fasse, un Dieu rempli
d'quit, et dans l'empire duquel l'innocence est toujours opprime ; un Dieu
parfait, qui ne produit que des ouvrages imparfaits : ah ! convenez que
l'existence d'un tel Dieu est plus pernicieuse aux hommes qu'elle ne peut leur
tre utile, et ce que l'on pourrait faire de mieux serait de l'anantir 
jamais.
     - Charlatan, m'criai-je, tu parles contre les drogues que tu distribues
! Que deviendraient ta puissance et celle de ton sacr Collge si tous les
hommes taient aussi philosophes que toi ?
     - Je sais parfaitement, dit Bernis, que l'erreur nous est ncessaire ; il
faut en imposer aux hommes, nous ne le pouvons qu'en les trompant ; mais il ne
s'ensuit pas de l que nous devions nous tromper nous-mmes. A quels yeux
dmasquerons-nous l'idole, si ce n'est devant ceux de nos amis ou des
philosophes qui pensent comme nous ?
     - Dans ce cas, dit Olympe, claircissez mes ides, je vous conjure, sur
un point de morale essentiel  ma tranquillit. Mes oreilles ont t mille
fois rebattues de ce systme, et je n'ai jamais t satisfaite de sa
dfinition. Il s'agit de la libert de l'homme : que pensez-vous, Bernis, de
cette doctrine ? C'est vous que j'interpelle, et ce sont vos lumires que je
dsire.
     - J'y consens, dit le clbre amant de Pompadour : coutez-moi donc avec
d'autant plus d'attention que la matire est un peu abstraite pour les femmes.
     La facult de comparer les diffrentes manires d'agir et de se
dterminer pour celle qui nous parat la meilleure, est ce qu'on appelle
libert. Or, l'homme a-t-il, oui ou non, cette facult de se dterminer ?
J'ose affirmer qu'il ne l'a pas, et qu'il est impossible qu'il puisse l'avoir.
Toutes nos ides doivent leur origine  des causes physiques et matrielles
qui nous entranent malgr nous, parce que ces causes tiennent  notre
organisation et aux objets extrieurs qui nous remuent ; les motifs sont le
rsultat de ces causes, et, par consquent, notre volont n'est pas libre.
Combattus par diffrents motifs, nous balanons, mais l'instant o nous nous
dterminons ne nous appartient pas ; il est contraint, il est ncessit par
les diffrentes dispositions de nos organes ; nous sommes toujours entrans
par eux, et jamais il n'a dpendu de nous d'avoir pris plutt un parti que
l'autre ; toujours mus par la ncessit, toujours esclaves de la ncessit,
l'instant mme o nous croyons avoir le mieux prouv notre libert est celui
o nous sommes le plus invinciblement entrans. Le flottement, l'incertitude
nous font mire  notre libert, mais cette prtendue libert n'est que
l'instant de l'galit des poids dans la balance. Ds que le parti est pris,
c'est que l'un des deux cts s'est trouv plus charg que l'autre, et ce
n'est pas nous qui sommes cause de l'ingalit, ce sont les objets physiques
qui agissent sur nous et qui nous rendent le jouet de toutes les conventions
humaines, le jouet de la force motrice de la nature, ainsi que le sont les
animaux et les plantes. Tout rside dans l'action du fluide nerveux, et la
diffrence d'un sclrat  un honnte homme ne consiste que dans le plus ou le
moins d'activit des esprits animaux qui composent ce fluide.
     Je sens, dit Fnelon, que je suis libre, que je suis absolument dans la
main de mon conseil. Cette assertion gratuite est impossible  prouver. Qui
assure  l'archevque de Cambrai que lorsqu'il se dtermine  embrasser la
doctrine douce de Mme de Guyon, il soit libre de choisir le parti contraire ?
Il pourra me prouver tout au plus qu'il a balanc, mais je le dfie de me
convaincre qu'il a t libre de prendre le parti oppos, du moment qu'il a
pris celui-l : Je me modifie moi-mme avec Dieu, continue cet auteur, je suis
cause relle de mon propre vouloir. Mais Fnelon n'a pas pris garde, en disant
cela, que Dieu tant le plus fort, il le rendait cause relle de tous les
crimes ; il n'a pas pris garde non plus que rien ne dtruisait plus srement
la puissance de Dieu que la libert de l'homme, car cette puissance de Dieu
que vous supposez, et que je vous accorde un instant, n'est vraiment telle,
que parce que Dieu a rgl toutes choses ds le commencement, et c'est en
consquence de cette rgle invariable que l'homme ne doit plus devenir qu'un
tre passif qui ne peut rien changer au mouvement reu et qui, par consquent,
n'est pas libre. S'il tait libre, il pourrait  tout moment dtruire ce
premier ordre tabli, et il deviendrait alors aussi puissant que Dieu. Voil
ce qu'un partisan de la divinit comme Fnelon aurait d considrer plus
mrement.
     Newton coulait lgrement sur cette grande difficult, il n'osait ni
l'approfondir, ni s'y engager ; Fnelon, plus tranchant, quoique bien moins
instruit, ajoute : Quand je veux une chose, je suis matre de ne la vouloir
pas ; quand je ne la veux pas, je suis matre de la vouloir. Non. Puisque vous
ne l'avez pas faite quand vous l'avez voulu, c'est que vous n'tiez pas le
matre de la faire, et que toutes les causes physiques qui doivent diriger la
balance l'avaient emport, cette fois, du ct de la chose que vous avez
faite, et vous n'avez pas t le matre de choisir, ds qu'une fois vous avez
t dtermin. Donc vous n'avez pas t libre ; vous avez balanc, mais vous
n'avez pas t libre, et vous ne l'tes jamais. Lorsque vous vous laissez
aller  celui des deux partis que vous prenez, c'est qu'il tait impossible
que vous prissiez l'autre. C'est votre incertitude qui vous a aveugl : vous
vous tes cru matre du choix, parce que vous vous tes senti matre de
balancer ; mais cette incertitude, effet physique de deux objets extrieurs
qui se prsentent  la fois, et la libert de choisir entre ces deux objets,
sont deux choses trs diffrentes.
     - Me voil convaincue, dit Olympe ; l'ide d'avoir pu ne pas commettre
les crimes o je me suis livre tourmentait quelquefois ma conscience : mes
chanes dmontres, je suis calme, et je poursuivrai sans remords.
     - Je vous y exhorte, dit Albani, rien n'est inutile comme le remords :
parvenant toujours trop tard dans notre me, il n'empche pas que le mal ne
soit fait, et comme les passions parlent plus haut que lui, quand on veut
refaire le mal, il devient trop faible pour l'empcher.
     - Eh bien ! livrons-nous donc  ce mal dlicieux, pour en conserver
l'habitude, et pour nous tourdir sur celui que nous avons fait ! dit Olympe
avec enthousiasme.
     - Oui, rpondit le cardinal de Bernis, mais ce mal projet, pour qu'il
nous dlecte davantage, faisons-le avec autant d'tendue que de rflexion.
Belle Juliette, poursuit l'ambassadeur de France, nous savons que vous avez
deux jolies filles dans votre maison, qui srement doivent tre aussi
complaisantes que vous ; leur beaut fait le plus grand bruit dans Rome ; il
n'est question que de vous trois : nous vous prions de les envoyer prendre et
de permettre qu'elles jouent un rle dans la scne libidineuse que mon
collgue et moi nous proposons d'excuter ce soir avec vous.
     Ne croyant pas, aux termes o j'en tais avec Olympe, devoir refuser une
proposition qu'elle me pressait tout bas d'accepter, j'envoyai promptement
chercher lise et Raimonde, et la conversation, ds lors, prit un tour
diffrent.
     - Juliette, me dit Bernis,  l'empressement que mon confrre et moi
venons de vous tmoigner de connatre les deux jolies femmes que vous
possdez, n'allez pas nous souponner d'un got bien particulier pour un sexe
 qui nous ne pardonnons le tort d'tre femmes qu' la condition d'tre hommes
avec nous. Il est mme essentiel que nous vous dclarions  ce sujet que tout
dessein d'amusement serait nul, si vous ne nous assurez pas, pour vous et pour
vos compagnes, d'une absolue rsignation aux fantaisies que cet nonc vous
expose.
     - En vrit, dit Olympe, ces claircissements sont superflus avec
Juliette ; elle m'a donn des exemples en ce genre qui doivent compltement
vous rassurer, et je suis bien persuade que les femmes qu'elle adopte
doivent, par cela seul qu'elle les protge, avoir au moins autant de
philosophie qu'elle.
     - Mes amis, dis-je en tchant de mettre tout le monde  l'aise,
heureusement ma rputation en luxure est assez bien tablie pour qu'il ne
puisse vous rester le moindre doute sur ma manire de me comporter dans de
telles parties. Ma lubricit, toujours modele sur le caprice des hommes, ne
s'allume jamais qu'au feu de leurs passions ; je ne suis vraiment chauffe
que de leurs dsirs, et je ne connais de volupt qu' satisfaire tous leurs
carte. Si ce qu'ils exigent de moi se trouve tout simple, mes volupts sont
mdiocres ; ont-ils besoin de recherches, j'prouve aussitt, par sympathie,
le plus violent dsir de les contenter, et je n'ai jamais connu ni conu de
restriction dans les actes du libertinage, attendu que plus ils outragent les
murs, plus ils dpassent les bornes de la pudeur et de l'honntet, et plus
ils flattent mes jouissances.
     - On ne peut pas tre plus aimable, dit Bernis ; il est certain qu'une
femme qui refuse ces choses-l est une bgueule qui ne mrite ni la
considration de ses amis, ni l'estime des honntes gens.
     - De tels refus sont absurdes, dit Albani, l'un des plus zls sectateurs
de tous les gots bizarres de la lubricit ; ils ne prouvent dans la femme qui
les fait que de la btise ou de la froideur, et je vous avoue qu'une femme
glace ou stupide, aux yeux de ceux qui ne pardonnent le sexe dont elles sont
qu'en faveur de leur complaisance, est un individu bien mprisable  mes yeux.
     - Eh ! quelle serait donc la femme assez bte, dis-je, pour imaginer
qu'un homme fit plus de mal  lui mettre le vit au derrire qu' le lui
introduire dans le con ? Une femme n'est-elle pas femme partout, et n'est-ce
pas une extravagance que de vouloir consacrer  la pudeur une des parties de
son corps, lorsqu'elle consent  livrer les autres ? Il est ridicule de dire
que cette manie puisse jamais outrager la nature : nous inspirerait-elle ce
got, s'il l'offensait ? Osons assurer, au contraire, qu'elle le chrit, qu'il
lui est favorable ; que les lois de l'homme, toujours dictes par l'gosme,
n'ont pas le sens commun sur cet objet, et que celles de la nature, bien plus
simples, bien plus expressives, doivent ncessairement nous inspirer tous les
gots destructeurs d'une population, qui, la privant du droit de recrer les
premires espces, la maintient dans une inaction qui ne peut que dplaire 
son nergie.
     - Voil sans doute une trs belle ide, dit Bernis, je voudrais
maintenant qu' cette rudition thorique, nous joignissions un peu de
pratique. Je vous invite donc, belle Juliette,  venir exposer  nos yeux ce
trne de volupt qui, d'aprs notre consentement, fera, lorsque nous
l'exigerons, l'unique objet de nos caresses et de nos plaisirs. Celui d'Olympe
nous est assez connu pour que nous n'exigions dans ce moment-ci que le vtre.
     Les deux cardinaux s'tant rapprochs, je fus  l'instant leur prsenter
l'objet de leur culte. Trousse jusqu'au-dessus des hanches, rien ne put
troubler leur examen, et je puis assurer qu'il fut fait avec les dtails les
plus lubriques et les plus circonstancis. Albani poussait la svrit des
murs sodomites au point de dguiser scrupuleusement avec sa main tout ce que
l'attitude penche que l'on me faisait prendre lui faisait involontairement
dcouvrir dans le voisinage : il n'est pas de vrai sodomiste qui ne dbande 
la vue d'un con. Aprs les attouchements, vinrent les baisers, les
gamahuchades. Et comme, chez des libertins de ce genre, la barbarie devient
presque toujours la suite des impulsions de la lubricit, on passa des suons
aux claques, aux pinons, aux morsures, aux introductions vigoureuses et  sec
de plusieurs doigts dans l'anus, et, dfinitivement, aux propositions du fouet
qui se seraient excutes sur-le-champ, sans doute, si l'on n'et annonc mes
compagnes. Comme c'est de ce moment que la scne commence  devenir
vritablement srieuse, c'est aussi de cette poque que je vais vous la
peindre avec la cynique franchise qui caractrisera toujours mes crayons.
     Les cardinaux, enchants des deux dlicieuses cratures que j'offrais 
leur lubricit, exigrent bientt l'examen le plus scrupuleux des beauts
postrieures que leur promettaient deux aussi jolies femmes. Olympe elle-mme
s'empressait autour d'elles avec la mme ardeur que les hommes. Ce fut alors,
qu'en tirant Albani  part, je lui tins  peu prs le discours suivant :
     - Saint homme, lui dis-je, tu ne t'es pas imagin sans doute que ces deux
jolies femmes et moi venions satisfaire ici toutes tes fantaisies brutales
uniquement par amour pour toi. Il ne faut pas que la figure que je fais dans
Rome t'en impose ; elle n'est le fruit que de mes prostitutions, elles seules
me font vivre et me soutiennent ; je ne me donne que pour de l'argent, et il
m'en faut beaucoup.
     - Bernis et moi avons toujours pens de mme, me dit le cardinal.
     - A la bonne heure, rpondis-je ; en ce cas, dites-moi ce que vous
destinez  mes amies et  moi : autrement rien de fait, je crois devoir vous
en prvenir.
     Albani se rapproche de son confrre, il lui parle bas un moment, et tous
deux, venant  moi, m'assurent que j'aurai lieu d'tre satisfaite de leur
manire d'agir.
     - Ces promesses-l sont trop vagues pour me contenter, rpondis-je. Vous
savez que chacun vit de son mtier ; celui de croquer de petites idoles de
pte vous vaut cinq ou six cent mille livres de rentes ; trouvez bon que le
mien, infiniment plus agrable  la socit, me rapporte de mme en raison de
son mrite. Vous allez me montrer beaucoup de turpitudes ; je deviendrai
matresse de votre secret, je puis vous compromettre en en abusant. Vous
vengerez-vous par des coups d'clat ? Au moyen de mon or, je serai, comme
vous, entendue, et mes dfenseurs vous perdront en vous dvoilant. Pour six
mille sequins, et la promesse de me faire faire une partie avec le pape, tout
s'arrangera, et je n'aurai plus que des plaisirs  vous donner. Peu de femmes
au monde sont aussi lubriques, aussi complaisantes, aussi sclrates que moi,
et ce que mon imagination drgle ajoutera  vos plaisirs, les rendra
peut-tre les plus vifs et les plus dlicieux de la terre.
     - Aimable enfant, me dit Bernis, vous ne vous donnez pas  bon march ;
mais trop aimable pour qu'on puisse rien vous refuser, nous vous introduirons
chez le pape. Le dsir que vous tmoignez a dj t conu par lui-mme, et
puisqu'il faut tout vous dire, cette partie prliminaire n'est arrange que
par ses ordres : il veut, avant que de vous connatre, que nous lui rendions
compte de vous.
     - Allons, dis-je, il ne faut que l'argent, et je suis  vos ordres.
     - Quoi ! tout de suite ?
     - Assurment.
     - Mais si, aprs...
     - Ah ! vous connaissez mal les Franaises ! Franches comme le pays dont
elles portent le nom, elles veulent tre sres de leur fait avant que de
conclure un march ; mais elles sont incapables de l'enfreindre quand elles en
ont reu l'argent.
     Alors Albani, sur un signe de son confrre, me fit passer dans un
cabinet, et ayant ouvert un secrtaire, il en sortit en billets payables  vue
la somme exige par moi. Je n'eus pas plus tt jet les yeux sur ce secrtaire
que les richesses dont il me parut rempli me sduisirent. Bon ! me dis-je
aussitt que j'eus conu la ruse qui allait me l'approprier, je puis d'autant
mieux entreprendre le coup, que ces sclrats, par la multitude d'horreurs
qu'ils se permettront avec moi, vont s'enchaner au point qu'ils n'oseront
jamais me poursuivre. En profitant avec promptitude du moment o le meuble
tait encore ouvert, je feins un vanouissement avec une telle vrit,
qu'Albani s'effraye et sort promptement pour appeler au secours. Je me relve
lgrement, je mets la main sur les billets, sur les portefeuilles, et d'un
coup de filet je m'empare de prs d'un million. Je referme le secrtaire. Dans
le trouble o il est, pensais-je, il ne se ressouviendra pas de l'tat o il a
laiss son trsor, et je serai moins souponne quand il le trouvera de cette
manire. Tout ce que je vous dis, excut en moins de temps que je n'en mets 
vous le rendre, je me replace  terre dans la situation o m'avait mise mon
vanouissement suppos. Albani rentre, suivi d'Olympe et de Bernis. Aussitt
que je les vois, je reprends connaissance, dans la crainte qu'en tournant trop
autour de moi, l'on ne dcouvre ce qu' peine j'ai pu cacher sous mes jupes.
     - Ce ne sera rien, dis-je promptement, mon extrme sensibilit me rend
parfois sujette  ces crampes de nerfs, et je suis mieux maintenant, et
parfaitement  vos ordres...
     J'avais au mieux prvu les ides d'Albani : voyant son secrtaire ferm,
il crut l'avoir laiss de cette manire-l, et sans la moindre apparence de
soupon, nous repassmes dans une salle dlicieuse o devaient s'excuter les
orgies projetes.
     L nous trouvmes huit personnages nouveaux dont les rles n'taient pas
de peu d'importance dans les mystres que nous allions clbrer. Ces huit
personnages taient d'abord quatre petits garons de quinze ans, beaux comme
l'Amour, ensuite quatre fouteurs de dix-huit  vingt ans, dont les membres
taient monstrueux. Nous tions donc l douze en tout pour les plaisirs de ces
deux sclrats, car Olympe, mixte dans cette scne, fut toujours infiniment
plus du ct des victimes que de celui des sacrificateurs ; le libertinage,
l'intrt, l'ambition, la livraient  ces libertins et elle y remplissait
absolument le mme emploi que nous.
     - Allons ! dit Bernis, commenons. Juliette, vous lise, et vous
Raimonde, en vous faisant aussi chrement payer, vous nous donnez le droit de
vous parler comme  des putains : servez-nous donc avec la mme obissance.
     - Cela est juste, rpondis-je, voulez-vous nous voir nues ?
     - Oui.
     - Eh bien, donnez-nous donc une garde-robe o mes compagnes et moi
puissions nous dshabiller...
     On en ouvre une. Je partage aussitt mon norme paquet avec mes deux
compagnes, nous insrons le tout avec soin dans nos poches, nous nous
dshabillons, et, une fois nues, nous paraissons dans le cercle o les
cardinaux nous attendaient.
     - Un peu d'ordre  tout ceci, dit Bernis. Je remplirai les fonctions de
matre des crmonies, mon confrre y consent : que tout le monde m'obisse
donc. L'examen que nous devons faire de vos culs, mesdames, n'tant
qu'esquiss, ayez pour agrable de venir les offrir tour  tour  notre
critique ; les petits garons passeront aussi, et  mesure qu'un sujet sera
vu, il entourera sur-le-champ l'un des fouteurs et le disposera au plaisir, de
manire que, l'examen fait, nous puissions retrouver en attitude, sous nos
yeux, chacun de ces fouteurs entour d'une femme et d'un garon.
     Le premier tableau s'excute : nous pssions alternativement de l'un 
l'autre de ces libertins. Nos fesses taient baises, palpes, mordues,
pinces, et nous nous rangions sur-le-champ autour d'un des fouteurs, en
observant qu'il n'y et jamais qu'un homme et qu'une femme auprs de chacun.
     - Maintenant, dit le matre des crmonies, il faut qu'un petit garon,
agenouill entre nos cuisses, nous suce le vit ; un des grands nous fera sucer
le sien ; en avant de lui, pour l'exciter, il gamahuchera le cul d'une femme ;
nous aurons sous nos mains,  droite le vit d'un fouteur que nous branlerons,
 gauche les fesses d'un petit garon, et les deux autres femmes, places 
ct de nous et un peu au-dessous, nous chatouilleront les couilles et le trou
du cul.
     Pour la troisime scne, dit Bernis, nous resterons couchs comme nous
voil ; ce seront des femmes qui nous pomperont ; deux petits garons,
agenouills sur nos poitrines, nous feront sucer le trou de leur cul ; ils
baiseront, au-dessus d'eux, les fesses des deux femmes, qui, elles-mmes,
branleront les vits des deux petits garons ; et les quatre fouteurs seront
branls par nous, chacun d'une main.
     Tels vont tre nos rangs dans la quatrime scne, poursuit le charmant
cardinal : deux femmes, diffrentes de celles qui viennent de nous sucer,
agenouilles contre ces sofas, vont recevoir nos vits dans leur bouche ; les
deux autres femmes nous serviront de maquerelles ; elles disposeront les
quatre fouteurs  nous enculer tour  tour, elles les socratiseront, elles les
gamahucheront, elles les langoteront : en un mot, elles n'pargneront rien
pour les faire bander, et, quand elles les verront prts  nous perforer,
elles humecteront de leur bouche et de leur langue le trou de notre derrire,
et conduiront avec soin leurs membres dans notre cul ; les quatre petits
garons se relayeront sous notre bouche, et, couchs en face de nous,  plat
ventre, ils nous feront alternativement baiser leurs quatre culs.
     Les quatre fouteurs taient vigoureux ; nous les excitons  merveille.
Les deux vieilles culasses pourpres furent sodomises chacune huit fois de
suite ; mais, plus durs que le diable, les coquins prouvrent cette dernire
scne avec le mme flegme que celles qui l'avaient prcde, et nous n'en
obtnmes mme pas une demi-rection.
     - Ah ! dit Bernis, je vois bien qu'il faut des stimulants plus actifs :
rien n'agit, dans l'tat de dprissement o nous sommes. La dvorante satit
veut tout engloutir, rien ne la satisfait, c'est une maladie semblable  ces
soifs brlantes que l'eau la plus frache ne fait qu'accrotre. Albani me
ressemble : regardez si toutes ces preuves ont seulement fait guinder son vit
d'un cran. Essayons autre chose, puisque la nature nous en a fait une loi.
Vous tes douze, partagez-vous ; que chaque escouade soit compose de deux
fouteurs, de deux petits garons et de deux femmes : la premire oprera sur
mon vieil ami, la seconde sur moi. Rangs prs de nous, tour  tour, vous vous
ferez branler par nous, vous nous sucerez et vous nous chierez dans la
bouche...
     A cette dgotante opration, les membres de nos agonisants se drident,
et, ds ce moment, nos paillards se croient en tat d'essayer de plus
srieuses attaques.
     - La sixime scne se passera de cette manire, dit l'ordonnateur :
Albani, qui me parat aussi en tat que moi, sodomisera lise ; je vais
enculer Juliette ; les quatre fouteurs, prpars par Olympe et par Raimonde,
soigneront nos culs ; deux petits garons, couchs au-dessus de nous, nous
prsenteront  baiser, les uns leurs vits, les autres leurs fesses.
     Les groupes s'arrangent ; mais nos deux champions, tromps par leurs
dsirs, baissent le nez devant le tabernacle, et ne russissent seulement pas
 en effleurer les portes.
     - Je m'en doutais, dit Albani, avec ta fureur de nous faire enculer des
femmes !... Sur un garon, je n'eusse pas essuy cette avanie.
     - Eh bien ! changeons, dit l'ambassadeur, n'en avons-nous pas le moyen ?
     Mais l'preuve n'est pas plus heureuse ; nos cardinaux sont foutus, mais
ne foutent point ; on a beau les branler, les sucer, leurs vieux outils se
replient au lieu de se dployer, et Bernis annonce que l'preuve ne
russissant pas plus avec son confrre qu'avec lui, on va s'occuper d'autre
chose.
     - Mesdames, nous dit le grand matre, puisque les bons procds que nous
avons pour vous ne servent  rien, il en faut essayer de plus durs. Vous
connaissez les effets de la fustigation ? Nous allons les essayer avec vous.
     A ces mots, il s'empare de moi, et m'applique sur une machine assez
trange pour mriter une description particulire.
     J'tais lie contre un mur, les mains en l'air et les pieds au plancher.
Une fois l, Bernis releva contre moi une espce de tablette d'acier semblable
au banc d'une stalle, et dont la partie qui touchait mon ventre tait aussi
tranchante qu'une lame de rasoir. Presse par cette tablette, vous imaginez
bien que je rejetai mes reins en arrire ; voil prcisment ce que voulait
Bernis : je n'avais jamais fait si beau cul. Arm d'une poigne de verges, le
paillard commence  me flageller, mais sans aucune prparation, et les coups
qu'il me porte deviennent si violents que le sang coule dj sur mes cuisses.
Vigoureusement presse par l'infernale machine dont mon ventre tait menac,
il me devenait absolument impossible d'esquiver aucun des coups qui m'taient
ports ; l'essayais-je, je n'y parvenais qu'en me dchirant : heureusement
que, faite  cette crmonie dont je faisais souvent mes dlices, je pus sans
inconvnient endurer toute l'opration. Il n'en fut pas de mme de celles qui
me succdrent : lise, place aprs moi sous ces cruels lies, s'y coupa le
ventre, et jeta les hauts cris ; Raimonde y souffrit galement beaucoup.
Olympe brava tout, elle aimait le fouet ; cette vexation ne fit que l'irriter.
Toutes les quatre, replaces pour Albani, subirent encore la mme opration,
et nos sclrats bandrent  la fin. Ne s'tant pas assez bien trouvs des
femmes pour les resoumettre  leur jouissance, ils enfilrent des petits
garons ; on les fouettait pendant qu'ils sodomisaient, et leur attitude tait
telle qu'ils pouvaient baiser alors des clitoris, des trous de culs et des
vits, artistement offerts  leur libertinage. Pour le coup, la nature irrite
les servit : tous deux dchargrent presque en mme temps. Ce sont mes fesses
qu'Albani baise pendant sa crise, et elle est si violente, le coquin
s'abandonne avec tant de furie, qu'il m'y laisse l'empreinte des deux seuls
chicots que cinq ou six vroles et autant de cristalines ont laisss dans sa
bouche impure. Le derrire de Raimonde, bais par Bernis, n'avait pas t plus
heureux ; mais c'tait  coups d'ongles,  coups d'pingle, que ce libertin
l'avait molest : il tait en sang quand la crise eut lieu. Un moment de repos
succda et les orgies recommencrent.
     A la premire scne de cette reprise, ces dbauchs nous firent placer
tour  tour entre les bras de quatre fouteurs, qui nous enconnaient pendant
qu'eux jouissaient de la vue de nos fesses, et que, pour nous exciter  mieux
foutre, les barbares nous picotaient, nous pinaient et nous flagellaient de
mille diffrentes manires. Cela fait, les couples se retournrent, les quatre
culs d'hommes furent montrs ; les quatre petits garons les sodomisrent, et
les cardinaux foutirent les petits garons, mais sans dcharger. Les femmes
reprirent les petits garons dans leurs bras, les fouteurs enculrent ces
Ganymdes ; ils enculrent ensuite les femmes, dont les petits garons
lchaient le clitoris. Ensuite, on mit les petits garons au mur, les planches
d'acier se relevrent sur eux comme sur nous, et l'on les trilla jusqu'au
sang. C'est alors que l'envie de perdre encore du foutre s'empara  la fois de
nos deux faunes. Semblables  des tigres qui cherchent une pture, ils errent
au milieu de nous, en nous lanant des regards furieux. Ils ordonnent aux
hommes de nous prendre et de nous fouetter devant eux ; ils sodomisent pendant
ce temps un petit garon, et baisent les fesses d'un autre. Leur foutre part
une seconde fois, et l'on se met  table.
     Rien de dlicieux comme le repas qui nous fut servi ; le pittoresque dont
il fut mrite un peu de dtail.
     Au milieu d'un cercle assez troit, tait une table ronde  six couverts
seulement : deux taient occups par les cardinaux ; Olympe, lise, Raimonde
et moi occupions les quatre autres. Des gradins circulaires,  quatre tages,
environnaient la table. L, cinquante des plus belles courtisanes de Rome,
caches sous des masses de fleurs, ne laissaient voir que leurs derrires, de
faon que ces culs groups, parmi des lilas, des illets et des roses,
s'apercevaient  et l sans symtrie, et donnaient sous un mme aspect
l'image de tout ce que la nature et la volupt pouvaient offrir de plus
dlicieux. Vingt petits Amours, reprsents par de jolis bardaches, formaient
une coupole, et la salle n'tait claire que par les flambeaux tenus par ces
petits dieux. Un ressort faisait varier les services : au moment qu'il
partait, le bourrelet des couverts restait devant les convives, le rond du
milieu s'enfonait, et revenait seulement charg de six petites gondoles d'or
contenant les mets les plus exquis et les plus dlicats. Six jeunes garons
nus, vtus comme Ganymde, faisaient le service de l'intrieur, et versaient
aux convives les vins les plus exquis. Nos libertins, qui nous avaient fait
rhabiller pour l'instant du repas, exigrent que la nouvelle nudit o ils
voulaient nous mettre ne vnt, comme chez les courtisanes de Babylone, que par
gradation. Au premier service on enleva un fichu, on dgarnit le buste au
second, ainsi de suite jusqu'aux fruits, o nos vtements tombrent en entier
; alors le libertinage et l'abrutissement augmentrent. Le dessert fut servi
dans quinze petites barques de porcelaine verte et or. Douze petites filles de
six  sept ans,  moiti nues et seulement ornes de guirlandes de myrtes et
de roses, parurent pour faire couler  longs flots dans nos verres les vins
trangers et les liqueurs. Les ttes s'embrasent, Bacchus vient rendre aux
esprits de nos deux libertins toute l'nergie ncessaire  la tension dcide
du nerf recteur, et le dsordre est complet.
     - Pote charmant, dit le matre de la maison au cardinal de Bernis, il
court deux morceaux dans Rome, que les gens d'esprit t'attribuent : nos
convives sont dignes de les entendre, dis-les-nous, je t'en prie.
     - Ce ne sont que des paraphrases, rpondit Bernis, et je suis tonn de
leur publicit, car je ne les ai montrs qu'au pape.
     - En voil beaucoup plus qu'il ne faut pour qu'ils ne soient ignors de
personne... En un mot, dis-les-nous, cardinal, nous voulons absolument les
entendre.
     - Volontiers, dit Bernis, je n'ai rien de cach pour des philosophes
comme vous... L'un est la paraphrase du fameux sonnet de Des Barreaux,
l'autre, celle de l'Ode  Priape. Je vais commencer par la premire[8].
 
                                       
                                       
      Sot Dieu ! tes jugements sont pleins d'atrocit,
     Ton unique plaisir consiste  l'injustice :
     Mais j'ai tant fait de mal, que ta divinit
     Doit, par orgueil au moins, m'arrter dans la lice.
 
    Foutu Dieu ! la grandeur de mon impit
     Ne laisse en ton pouvoir que le choix du supplice,
     Et je nargue les fruits de ta frocit.
     Si ta vaine colre attend que je prisse,
 
    Contente, en m'crasant, ton dsir monstrueux ;
     Sans craindre que des pleurs s'coulent de mes yeux,
     Tonne donc ! je m'en fouts ; rends-moi guerre pour guerre :
 
    Je nargue, en prissant, ta personne et ta loi.
     En tel lieu de mon cur que frappe ton tonnerre,
     Il ne le trouvera que plein d'horreur pour toi.
   


    Ce morceau ayant t fort applaudi, Bernis nous rcita l'autre  l'instant.
 
                                       
                                       
      Foutre des Saints et de la Vierge,
     Foutre des Anges et de Dieu !
     Sur eux tous je branle ma verge,
     Lorsque je veux la mettre en feu...
     C'est toi que j'invoque  mon aide,
     Toi qui dans les culs, d'un trait raide,
     Lanas le foutre  gros bouillons !
     Du Chaufour, soutiens mon haleine,
     Et pour un instant,  ma veine
     Prte l'ardeur de tes couillons[9].
 
    Que tout bande, que tout s'embrase ;
     Accourez, putains et gitons :
     Pour exciter ma vive extase,
     Montrez-moi vos culs frais et ronds,
     Offrez vos fesses arrondies,
     Vos cuisses fermes et bondies,
     Vos engins roides et charnus,
     Vos anus tout remplis de crottes ;
     Mais, surtout, dguisez les mottes :
     Je n'aime  foutre que des culs.
 
    Fixez-vous, charmantes images,
     Reproduisez-vous sous mes yeux ;
     Soyez l'objet de mes hommages,
     Mes lgislateurs et mes Dieux !
     Qu' Giton l'on lve un temple
     O jour et nuit l'on vous contemple,
     En adoptant vos douces murs.
     La merde y servira d'offrandes,
     Les gringnenaudes de guirlandes,
     Les vits de sacrificateurs.
 
    Homme, baleine, dromadaire,
     Tout, jusqu' l'infme Jsus,
     Dans les cieux, sous l'eau, sur la terre,
     Tout nous dit que l'on fout des culs ;
     Raisonnable ou non, tout s'en mle,
     En tous lieux le cul nous appelle,
     Le cul met tous les vits en rut,
     Le cul, du bonheur est la voie,
     Dans le cul gt toute la joie,
     Mes hors du cul, point de salut.
 
    Dvots, que l'enfer vous retienne :
     Pour vous seuls sont faites ses lois ;
     Mais leur faible et frivole chane
     N'a sur nos esprits aucun poids.
     Aux rives du Jourdain paisible,
     Du fils de Dieu la voix horrible
     Tche en vain de parler au cur :
     Un cul parat[10], passe-t-il outre ?
     Non, je vois bander mon jean-foutre.
     Et Dieu n'est plus qu'un enculeur.
 
    Au giron de la sainte glise,
     Sur l'autel mme o Dieu se fait,
     Tous les matins je sodomise
     D'un garon le cul rondelet.
     Mes chers amis, que l'on se trompe
     Si de la catholique pompe
     On peut me souponner jaloux.
     Abbs, prlats, vivez au large :
     Quand j'encule et que je dcharge,
     J ai bien plus de plaisirs que vous.
 
    D'enculeurs l'histoire fourmille,
     On en rencontre  tout moment.
     Borgia, de sa propre fille,
     Lime  plaisir le cul charmant ;
     Dieu le Pre encule Marie ;
     Le Saint-Esprit fout Zacharie :
     Ils ne foutent tous qu' l'envers.
     Et c'est sur un trne de fesses
     Qu'avec ses superbes promesses,
     Dieu se moque de l'univers.
 
    Saint Xavier aussi, ce grand sage
     Dont on vante l'esprit divin,
     Saint Xavier vomit peste et rage
     Contre le sexe fminin.
     Mais le grave et charmant aptre
     S'en ddommagea comme un autre.
     Interprtons mieux ses leons :
     Si, de colre, un con l'irrite,
     C'est que le cul d'un jsuite
     Vaut  ses yeux cent mille cons.
 
    Prs de l, voyez saint Antoine
     Dans le cul de son cher pourceau,
     En dictant les rgles du moine[11],
     Introduire un vit assez beau.
     A nul danger il ne succombe ;
     L'clair brille, la foudre tombe,
     Son vit est toujours droit et long.
 
    Et le coquin, dans Dieu le Pre
     Mettrait, je crois, sa verge altire
     Venant de foutre son cochon.
 
    Cependant Jsus dans l'Olympe,
     Sodomisant son cher papa,
     Veut que saint Eustache le grimpe,
     En baisant le cul d'Agrippa[12].
     Et le jean-foutre,  Madeleine,
     Pendant ce temps, donne la peine
     De lui chatouiller les couillons.
     Amis, jouons les mmes farces :
     N'ayant pas de saintes pour garces,
     Enculons au moins des gitons.
 
     Lucifer ! toi que j'adore,
     Toi qui fais briller mon esprit,
     Si chez toi l'on foutait encore,
     Dans ton cul je mettrais mon vit.
     Mais puisque, par un sort barbare,
     L'on ne bande plus au Tnare,
     Je veux y voler dans un cul.
     L, mon plus grand tourment, sans doute,
     Sera de voir qu'un dmon foute,
     Et que mon cul n'est point foutu.
 
    Accable-moi donc d'infortunes,
     Foutu Dieu qui me fais horreur ;
     Ce n'est qu' des mes communes
     A qui tu peux foutre malheur :
     Pour moi je nargue ton audace.
     Que dans un cul je foutimasse,
     Je me ris de ton vain effort ;
     J'en fais autant des lois de l'homme :
     Le vrai sectateur de Sodome
     Se fout et des Dieux et du sort.
   


    Les applaudissements redoublrent. Cette ode fut trouve bien plus forte
que celle de Piron, unanimement accus de poltronnerie pour avoir nich l les
Dieux de la fable, quand il n'aurait d ridiculiser que ceux du christianisme.
     Les ttes plus lectrises que jamais, l'on sortit de table dans un tel
tat d'ivresse qu' peine pouvait-on marcher. Un nouveau salon magnifique nous
reut, et l se retrouvrent les cinquante courtisanes dont nous avions
observ les fesses pendant le repas, les six petits frres servants et les
douze pucelles du dessert. La dlicatesse de l'ge de ces petites nymphes,
leurs intressantes figures, chauffrent prodigieusement nos paillards. Ils
se jetrent comme des lions sur les deux plus jeunes, et ne pouvant les
foutre, leur fureur s'en accrut. Ils les attachent sur les perfides machines,
et les dchirent  coups de martinets arms d'aiguilles ; nous les branlons,
nous les suons pendant ce temps-l ; ils bandent. Deux nouvelles pucelles
sont saisies ;  force d'art, les libertins parviennent  les sodomiser ; mais
voulant mnager leurs forces, ils se prcipitent sur d'autres victimes ;
tantt de jeunes filles, tantt de petits garons deviennent la proie de leur
lubricit ; tout leur passe par les mains, et ce n'est qu'aprs avoir dpucel
chacun sept ou huit enfants de l'un et l'autre sexe, que s'teint le flambeau
de leur luxure, l'un dans le cul d'un petit garon de dix ans, l'autre dans
celui d'une petite fille de six. Tous deux ivres-morts tombent sur des canaps
et s'endorment... Nous nous rhabillons.
     Quelque tourdie que je fusse moi-mme, le got du vol ne m'abandonnant
jamais, je me rappelai que le trsor d'Albani n'tait point puis par ma
premire incursion. J'ordonne  Raimonde d'amuser Olympe, et vole au
secrtaire avec lise... J'y retrouve la clef, nous pillons tout. Cette
seconde prise jointe  la premire me vaut quinze cent mille francs que, ds
le lendemain, je plaai comme mes autres fonds. Olympe ne s'tant aperue de
rien, nous partons. Je vous laisse  penser, mes amis, si mon gentilhomme
Sbrigani fut aise de me voir revenir couverte de tant de richesses.
     Cette aventure fit pourtant du bruit quelques jours aprs. Olympe
accourut chez moi :
     - Le cardinal est vol de plus d'un million, me dit-elle ; c'tait la dot
de sa nice. Il est loin de te souponner, Juliette, mais il craint que le
coup, positivement excut le jour o tu soupas chez lui, n'ait t l'ouvrage
de tes deux compagnes.
     En sais-tu quelque chose, mon ange ? Avoue-le-moi, je t'en conjure.
     Et ici, suivant mon usage, j'imaginai une horreur infernale pour couvrir
celle dont je m'tais souille. J'avais appris indirectement que, la veille du
jour o j'avais soup chez Albani, une autre de ses nices, qu'il avait voulu
sduire, s'tait sauve du palais de ce cardinal pour chapper  la
fltrissure. Je jette aussitt des soupons sur cette jeune personne : ils
sont avidement saisis par Olympe, promptement rapports par elle au cardinal
qui, par faiblesse ou par mchancet... peut-tre par unique envie de se
venger du refus de sa nice, met aussitt aprs ses trousses tous les sbires
de l'tat ecclsiastique. La pauvre fille est attrape sur les confins du
royaume de Naples, au moment o elle allait se jeter dans un couvent de
Bernardines dpendant encore de l'tat romain. Ramene dans Rome, elle y est
aussitt mise au cachot. Sbrigani trouve des tmoins qui dposent contre elle
; il ne s'agit que de savoir ce qu'elle a fait de l'argent et des bijoux :
d'autres tmoins, galement gagns par nous, dposent qu'elle a tout remis 
un Napolitain qu'elle aime, et qui a quitt Rome quelques jours avant elle...
Toutes ces dpositions s'enchanent si bien, nous savons donner  toutes un si
grand air de vrit, que la pauvre crature est condamne, le septime jour, 
mort. On lui coupa le cou dans la place Saint-Ange, et j'eus le plaisir
d'assister  son supplice,  ct de Sbrigani qui me branlait pendant ce
temps-l. tre suprme ! m'criai-je ds que l'opration fut faite, voil donc
comme tu venges l'innocence ; voil comme tu fais triompher ceux de tes
enfants qui te servent le mieux, en pratiquant sur la terre cette vertu dont
tes attributs sont l'image ! Je vole le cardinal, sa nice le fuit pour viter
de servir au crime o il la destine : je jouis de mon forfait, elle prit sur
un chafaud... tre saint et sublime ! voil comme tu conduis les hommes...
N'est-il pas bien juste qu'ils t'adorent !
     Au travers de tous mes dsordres, la charmante duchesse de Grillo ne me
sortait pas de la tte. A peine ge de vingt ans, Honorine de Grillo, marie
depuis dix-huit mois  un homme de soixante ans qu'elle dtestait, se trouvait
encore aussi vierge avec ce vieux faune qu' l'poque o sa mre la sortit du
couvent des Ursulines,  Bologne, pour la lui livrer. Ce n'tait pas que le
vieux duc ne ft ses efforts pour triompher des rsistances de sa femme ;
mais, abhorr par elle, il n'avait encore pu les vaincre. Je n'avais t que
deux fois chez la duchesse, la premire en visite de crmonie pour lui
prsenter mes lettres de recommandation ; la seconde pour jouir un peu plus
longtemps de l'inconcevable plaisir que sa socit me faisait prouver. J'y
fus cette troisime fois, bien dtermine  lui dclarer ma passion, et bien
rsolue  la satisfaire, quels que fussent les obstacles que sa vertu pt
m'opposer.
     Ce fut au sortir d'une de ces toilettes lubriques, si propres  sduire
et  entraner tous les curs, que je me prsentai chez elle. Le hasard
favorisant mes projets, je la trouvai seule. Les premiers compliments faits,
je laissai parler mes yeux... Par pudeur, on les vita. Je mis aussitt les
louanges et la sduction  la place de l'amour, et saisissant une des mains de
la duchesse :
     - Femme dlicieuse, lui dis-je, s'il existe un Dieu dans le ciel, et
qu'il soit juste, vous devez tre la femme la plus heureuse de la terre, comme
vous en tes la plus belle.
     - Votre indulgence vous fait parler ainsi, mais je me rends justice.
     - Ah ! si vous vous la rendiez, madame, ce serait sur l'autel des Dieux
qu'il faudrait vous placer : celle qui mrite aussi bien les hommages de
l'univers entier ne devrait habiter qu'un temple...
     Et je lui serrais les mains, je les lui baisais en disant cela...
     - Pourquoi me flattez-vous ? me dit Honorine en rougissant.
     - Ah ! c'est que je vous adore.
     - Est-ce que des femmes peuvent s'aimer ainsi ?
     - Et pourquoi pas ? Plus est grande leur sensibilit, plus il leur est
permis d'idoltrer ce qui est beau, sous tel sexe qu'il puisse se prsenter.
Les femmes sages fuient le commerce des hommes : il est si dangereux...
l'union qu'elles forment entre elles est si douce... Ah ! ma chre Honorine,
d'o vient que je ne pourrais pas tre  la fois... votre amie... votre
amant... votre poux ?...
     - Folle crature ! dit la duchesse, pourriez-vous donc jamais tre tout
cela ?
     - Eh ! oui, oui, poursuivis-je avec chaleur, en la pressant dans mes
bras, oui, le dernier surtout, je le serai si tu veux, mon ange !...
     Et ma langue enflamme se glisse dans sa bouche. Honorine reoit le
baiser d'amour, elle le reoit sans se fcher, et quand j'essaie le second,
c'est l'amour lui-mme qui le rend : la plus frache, la plus jolie petite
langue vient frtiller sur mes lvres brlantes. Je devins plus hardie ;
cartant les gazes qui drobent  mes yeux les plus beaux seins du monde,
j'accable ces ttons d'albtre des plus dlicieuses caresses, ma langue en
chatouille amoureusement le bouton de rose, pendant que mes mains avides en
parpillent les lis. Honorine, mue, se laisse faire, ses grands yeux bleus,
remplis du plus vif intrt, s'allument insensiblement, les larmes de la
volupt les mouillent, et moi... semblable  une bacchante... furieuse... ivre
de lubricit... franchissant toutes les bornes, je cherche  lui communiquer
l'ardeur dont je suis dvore...
     - Que fais-tu ! me dit Honorine, oublies-tu donc et mon sexe et le tien ?
     - Ah ! cher amour, m'criai-je, outrageons quelquefois la nature pour
mieux savoir lui rendre hommage ! Que nous serions malheureuses, hlas ! si
nous. ne savions pas nous venger de ses torts.
     Et devenant toujours plus entreprenante, j'ose lcher les rubans d'une
jupe de linon, qui mettait en mon pouvoir presque tous les charmes dont je
recherche la possession avec tant de chaleur. Honorine gare... lectrise de
mes brlants soupirs, ne m'oppose plus de rsistance. Je la renverse sur le
canap o nous sommes, j'carte avidement ses cuisses et palpe toute  l'aise
la petite motte la plus rebondie qu'il soit possible de voir. La duchesse
tait penche dans mes bras, la main qui l'entourait, place sur son sein
rose, en chatouillait un pendant que ma bouche effleurait l'autre ; mes doigts
s'exeraient dj sur son clitoris ; j'essayais sa sensibilit... Grand Dieu
qu'elle tait vive ! Honorine pensa s'vanouir aux savantes pollutions par
lesquelles je savais si bien la livrer au plaisir. Malgr tous les combats de
sa vertu mourante, quelques soupirs m'annoncent sa dfaite c'est alors que mes
caresses redoublent.
     Aucun tre ne sert les crises de la volupt comme moi... Je sens le
besoin que mon amante a d'tre secourue : il faut pomper sa semence pour en
faciliter les jets. Peu de femmes sont pntres, comme elles le devraient, du
besoin qu'elles ont d'tre gamahuches quand leur foutre va s'lancer : il
n'est pourtant point alors de service plus divin  leur rendre. Avec quelle
ardeur je remplis ce soin avec mon amie ! A genoux entre ses cuisses, je
soulve ses hanches de mes mains, j'enfonce ma langue dans son con, je le
suce, je le pompe, et, pendant ce temps, mon nez, coll sur son clitoris,
continue de la dcider au plaisir. Quelles fesses mes mains manient !
c'taient celles de Vnus mme ! Je sentais la ncessit d'allumer un
embrasement gnral ; on ne saurait trop bien servir ces crises-l... aucune
espce de restriction, et si la femme que l'on branle avait reu de la nature
vingt issues qui pussent allonger ou perfectionner son extase, il faudrait les
attaquer toutes, afin de centupler son dsordre[13]. Je cherche donc son joli
petit anus, pour joindre, en y enfonant un doigt, les titillations dont il
est susceptible  toutes celles que ma bouche veille par-devant. Il est si
petit, si troit, ce trou mignon, que j'ai peine  le rencontrer : je le
saisis enfin ; un de mes doigts y pntre... Dlicieux pisode ! ah ! vous ne
manquerez jamais votre effet avec les femmes sensibles. A peine cette
charmante fossette est-elle effleure qu'Honorine soupire... elle se pme,
cette femme cleste !... elle dcharge, elle est dans la plus divine extase,
et c'est  moi que son dlire est d !
     - Ah ! je t'adore, mon ange ! me dit cette douce colombe en rouvrant les
yeux  la lumire... tu m'as fait mourir de volupt ! Mais comment ferai-je
pour te le rendre !...
     - Ah ! tiens, le voil, le voil, m'crai-je en me dshabillant comme
elle, et plaant une de ses mains sur mon con : Branle-moi, mon amour, je me
livre  tes coups... Juste ciel ! que n'en pouvons-nous faire davantage ?...
     Mais Honorine, maladroite comme toutes les honntes femmes, allumait en
moi des dsirs et ne savait en teindre aucun ; j'tais oblige de lui donner
des leons.
     Imaginant enfin qu'elle en ferait plus avec sa langue qu'avec ses doigts,
je la fais placer entre mes cuisses, et elle me gamahuche pendant que je me
branle moi-mme. Prodigieusement excite par cette femme dlicieuse, je
dcharge trois fois de suite dans sa bouche... Dvore enfin du dsir de la
voir entirement nue, je la relve, je la dbarrasse de ses vtements... Oh !
Dieu, c'est alors que je crois voir l'astre du jour, lorsqu'il se dgage, au
printemps, des brouillards de l'hiver. Ah ! je puis dire avec vrit que
jamais plus beau cul ne s'tait offert  ma vue. Quelle blancheur !... quelle
dlicatesse de peau !... quelle coupe de gorge !... quelles hanches !...
quelles fesses dlicieuses !... Sublime autel de l'amour et du plaisir ! il
n'est peut-tre pas de jour o mon imagination, lance vers vous, ne vous
offre encore quelque hommage !
     Je ne pus tenir  ce cul divin. Homme dans mes gots, comme dans mes
principes, quel encens plus rel j'eusse voulu brler pour lui ! Je le
baisais, je l'entr'ouvrais, je le sondais avec ma langue, et pendant qu'elle
frtillait  ce trou divin, je rebranlais le clitoris de cette belle femme :
elle dchargea encore une fois de cette manire. Mais plus j'allumais son
temprament, plus je me dsolais de ne pouvoir l'enflammer davantage.
     - Oh ! ma chre bonne, lui dis-je, en prouvant ce regret, sois sre que
la premire fois que nous nous reverrons, je serai munie d'un instrument
capable de te porter des coups plus sensibles : je veux tre ton amant, ton
poux, je veux jouir de toi comme un homme.
     - Ah ! fais de moi tout ce que tu voudras, me rpondit la duchesse avec
sensibilit, multiplie les preuves de ton amour, et je doublerai toujours avec
toi les gages les plus sacrs du mien.
     Honorine veut aussi me voir nue, elle me regarde partout ; mais elle est
si neuve au plaisir, qu'elle ignore l'art de m'en donner... Ah ! qu'importe 
mon me de feu : elle me voyait, elle m'examinait ; j'tais foutue des rayons
de ses yeux, et mon bonheur tait parfait.  femmes lubriques ! si jamais vous
tes dans ma position, vous me plaindrez, vous sentirez le dsespoir o
mettent des dsirs tromps, et vous maudirez comme moi la nature de vous avoir
inspir des sentiments que la bougresse ne saurait teindre... De nouveaux
plaisirs recommencrent. Ne pouvant nous donner tout le soulagement dont nous
avions besoin, nous nous procurmes au moins tout celui que nous pmes, et
nous ne nous sparmes qu'avec la promesse formelle de nous revoir bientt.
     Deux jours aprs cette scne, Olympe vint chez moi ; elle savait que
j'avais vu la duchesse, elle en tait jalouse.
     - Honorine est belle, je le sais, me dit-elle, mais tu m'accorderas
qu'elle est bte ; je la dfie de pouvoir jamais te donner autant de plaisir
que moi. Les inquitudes de son poux, d'ailleurs, sont telles, que tu
courrais les plus grands risques, si jamais il venait  concevoir des soupons.
     - Chre amie, dis-je  la Borghse, je te demande encore quinze jours
avant de m'expliquer plus clairement avec toi sur le compte d'Honorine. Le
seul aveu par lequel je puisse te rassurer  prsent, c'est que je m'amuse
quelquefois de la vertu, mais que le crime seul a des droits sur mon cur.
     - N'en parlons donc plus, dit la princesse en m'embrassant, tu m'claires
 la fois et tu me tranquillises ; je t'attends  la fin de l'illusion ; elle
ne sera pas longue avec Grillo, c'est tout ce que je puis te dire.
     Et Olympe poursuivant :
     - N'as-tu pas t bien tonne, me dit-elle, de me voir, l'autre jour,
faire autant que toi la putain ?
     - Non, en vrit, rpondis-je, je connais ta tte, et je me suis bien
doute qu'il n'entrait dans cela que du libertinage.
     - Tu te trompes, il y a de l'intrt, de l'ambition. Ces deux cardinaux
disposent de tout au Vatican, et j'ai des raisons pour les mnager ; j'en
reois beaucoup, d'ailleurs, et j'aime autant l'argent que toi... Tiens,
Juliette, sois franche, avoue que tu as vol le cardinal ! Ne redoute en moi
ni la critique, ni la trahison ; j'aime aussi tous ces lgers dlits, j'ai
peut-tre vol ces coquins-l plus que toi ; le vol est dlicieux, mon ange,
il fait bander ; je dcharge, moi, quand je fais de ces choses-l ; il est bas
de voler pour vivre, il cet dlicieux de le faire pour contenter sa passion.
     J'en avais trop fait avec Olympe, pour apprhender quelque chose de ses
indiscrtions. On peut, je crois, sans risques, convenir d'un petit vol avec
l'individu qui, dans un bien plus grand, nous servit de complice.
     - J'aime que tu me connaisses, dis-je  Olympe, je suis flatte de la
justice que tu me rends ; oui, j'ai fait ce vol ; j'ai, de plus, contribu 
faire prir l'innocente sur laquelle j'ai fait retomber le soupon, et cette
runion de petite crimes m'a fait bien voluptueusement dcharger...
     - Ah ! foutre, baise-moi, dit Olympe... Va, je suis digne de toi ; il n'y
a pas un an que j'ai fait  peu prs la mme chose, et je connais toutes les
volupts qui rsultent de ces petites lsions  la vertu... coute, nous
devons bientt souper chez le pape ; Braschi doit se livrer avec nous 
d'horribles excs ; tu verras  quel point ce chef suprme de l'glise est
dbauch, impie, meurtrier... tu verras comme il aime le sang. Prs du lieu o
se clbreront ces orgies, est le cabinet des trsors de l'tat, je me charge
de t'y faire entrer ; il y a des millions  prendre ; ne crains rien, nous les
emporterions sous ses yeux qu'il n'oserait rien dire... Nous aurons son
secret, il frmirait de nous le voir trahir. Ai-je ta parole ?
     - Peux-tu douter de moi quand il s'agit d'un crime ?
     - Mais surtout que Grillo n'en sache jamais rien.
     - Augure mieux de ma sagesse, Olympe, et ne t'imagine pas qu'une
fantaisie me fasse compromettre ou ngliger une passion ; je m'amuse d'un
got, mais ne me fixe jamais qu' l'infamie : elle seule a des droits sur mon
cur, elle seule aura toujours celui de m'enflammer...
     - C'est que le crime est si dlicieux ! me dit Olympe, je ne connais rien
qui m'chauffe comme le crime : l'amour est si bte auprs de lui. Ah ! chre
amie, poursuivit cette femme emporte, j'en suis au point de n'en plus trouver
d'assez forts pour moi ; ceux que la vengeance m'a fait commettre ne me
paraissent pas aussi bons que ceux de la lubricit dont je te dois la
connaissance ; je chris ceux-l plus que tout.
     - Tu as raison, rpondis-je, les crimes les plus dlicieux  commettre
sont ceux qui n'ont aucun motif : il faut que la victime soit parfaitement
innocente ; ses fautes, en lgitimant ce que nous faisons, ne laissent plus 
notre iniquit le dlicieux plaisir de s'exercer gratuitement. Il faut
absolument faire mal, il faut avoir des torts : cela se peut-il, lorsque la
victime s'en trouve elle-mme couverte ? J'aime l'ingratitude, dans ce cas,
poursuivis-je : elle veille dans l'me de celui qu'on outrage de petits
remords que j'aime  produire ; nous le forons  se dsoler de nous avoir
fait plaisir, et rien n'est dlicieux comme cela.
     - Je le conois, rpondit Olympe et, dans ce cas, j'aurais quelque chose
de bien bon  excuter. Mon pre vit, il m'accable de biens et de caresses, il
m'adore, j'ai dcharg vingt fois  la seule ide de rompre de tels nuds : je
n'aime point la reconnaissance, son poids pse trop fortement sur mon cur, je
ne respire que pour m'en dgager. On assure d'ailleurs que le parricide est un
bien grand crime, je brle de m'en souiller... Mais coute, Juliette, vois
jusqu'o va ma perfide imagination : il faut que tu changes de rle avec moi ;
si quelque autre te faisait un pareil aveu, tu lui aplanirais, pour
l'encourager, la carrire du crime, tu lui prouverais qu'il n'y a pas de mal 
tuer son pre, et, comme tu as beaucoup d'esprit, tes raisonnements
convaincraient bientt. Je te conjure d'agir tout diffremment ici :
enfermons-nous ; tu me branleras ; pendant ce temps-l, tu me feras sentir
toute l'horreur du crime dont il s'agit ; tu m'offriras les supplices qui
attendent les parricides... tu m'effrayeras surtout. Plus tu chercheras  me
convertir, plus je m'affermirai dans l'ide du crime que je projette, et, de
ce combat, dont je sortirai victorieuse, natront pour moi des mouvements de
volupt si violents, que mon dlire n'aura plus de bornes.
     - Pour rendre dlicieuse la scne que tu mdites, rpondis-je, il faut
ncessairement y introduire des tiers, et non pas que je te branle, mais que
je te corrige pendant ce temps-l... Il faudra que je te fouette...
     - Oh ! tu as raison, mille fois raison, dit Olympe ; tes conceptions sont
plus dlicates que les miennes ; mais quels tiers me donneras-tu ?
     - Mes deux femmes ; elles te suceront, elles te branleront dlicieusement
pendant mon discours, et moi, je te fustigerai.
     - Nous excuterons, ensuite ?
     - En as-tu les moyens ?
     - Oui.
     - Quels sont-ils ?
     - Trois ou quatre sortes de poisons : ces denres-l sont d'un usage
commun dans Rome, on n'en refuse  qui que ce soit.
     - Sont-ils violents ?
     - Non, d'un effet assez long, mme.
     - Ce n'est pas ce qui te convient ; il faut que, pour se dlecter, la
victime souffre dans ces cas-l, que ses tourments soient horribles ; on se
branle pendant qu'elle plit : et comment dchargerait-on, si les douleurs
n'taient excrables ! Tiens, poursuivis-je en donnant  Olympe un des plus
violents poisons de la Durand, fais avaler ceci  l'auteur de tes jours : ses
angoisses dureront quarante heures, elles seront insoutenables, et son corps,
sous tes yeux, tombera par morceaux.
     - Oh, foutre ! pressons-nous, Juliette, htons-nous, je dcharge ; il me
serait impossible de t'entendre plus longtemps sans tomber dans le dlire.
     lise et Raimonde entrrent ; Olympe se courbe sur elles en me tendant
ses superbes fesses ; je la fouette avec art, doucement d'abord, ensuite 
tour de bras et, pendant cette crmonie, je lui tiens  peu prs le discours
suivant :
     - S'il est un crime effrayant au monde, lui dis-je, c'est assurment
celui de vouloir trancher les jours de l'tre qui nous fait jouir des ntres.
Unique objet de sa tendresse et de ses sollicitudes, que de reconnaissance ne
lui devons-nous pas ? Peut-il tre un devoir plus sacr pour nous, que celui
de prolonger sa vie ? Toute ide contraire  cela ne peut tre qu'un crime,
dont l'tre qui le conoit doit tre  l'instant puni du dernier supplice, et
il n'en saurait exister d'assez grand pour une pareille horreur. Nos aeux
furent des sicles, avant mme que de la pouvoir comprendre, et ce ne fut que
dans des temps modernes qu'ils promulgurent des lois pour rprimer le
sclrat qui assassine son pre. Le monstre qui peut oublier  ce point tous
les sentiments de la nature mrite qu'on invente des tourments pour lui, et
tout ce qu'il est possible d'imaginer de plus cruel me semble encore trop doux
pour cette atrocit. Saurait-on trop effrayer celui qui porte la barbarie,
l'ingratitude, l'abandon de tout devoir et de tout principe, au point
d'attenter aux jours de l'tre qui nous donna la vie ? Furies du Tartare,
sortez  l'instant de votre repaire, venez vous-mmes apprter des tortures
dignes d'une aussi rvoltante excration, et quelque affreuses que soient
celles que vous inventerez, elles seront toujours au-dessous de l'offense.
     Et je fouettais pendant ce temps-l, et j'trillais ma putain qui, ivre
de luxure, de crime et de volupts, dchargeait et redchargeait cent fois
sous les mains savantes qui la polluaient.
     - Tu ne me parles pas de religion, me dit-elle ; je voudrais que tu
m'offrisses mon crime du ct de l'outrage qu'il fait, dit-on,  la
divinit... Je voudrais que tu me parlasses de Dieu, que tu me disses  quel
point je l'offense... que tu dveloppasses  mes yeux les bchers que les
tmoins me prpareront, quand les hommes auront massacr mon corps...
     - Eh ! m'criai-je alors, doutez-vous de l'normit de l'insulte que vous
allez faire  l'tre suprme, en consommant cette abomination ! Ce Dieu
puissant, image de toutes les vertus, ce Dieu qui lui-mme est notre pre en
ce monde, ne doit-il pas tre rvolt d'une offense qui le compromet aussi
grivement lui-mme ? Ah ! soyez bien certaine que les plus grands supplices
de l'enfer sont rserve au crime affreux que vous projetez, et
qu'indpendamment des remords qui vous dvoreront en ce monde, vous prouverez
encore, dans ce lieu d'horreur, tous les maux matriels dont la juste colre
de Dieu vous dchirera...
     - Ce n'est pas tout, me dit cette libertine ; entretiens-moi maintenant,
et des douleurs physiques du tourment qui m'attend, et de la honte qui doit 
jamais en rejaillir et sur ma famille et sur moi.
     - Malheureuse ! m'criai-je alors, n'est-ce donc rien  tes yeux que la
honte ternelle dont ce crime excrable va couvrir  jamais ta race ? Vois ta
postrit malheureuse n'oser lever un front souill par tant de forfaits. Du
fond des tombeaux, o vont te prcipiter tes crimes, les entends-tu te
reprocher la tache affreuse dont tu les couvres ? vois-tu ce nom si beau,
fltri par tes horreurs ? Et l'affreux tourment qui t'est rserv, ton
imagination le conoit-elle, dis ? Sens-tu le fer vengeur s'appesantir sur toi
? dtacher par des douleurs aigus cette belle tte, du corps impur dont les
volupts odieuses peuvent l'allumer, au point de lui faire commettre un tel
crime ? Elles seront horribles, ces douleurs ; elles se ressentent encore
longtemps, mme aprs que la tte est dtache du tronc. Mais cela ne ft-il
pas, songe que la nature, si grivement outrage par toi, doit un miracle qui
prolonge tes maux, mme au del de l'ternit.
     Ici, la Borghse tomba dans une crise de plaisir si violente, qu'elle
s'vanouit... Elle me rappela la Donis de Florence, complotant contre les
jours de sa fille et de sa mre.
     - Oh ! quelles ttes que les Italiennes, m'criai-je, il fallait que je
vinsse en ce pays pour voir des monstres qui m'galassent !
     - Oh ! sacredieu ! que j'ai eu du plaisir, dit Olympe en revenant  elle,
et frottant avec de l'esprit-de-vin les blessures que mes verges avaient
imprimes sur ses fesses. Maintenant que me voil calme, dissertons un moment
sur les faits. Crois-tu qu'il y ait rellement un crime  tuer son pre ?
     - Assurment, je suis loin de le penser, rpondis-je.
     Et citant  ce sujet tout ce que Noirceuil m'avait dit autrefois, lorsque
Saint-Fond voulait se dfaire du sien, je rassurai si compltement cette femme
charmante sur toutes les craintes qui auraient pu lui rester, que tout fut
rsolu pour le lendemain. J'arrangeai moi-mme avec elle les doses que devait
avaler son pre, et avec cent fois plus de courage que n'en montra jamais la
Brinvilliers, Olympe Borghse trancha les jours de l'auteur de sa vie, et
l'observa dlicieusement dans les supplices pouvantables que lui causait la
fatale drogue dont je l'avais engage de se servir.
     Le coup fait, elle vint.
     - T'es-tu branle, lui dis-je ?...
     - En doutes-tu, me dit la sclrate : je me suis puise prs de son
lit... Jamais les Parques ne furent arroses de tant de foutre et j'en rpands
encore en me rappelant et ses discours et ses contorsions. Oh ! Juliette,
prolonge mon plaisir ! je viens en chercher de nouveaux dans tes bras.
Fais-moi dcharger, Juliette : c'est avec du foutre qu'il faut teindre les
remords du crime...
     - Des remords ! il serait possible que tu en conusses ?
     - Jamais, jamais... N'importe, branle-moi ; il faut que je m'tourdisse ;
il faut que je dcharge...
     Je ne l'avais point encore vue si vive. Ah ! mes amis, comme le crime
embellit une femme ! Olympe n'tait que jolie ; elle n'eut pas plus tt commis
cette action, que je la trouvai belle comme un ange. Ce fut alors que
j'prouvai combien est vif le plaisir qu'on reoit d'un tre au-dessus de tous
les prjugs et souill de tous les crimes. Quand Grillo me branlait, je
n'prouvais qu'une sensation ordinaire ; tais-je dans les mains d'Olympe, la
tte me tournait, je n'tais plus  moi.
     Ce mme jour-l, celui o la coquine venait d'irriter ses sens par le
plus grand des crimes, elle me proposa de la suivre dans une maison prs du
Cours, o son intention, m'apprit-elle, tait de me faire faire une partie
fort extraordinaire. Nous arrivons ; une femme ge nous reoit.
     - Aurez-vous bien du monde, ce soir ? lui dit Olympe.
     - Beaucoup, princesse, rpond la maman ; vous savez que je n'en manque
jamais le dimanche.
     - tablissons-nous donc, dit Olympe.
     On nous met dans une assez jolie chambre, garnie de canaps fort bas, et
placs de manire que nous avions la vue sur une pice voisine, dans laquelle
taient trois ou quatre putains.
     - Qu'est-ce ceci ? dis-je  la Borghse, et quel singulier plaisir me
prpares-tu ?
     - Examine avec attention, me dit Olympe, ce qui va se faire prs de nous.
Dans l'espace de sept ou huit heures que nous allons demeurer ici, des
cohortes de moines, de prtres, d'abbs, de jeunes gens vont passer par les
mains de ces filles. Le nombre des pratiques sera d'autant plus grand, que
c'est moi qui paie les frais, et que tous ceux qui seront reus l s'y amusent
pour rien. Aussitt que ces putains tiendront un vit, elles nous le feront
voir ; s'il ne nous convient point, notre silence les en convaincra ; s'il
nous plat, cette sonnette le leur apprendra : le possesseur du membre dsir
passera tout de suite ici, et nous rgalera de son mieux.
     - Voil qui est dlicieux, rpondis-je, cette invention est des plus
nouvelles pour moi, et je te rponds que je vais en jouir. Indpendamment du
plaisir que tu me promets avec les gens qui me plairont, il nous restera
encore la volupt trs piquante de voir comment ceux que nous ne choisirons
pas s'amuseront avec ces coquines.
     - Assurment, rpondit Borghse, et c'est en dchargeant nous-mmes que
nous les verrons foutre.
     Olympe finissait  peine de parler, qu'un grand sminariste parut.
C'tait un beau jeune homme de vingt ans, de la plus belle figure ; il dpose
dans la main des filles un membre gros de sept pouces sur douze de long. Un si
magnifique bijou ne tarda pas  nous tre offert, et, comme vous l'imaginez
aisment, nous nous gardons bien de le refuser.
     - Va dans la chambre, dit la putain ds qu'elle a entendu la sonnette, tu
trouveras mieux l ton affaire qu'ici.
     Le grand bent arrive tout bandant. Olympe l'empoigne et me le braque
dans le con.
     - Fouts, fouts, me dit-elle, je ne resterai pas longtemps vacante.
     Je me livre. A peine mon drle a-t-il dcharg, qu'un de ses confrres,
sonn par Olympe, vient la remplir comme je viens de l'tre.
     Aux sminaristes succdent deux sbires[14], aux sbires deux augustins, 
ceux-ci deux rcollets, que deux capucins remplacrent ; des cochers, des
portefaix, des laquais vinrent en foule. Il en parut tant enfin, et de si
monstrueux, que je fus oblige de demander grce. J'en tais, je crois, au
cent quatre-vingt-dixime, quand je priai ma compagne de faire cesser ce
dluge de foutre, dont elle me faisait inonder presque autant d'un ct que de
l'autre : car, vous me rendez, j'espre, assez de justice, pour croire qu'en
ftant aussi bien mon con, je n'avais pas nglig mon cul.
     - Oh ! sacredieu, dis-je  Borghse, en me soulevant  peine, joues-tu
souvent  ce jeu-l ?
     - Sept ou huit fois par mois, me rpondit Olympe ; j'y suis faite, cela
ne me lasse point.
     - Je te flicite, pour moi, je suis brise ; je dcharge trop et trop
vite, cela me tue.
     - Allons nous baigner et souper ensemble, dit Olympe, demain il n'y
paratra plus.
     La princesse me mena chez elle, et, aprs deux heures de bain, nous nous
mmes  table, hors d'tat d'entreprendre autre chose qu'une douce et lubrique
conversation.
     - Te l'es-tu fait mettre dans le cul ? me dit Olympe.
     - Assurment, rpondis-je, comment diable aurais-tu voulu que je
soutinsse une si grande quantit d'assauts dirige dans le mme lieu ?
     - Pour moi, me rpondit Borghse, je n'ai foutu qu'en con. Je ne croyais
pas que tu cessasses si tt ; quand je vais dans cette maison, c'est toujours
pour vingt-quatre heures, et je n'offre mon derrire aux fouteurs que quand
ils ont dchir mon devant. Oui, dchir... je veux qu'on me mette en sang.
     - Tu es dlicieuse, mon ange, je n'ai jamais vu de femme plus libertine
que toi. Personne ne connat comme nous cette chane d'garements secrets qui
conduit si bien  tout le reste ! Je suis esclave de ces pisodes voluptueux ;
je trouve qu'il en rsulte chaque jour des habitudes charmantes qui deviennent
comme autant de petits cultes, de petits hommages qu'on offre  son physique,
et qui chauffent considrablement l'esprit. Ces divins carts,  la tte
desquels il ne faut pas manquer de placer toutes les dbauches de table,
d'autant plus ncessaires qu'elles enflamment le fluide nerveux, et
dterminent par consquent la volupt, ces lgers carts, dis-je, abrutissent
insensiblement et rendent les excs indispensables ; or, c'est dans les excs
qu'existent les plaisirs. Que pouvons-nous donc faire de mieux que de nous
maintenir toujours dans l'tat qui les exige ? Mais il y a, continuai-je, tout
plein de ces petites habitudes, aussi vilaines que secrtes, aussi horribles
que sales, aussi crapuleuses que brutales, que tu ignores peut-tre, ma chre,
et que je veux t'apprendre  l'oreille : elles te prouveront que le clbre La
Mettrie avait raison[15], quand il disait qu'il fallait se vautrer dans l'ordure
comme les porcs, et qu'on devait trouver, comme eux, du plaisir dans les
derniers degrs de la corruption. J'ai fait, sur tout cela, des preuves trs
singulires et que je te communiquerai. Crois-tu, par exemple, qu'en
abrutissant deux ou trois sens par des excs, combien ce qu'on retire des
autres est inou ? Je te dmontrerai, quand tu le voudras, cette inconcevable
vrit. Sois sre, en attendant, qu'en gnral c'est dans l'insensibilit,
dans la dpravation, que la nature commence  nous donner la clef de ses
secrets, et que nous ne la devinons qu'en l'outrageant.
     - Il y a bien longtemps que je suis persuade de ces maximes, me rpondit
Olympe, mais je suis assez malheureuse pour ne plus savoir quels outrages
faire  cette coquine-l. Je dirige cette cour  ma volont. Pie VI m'a aime,
il me voit trs souvent encore ; j'ai acquis par sa protection, et par le
crdit qu'elle me procure, l'impunit la plus entire, et j'en ai trop joui,
je suis blase sur tout, ma chre. Je comptais tonnamment sur le parricide
que je viens de commettre ; le projet avait embras mes sens mille fois plus
que l'excution ne les a satisfaits : tout est au-dessous de mes dsirs. Mais
j'ai trop raisonn mes fantaisies ; il et cent fois mieux valu pour moi que
je ne les analysasse jamais ; en leur laissant l'enveloppe du crime, elles
m'eussent au moins chatouille, mais la simplicit que ma philosophie leur
donne fait qu'elles ne m'atteignent mme plus.
     - C'est sur l'infortune, dis-je, qu'il faut, le plus qu'il est possible,
faire tomber le poids de ses mchancets ; les larmes qu'on arrache 
l'indigence ont une cret qui rveille bien puissamment le fluide nerveux,
et...
     - coute, me dit Borghse avec vivacit, j'ai sur cela un projet unique ;
je veux brler  la fois dans Rome, le mme jour,  la mme heure, tous les
hpitaux, tous les hospices, toutes les maisons de charit, toutes les coles
gratuites... Et ce qu'il y a d'excellent dans ce projet, c'est qu'en flattant
ainsi ma lubrique mchancet, je sers aussi mon avarice. Un homme dont je suis
sre m'offre  l'instant cent mille cus si j'accomplis ce projet, parce qu'il
prsente aussitt le sien, dont l'excution le couvre d'or et de gloire.
     - Et tu balances ? dis-je  Olympe.
     - Un reste de prjug... Sais-tu que cette horreur cotera la vie  trois
cent mille tres ?
     - Eh ! qu'importe ! tu dchargeras... tu sortiras tes sens de la langueur
o ils croupissent ; les instants dlicieux que tu vas goter sont  toi, le
reste ne t'appartient nullement : t'est-il philosophiquement permis de
balancer ? Que tu es malheureuse, si tu en es encore l ! Quand te
convaincras-tu donc que tout ce qui vgte ici-bas n'est que pour nos
plaisirs, qu'il n'est pas un seul individu qui ne nous soit offert par la
nature, et que ce n'est enfin que par la multitude de nos vols que nous
parvenons  la mieux servir ? Ne faiblis plus, mon amour, et puisque tu es en
train de t'ouvrir  moi, dis, je t'en conjure, s'il ne t'est pas arriv de
commettre quelque autre crime que ceux dont tu m'as dj fait l'aveu : pour te
mieux conseiller, j'ai besoin de te connatre  fond ; avoue-moi tout sans
aucune crainte...
     - Eh bien ! me dit Borghse, je suis coupable d'un infanticide affreux ;
il faut que je te le raconte. J'accouchai  douze ans d'une fille plus belle
que tout ce qu'il est possible d'imaginer. A peine eut-elle sa dixime anne,
que j'en devins folle. Mon autorit sur elle, sa candeur, son innocence, tout
me fournit bientt les moyens de me satisfaire. Nous nous branlmes ; deux ans
suffirent pour m'en dgoter. Mes penchants et la satit dictrent bientt
son arrt : je ne bandai plus qu'au charme de l'immoler bientt. Mon mari
venait d'tre ma victime ; plus de parents ; personne au monde qui pt me
demander compte de ma fille. Je fais courir dans Rome le bruit de sa mort, et
l'enferme avec soin dans la tour d'un chteau que je possde sur les bords de
la mer, et qui ressemble plutt  une forteresse qu' l'habitation des gens
honntes : je l'abandonnai six mois dans cette rclusion, sans la voir. Le
rapt de la libert m'amusa, j'aime  tenir dans la captivit ; je sais
qu'alors mes victimes souffrent : cette perfide ide m'enflamma, je serais
trs heureuse de pouvoir tenir beaucoup d'individus dans ce cruel tat[16].
     J'arrive  la prison de ma fille... je te laisse  penser avec quels
projets ! Je m'tais fait accompagner de deux de mes femmes, et d'une jeune
fille, amie de la mienne. Aprs un souper dlicieux, les plus savantes
pollutions achevrent d'embraser mes sens, et furent les prliminaires de mon
crime. Je pntre enfin seule dans la tour, et passe d'abord deux heures dans
ce draisonnement, dans cette espce de dlire, dans ce dcousu, divin langage
de l'ivresse o nous plonge la lubricit, et qu'on hasarde si dlicieusement
avec un objet qui ne doit plus revoir la lumire. Je te rendrais mal, mon
amour, ce que je dis, ce que je fis... J'tais hors de moi : c'tait la
premire victime que je sacrifiais ainsi ouvertement. Je n'avais jusqu'alors
employ que la ruse, j'avais peu joui des effets : ici, c'tait un assassinat
de guet-apens... un meurtre prmdit, une horreur, un infanticide excrable,
une jouissance bien dans notre got,  laquelle je n'alliais pourtant pas
encore la luxure, ainsi que tu m'as conseill de le faire. Il y avait ici plus
de dgot que de recherches, plus de rage que de volupt. Incroyablement
embrase, j'allais peut-tre me jeter comme un tigre sur cette victime de ma
frnsie, lorsqu'une affreuse ide m'arrta... Cette compagne de ma fille...
cette crature qu'elle adorait et dont je m'tais servie comme d'elle, je
conus le projet de la faire prir avant elle. Je jouirai d'abord par ce
moyen, me disais-je, des effets produits par le spectacle de son amie
sacrifie... Je vole arranger tout.
     - Suivez, dis-je en revenant chercher ma fille, je vais vous faire voir
votre amie.
     - Oh ! maman, o me menez-vous ? Je ne connais point ces dtours... Que
peut faire Marcelle en ces lieux ?
     - Vous l'allez voir, Agns...
     Une porte s'ouvre. Tout est tendu de noir dans le nouveau cachot o je
mne ma fille... La tte de Marcelle, spare du tronc, pendait au plancher ;
son corps nu et debout, ngligemment plac sur une banquette, tait arrang
sous la tte, de manire  ce qu'il n'y avait pas six pouces de sparation ;
un de ses bras coup lui servait de ceinture, et elle avait trois poignards
dans le cur. Le trouble d'Agns fut extrme, mais elle ne faiblit point ; un
dsordre incroyable altrait sa figure et je ne la voyais point changer de
couleur. Elle considre un instant cet affreux spectacle, puis, tournant ses
beaux yeux vers moi :
     - Oh ! madame, me dit-elle, est-ce vous qui avez fait cela ?
     - Moi-mme.
     - Quels taient donc les torts de cette malheureuse ?
     - Je ne lui en connais point. Faut-il donc des prtextes pour commettre
un crime ? m'en faudra-t-il pour vous immoler vous-mme tout  l'heure.
     Agns s'vanouit  ces mots, et je restai entre mes deux victimes, l'une
dj sous la faux de la mort, l'autre prte  en ressentir les coups.
      mon amie, poursuivit la princesse, fortement chauffe de son rcit,
comme ces volupts sont fortes ! A peine l'organisation peut-elle suffire 
leurs violentes secousses. A quel point leurs dtails sont entranants ! Leur
ivresse est au-dessus de tous les pinceaux, il faut l'avoir prouve pour la
comprendre. Faire l, toute seule avec deux victimes, tout ce qui peut vous
passer par la tte ; agir, draisonner  l'aise, sans que personne vous
trouble ou vous entende ; tre sre que deux pieds de terre vont couvrir 
l'instant tous les dsordres de votre imagination ; se dire : voil un objet
que la nature me livre pour en faire absolument tout ce que je voudrai ; je
puis le briser, le brler, le tourmenter, le rompre  ma guise, il est  moi,
rien ne peut le soustraire  son sort... ah ! quelles dlices ! quels
voluptueux garements !... et que n'entreprend-on point dans ce cas !
     Ces rflexions faites, je me prcipite sur Agns. Elle tait nue...
vanouie... sans aucune dfense... J'tais trouble au point que mon existence
entire n'avait plus d'action que dans le sentiment de ma fureur.  Juliette !
je me satisfis, et aprs trois heures des supplices les plus varis, les plus
monstrueux, je rendis aux lments cette masse qui n'avait reu de moi la vie
que pour tre le funeste jouet de ma rage et de ma mchancet.
     - Voil, dis-je, une dlicieuse action, et qui a d te coter bien du
foutre ?
     - Non, me rpondit Olympe. Je te l'ai dit, je n'avais point encore,  ton
exemple, li la volupt au crime ; un voile pais existait encore sur mes yeux
; ta main seule a pu le briser... J'agissais machinalement : oh ! combien je
mettrais  prsent plus d'esprit  pareille scne !... Mais je ne puis le
recommencer, ce crime dlicieux... je n'ai plus de fille...
     La sclratesse de ce regret, les dbauches dont nous sortions, les
propos que nous venions de tenir, les excs de table o nous nous tions
livres, tout nous jeta machinalement dans les bras l'une de l'autre. Mais
trop mues... trop libertines pour nous suffire, Olympe fit venir ses femmes.
De nouvelles heures se passrent encore dans le sein des plaisirs. Une jeune
victime de quinze ans, belle comme le jour, s'immola sur les autels de ce
dieu. Je priai Borghse de la traiter sous mes regards, comme elle avait fait
de sa fille ; il en rsulta des horreurs et nous ne nous sparmes que pour en
projeter de nouvelles.
     Mais, quoi qu'il en pt tre, le libertinage effrn de Mme de Borghse
ne me faisait point oublier les plaisirs purs que je me promettais encore avec
Honorine. Je retournai la voir quelques jours aprs ma premire aventure avec
elle. La duchesse me reut, ce jour-l, plus chaudement que jamais. Nous nous
embrassmes dlicieusement, et la conversation tomba bientt sur les derniers
plaisirs que nous avions gots. Il est rare que deux femmes tiennent ensemble
de pareils discours, sans mettre aussitt en action ce qui les fait natre. Il
faisait une chaleur horrible ; nous tions seules, nonchalamment couches dans
un boudoir divin : n'eussions-nous pas t coupables de retarder plus
longtemps le sacrifice au dieu qui nous prparait ses autels ? J'eus bientt
triomph du petit moment de pudeur qui semblait retenir encore Honorine, et la
volupt l'enchanant, m'offrit bientt tous ses charmes. Qu'elle tait belle
!... Mille fois plus frache qu'Olympe, plus jeune, embellie des grces de la
pudeur, pourquoi se faisait-il, nanmoins, qu'elle ne me plaisait pas autant
?... Charmes indicibles de la lubricit, attraits divins de la dbauche,
avez-vous donc reu de la nature le don particulier de plaire abstractivement
?... Incroyable ascendant du crime, combien cette rflexion prouve votre
empire...  quel point elle tablit vos droits !
     J'avais apport, cette fois-ci, de quoi singer le sexe, des qualits
duquel nous tions prives l'une et l'autre. Nous nous affublmes de nos
godemichs, et devenant tour  tour amante et matresse, devenant pouse,
mari, tribade et bardache, il n'y eut sorte de plaisirs que nous n'essaymes.
Mais Honorine toujours novice, n'inventant rien, ne faisait que se prter, que
mettre la pudeur et la timidit  la place de la dbauche et de la luxure ;
elle ne me donnait pas le quart des plaisirs que j'prouvais avec la Borghse.
Si elle et t tout  fait neuve, l'ide de la corrompre et remplac, sur
mon imagination, tous les plaisirs piquants que je recevais du libertinage ;
mais Honorine, quoique prude et presque novice encore, avait pourtant eu des
aventures, et ce fut dans un de ces moments d'ivresse mutuelle o les
confiances qu'on se fait ajoutent si bien aux plaisirs qu'on se donne, que la
charmante duchesse me raconta l'anecdote suivante.
     - La premire anne de mon mariage, me dit-elle (j'avais alors seize
ans), j'tais extrmement lie avec la marquise Salviati, ayant le double de
mon ge, et qui avait eu toute sa vie l'art de dguiser les dsordres les plus
affreux sous les apparences de la plus profonde vertu. Libertine, impie,
bizarre dans ses gots, et jolie comme un ange, Salviati aimait tout ce qu'on
peut aimer ; mais une de ses manies favorites tait de s'emparer des jeunes
maries, pour les entraner avec elle dans les carts o elle se plongeait
mystrieusement. La coquine ne me manqua pas. Son air prude, son hypocrisie,
ses liaisons, quelques appartenances  ma mre, tout lui fournit bientt les
moyens de se rapprocher de moi, et notre liaison devint si troite que nous
nous branlmes ds le huitime jour. La scne se passait en villgiature[17],
chez le cardinal Orsini, o nous nous trouvions l'une et l'autre dans les
environs de Tivoli. Nos poux y taient. Le mien ne m'embarrassait gure :
vieux et froid,  ce que je croyais alors, Grillo semblant ne m'avoir pouse
que pour mon bien, ne gnait nullement mes plaisirs. Celui de la marquise,
quoique trs libertin, ne lui laissait pas une oisivet si complte ; il en
exigeait des choses aussi fatigantes que singulires : oblige de coucher
toutes les nuits dans sa chambre, nos petites volupts secrtes se trouvaient
extrmement gnes. Pour nous en ddommager, nous nous garions le jour dans
les bosquets solitaires de la belle campagne d'Orsini, et, pendant ces
promenades dlicieuses, la marquise travaillait  la fois mon esprit et mon
me, en entremlant ses leons des plus doux plaisirs de la dbauche fminine.
     - Ce n'est pas un amant qu'il faut pour passer agrablement la vie, me
disait-elle : il devient dans nos bras indiscret ou perfide. L'habitude d'tre
aimes nous en fait bientt prendre un autre, et pour une douzaine de
mauvaises nuits, nous nous trouvons dcries pour toute la vie. Ce n'est pas,
continuait la marquise, que la rputation soit quelque chose de bien prcieux,
mais quand on peut la conserver en ayant le double de plaisir, tu m'avoueras
que les moyens qui conduisent  ce rsultat doivent tre les meilleurs de tous.
     - Assurment.
     - Eh bien ! mon ange, voil ceux que je te ferai prendre ; dans trois
jours, nous retournerons  la ville, je t'expliquerai l les moyens d'tre
libertine sous le voile.
     - Voici le fait, me dit Salviati, le second jour de notre retour dans
Rome. Nous sommes quatre : si tu veux, tu feras la cinquime. Nous avons  nos
ordres une vieille femme singulirement entendue, qui nous reoit dans une
maison aussi solitaire que commode. On la prvient, et, sur notre billet, elle
fait trouver chez elle tout ce que peut dsirer notre luxure, soit en femmes,
soit en hommes, et nous en jouissons au gr de nos dsirs sous les ombres
paisses du plus profond mystre. Que penses-tu de cet arrangement ?...
     - Faut-il te l'avouer, Juliette ? poursuivit Mme de Grillo, jeune et
nglige de mon mari, les offres de cette sductrice m'entranrent. Je
l'assurai de la suivre, la premire fois qu'elle irait dans cette maison, mais
sous la promesse formelle qu'elle ne m'obligerait pas  voir des hommes... Mon
mari ne me voit presque point, tu le sais, lui dis-je, et c'est une raison de
plus pour qu'il dt s'apercevoir plus vite des brches que je ferais  son
honneur. La marquise promet tout ce que je veux ; nous partons. En me voyant
conduire au del du Tibre, et dans les quartiers de Rome les plus reculs, un
instant j'eus quelques frayeurs ; je les cachai ; nous arrivmes. La maison me
parut vaste et de bonne apparence, mais sombre, isole, silencieuse, et telle
que semblaient l'exiger les mystres que nous allions clbrer.
     Jusqu'alors, quoique nous eussions travers plusieurs pices, nul objet
ne s'tait offert  nos yeux, lorsqu'enfin une vieille femme se prsente 
nous dans une assez grande antichambre. Ce fut alors que le changement de ton
de la marquise me surprit : cette dcence, cette hypocrisie, cet air de
douceur et de vertu, se changrent bientt en des propos dont et rougi la
dernire des prostitues.
     - Nos garces sont-elles ici ? demanda-t-elle.
     - Oui, madame, rpondit la vieille ; j'ai quatre cratures charmantes
dans cette salle, qui attendent la jeune personne que vous amenez, d'aprs ce
que vous m'avez fait dire de ne lui prparer que des femmes.
     - Et qu'as-tu mnag pour moi ?
     - Deux jeunes suisses de la garde, beaux comme l'Hercule Farnse, et qui
vous en donneront d'ici  demain, si vous le voulez.
     - Cette putain, dit la marquise en parlant de moi, ferait bien mieux de
venir partager ces plaisirs, que d'aller, comme elle veut le faire, se nourrir
de viande creuse ; au surplus elle est la matresse, chacun fait ce qu'il veut
ici... Et nos surs sont-elles arrives ? poursuivit Salviati.
     - Vous n'avez encore qu'une de vos amies, madame, rpondit la vieille...
Elmire.
     Je vis alors que ces dames se donnaient ainsi des noms pour paissir les
voiles du mystre, et, d'aprs cette coutume dont on me fit part, j'adoptai
sur-le-champ celui de Rose.
     - Et que fait Elmire ? dit Salviati.
     - Elle est avec les quatre filles que je destine  madame, dit la vieille.
     Alors je regardai la marquise en rougissant.
     - Folle, me dit-elle, nous ne nous gnons pas ici, et nous agissons
toujours l'une devant l'autre, dans les passions gales : celles qui s'amusent
avec les femmes se mettent ensemble, celles qui jouissent avec des hommes se
runissent de mme.
     - Mais je ne connais point cette femme ! dis-je toute honteuse.
     - Eh bien, vous ferez connaissance en vous branlant, c'est la meilleure
de toutes les faons. Allons, dcide-toi avant que d'entrer l, continua cette
libertine en montrant un salon  gauche, tu vois que ce sont des hommes ; ici
(montrant  droite), il y a des femmes ; choisis promptement, je vais te
prsenter.
     J'tais dans un tat violent ; je brlais de voir des hommes. Mais
comment oser courir tous les risques qui pouvaient rsulter de cette incartade
? D'un autre ct, je redoutais cette nouvelle connaissance... Quelle pouvait
tre cette femme ?... serait-elle discrte ?... sa prsence ne me
gnerait-elle pas tonnamment ?... Mon embarras se trouva tel que je restai
trois ou quatre minutes ptrifie.
     - Dcide-toi donc, petite bougresse, me dit Salviati en me poussant ;
sais-tu que les moments sont chers ici, et que je n'aime pas  les perdre ?
     - Eh bien, dis-je, je vais entrer avec les femmes.
     Aussitt la vieille gratte  la porte.
     - Un moment, lui dit-on.
     Quelques minutes aprs, une jeune fille me vint ouvrir ; nous pntrmes.
La compagne de la marquise tait une femme de quarante-cinq ans qui paraissait
encore belle, et que je ne me rappelle point avoir vue dans le monde. Mais
quelle dsordre, grand Dieu !... Ah ! si l'on avait voulu peindre la dbauche
et l'impuret, il n'et pas fallu d'autres traits que ceux dont tait souill
le front de cette crature effrne. Elle tait nue sur une ottomane, les
cuisses cartes ; deux jeunes filles  ses pieds, couches sur des carreaux,
taient dans la mme indcence. Son teint tait allum, ses yeux gars, ses
cheveux flottaient sur son sein dgrad, sa bouche cumait. Deux ou trois mots
qu'elle balbutia, en nous voyant entrer, me firent voir qu'elle tait ivre ;
les dbris que j'aperus prs d'elle achevrent de m'en convaincre.
     - Foutre ! dit-elle  la marquise, je dchargeais quand vous avez frapp,
voil pourquoi je vous ai fait attendre ; quelle est cette petite putain ?
     - Une de nos surs, rpondit Salviati ; elle est tribade  ton exemple,
et vient se faire branler comme toi.
     - Libre  elle, rpond la vieille Sapho sans bouger ; voil des doigts,
des godemichs et des cons : qu'elle s'en donne... Mais que je la baise avant,
elle est, pardieu, jolie.
     Et me voil dans l'instant baise, lche, trousse, avant mme que de
m'en apercevoir.
     - Je te laisse, dit la marquise  son amie ; on m'attend l-haut ; je te
recommande la novice, forme-la, je t'en prie.
     Et aussitt les portes se ferment, les quatre filles me sautent sur le
corps, et dans un clin d'il me mettent aussi nue qu'elles. Je ne te rendrai
point ce qui se passa, ma pudeur souffrirait trop de ces dtails ; tu sauras
seulement que le libertinage et la dbauche furent ports  leur comble. La
vieille dame s'amusa de moi, elle s'amusa devant moi ; je fis,  mon tour, et
d'elle et des quatre filles, tout ce qui me passe, par la tte ; la dugne se
plaisait  m'tonner  me surprendre,  me scandaliser par les pisodes les
plus inconcevables et les plus lubriques. On et dit que ses plus grands
charmes eussent consist  m'offrir la luxure dans ses tableaux les plus sales
et les plus bizarres, afin de mieux gter mon esprit et de mieux corrompre mon
cur. Enfin le jour parut, la marquise vint me reprendre, et nous regagnmes
promptement nos palais toutes les deux, dans la plus grande apprhension que
nos maris, qui nous croyaient au bal, ne vinssent  s'apercevoir de la
tromperie : ils ne s'en doutrent pas. Encourage par ces premiers succs, je
me laisse conduire encore dans cette affreuse maison ; sduite par la
pernicieuse marquise, je ne tardai pas de me livrer aux hommes, et mon
dsordre fut au comble. Des remords s'emparrent enfin de mon me ; la vertu
me rappela dans son sein ; je fis le serment d'tre sage, et je le serais
encore sans toi, dont les grces et les attraits touchante feront toujours
rompre, aux pieds du autels de l'Amour, les indiscrets serments qu'aurait
arrachs la sagesse...
     - Charmante femme, dis-je  la duchesse, les serments de vertu, prononce
par toi, sont des extravagances dont la nature te punit ; ce n'est pas pour
tre sages qu'elle nous a cres, c'est pour foutre ; nous l'outrageons en
rsistant  ses vues sur nous. Si cette dlicieuse maison existe encore, je
t'exhorte  y retourner ; je ne suis jamais jalouse des plaisirs que mes amis
prennent : je ne leur demande que la permission de les partager, ou de les
voir.
     - Cette maison n'existe plus, me dit Honorine, mais il serait d'autres
moyens de se donner du plaisir.
     - Et pourquoi donc n'en pas profiter ?
     - Je suis plus gne que jamais : mon mari se rapproche de moi, il
devient jaloux ; je crains mme qu'il ne souponne notre liaison.
     - Il faut se dbarrasser d'un tel homme.
     - Oh, ciel ! tu me fais frmir.
     - Il n'est pourtant rien de plus simple. La premire des lois de la
nature est de nous dfaire de ce qui nous dplat ; l'uxoricide est un crime
imaginaire dont je me suis rendue coupable sans le plus petit remords. Nous ne
devons jamais considrer que nous dans le monde. Absolument isoles de toutes
les cratures, comme nous ne devons approcher que ce qui nous plat, nous
devons, avec le mme soin, loigner tout ce qui nous gne. Et qu'y a-t-il donc
de commun entre l'existence de celui qui me gne et moi ? Comment ! je serais
assez ennemie de mon bien-tre, pour prolonger les jours de celui qui fait mon
supplice ? je repousserais assez violemment la voix de la nature, pour ne pas
trancher la vie de celui qui, dcidment, trouble toute la flicit de la
mienne ? Les meurtres moraux et politiques se permettront, et l'on svira
injustement contre les meurtres personnels ! Quelle extravagance ! Il faut se
mettre, Honorine, au-dessus de ces prjugs barbares. Celui qui veut tre
heureux dans le monde doit repousser, sans aucun scrupule, absolument tout ce
qui l'offusque... doit embrasser tout ce qui sert ou flatte ses passions...
Manques-tu de moyens ? je t'en offre.
     - Oh, Dieu ! tu me fais horreur, reprit la duchesse. Je n'aime point M.
de Grillo, mais je le respecte ; il protge ma jeunesse ; sa jalousie me
retient, elle m'empche de tomber dans des piges o le libertinage
m'entranerait infailliblement
     - Que de faiblesses, et que de sophismes ! dis-je vivement  cette prude.
C'est--dire que, parce qu'un tre s'oppose aux fleurs que t'offre la nature
dans la carrire de la vie, il faut, loin de le repousser, augmenter
l'paisseur des chanes dont il te surcharge ? Ah ! brise-les sans crainte,
ces liens affreux ! Ouvrages de la mode et de l'ambition, que peuvent-ils
avoir de sacr pour toi ? Mprise-les, foule-les aux pieds, comme ils mritent
de l'tre. Une jolie femme, en ce monde, ne doit avoir d'autre Dieu que le
plaisir ; d'autres liens, que les roses dont sa main nous enchane ; d'autre
vertu, que celle de foutre ; d'autre morale, que l'imprieuse loi de ses
dsirs. Il faut d'abord te faire faire un enfant, n'importe par qui, et cela
pour t'assurer les biens de ton poux. Cette opration termine, nous ferons
prendre un bouillon  cet original, et nous nous prcipiterons toutes deux
ensuite dans le bourbier fangeux des volupts les plus atroces, les plus
abominables, parce que ce sont les plus dlicieuses... que tu es faite pour en
jouir, et que tout ce que tu leur enlves est un crime dont tu rponde au
tribunal de la Raison et de la Nature.
     Mes leons pntrrent mal dans l'me troite de cette prude ; ce fut
peut-tre la seule femme au monde que je ne pus russir  corrompre. Et, de ce
moment, je me dterminai  la perdre.
     Afin de dresser plus srement mes batteries, je fis part du projet 
Borghse.
     - Je te croyais amoureuse de la duchesse, me dit Olympe.
     - Moi, de l'amour ? grand Dieu ! ce sentiment puril fut toujours ignor
de mon cur : je me suis amuse de cette femme, j'ai voulu la conduire au
crime... elle me refuse, c'est une imbcile que je ne pense plus qu' perdre
aujourd'hui.
     - Rien de plus simple et de plus ais.
     - Oui, mais je veux que le mari prisse avec elle ; j'avais rsolu sa
mort ; je voulais armer le bras de sa femme du poignard qui devait trancher le
fil de ses jours : si la btise de cette femme s'y oppose, dois-je pour cela
perdre cette victime ?
     - Sclrate !
     - Il faut qu'ils prissent tous deux.
     - Cette ide me plat, dit Borghse, je m'en amuse comme toi ; amne-les
 ma campagne, et tu verras ce que nous ferons.
     La partie s'arrange, tous les plans se concertent entre Borghse et moi.
Je passe sur-le-champ aux rsultats, pour ne pas vous ennuyer des dtails.
     Nous avions conduit avec nous un jeune homme de la connaissance de
Borghse. Aussi sduisant que joli, aussi adroit que spirituel, Dolni, g de
vingt ans, nous foutait souvent l'une et l'autre, et les dispositions que nous
lui avions reconnues nous l'avaient fait choisir pour la sclratesse que nous
mditions. Ds les premiers jours, Dolni sut veiller avec art, et les
passions d'Honorine, et la jalousie de son poux. C'est  moi que Grillo
s'adresse, c'est dans mon sein qu'il dpose des craintes, que vous imaginez
bien que j'augmente au lieu de les diminuer.
     - Mon cher duc, dis-je  cet imbcile, je suis tonne que ce ne soit que
d'aujourd'hui que vous vous aperceviez des dsordres de votre femme. Je vous
aurais clair plus tt si je l'eusse os, mais votre scurit me paraissait
si grande... il est si cruel de dtruire de telles illusions... Dolni n'est
ici que pour la duchesse, et, ds mon arrive dans Rome, j'tais instruite de
ce malheureux penchant. Il me semble, au reste, qu'il serait fort ais de vous
convaincre. C'est ordinairement le matin, ou pendant que vous vous promenez,
que Dolni dshonore votre couche : surprenez-les demain, et ne tardez pas 
tirer vengeance d'un affront aussi clatant.
     - Vous me servirez, madame ?
     Je vous le jure. Il n'est que de Borghse dont il faille se cacher :
intimement lie avec votre femme, je crois qu'elle favorise mutuellement leur
passions.
     - Eh bien ! nous ne lui dirons mot, et demain matin, enferm dans le
cabinet, je pourrai m'assurer de tout.
     Pour n'avoir pas l'air de nous entendre, nous nous sparons  l'instant,
et j'engage le duc  m'viter tout le jour. Je vole chez la duchesse, et
l'encourageant  jouir sans scrupule des volupts dont notre jeune homme
l'enivre, je lui confie que le duc projetant une chasse le lendemain, elle
doit profiter de cet instant pour passer avec Dolni la plus dlicieuse matine.
     - Mettez-vous de bonne heure en train tous les deux, dis-je, j'arriverai,
vous ne vous gnerez pas pour moi, et vous m'adopterez en tiers.
     La duchesse rit de mon ide, elle me permet de la remplir. L'instant
arriv, ds que je crois nos deux amants aux prises, j'amne le duc dans le
cabinet...
     - Eh bien ! lui dis-je en lui faisant voir sa femme dans les bras du
jeune homme, tes-vous convaincu maintenant. ?...
     Grillo furieux se jette, un poignard  la main, sur son couple adultre.
Aidant son bras, j'ai soin qu'il se dirige sur son infidle pouse : elle est
atteinte d'un coup dans le flanc, et la rage du duc se portant aussitt sur
l'amant qui s'chappe, il le poursuit avec vigueur. Je ne m'oppose plus  ses
coups ; Dolni se sauve, Grillo le poursuit. Au bout du long corridor, une
trappe les enfonce tous deux, l'un dans un caveau dont les issues peuvent
aussitt le rejoindre  nous, l'autre dans le milieu d'une machine
pouvantable dont mille lames tranchantes sont prtes  dchirer celui qu'elle
enferme.
     - Grand Dieu ! qu'ai-je fait ? s'crie le duc en tombant... Pige affreux
!... sclrats ! qui n'aviez d'autres projets que de m'y prendre... Oh ! chre
pouse, on m'a tromp... Tu tais sduite... innocente...
     A peine le duc a-t-il prononc ces dernires paroles, que son pouse, nue
et blesse, s'enfonce auprs de lui par les soins de Borghse.
     - La voil, dis-je alors d'une croise, o Borghse, Dolni et moi
plongions sur cette affreuse machine, la voil !... Sans doute elle tait
innocente, et c'est toi seul que nous voulions perdre... Secours-la, si tu
l'oses, mais songe que tu ne le peux qu'en prissant toi-mme.
     Grillo s'lance vers sa femme ; le mouvement qu'il fait agitant aussitt
les ressorts, toutes les lames sont en action, toutes se dirigent  la fois
sur ces deux victimes qui, dans moins de dix minutes, sont tellement haches
l'une et l'autre, qu'on ne voit plus que du sang et des os... Je ne vous
peindrai point l'extase o cette scne nous mit, Borghse et moi ; toutes deux
branles par Dolni, nous dchargemes au moins dix fois de suite, et cette
atrocit, je l'avoue, est une de celles dont les pointes aigus ont le plus
longtemps chauff ma tte... ont le plus constamment embras mes sens.
     - Viens passer demain la journe chez moi, me dit Olympe, ds que nous
fmes de retour  Rome, je te ferai connatre celui qui me donne cent mille
cus pour brler tous les hpitaux et toutes les maisons de charit. Celui qui
se charge de l'excution s'y trouvera de mme.
     - Quoi ! rpondis-je, tu penses toujours  cette horreur ?
     - Assurment, Juliette ; tes crimes se bornent  troubler des mnages, et
moi, je les tends  la moiti d'une ville au moins, et comme Nron quand il
brla Rome, je veux tre, une harpe  la main, sur un balcon d'o je
dcouvrirai les flammes qui dvasteront ma patrie.
     - Olympe, tu es un monstre.
     - Moins que toi ; l'affreuse scne qui vient de perdre les Grillo est
absolument de ta tte, je ne l'aurais jamais invente.
     Je ne manquai pas le rendez-vous.
     - Les deux hommes que tu vois l, me dit Olympe en me prsentant ses
convives, sont, l'un (et c'tait du plus g qu'elle parlait), Monseigneur
Chigi, parent de plusieurs princes qui longtemps occuprent le Saint-Sige ;
il se trouve  la tte aujourd'hui de la police intrieure de Rome ; c'est lui
qui gagne au projet d'incendie dont je t'ai parl, et qui me compte cent mille
cus pour l'excuter. Celui-ci est le comte Bracciani, lequel, en sa qualit
de premier physicien de l'Europe, se charge de l'excution (puis se
rapprochant de mon oreille) : Tous deux sont mes amis, Juliette ; ne leur
refuse rien, je t'en conjure, s'ils exigent quelque chose de toi.
     - Ne suis-je pas  toi ? rpondis-je.
     Et la princesse ayant donn les ordres les plus svres pour que nous
fussions seuls, la conversation s'engagea.
     - Je vous fais dner, dit Olympe, avec une des plus fameuses sclrates
de France ; elle nous donne ici, chaque jour, des modles de crime ; ne
craignons donc point, mes amis, d'avouer devant elle celui que nous mditons.
     - En vrit, madame, dit le matre de police, vous qualifiez ici de crime
l'action la plus simple sans doute. Je regarde les hpitaux comme la chose du
monde la plus dangereuse dans une grande ville ; ils absorbent l'nergie du
peuples, ils entretiennent la fainantise, ils amollissent son courage ; ils
sont pernicieux, en un mot, sous tous les rapports. Le ncesssiteux est 
l'tat ce qu'est la branche parasite  l'arbre fruitier : il le dessche, il
se nourrit de sa sve, et ne rapporte rien. Que fait l'agriculteur en
apercevant cette branche ? Il la coupe aussitt sans remords. Que l'homme
d'tat agisse donc ici comme l'agriculteur : une des premires lois de la
nature est qu'il n'y ait rien d'inutile dans le monde. Soyez sre que le
mendiant, toujours nuisible, non seulement profite de la part d'un homme
utile, ce qui est dj un vice dans l'tat, mais deviendra lui-mme bientt
dangereux, si vos aumnes viennent  lui manquer. Je veux que loin d'en donner
 de tels malheureux, on ne s'occupe, au contraire, qu' les extirper
totalement ; je veux qu'on les dtruise ; faut-il trancher le mot ? je veux
qu'on les tue comme on ferait d'une race d'animaux venimeux. Telle est donc la
premire raison qui m'a fait proposer  la princesse Borghse cent mille cus
romains pour anantir ces maisons. La seconde est que j'lve,  la place de
ces hpitaux, un vaste btiment qui aura l'air d'en tenir lieu, et qui ne sera
nanmoins qu'un hospice pour les voyageurs, ce qui n'a nul inconvnient. Je
demande, pour cette maison, les revenus des hpitaux ; je les obtiens, et j'y
gagne cent mille cus de rente : ce n'est donc que la premire anne d'un
revenu sr que je sacrifie  Mme de Borghse qui a, dit-elle, dans le comte de
Bracciani, l'homme qui convient pour mettre Rome dans le cas de n'avoir plus
de ces maisons, et de dsirer,  leur place, celle dont je donne le plan
aussitt et pour laquelle j'obtiendrai bien aisment des revenus qui, par
l'extinction des hpitaux, demeureront sans destination[18]. Il y a vingt-huit
de ces maisons-l dans la ville, poursuivit Chigi, et neuf conservatoires
contenant dix-huit cents jeunes filles pauvres, que vous imaginez ; bien que
je comprends dans mes proscriptions. Il faut que tout cela brle  la mme
heure ; ce seront trente ou quarante mille fainants de sacrifis... d'abord
au bien de l'tat... secondement aux plaisirs d'Olympe, qui va mettre, sur
cette affaire, cent mille cus comptant dans sa cassette ; troisimement,  ma
fortune, car avec ce que j'ai dj, je deviens l'un des plus riches
ecclsiastiques de Rome, si mon projet russit.
     Il me parat, dit Bracciani, que je suis, moi qui dois excuter, le plus
malheureux de tous ; car il ne vous est pas encore venu dans l'esprit de
m'offrir seulement un sequin sur le grand profit que vous allez faire.
     - Chigi a cru, dit Olympe, que nous devions partager, mais il se trompe,
je n'ai pas trop de ce qu'il me donne, et je veux que le comte ait la mme
part ; o Chigi pourrait-il aller chercher des complices, d'ailleurs ?
     - Doucement, dit le monsignore, ne nous brouillons pas au commencement
d'une entreprise aussi importante, ce serait le moyen de la faire manquer et
de nous nuire tous rciproquement. J'accorde au comte la mme somme qu' Mme
de Borghse ; j'accorde, de plus, cent mille francs de pot-de-vin  cette
charmante femme, continue Chigi en me montrant : l'amie d'Olympe doit lui
ressembler, et mriter,  ce titre, d'tre traite comme une complice.
     - Elle en a toutes les vertus, dit la princesse, et je vous garantis que
vous serez content d'elle. Que tout soit donc fini, poursuit Borghse ;
j'accepte l'offre faite  mes deux amis ; ne nous occupons plus que de russir.
     - C'est de quoi je me charge, dit Bracciani, et de manire  ce qu'il
n'chappe pas une des victimes que la profonde politique, ou plutt la
voluptueuse mchancet de Chigi, condamne  mort.
     - Sur quoi les mdecins feront-ils maintenant leurs preuves ?
demandai-je  la socit.
     - Il est trs certain, dit Olympe, que presque tous n'avaient pas
d'autres faons d'essayer un remde, et que C'est vraiment un vide pour eux.
Il faut, poursuivit-elle, que je vous raconte,  ce sujet, ce que me disait un
jour le jeune Iberti, mon mdecin, qui vint me voir en sortant d'une de ces
expriences...
     - Qu'importe  l'tat, l'existence des tres vils qui remplissent
ordinairement ces maisons ? me rpondait-il, sur ce que j'avais l'air de le
blmer d'abord, afin de voir ce qu'il avait  me dire pour sa justification ;
ce serait furieusement gner la socit, que de ne pas permettre aux gens de
l'art de s'instruire sur cette lie qui la dshonore. La nature nous indique
quel est, par la faiblesse qu'elle lui a dpartie,, l'usage que nous en devons
faire, et ce serait tromper ses vues que de noms y refuser.
     - Mais, dis-je, en sortant, un peu de la question, lorsque, dans un cas
diffrent, quelque vil intrt engage un homme distingu par ses richesses on
par ses emplois,  profiter de l'tat d'un malade pour voiler le crime qu'il a
dessein de commettre en sa personne, et que cet homme propose  un mdecin de
hter les derniers instants de ce malade, le mdecin fait-il un grand mal en
acceptant .
     - Non, sans doute, me dit mon jeune Esculape, non certainement, s'il est
bien pay... et la discrtion certaine du mort doit l'engager  en avoir une
gale vis--vis de ceux qui le font agir. A quoi lui servirait de trahir son
complice, puisqu'il est sr de ne jamais l'tre ? Se refuser  cette action
serait une duperie de la part du mdecin, car il n'oserait jamais se vanter
d'une proposition qui ne le suppose pas honnte homme : ainsi, il ne
retirerait de son dsintressement qu'une jouissance isole et intellectuelle,
trs infrieure  celle que lui procurerait la somme offerte. Se vantt-il
mme de rejeter la proposition, il n'en recevrait aucun loge : on dirait
qu'il a fait son devoir. Et comme il n'y a jamais de rcompense pour ceux qui
le font, il est parfaitement inutile de se gner pour y prtendre. En
comparant  part lui ce qu'il doit retirer de l'acceptation ou du refus, il
verra que le refus, ou mettra sa bonne action dans un oubli ternel et, par
consquent, lui en enlvera toute la jouissance, ou la fera clater, mais
alors en perdant son complice (or que gagne-t-il  perdre plutt le complice
que le malade ?) et en ne lui mritant d'autre jouissance que celle de
s'entendre dire : il a fait son devoir. Or, je demande si ce faible loge, et
la futile jouissance qu'il en retirera, vaudra seulement le quart de la somme
qui a pu lui tre offerte pour le dlit ? Il serait donc un fou de balancer :
il doit agir et se taire, et se faire bien payer.
     - Voil ce que me disait Iberti, le plus joli, le plus spirituel, le plus
aimable docteur de Rome[19], et vous comprenez aisment qu'il n'eut pas beaucoup
de peine  me convaincre... Mais reprenons notre projet, poursuivit Olympe.
tes-vous sr de votre opration, Bracciani ? et ne craignez-vous pas que de
perfides secours n'arrtent les effets que nous projetons ? Je redoute
l'humanit autant que je l'abhorre : que d'heureux crimes ses pernicieux
effets ont troubls !
     - Je ne crains rien, dit le comte, j'opre du haut d'une montagne situe
dans le milieu de Rome. Les trente-sept bombes invisibles, que je dirige sur
les trente-sept hpitaux, seront renouveles, sans qu'au moyen de mes procds
personne ne puisse les apercevoir. Je mettrai dans les jets les intervalles
ncessaires aux secours, de manire que l'incendie sera propag en raison des
moyens qu'on emploiera pour l'teindre, et que le feu se rallumera toujours en
proportion des soins mis en usage pour l'absorber.
     - Comte, lui dit Olympe, vous enflammeriez donc une ville entire par ce
procd terrible ?
     - Assurment, rpondit le physicien, et rien que par ce que nous
entreprenons, il serait trs possible que la moiti de la ville y prt.
     - Il y a, dit Chigi, des hpitaux situs dans des quartiers fort pauvres
de Rome, et ces parties priront infailliblement.
     - De telles considrations vous arrtent-elles ? dit Olympe.
     - Nullement, madame, rpondirent simultanment les deux agents de cette
atrocit.
     - Ces messieurs me paraissent fermes, dis-je  Mme de Borghse ; je crois
que toutes leurs rflexions sont faites, et que le crime qu'ils vont commettre
est pour eux d'une considration bien lgre.
     - Il n'y a pas de crime  ce que nous projetons, dit Chigi. Toutes nos
erreurs en morale viennent de l'absurdit de nos ides sur le bien et le mal.
Si nous tions convaincus de l'indiffrence de toutes nos actions, si nous
tions bien persuads que celles que nous appelons justes ne sont rien moins
que telles aux yeux de la nature, et que celles que nous nommons iniques sont
peut-tre, auprs d'elle, la plus parfaite mesure de la raison et de l'quit,
assurment nous ferions bien moins de faux calculs. Mais les prjugs de
l'enfance nous trompent, et ne cesseront jamais de nous induire en erreur tant
que nous aurons la faiblesse de les couter. Il semble que le flambeau de la
raison ne nous claire que quand nous ne sommes plus  mme de profiter de ses
rayons, et ce n'est jamais qu'aprs sottises sur sottises, que nous parvenons
 dcouvrir la source de toutes celles que l'ignorance nous a fait commettre.
Presque toujours encore, les lois du gouvernement nous servent de boussole
pour distinguer le juste de l'injuste ; nous disons : la loi dfend telle
action, donc elle est injuste. Il est impossible de voir rien de plus trompeur
que cette manire de juger, car la loi est dirige sur l'intrt gnral : or,
rien n'est plus en contradiction avec l'intrt gnral que l'intrt
particulier, et rien n'est, en mme temps, plus juste que l'intrt
particulier. Donc, rien de moins juste que la loi qui sacrifie tous les
intrts particuliers  l'intrt gnral. Mais l'homme, dit-on, veut vivre en
socit ; il faut donc pour cela qu'il sacrifie une portion de sa flicit
particulire  la flicit publique. Soit ; mais comment voulez-vous qu'il ait
fait un tel pacte, sans tre sr de retirer au moins autant qu'il donne ? Or,
il ne retire rien du pacte qu'il fait, en consentant aux lois ; car vous le
grevez infiniment plus que vous ne le satisfaites, et pour une occasion o la
loi le garantit, il en est mille o elle le gne : donc il ne devait pas
consentir aux lois, ou les faire infiniment plus douces. Les lois n'ont servi
qu' reculer l'anantissement des prjugs, qu' nous enchaner plus longtemps
sous le joug honteux de l'erreur ; la loi est un frein que l'homme a donn 
l'homme, quand il a vu la facilit avec laquelle il franchissait tous les
autres : et comment, d'aprs cela, a-t-il pu croire que ce frein supplant
pourrait jamais servir  quelque chose ? Il est des punitions pour le coupable
: soit, je vois  cela des cruauts, mais aucuns moyens de rendre l'homme
meilleur, et ce n'est, ce me semble, qu' cela qu'il fallait travailler. On
chappe tant qu'on veut, d'ailleurs,  ces punitions, et cette certitude
encourage l'me de celui qui a tout franchi. Eh ! convainquons-nous-en donc
une bonne fois, les lois ne sont qu'inutiles et dangereuses ; leur seul objet
est de multiplier les crimes ou de les faire commettre en sret, par le
secret o elles contraignent. Sans les lois et les religions, on n'imagine pas
le degr de gloire et de grandeur o seraient aujourd'hui les connaissances
humaines ; il est inou comme ces indignes freins ont retard les progrs :
telle est la seule obligation que l'on leur ait. On ose dclamer contre les
passions, on ose les enchaner par des lois ; mais que l'on compare les unes
et les autres ; que l'on voie qui, des passions ou des lois, a fait le plus de
bien aux hommes. Qui doute, comme le dit Helvtius, que les passions ne soient
dans le moral ce qu'est le mouvement dans le physique ? Ce n'est qu'aux
passions fortes que sont dues l'invention et les merveilles des arts ; elles
doivent tre regardes, poursuivit le mme auteur, comme le germe productif de
l'esprit et le ressort puissant des grandes actions. Les individus qui ne sont
pas anims de passions fortes ne sont que des tres mdiocres. Il n'y aura
jamais que les grandes passions qui pourront enfanter de grands hommes ; on
devient stupide ds qu'on n'est plus passionn, ou ds qu'on cesse de l'tre.
Ces bases tablies, je me demande de quel danger ne sont donc point des lois
qui gnent les passions ? Que l'on compare les sicles d'anarchie avec ceux o
les lois ont t le plus en vigueur, dans tel gouvernement que l'on voudra :
on se convaincra facilement que ce n'est que dans cet instant du silence des 
    lois, qu'ont clat les plus grandes actions. Reprennent-elles leur
despotisme, une dangereuse lthargie assoupit l'me de tous les hommes ; et si
l'on ne voit plus de vices,  peine dcouvre-t-on une vertu : les ressorts se
rouillent, et les rvolutions se prparent.
     - Mais, interrompit Olympe, vous ne voudriez donc plus de lois dans un
empire ?
     - Non. Rendus  l'tat de nature, les hommes, je le soutiens, seraient
plus heureux qu'ils ne peuvent l'tre sous le joug absurde des lois. Je ne
veux pas que l'homme renonce  aucune portion de sa force et de sa puissance.
Il n'a nullement besoin des lois pour se faire justice ; la nature a plac
dans lui l'instinct et l'nergie ncessaire pour se la procurer lui-mme ; et
celle qu'il se fera sera toujours plus prompte et plus active que celle qu'il
peut esprer de la main langoureuse de l'homme, parce que, dans l'acte de
cette justice, il ne considrera que son propre intrt et la lsion qu'il
aura reue, au lieu que les lois d'un peuple ne sont jamais que la masse et le
rsultat des intrts de tous les lgislateurs qui ont coopr  l'rection de
ces lois.
     - Mais vous serez opprim, sans les lois.
     - Que m'importe d'tre opprim, si j'ai le droit de le rendre ? J'aime
mieux tre opprim par mon voisin, que je puis opprimer  mon tour, que de
l'tre par la loi, contre laquelle je n'ai nulle puissance. Les passions de
mon voisin sont infiniment moins  craindre que l'injustice de la loi, car les
passions de ce voisin sont contenues par les miennes, au lieu que rien
n'arrte, rien ne contraint les injustices de la loi. Tous les dfauts de
l'homme appartiennent  la nature ; il ne peut y avoir, d'aprs cela, de
meilleures lois que celles de la nature ; car il n'appartient  aucun homme de
rprimer ce qui vient de la nature. Or, la nature n'a point fait de lois ;
elle n'en imprime qu'une seule au cur de tous les hommes : c'est de nous
satisfaire, de ne rien refuser  nos passions, quelque chose qu'il puisse en
coter aux autres. Ne vous avisez donc point de gner les impulsions de cette
loi universelle, quels que puissent en tre les effets ; vous n'avez pas le
droit de les arrter ; laissez ce soin  celui qu'elles outrageront ; si elles
le blessent, il saura bien les rprimer. Les hommes qui crurent que, de la
ncessit de se rapprocher drivait celle de se faire des lois, tombrent dans
la plus lourde erreur ; ils n'avaient pas plus besoin de lois, runis
qu'isols. Un glaive universel de justice est inutile : ce glaive est
naturellement dans les mains de tout le monde.
     - Mais chacun ne s'en servira pas  propos, et l'iniquit deviendra
gnrale...
     - Cela est impossible, jamais Pierre ne sera injuste envers Paul, quand
il saura que Paul peut  l'instant se venger de son injustice ; mais il le
deviendra, s'il sait qu'il n'a plus  craindre que des lois qu'il peut luder,
ou auxquelles il peut se soustraire. Je vais plus loin, je vous accorde que
sans lois, la somme des crimes s'tendt, que sans lois, l'univers ne ft plus
qu'un volcan dont d'excrables forfaits jailliraient  chaque minute : il y
aurait encore moins d'inconvnients dans cet tat de lsions perptuelles ; il
y en aurait beaucoup moins, sans doute, que sous l'empire des lois, car
souvent la loi frappe l'innocent, et  la masse des victimes produites par le
criminel, il doit se joindre encore celle produite par l'iniquit de la loi :
vous aurez ces victimes-l de moins dans l'anarchie. Sans doute, vous aurez
celle que le crime sacrifie ; mais vous n'aurez pas celle qu'immole l'iniquit
de la loi ; car l'opprim ayant le droit de se venger lui-mme, ne punira bien
certainement que son oppresseur.
     - Mais l'anarchie, ouvrant la porte  l'arbitraire, est ncessairement la
cruelle image du despotisme...
     - Autre erreur : c'est l'abus de la loi qui mne au despotisme ; le
despote est celui qui cre la loi... qui la fait parler, ou qui s'en sert pour
ses intrts. tez ce moyen d'abus au despote, il n'y aura plus de tyran. Il
n'est pas un seul tyran qui ne se soit tay des lois pour exercer ses
cruauts ; partout o les droits de l'homme seront assez galement rpartis
pour que chacun puisse se venger lui-mme des injures qu'il aura reues, il ne
s'lvera srement point de despote, car il serait terrass  la premire
victime qu'il s'aviserait d'immoler. Ce n'est jamais dans l'anarchie que les
tyrans naissent : vous ne les voyez s'lever qu' l'ombre des lois ou
s'autoriser d'elles. Le rgne des lois est donc vicieux ; il est donc
infrieur  celui de l'anarchie : la plus grande preuve de ce que j'avance est
l'obligation o est le gouvernement de se plonger lui-mme dans l'anarchie
quand il veut refaire sa constitution. Pour abroger ses anciennes lois, il est
oblig d'tablir un rgime rvolutionnaire o il n'y a point de lois : de ce
rgime naissent  la fin de nouvelles lois. Mais ce second tat est
ncessairement moins pur que le premier, puisqu'il en drive, puisqu'il a
fallu oprer ce premier bien, l'anarchie, pour arriver au second bien, la
constitution de l'tat. Les hommes ne sont purs que dans l'tat naturel ; ds
qu'ils s'en loignent, ils se dgradent. Renoncez, vous dis-je, renoncez 
l'ide de rendre l'homme meilleur par des lois : vous le rendrez, par elles,
plus fourbe et plus mchant... jamais plus vertueux.
     - Mais le crime est un flau sur la terre ; plus il y aura de lois, moins
il y aura de crimes.
     - Autre balourdise : c'est la multitude des lois qui fait celle des
crimes. Cessez de croire que telle ou telle action est criminelle ; ne faites
point de lois pour la rprimer ; il est certain qu'alors la multitude de vos
crimes disparatra. Mais je reprends la premire partie de votre proposition :
le crime, dites-vous, est un flau sur la terre. Quel sophisme ! ce qu' juste
titre l'on pourrait appeler un flau sur la terre, serait la machine
destructive de tous les individus qui l'habitent : examinons si c'est l
l'effet du crime. Lorsqu'une telle action se commet, l'image qu'elle offre est
celle de deux individus dont l'un fait l'action prtendue criminelle et dont
l'autre devient la victime de cette action. Voil donc  la fois un tre
heureux et un tre malheureux ; donc le crime n'est pas le flau de la terre,
puisque rendant malheureuse la moiti des individus qui l'habitent, il rend
trs heureuse l'autre moiti. Le crime n'est autre chose que le moyen dont la
nature se sert pour arriver  ses desseins sur nous, et pour maintenir
l'quilibre si ncessaire au maintien de ses oprations. Ce seul expos suffit
 faire voir qu'il n'appartient pas  l'homme de le punir, parce qu'il
appartient  la nature, qui a tous droits sur nous, et sur laquelle nous n'en
avons aucun. Si, sous un autre rapport, le crime est la suite des passions, et
que les passions, ainsi que je viens de le dire, doivent tre regardes comme
le seul ressort des grandes actions, vous devez toujours prfrer le crime,
qui donnera de l'nergie  votre gouvernement, aux vertus qui en rouilleront
les ressorts. De ce moment, vous ne devez plus svir contre les crimes ; vous
devez, au contraire, les encourager, et laisser les vertus dans l'ombre, o le
mpris que vous leur devez doit les ensevelir  jamais. Gardons-nous, sans
doute, de confondre ici les grandes actions avec les vertus : trs souvent une
vertu n'est rien moins qu'une grande action, et plus souvent encore une grande
action n'est qu'un crime. Or, les grandes actions sont trs souvent
ncessaires, et les vertus ne le sont jamais. Brutus, honnte homme au milieu
de sa famille, n'et jamais t qu'un triste et plat individu ; Brutus,
meurtrier de Csar, fait  la fois un crime et une grande action : le premier
n'et jamais t connu dans l'histoire, le second en est un hros.
     - Ainsi donc, selon vous, on peut tre parfaitement tranquille au milieu
des crimes les plus noirs ?
     - C'est au sein de la vertu que le calme se trouve impossible, puisqu'il
est clair que l'on existe alors dans un tat contraire  la nature...  la
nature qui ne peut exister, se renouveler, conserver son nergie que par
l'immensit des crimes de l'homme. Ainsi ce que nous pouvons faire de mieux
est de tcher de nous faire des vertus de tous les vices des hommes, et des
vices de toutes leurs vertus.
     - Assurment, dit Bracciani, c'est  quoi je travaille depuis l'ge de
quinze ans, et je puis dire avec vrit que j'y ai toujours trouv le bonheur.
     - Mon ami, dit Olympe  Chigi, avec la morale que vous venez de nous
taler, vous devez avoir les passions bien vives ? Vous avez quarante ans,
c'est l'ge o elles parlent le plus imprieusement. Oh, oui ! je le rpte,
vous devez avoir fait des horreurs.
     - Avec la place qu'il occupe, dit Bracciani, avec l'inspection gnrale
de la police de Rome, les occasions de mal faire ne doivent pas lui manquer.
     - Il est certain, dit Chigi, que je suis fort  mme de faire le mal, et
ce qu'il y a de plus sr encore, c'est que je ne laisse gure chapper de
moyens de m'y livrer.
     - Vous faites des injustices... des prvarications, dit Mme de Borghse,
vous vous servez du glaive de Thmis pour immoler bien des innocents.
     - Et quand tout ce que vous dites l serait, j'agirais d'aprs mes
principes : de ce moment, je croirais bien faire. Si je suppose la vertu
dangereuse dans ce monde, ai-je tort d'immoler ceux qui la pratiquent ? Si,
rciproquement, je crois le vice utile  la terre, ai-je tort de laisser
chapper aux lois ceux qui le professent ? Que m'importe d'tre trait d'homme
injuste : pourvu que ma conduite cadre avec mes principes, je suis tranquille.
Avant que d'agir d'aprs eux, j'ai commenc par les analyser ; ensuite j'ai
bas ma conduite sur eux : que l'univers entier me blme aprs, peu m'importe,
je ne dois compte de mes actions qu' moi.
     - Voil la vraie philosophie, dit Bracciani, j'ai moins dvelopp mes
principes que Chigi, mais je vous assure qu'ils sont absolument les mmes, et
que je les ai mis en pratique tout aussi souvent.
     - Monseigneur, dit Olympe au magistrat de la police de Rome, vous tes
accus d'employer beaucoup trop l'affreux supplice de la corde ; vous y
faites, dit-on, appliquer beaucoup d'innocents, et vous le faites prolonger
principalement sur eux,  tel point, prtend-on, qu'ils y prissent toujours.
     - Je vais vous expliquer l'nigme, dit Bracciani. Ce supplice compose les
plaisirs de ce sclrat ; il bande en le voyant exercer, il dcharge si le
patient en crve.
     - Comte, dit Chigi, je ne vois pas ce qui vous engage  faire ici les
honneurs de mes gots : je ne vous ai pas charg, ce me semble, de dvoiler
mes faiblesses.
     - Cet aveu du comte nous fait le plus grand plaisir, dis-je avec vivacit
; c'est une jouissance que vous prparez  Olympe, et j'avouerai franchement
que c'en est une que vous me donnez aussi.
     - Elle serait complte, dit Olympe, si Chigi voulait s'y livrer devant
nous.
     - Pourquoi pas ? reprit ce libertin... Avez-vous un objet ?
     - J'en trouverai facilement.
     - Oui, mais cela n'aurait peut-tre pas les qualits requises.
     - Qu'entendez-vous par ces qualits
     - Celles de l'infortune, dit Chigi, de l'innocence, de la soumission due
 un juge suprme.
     - Il vous est donc possible, dit Olympe, de runir tout cela ?
     - Assurment, reprit le magistrat, mes prisons regorgent de pareils
sujets, et je vais, en moins d'une heure, faire conduire ici ce qui convient
aux plaisirs que vous avez l'intention de vous procurer.
     - Quel sera ce sujet ? dit Olympe.
     - Une jeune femme de dix-huit ans, belle comme Vnus et grosse de huit
mois.
     - Grosse ! objectai-je, et c'est dans cet tat que vous lui ferez subir
un supplice aussi dangereux ?
     - Qu'importe ? elle en mourra, c'est le pis-aller : en vrit, cela ne
m'inquite gure. J'aime tonnamment  les prendre ainsi ; il y a deux
plaisirs pour un : c'est ce qu'on appelle la vache et le veau.
     - Et cette pauvre crature, dis-je, je gagerais qu'elle est innocente ?
     - Il y a deux mois que je la tiens en prison, avec le ferme projet de
m'en amuser. Sa mre la souponne d'un vol que j'ai fait faire moi-mme, afin
de m'emparer de la fille ; le pige, tendu fort adroitement, russit au mieux
: la pauvre Cornlie est dans mes filets, et je suis matre de ses jours ; un
mot de vous, et je vais vous la faire danser sur la corde, mieux qu'aucun
baladin ne le fit de ses jours. Je persuaderai que par humanit je l'ai
soustraite  la punition, et tout en me couvrant de ce que les sots appellent
un crime, j'aurai le mrite d'une superbe action.
     - Voil qui va le mieux du monde, dis-je ; mais cette mre, que vous
laissez vivre, ne peut-elle pas tout dcouvrir, et o en serions-nous alors ?
Il n'y aurait, ce me semble, rien de plus ais que de lui persuader qu'elle
est la complice de sa fille et qu'elle-mme a coopr au vol dont elle veut
faire retomber l'iniquit sur sa seule fille.
     - Il y a peut-tre encore quelques parents dans cette maison, dit le
comte.
     - Il est certain, dit Olympe, qu'y en et-il vingt, il me semble que pour
la sret personnelle de Chigi, il faudrait les immoler tous.
     - Vous tes des gens insatiables, rpondit le magistrat ; je voudrais
simplement que vous ne missiez pas sur le compte de vos attentions pour moi ce
qui ne tient qu' votre perfide luxure. Eh bien ! il faut vous contenter.
Cornlie a un frre et une mre ; je vous rponds que tous trois vont prir
sous nos yeux, par le supplice dont le comte prtend que je fais mes plaisirs.
     - Voil ce que nous voulions, dit Olympe ; quand on fait tant que de se
permettre une pareille saillie, il me semble qu'il faut lui laisser toute
l'extension qu'elle peut avoir ; je ne connais rien de pis que de s'arrter en
chemin. Oh ! foutre, dit alors la putain en se frottant le con par-dessus sa
robe, oh ! sacredieu, que de plaisir ! j'en dcharge d'avance...
     Chigi sort  l'instant pour aller donner les ordres ncessaires. Un petit
jardin isol, environn de cyprs, et tenant au boudoir d'Olympe, est choisi
pour le lieu de l'excution, et nous nous pelotons, en attendant la partie.
Chigi et Olympe se connaissaient, mais Bracciani n'avait jamais touch mon
amie, et je n'tais connue d'aucun d'eux. La princesse se chargea donc des
avances, et les frais, avec de tels libertins, ne devaient pas tre fort
longs. La coquine, s'approchant de moi, me dshabille et me livre bientt nue
aux mains de ses deux amis. Ils me dvorent, mais  l'italienne : mon cul
devient l'unique objet de leurs caresses ; tous deux le baisent, le langotent,
le mordent ; ils ne peuvent s'en rassasier ;  peine se doutent-ils que je
suis une femme. Un peu d'ordre succde  ces premires caresses... Bracciani
s'approche d'Olympe, qui vient de se mettre aussi nue que moi, et je deviens
la proie de Chigi.
     - Ne vous impatientez pas, charmante crature, me dit cet infame
libertin, le visage coll sur mes fesses ; blas sur les plaisirs par une
longue habitude de leurs sensations, il me faut des recherches pour retrouver
en moi l'aiguillon de leur pointe mousse. Je serai long, je vous
impatienterai, peut-tre mme n'en viendrai-je pas  mon honneur ; mais vous
m'aurez donn du plaisir : c'est la seule chose, ce me semble,  laquelle
doive prtendre une femme...
     Et le paillard se secouait tant qu'il pouvait, en continuant de savourer
mes fesses.
     - Madame, dit-il  Olympe, que Bracciani fourrageait, je n'aime pas trop
 faire ainsi la besogne moi-mme ; il me parat que le comte est dans le mme
cas ; faites-nous venir quelques jeunes filles ou quelques petits garons, je
vous prie, qui, chargs de branler nos vits, de nous gamahucher, de nous
socratiser, ne nous laisseront plus que des roses  cueillir aux autels de
Vnus Callipyge...
     Olympe sonne, deux jeunes filles de quinze ans paraissent aussitt ; la
libertine en avait toujours  ses ordres.
     - Ah, bon ! dit le magistrat, dites-leur de venir promptement vaquer 
des fonctions qu'il est dsagrable de faire soi-mme...
     Obi ds qu'il est entendu, Chigi met entre les mains des pucelles les
tristes dpouilles de son humanit flchissante, et mes fesses continuent
d'tre l'objet de ses baisers ; bientt sa langue pntre, sans que jamais la
moindre distraction vienne refroidir son hommage. Bracciani, plus heureux, est
dj dans l'anus d'Olympe, pendant que la jeune satellite,  genoux devant
lui, gamahuche le trou de son cul. Ce tableau, duquel Chigi s'approche un
moment, le dcide ; il carte mes fesses, s'y place  demi bandant, et se fait
flageller pour soutenir l'attaque... Le tratre ! il dshonore mes charmes ;
n'ayant pas assez de consistance pour se maintenir dans son poste, il en est
rejet. Accoutum  l'injustice, c'est  la petite fille qu'il s'en prend...
Elle le fustigeait.
     - Si vous frappiez plus fort, s'crie-t-il, cela ne m'arriverait pas...
     Et en mme temps, il lui applique un soufflet si vigoureux, qu'il la
jette en arrire  deux pieds de l.
     - Vous tes trop bon, monseigneur, lui crie Olympe, mettez en sang cette
petite gueuse : voil comme je les traite quand elles me manquent.
     - Vous avez raison, dit Chigi en s'en emparant...
     Et malgr les grces, la douceur, la gentillesse, la beaut du cul de
cette charmante enfant, le barbare la fustige avec une telle violence, que le
sang ruisselle au cinquantime coup. M'apercevant alors qu'il toise mes fesses
avec ses verges :
     - Frappe, libertin ! lui dis-je, ne te gne pas ; je souponne tes
projets, je les aime ; je brave tes coups, tu peux les appuyer.
     Chigi ne me rpond pas, mais il fouette ; il me flagelle si rudement, que
son outil mollasse,  la fin rendu  la vie, devient en tat de me perforer.
Je me hte de me mettre en posture, il m'encule, on lui rend ce qu'il vient de
faire, et nous voil plongs dans le sein des plaisirs.
     - Dchargerons-nous ? dit Bracciani toujours sodomisant ma compagne.
     - Non, non, rpond Chigi, songe qu'une grande opration nous attend ; il
ne faut, ici, que nous mettre en train : aux seuls supplices de la famille de
Cornlie,  cette unique atrocit doit tre accord notre foutre.
     Cette rsolution s'adopte ; nos deux libertins, sans s'embarrasser s'ils
nous laissent en chemin ou non, quittent  l'instant leurs montures, et les
plaisirs de la table viennent faire diversion  ceux de la lubricit. Au
milieu du repas, Chigi, presque ivre, veut qu'on couche  plat ventre sur la
table celle des petites filles qu'il n'avait pas fouette, et qu'on lui mange
une douzaine de crpes[20] toutes bouillantes sur les fesses. On excute ; la
pauvre enfant, brle jusqu'au vif, jette des cris affreux qui n'empchent pas
les convives de piquer vigoureusement de leurs fourchettes les morceaux qu'ils
prennent sur le derrire sanglant de cette infortune.
     - Il serait plaisant de lui en faire autant sur la gorge, dit Bracciani.
     - Je le veux, dit Chigi, mais c'est  condition que je la clystriserai
pendant ce temps-l avec de l'eau bouillante.
     - Et moi dans le con, avec de l'eau-forte, dit Olympe, toujours emporte
ds qu'il s'agissait d'infamie.
     - Puisqu'il faut que je prononce  mon tour, observai-je  la compagnie,
sauf meilleur avis, je voudrais qu'on manget des crpes sur le joli visage de
cette petite fille, qu'en piquant les morceaux on lui crevt les yeux avec les
fourchettes, qu'elle ft ensuite empale au milieu de la table.
     Toutes ces ides s'excutent ; on achve de se griser, de se gorger,
ayant sous les yeux le divin spectacle de cette charmante petite fille
expirante et se livrant aux contorsions horribles que lui arrache la douleur.
     - Comment avez-vous trouv mon dner ? nous demanda Borghse au dessert.
     - Excellent, rpondmes-nous.
     Et, vraiment, il avait t aussi somptueux que dlicat.
     - Eh bien, dit-elle, avalons ceci.
     C'tait une liqueur qui nous fit aussitt rejeter par en haut tout ce
dont nous venions de nous remplir, et, dans trois minutes, nous nous trouvmes
autant d'apptit qu'avant de nous mettre  table. Un second dner se sert,
nous le dvorons.
     - Avalons de cette autre liqueur, dit Olympe, et tout va couler par en
bas.
     A peine cette crmonie est-elle acheve, que l'apptit se fait encore
sentir. Un troisime dner, plus succulent que les deux autres, se ressert ;
nous le dvorons.
     - Point de vin d'ordinaire  celui-ci, reprit Olympe, dbutons par
l'Aleatico, nous finirons par le Falerne et les liqueurs ds l'entremets.
     - Et la victime ?
     - Oh, foutre ! elle respire encore, dit Chigi.
     - Changeons-la, dit Olympe, et qu'on enterre celle-l morte ou vive.
     Tout s'arrange, et la seconde des jeunes filles, empale par le trou du
cul, nous sert de surtout au troisime dner. Nouvelle  ces excs de table,
je crus que je n'y rsisterais pas ; je me trompais : en aiguisant l'estomac,
la liqueur que nous prenions le rconfortait ; et quoique nous eussions tous
mang des cent quatre-vingts plats offerts  notre voracit, pas un de nous ne
s'en ressentit. A ce troisime dessert, comme notre seconde victime respirait
encore, nos libertins impatients l'accablrent d'outrages. cumante de foutre
et d'ivresse, il n'y eut rien qu'ils n'excutassent sur son malheureux corps,
et j'avoue que je les aidai beaucoup. Bracciani essaya sur elle deux ou trois
expriences de physique, dont la dernire consistait  produire une foudre
simule qui devait l'craser  l'instant : telle fut sa cruelle fin. Elle
expirait, quand la famille Cornlie vint veiller dans nous l'affreux dsir de
nouvelles horreurs.
     Si rien n'galait la beaut de Cornlie, rien ne surpassait non plus la
majest des traits, la supriorit de la taille de sa malheureuse mre, ge
de trente-cinq ans. Lonard, frre de Cornlie, atteignait  peine sa
quinzime anne, et ne le cdait en rien  ses parents.
     - Voil, bien, dit, Bracciani, en le saisissant tout  coup, le plus joli
petit bardache que j'aie encore bais depuis longtemps.
     Mais un air d'abattement et de tristesse absorbait tellement cette
famille infortune, qu'on ne put s'occuper un moment que de les considrer en
cet tat ; et c'est une jouissance pour le crime, que de se repatre des
chagrins dont sa sclratesse accable la vertu.
     - Tes yeux s'animent , me dit Olympe.
     - Cela peut tre, rpondis-je ; il faudrait tre bien froide, pour n'tre
pas mue d'un tel spectacle.
     - Je n'en connais pas de plus dlicieux, me rpondit Borghse ; il n'en
est pas un seul au monde qui me fasse aussi prodigieusement bander.
     - Prisonniers, dit alors le magistrat en affectant le ton le plus svre,
vous tes, je crois, bien pntrs de vos crimes ?
     - Nous n'en commmes jamais, dit Cornlie ; je crus un moment ma fille
coupable, mais, claire par ta conduite, je sais maintenant  quoi m'en tenir.
     - Vous allez le mieux savoir tout  l'heure...
     Et nous les fmes  l'instant passer avec nous dans le petit jardin
prpar pour l'excution. Chigi leur fit l un interrogatoire dans toutes les
formes ; je le branlais pendant ce temps-l... Vous n'imaginez pas l'art avec
lequel il les fit tomber dans tous les piges qu'il leur tendait... les
subterfuges qu'il employa pour les faire couper ; et quelque candeur, quelque
navet que missent dans leurs dfenses ces trois infortuns, Chigi les trouva
coupables, et leur sentence fut  l'instant prononce. Olympe s'empare
aussitt de la mre ; je saisis la fille ; le comte et le magistrat sautent
sur le petit garon.
     Quelques supplices s'imposrent, en attendant celui qui devait terminer
ces orgies. Olympe voulut fouetter Cornlie sur le ventre, Bracciani et le
magistrat dchirrent  coups de gaule les jolies fesses de Lonard, et je
vexai fortement le beau sein de la mre. On les attache  la fin tous les
trois aux cordes qui vont leur donner la mort. Quinze cabrioles conscutives
leur brisent bientt la poitrine, les seins, les vaisseaux ; au dixime,
l'enfant de Cornlie se dtache et tombe sur les cuisses de Chigi, que je
branlais sur les fesses d'Olympe, pendant que Bracciani faisait aller la
corde. Tout dcharge  ce spectacle, et ce que je remarque d'affreux, c'est
qu'on le poursuivit. Quoique les ttes fussent calmes, aucun de nous n'imagina
de demander grce ; et les coups de corde se continurent jusqu' ce que les
malheureux qu'on y appliquait eussent rendu l'me. Et voil comme le crime
s'amuse de l'innocence, quand, ayant pour lui le crdit et la richesse, il ne
lui reste plus  lutter que contre l'infortune et la misre.
     Le projet horrible du lendemain s'excuta. Olympe et moi, places sur une
terrasse, nous nous branlions en voyant la rapidit de l'incendie. Les
trente-sept hpitaux furent consums, et plus de vingt mille mes y prirent.
     - Oh ! sacredieu ! dis-je  Olympe, en dchargeant au spectacle
enchanteur de ses crimes et de ceux de ses complices, qu'il est divin de se
livrer  de tels carts ! Inexplicable et mystrieuse Nature, s'il est vrai
que ces dlits t'outragent, pourquoi donc m'en dlectes-tu ? Ah ! garce, tu me
trompes peut-tre, comme je l'tais autrefois par l'infme chimre difique 
laquelle on te disait soumise ; nous ne dpendons pas plus de toi que de lui.
Les causes sont peut-tre inutiles aux effets, et nous tous, par une force
aveugle, aussi stupide que ncessite, nous ne sommes que les machines ineptes
de la vgtation, dont les mystres, expliquant tout le mouvement qui se fait
ici-bas, dmontrent galement l'origine de toutes les actions des hommes et
des animaux.
     L'incendie dura huit jours, pendant lesquels nous ne vmes pas nos amis ;
ils reparurent le neuvime.
     - Tout est fini, dit le magistrat ; le pape est parfaitement consol du
malheur qui vient d'arriver ; j'ai obtenu le privilge que je demandais :
voil mon profit sr, et votre rcompense dcide. Chre Olympe, poursuivit
Chigi, ce qui aurait le plus attendri votre me bienfaisante, c'et t sans
doute l'incendie des conservatoires : si vous eussiez vu toutes ces jeunes
filles nues... cheveles, se prcipiter les unes sur les autres, pour
chapper aux flammes qui les poursuivaient, et la horde des coquins, que
j'avais placs l, les y repousser cruellement, sous le prtexte de les
secourir, drober nanmoins les plus jolies, pour les offrir un jour  mes
volupts tyranniques, se hter de plonger les autres au milieu des flammes...
Olympe... Olympe, si vous eussiez vu tout cela, vous en seriez morte de
plaisir.
     - Sclrat ! dit Mme de Borghse, combien en as-tu conserves ?
     - Prs de deux cents, rpondit le monsignor ; on les garde dans un de mes
palais, d'o elles partiront en dtail pour se distribuer dans mes campagnes.
Les vingt plus jolies vous seront offertes, je vous le promets, et ne vous
demande pour reconnaissance que de me faire voir quelquefois d'aussi belles
cratures que cette charmante personne, continua-t-il en me montrant.
     - Je suis tonne que vous y pensiez encore, aprs ce que je sais de
votre philosophie sur cet objet, dit Olympe.
     - J'avoue, rpondit le magistrat, que mes sentiments sont trs loin de se
donner avec mon vit, et qu'il suffirait qu'une femme part aimer ma
jouissance, pour n'tre plus paye de moi que par de la haine et du mpris. Il
m'est arriv trs souvent mme de concevoir l'un et l'autre sentiment pour
l'objet qui devait me servir, et mes plaisirs, pris de cette manire, se
trouvaient y gagner beaucoup. Tout cela tient  ma manire de penser sur la
reconnaissance : je ne veux pas qu'une femme s'imagine que je lui doive
quelque chose, parce que je me souille sur elle ; je ne lui demande alors que
de la soumission, et la mme insensibilit que le fauteuil qui sert  pousser
ma selle. Je n'ai jamais cru que, de la jonction de deux corps, puisse jamais
rsulter celle de deux curs : je vois  cette jonction physique de grands
motifs de mpris... de dgot, mais pas un seul d'amour ; je ne connais rien
de gigantesque comme ce sentiment-l, rien de plus fait pour attidir une
jouissance, rien, en un mot, de plus loin de mon cur. Cependant, madame,
j'ose vous assurer sans fadeur, poursuivit le magistrat en me serrant les
mains, que l'esprit dont vous tes doue vous met  l'abri de cette manire de
penser, et que vous mritez toujours le titre et la considration de tous les
philosophes libertins. Je vous rends assez de justice pour croire que vous ne
devez tre jalouse que de plaire  ceux-l.
     De ces flagorneries, dont je faisais assez peu de cas, nous passmes 
des choses plus srieuses. Chigi voulut voir encore une fois mon derrire ; il
ne pouvait, disait-il, s'en rassasier. Bracciani, Olympe, lui et moi, nous
passmes donc dans le cabinet secret des plaisirs de la princesse, o de
nouvelles infamies se clbrrent, et je rougis, d'honneur, de vous les
avouer. Cette maudite Borghse avait tous les gots, toutes les fantaisies. Un
eunuque, un hermaphrodite, un nain, une femme de quatre-vingts ans, un dindon,
un singe, un trs gros dogue, une chvre et un petit garon de quatre ans,
arrire-petit-fils de la vieille femme, furent les objets de luxure que nous
prsentrent les dugnes de la princesse.
     - Oh ! grand Dieu ! m'criai-je en voyant tout cela, quelle dpravation !
     - Elle est on ne saurait plus naturelle, dit Bracciani : l'puisement des
jouissances ncessite des recherches. Blass sur les choses communes, on en
dsire des singulires, et voil pourquoi le crime devient le dernier degr de
la luxure. Je ne sais, Juliette, quel usage vous ferez de ces bizarres objets,
mais je vous rponds que la princesse, mon ami et moi, nous allons srement
trouver de grands plaisirs avec eux.
     - Il faudra bien que je m'en arrange aussi, rpondis-je, et je puis vous
assurer d'avance que vous ne me verrez jamais en arrire quand il s'agira de
dbauche et d'incongruits.
     Je n'avais pas fini, que le gros dogue, accoutum sans doute  ce mange,
vint farfouiller sous mes jupes.
     - Ah ! voil Lucifer en train ! dit Olympe en riant. Juliette,
dshabille-toi ; livre tes charmes aux libidineuses caresses de ce superbe
animal, et tu verras combien tu en seras contente.
     J'accepte... Et comment une horreur m'et-elle rvolte, moi qui,
journellement, les recherchais toutes avec tant de soins ? On me place 
quatre pattes au milieu de la chambre ; le dogue tourne, me flaire, lche,
monte sur mes reins, et finit par m'enconner  merveille, et me dcharger dans
la matrice. Mais il arriva quelque chose d'assez singulier : son membre
grossit tellement dans l'opration, qu'il n'essayait de le retirer qu'en me
causant des douleurs normes. Le drle alors voulut recommencer ; on dcida
que c'tait le plus court : une seconde dcharge l'ayant effectivement
affaibli, il se retire aprs m'avoir deux fois arrose de son sperme.
     - Tenez, dit Chigi, vous allez voir M. Lucifer me traiter bientt comme
Juliette. Extrmement libertin dans ses gots, ce charmant animal honore la
beaut partout o il la trouve : il va foutre mon cul avec le mme plaisir
qu'il vient de baiser le con de madame, je le parie. Mais je n'imiterai point
l'oisivet de notre chre amie, et je vais foutre cette chvre tout en servant
de putain  Lucifer.
     Je n'ai jamais rien vu de si bizarre que cette jouissance. Chigi, avare
de son foutre, ne dchargea point ; mais il eut l'air de prendre de bien
grands plaisirs  cette voluptueuse extravagance.
     - Regardez-moi, dit Bracciani, je vais vous donner un autre spectacle...
     Il se fait enculer par l'eunuque et encule le dindon. Olympe, les fesses
tournes vers lui, tenait entre les cuisses la tte de l'animal ; elle la
coupe au moment o le physicien perd sa semence.
     - Voil, dit le libertin, le plus dlicieux des plaisirs ! On n'imagine
pas ce que fait prouver le resserrement de l'anus du dindon, quand on lui
coupe le cou, positivement  l'instant de la crise.
     - Je ne l'ai jamais essay, dit Chigi ; mais j'ai si fort entendu vanter
cette manire de foutre, qu'il faut que j'essaie dans un autre genre...
Juliette, me dit-il, tenez cet enfant entre vos cuisses pendant que je
l'enculerai ; puis, au moment o mes blasphmes vous annonceront mon dlire,
vous lui couperez le cou.
     - Bien, dit Olympe, mais en le servant, mon cher, il faut que mon amie
ait du plaisir. Je vais placer l'hermaphrodite sous sa bouche, et caressant 
la fois dans lui les deux sexes, elle lui gamahuchera tout  tour, et les
preuves de sa virilit et celles de sa fminine existence.
     - Attendez, dit Bracciani, la posture peut s'arranger en telle sorte que
je puisse enculer l'hermaphrodite et me faire foutre par l'eunuque, ayant sous
mon nez le cul de la vieille, qui me chiera sur le visage.
     - Quelle dpravation ! dit Olympe.
     - Madame, dit Bracciani, tout cela s'explique ; il n'est pas un seul
got, pas un seul penchant, dont on ne puisse dvoiler la cause.
     - Allons, dit Chigi, puisque vous vous enchanez tous, il faut que le
singe m'encule, pendant que le nain,  cheval sur les reins du petit garon,
me prsentera ses fesses  baiser.
     - Voil qui va le mieux du monde, dit Olympe ; il n'y a donc de vacant
ici que Lucifer, la chvre et moi.
     - Rien de plus ais, dit Chigi, que de nous mettre tous en scne. Que la
chvre et vous se placent prs de moi ; je varierai d'un cul  l'autre, et
Lucifer vous sodomisera quand je n'occuperai pas votre cul ; mais je
dchargerai toujours dans celui du petit garon, dont Juliette coupera le cou
ds qu'elle me verra pmer.
     Le tableau s'arrange : jamais rien d'aussi monstrueux ne s'tait fait en
lubricit ; nous n'en dchargemes pas moins tous ; l'enfant fut dcapit trs
 point, et nous ne drangemes le tableau que pour faire l'loge des divins
plaisirs que cette bizarrerie venait de nous procurer  tous[21].
     Le reste de la journe se passa en luxures  peu prs semblables. Je fus
foutue par le singe ; encore une fois par le dogue, mais en cul par
l'hermaphrodite, par l'eunuque, par les deux Italiens, par le godemich
d'Olympe. Tout le reste me branla, me lcha, et je sortis de ces nouvelles et
singulires orgies, aprs dix heures des plus piquantes jouissances. Un souper
dlicieux couronna la fte ; un sacrifice grec y fut clbr : on y immola
toutes les btes dont nous avions joui, et la vieille, lie et garrotte sur
le haut de leur bcher, y fut brle vive avec eux ; l'eunuque et
l'hermaphrodite furent les seuls individus conservs, et nous volmes 
d'autres plaisirs.
     Il y avait cinq mois que j'tais  Rome, sans qu'il ft encore question
de la visite au pape, que les cardinaux Bernis et Albani m'avaient fait
esprer avec la Borghse, lorsque je reus enfin, quelques jours aprs cette
aventure-ci, un petit billet bien galant de Bernis, qui me prvenait de me
trouver chez lui le lendemain de bonne heure, pour tre prsente  Sa
Saintet qui, quoiqu'elle dsirt depuis longtemps me voir, n'avait pourtant
pas pu se satisfaire plus tt. On me recommandait la toilette la plus simple,
mais, en mme temps, la plus lgante, et point de parfums.  Braschi, comme
Henri IV, m'crivait le cardinal, veut que chaque chose sente ce qu'elle doit
sentir ; il a l'art en horreur, et tient  la nature. Il est donc essentiel de
vous abstenir mme du bidet.  Obissante dans tous les points, je fus, avant
dix heures du matin, toute prte, au palais Bernis. C'tait au Vatican que Pie
nous attendait.
     - Saint-Pre, lui dit Bernis en me prsentant, voici la jeune Franaise
que vous avez dsire. Singulirement honore de la faveur que vous lui
faites, elle vous promet de se prter aveuglment  tout ce qu'il plaira 
Votre Saintet de lui ordonner.
     - Elle ne se repentira point de ses complaisances, dit Braschi. Avant que
de nous livrer aux impurets dont il s'agit, je suis bien aise de la voir un
peu seule... Sortez, cardinal, et dites aux camristes que les portes seront
aujourd'hui fermes pour tout le monde.
     Bernis se retire et Sa Saintet, me conduisant par la main, m'introduit
dans d'immenses appartements, jusqu'en un cabinet solitaire, o le luxe et la
mollesse, sous les brunes couleurs de la religion et de la modestie, offraient
nanmoins  la luxure tout ce qui pouvait le mieux flatter ses penchante. L,
tout se mlait indistinctement. Prs d'une Thrse en extase, on voyait
Messaline encule, et, sous l'image du Christ, tait une Lda...
     - Reposez-vous, me dit Braschi. Dans ce lieu, j'oublie les distances, et,
souriant au vice quand il est aussi aimable que vous, je lui permets de
s'asseoir auprs de la vertu.
     - Fantme orgueilleux, rpondis-je  ce vieux despote, l'habitude o tu
es de tromper les hommes fait que tu cherches  te tromper toi-mme. O diable
vas-tu chercher la vertu, quand tu ne me fais venir ici que pour te souiller
de vices ?
     - Un homme comme moi ne se souille jamais, ma chre fille, me rpondit le
pape. Successeur des disciples de Dieu, les vertus de l'ternel m'entourent,
et je ne suis pas mme un homme, quand j'adopte un instant leurs dfauts.
     Aprs un clat de rire dont je ne fus pas matresse :
     - vque de Rome ! m'criai-je, suspends donc cette morgue insolente avec
une femme assez philosophe pour t'apprcier. coute : et trouve bon que
j'analyse un moment avec toi ta puissance et tes prtentions.
     Il se forme dans la Galile une religion dont les bases sont la pauvret,
l'galit et la haine des riches. Les principes de cette sainte doctrine sont
qu'il est aussi impossible  un riche d'entrer dans le royaume des cieux qu'
un chameau de passer par le trou d'une aiguille... que le riche est damn,
uniquement parce qu'il est riche. Il est dfendu aux disciples de ce culte, de
ne jamais faire aucune provision. Jsus, leur chef, dit positivement :  Je ne
suis pas venu pour tre servi, mais pour servir ; il n'y aura jamais parmi
vous ni premier ni dernier... Celui de vous qui voudra s'agrandir sera abaiss
; celui de vous qui voudra tre le premier sera le dernier [22]. Les premiers
aptres de cette religion gagnent leur vie  la sueur de leur front. Tout cela
est-il vrai, Braschi ?
     - Oui, certes.
     - Eh bien, je te demande maintenant quel rapport il y a entre ces
premires institutions et les immenses richesses que tu te fais donner dans
l'Italie. Est-ce de l'vangile ou de la fourberie de tes prdcesseurs que tu
possdes tant de biens ? Pauvre homme ! et tu crois nous en imposer encore ?
     - Athe, respecte au moins le descendant de saint Pierre.
     - Tu n'en descendis jamais : jamais saint Pierre ne mit les pieds dans
Rome. Il n'y eut aucun vque dans les premiers sicles d'une glise qui ne
commence  tre connue,  prendre quelque consistance, que vers la fin du
second sicle de notre re. Comment oserais-tu soutenir que ce Pierre tait 
Rome, quand lui-mme crivait  Babylone[23] ?
     T'imagines-tu chapper encore  la critique, en disant que Rome et
Babylone taient la mme chose ?... Malheureux fou ! on ne te croit plus, on
te mprise. Mais Pierre ft-il mme ton type ?... Ton prdcesseur ne nous
est-il pas dpeint comme un pauvre qui catchisait des pauvres ? Conviens,
Braschi, qu'il ressemble bien, en ce cas,  ces fondateurs d'ordres qui
vivaient dans l'indigence, et dont les successeurs nagent dans l'or. Je sais
que ceux qui suivirent Pierre ont tantt gagn et tantt perdu ; il n'en est
pas moins vrai que la superstition et la crdulit sont assez grandes pour
qu'il te reste encore trente ou quarante millions de serviteurs sur la terre.
Mais crois-tu que le flambeau de la philosophie ne luira pas bientt  leurs
yeux ? crois-tu qu'ils consentiront encore bien longtemps  se donner un
matre  trois ou quatre cents lieues d'eux ? qu'ils voudront encore bien
longtemps ne penser, ne juger, n'agir que d'aprs toi ? ne tenir leurs biens
qu' la condition de t'en payer tribut ? n'pouser qui bon leur semble, que
par ton agrment ? Eh ! non, non ! n'imagine pas que leur erreur soit encore
longue. Je sais que ces droits ridicules allaient bien plus loin jadis ; vous
tiez au-dessus des Dieux, car ces Dieux passaient seulement pour pouvoir
disposer des empires, et vous en disposez en effet. Mais je te le rpte,
Braschi, tout cela s'clipse, tout cela disparat ; et en effet, mon cher
pape, combien ne doit-on pas tre surpris quand on voit  quel point la
superstition peut dnaturer les choses les plus simples ! Conviens qu'on ne
sait alors qui l'on doit le plus admirer, ou de l'aveuglement des peuples ou
de la hardiesse effroyable de ceux qui les trompent. Comment se peut-il que,
d'aprs les drglements dont vous vous tes souills  la face de l'univers,
on puisse encore vous rvrer comme vous l'tes ? et comment peut-il vous
rester encore quelques proslytes ? Ce ne fut que la stupidit des princes et
des peuples qui consolida la grandeur des papes, et qui leur donna l'audace
inconcevable de s'arroger des prtentions aussi contraires  l'esprit de leur
religion que rvoltantes  la raison et nuisibles  la politique. Ceux qui
connaissent l'empire de la superstition doivent tre bien tonns, cependant,
de ses succs ; il n'y a point d'carts, point d'imbcillits dont la dvotion
ne soit susceptible. Quelques motifs politiques vinrent, d'ailleurs,  l'appui
des effets de la superstition. Pendant la dcadence de l'Empire, les chefs,
occups de guerres dispendieuses et trs loignes, furent contraints  vous
mnager, parce qu'ils vous savaient en possession de l'esprit du peuple ; en
fermant les yeux sur vos entreprises, ils les dirigrent, sans s'en douter,
vers la destruction de leur empire. Les hordes barbares adoptrent par
ignorance le systme politique des empereurs, et voil comme vous devntes
petit  petit les matres d'une partie des peuples de l'Europe.
     Le dpt des sciences restait dans les mains des moines, vos dignes
dfenseurs ; personne ne put clairer l'univers ; on se soumit  ce qu'on
n'entendait pas, et ces guerriers, qui parcouraient le monde, trouvrent plus
simple de vous rendre un culte que de vous analyser. L'esprit changea au
quinzime sicle : l'aurore de la philosophie annona la chute de la
superstition ; les nuages se dissiprent, on osa vous regarder en face. Alors
on ne vit bientt plus, en vous et les vtres, que des imposteurs et des
fourbes : quelques nations, encore subjugues par leurs prtres, vous restent
fidles ; mais le flambeau de la raison luit  la fin pour elles.  mon cher,
ton rle est fini ! Pour hter l'importante rvolution qui doit renverser 
jamais les colonnes de ton superstitieux empire, qu'on jette les yeux sur
l'histoire de tes prdcesseurs. Je vais l'esquisser aux tiens, Braschi ; mon
rudition te fera voir que, puisque les femmes de ma nation sont instruites 
ce point, cette nation dont je suis fire ne sera pas longtemps  secouer ton
joug ridicule.
     Que vois-je dans les commencements de ton re chrtienne ? Des combats,
des tumultes, des sditions, des massacres, uniques fruits de l'avidit et de
l'ambition des sclrats qui prtendaient  ton trne ; dj des chars
tranaient dans Rome les orgueilleux pontifes de ta dgotante glise ; dj
le luxe et la lubricit les souillaient ; dj la pourpre les enveloppait ; et
ce n'est point  tes ennemis que je te renvoie pour te convaincre des
reproches que l'on vous adressait, c'est aux partisans, aux Pres mmes de
votre glise ; coute Jrme et Basile : Quand j'tais  Rome, dit le premier,
je voulus faire entendre le langage de la piti et de la vertu ; les
Pharisiens entourant le pape me tourmentrent ; je quittai les palais de Rome
pour retourner dans la grotte de Jsus. Ainsi vos satellites, entrans par la
force de la vrit, vous dsignaient dj. Avec quelle nergie le mme Jrme
vous reproche ailleurs les scandales qu'occasionnaient vos dbauches, vos
fourberies, vos intrigues pour tirer de l'argent des riches, pour vous faire
mettre sur le testament des grands, et surtout des dames de Rome, que vous
trompiez aprs en avoir joui. Te renverrai-je aux dits des empereurs ? Vois-y
avec quelle force ceux de Valentinien, de Valens et de Gratien cherchaient 
rprimer votre avarice, votre libertinage et votre ambition. Mais suivons
notre esquisse, et peignons  grands traits. Crois-tu, Braschi, crois-tu qu'on
puisse douter de ta saintet... de ton infaillibilit, quand on voit :
     Un Liberius entranant, par crainte et par faiblesse, toute l'glise dans
l'arianisme.
     Un Grgoire proscrivant les sciences et les arts, parce qu'il dit que la
seule ignorance peut favoriser les absurdits de sa dgotante religion... qui
ose porter l'impudence jusqu' flatter la reine Brunehaut, ce monstre dont la
France rougit encore aujourd'hui.
     Un tienne VII regardant Formose, son prdcesseur, comme tellement
souill de crimes, qu'il se soit barbarement et ridiculement oblig d'imposer
un supplice  son cadavre.
     Un Sergius, souill de toutes sortes de dbauches, et toujours conduit
par des putains.
     Un Jean XI, fils de l'une de ces coquines, et qui vcut lui-mme en
inceste rgl avec Marosia, sa mre.
     Un Jean XII, magicien idoltre et faisant servir le temple de Dieu mme 
ses plus honteuses dbauches.
     Un Boniface VII, si empress de la tiare, qu'il assassine Benot VI, pour
lui succder[24].
     Un Grgoire VII qui, plus despote que tous les rois, les faisait venir
demander grce  sa porte... qui rpandit des flots de sang en Allemagne,
uniquement pour son orgueil et pour son ambition... qui soutint, en un mot,
que tout pape tait infaillible et saint, et qu'il suffisait d'tre assis sur
la chaire de Saint Pierre pour tre aussi puissant que Dieu mme.
     Un Pascal II qui, d'aprs ces abominables principes, ose armer un
empereur contre son propre pre.
     Un Alexandre III, qui fait ignominieusement fouetter Henri II, roi
d'Angleterre, pour un meurtre que ce prince n'avait jamais commis... qui
promulgue une croisade si sanglante contre les Albigeois.
     Un Clestin III, qui, plein d'ambition et de tyrannie, ose placer avec
son pied la couronne sur la tte d'Henri VI, prostern devant lui ; renverser
ensuite d'un coup de pied cette mme couronne, pour apprendre  l'empereur ce
 quoi il devait s'attendre, s'il manquait au respect qu'il devait au pape.
     Un Innocent IV, empoisonneur de l'empereur Frdric pendant les guerres
interminables des Guelfes et des Gibelins, que votre orgueil et vos passions
occasionnrent et qui dmoralisrent si longtemps l'Italie.
     Un Clment IV, qui fait trancher la tte  un jeune prince, pour le seul
tort de venir rclamer la succession de ses pres.
     Un Boniface VIII, fameux par ses dmls avec les rois de France ; impie,
ambitieux, auteur de cette farce sainte connue sous le nom de jubil, et dont
le seul but est de remplir les coffres pontificaux[25].
     Un Clment V, assez sclrat pour avoir fait empoisonner l'empereur Henri
VI dans une hostie.
     Un Benot XII, qui achte  prix d'argent la sur du clbre Ptrarque,
pour en faire sa matresse.
     Un Jean XXIII, fameux par ses extravagances... qui condamna comme
hrtiques tous ceux qui soutenaient que Jsus-Christ avait vcu dans la
pauvret, qui disposa des couronnes, qui changea le juste en injuste et qui
porta la dmence au point d'excommunier les anges.
     Un Sixte IV, qui tirait un revenu considrable des bordels qu'il avait
installs dans Rome, qui envoya un drapeau rouge aux Suisses, en les invitant
de s'gorger entre eux, pour la prosprit de l'glise romaine.
     Un Alexandre VI, qu'il suffit de nommer pour exciter contre lui
l'indignation et l'horreur de ceux qui ont quelque ide de son histoire ; un
sclrat enfin, qui n'avait ni probit, ni honneur, ni bonne foi, ni piti, ni
religion et dont les dbauches libidineuses, les cruauts, les
empoisonnements, surpassent tout ce que Sutone nous rapporte de Tibre, de
Nron, de Caligula ; un libertin, en un mot, qui coucha avec Lucrce, sa
fille[26], qui se plaisait  faire courir  quatre pattes cinquante putains
toutes nues, pour s'chauffer l'imagination par les diffrentes postures
qu'elles taient obliges de prendre ainsi.
     Un Lon X, qui, pour rparer les dpravations de ses prdcesseurs,
imagina de vendre des indulgences, et, nanmoins incrdule, au point qu'il
rpondit au cardinal Bembo, son ami, qui lui citait un passage de l'criture :
Eh ! que diable venez-vous me dire ici, avec vos fables de Jsus-Christ ?
     Un Jules III, vrai sardanapale, qui porta l'impudence au point d'lever
son bardache au cardinalat ; qui, nu un jour dans sa chambre, obligea les
cardinaux qui y entraient de se mettre de mme, en leur disant :  Mes amis,
si nous courions ainsi les rues de Rome, on ne nous rvrerait pas tant. Or,
si nos habits seuls inspirent du respect, ce n'est donc qu' eux que nous
avons l'obligation d'tre quelque chose. 
     Un Pie V, rvr comme un saint, fanatique, cruel, qui fut la cause de
toutes les perscutions exerces en France contre les protestants ;
instigateur des frocits du duc d'Albe ; assassin de Palario, dont le seul
crime tait d'avoir dit que l'Inquisition avait un poignard destin  frapper
les gens de lettres ; et qui prtendait enfin n'avoir jamais autant dsespr
de son salut que lorsqu'il tait pape.
     Un Grgoire XIII, affreux pangyriste de la Saint-Barthlemy, et qui, par
des lettres particulires, flicita Charles IX de ce qu'il avait tir lui-mme
sur les protestantis.
     Un Sixte Quint, qui dclara qu'on pouvait s'enculer tant qu'on voudrait,
 Rome, pendant la canicule, et qui n'tablit l'ordre et la police, dans cette
grande ville, qu'en l'inondant de sang.
     Un Clment VII, auteur de la fameuse conspiration demi poudres.
     Un Paul V, qui fit la guerre  Venise, parce qu'un magistrat civil avait
voulu punir un moine d'avoir viol et assassin une fille de douze ans.
     Un Grgoire XV, crivant  Louis XIII :  gorgez, assassinez tous ceux
qui me mconnaissent. 
     Un Urbain VIII, cooprateur des massacres d'Irlande, o prirent cent
cinquante mille protestants, etc., etc.
     Les voil, mon ami, les voil ceux qui t'ont prcd ! Et tu ne veux pas
que nous concevions une juste horreur pour les chefs insolents ou corrompus
d'une pareille secte ? Ah ! puissent tous les peuples se dtromper bientt sur
le compte de ces idoles papales qui, jusqu'ici, ne leur ont procur que des
troubles, de l'indigence et des malheurs ! Que tous les peuples de la terre,
frmissant des effets terribles causs depuis tant de sicles par de pareils
sclrats, s'empressent de dtrner celui qui leur succde, et de culbuter en
mme temps la religion stupide et barbare, idoltre, sanguinaire, impie, qui
put les admettre ou les riger un instant !
     Pie VI, qui m'avait coute trs attentivement, me regarda ds que j'eus
fini, avec la plus extrme surprise.
     - Braschi, lui dis-je, tu t'tonnes de me trouver si savante ; sache que
c'est ainsi, maintenant, qu'on lve tous les enfants de ma patrie : ils sont
vanouis, les sicles d'erreur. Prends donc ton parti, vieux despote, brise ta
croix, brle tes hosties, foule tes images et tes reliques aux pieds : aprs
avoir dgag les peuples du serment de fidlit envers leurs souverains,
dgage les tiens, maintenant, des erreurs o tu les tenais plongs. Crois-moi,
descends de ton trne, si tu ne veux pas tre enseveli sous ses ruines : il
vaut mieux cder la place au plus fort, que de le voir s'en emparer malgr
toi. L'opinion rgle tout dans le monde ; elle change sur ton compte et sur
celui de toutes tes mmeries : varie comme elle. Quand la faux est leve, il
est plus prudent de dtourner la tte, que d'attendre le coup. Tu as de quoi
vivre, redeviens bourgeois de Rome. Change le costume funbre de toute cette
canaille enfroque qui t'entoure, licencie tes moines, ouvre tes clotres,
rends  tes religieuses la libert de se marier, n'enterre pas le germe de
cent gnrations. L'Europe tonne t'admirera, ton nom se tracera sur les
colonnes des temples de mmoire, dont tu n'approcheras jamais si tu ne changes
bientt le triste honneur d'tre pape, contre celui, bien autrement prcieux,
d'tre philosophe.
     - Juliette, me dit Braschi, on m'avait bien dit que tu avais de l'esprit,
mais je ne t'en croyais pas autant ; un tel degr d'lvation dans les ides
est extrmement rare chez une femme. Je vois bien que ce n'est pas avec toi
qu'il faut feindre ; j'te le masque : vois l'homme, vois celui qui veut jouir
de toi  tel prix que ce puisse tre.
     - coute-moi, vieux singe, rpondis-je, je ne suis pas venue ici pour
jouer la vestale, et, puisque j'ai tant fait que de me laisser conduire dans
les appartements les plus mystrieux de ton palais, tu dois tre bien sr que
je n'ai pas envie de te rsister ; mais au lieu d'avoir en moi une femme
aimable, une femme ardente, prvenant tes gots, les aimant, tu n'auras qu'une
froide idole, si tu ne consens pas aux quatre choses que je vais exiger de toi.
     J'exige d'abord, pour premire marque de confiance, que tu me donnes les
clefs de tes chambres les plus secrtes ; je veux visiter tout, je ne veux pas
qu'il y ait un seul cabinet qui m'chappe.
     La seconde chose que je dsire est une dissertation philosophique sur le
meurtre : je me suis souvent souille de cette action, je veux savoir  quoi
m'en tenir sur elle. Ce que tu vas me dire fixera pour toujours ma faon de
penser ; non que je croie  ton infaillibilit, mais j'ai confiance aux tudes
que tu as d faire, et me connaissant philosophe, je suis sre que tu n'oseras
me tromper.
     Ma troisime condition est que, pour me convaincre du profond mpris dans
lequel doivent tre  tes yeux toutes les mmeries sacres du culte chrtien,
tu ne jouiras de moi que sur l'autel de saint Pierre, aprs avoir fait
clbrer, par tes chapelains, la messe sur le cul d'un bardache, et m'avoir
enfonc dans l'anus, avec ton vit sacr, le petit Dieu de pain rsultant de
cet abominable sacrifice. J'ai fait cent fois toutes ces folies-l, mais je
bande  te les voir faire, et tu ne me toucheras jamais sans cela.
     La quatrime clause est que tu me donneras, dans quelques jours, un grand
souper avec Albani, Bernis et mon amie Borghse, que tu feras clater dans ce
souper plus de luxure et de libertinage que n'en affichrent jamais tes
prdcesseurs : je veux que ce repas l'emporte mille fois en infamies, sur
celui qu'Alexandre VI fit servir  Lucrce, sa fille.
     - Assurment, dit Braschi, voil d'tranges conditions !
     - Ou de tes jours tu ne me possderas, ou tu les accepteras toutes.
     - Songes-tu que tu es  ma disposition ici, et que d'un mot...
     - Je sais que tu es un tyran, que tu es un sclrat : tu n'occuperais pas
la place o tu es, sans ces qualits ; mais comme je suis aussi coquine que
toi, tu me respectes, tu m'aimes ; tu es bien aise de voir jusqu' quel point
la sclratesse, en tout genre, peut matriser, peut remplir l'esprit d'une
femme ;  ce titre puissant, Braschi, tu m'aimeras... tu me satisferas.
     -  Juliette ! me dit Pie VI en m'embrassant, tu ce une fort singulire
crature ; ton ascendant l'emporte, je serai ton esclave ; avec la tte que tu
me montres, j'attends de toi les plus piquants plaisirs... Tiens, voil mes
clefs... visite... je te livre tout ; aprs les faveurs que j'attends de toi,
je te promets la dissertation dont tu es curieuse. Tu peux compter sur le
souper que tu me demandes, et, cette nuit mme, la profanation que tu exiges
aura lieu. Je n'ajoute pas plus de foi que toi  toutes ces mmeries
spirituelles, mon ange : mais tu connais l'obligation o nous sommes d'en
imposer aux faibles. Je suis comme le charlatan qui distribue ses drogues : il
faut bien que j'aie l'air d'y croire, si je veux les vendre.
     - Voil bien qui prouve que tu es un coquin, dis-je, en interrompant
Braschi ; si tu tais honnte, tu aimerais mieux clairer les hommes que de
les tromper ; tu dchirerais le bandeau qui couvre leurs yeux, au lieu de
l'paissir.
     - Mais je mourrais de faim !
     - Et quelle ncessit y a-t-il que tu vives ? est-il donc urgent, pour
que tu digres, que cinquante millions d'hommes soient dans l'erreur ?
     - Oui, parce que mon existence est tout pour moi, et que ces cinquante
millions d'hommes ne me sont rien... parce que la premire des lois de la
nature est de se conserver... n'importe aux dpens de qui.
     - Tu es dmasqu, pontife, c'tait tout ce que je voulais. Donnons-nous
donc la main, puisque nous voil tous deux aussi fripons l'un que l'autre, et
que, dsormais, entre nous, il n'y ait plus rien de cach.
     - J'y consens, dit le pape, ne nous occupons que de plaisirs.
     - Eh bien, rpondis-je, commence d'abord par acquitter l'une de tes
promesses ; charge un guide de toutes les clefs de ce palais, je veux tout
voir.
     - Je serai ce guide moi-mme, dit Braschi... Cette superbe maison, me
dit-il,  mesure que nous avancions, est btie sur l'emplacement de celle o
Nron s'amusait  illuminer ses jardins avec les corps des premiers chrtiens
; il les plaait de distance en distance, pour lui servir de pots  feu[27].
     - Oh ! mon ami, interrompis-je, j'tais digne de ce spectacle ; j'aurais
bien voulu l'observer ; ma haine pour ta secte infme me l'et rendu bien doux
 considrer.
     - N'oublie donc pas, friponne, me dit le Saint-Pre, que tu parles au
chef de cette religion...
     - Il ne l'aime pas plus que moi, rpondis-je, il l'apprcie  sa juste
valeur ; l'estime qu'il a pour elle n'est assise que sur les revenus qu'il en
recueille. Eh ! mon ami, si tu tais le matre, tu traiterais de mme les
ennemis de cette religion qui t'engraisse.
     - Assurment, Juliette : l'intolrance est la premire loi de l'glise ;
sans le rigorisme le plus outr, ses temples seraient bientt dtruits ; il
faut que le glaive frappe, quand la loi n'agit plus.
     -  Braschi ! que tu es despote !
     - Comment veux-tu que les princes rgnent sans le despotisme ? Leur
pouvoir n'est que dans l'opinion : qu'elle change, et ils sont perdus. Leur
unique moyen, pour la fixer, consiste donc  effrayer les mes,  placer sur
les yeux le bandeau de l'erreur, afin que les pygmes paraissent des gants.
     - Braschi, les peuples s'clairent ; tous les tyrans priront bientt, et
les sceptres qu'ils tiennent, et les fers qu'ils imposent, tout se brisera
devant les autels de la libert, comme le cdre ploie sous l'aquilon qui le
ballotte. Il y a trop longtemps que le despotisme avilit leurs droits ; il
faut qu'ils les reprennent, il faut qu'une rvolution gnrale embrase
l'Europe entire, et que les hochets de la religion et du trne, ensevelis
pour ne plus reparatre, laissent incessamment  leur place, et l'nergie des
deux Brutus, et les vertus des deux Catons.
     Nous marchions toujours.
     - Ce n'est pas une petite besogne que de parcourir le palais, me dit
Braschi ; il contient quatre mille quatre cent vingt-deux chambres, vingt-deux
cours, et d'immenses jardins. Commenons par voir ceci, me dit le pape en me
menant dans une galerie qui est au-dessus du vestibule de l'glise de saint
Pierre. D'ici, dit le pontife, je rpands mes bndictions sur l'univers...
d'ici j'excommunie les rois... je dgage les peuples du serment de fidlit
qu'ils doivent  leur prince.
     - Mprisable farceur, rpondis-je avec force, ton thtre est bien
chancelant, fond sur l'absurdit des nations de la terre ! La philosophie va
l'anantir.
     Nous passmes de l dans la clbre galerie. Aucune pice, en Europe,
n'est aussi longue que celle-l, pas mme la galerie du Louvre ; aucune, sans
doute, ne renferme d'aussi beaux morceaux de peinture. En admirant le Saint
Pierre aux trois cls qui termine cette superbe pice :
     - Pontife, dis-je  Braschi, voil donc encore un monument de ton orgueil
?
     - C'est un emblme de la puissance sans bornes, me rpondit le pape, que
s'attriburent Grgoire VII et Boniface VIII.
     - Saint-Pre, dis-je au vieil vque, change ces emblmes, mets un fouet
dans la main de ton portier, place ton vieux cul pour en recevoir les coups :
tu auras le mrite d'une prdiction.
     Nous passmes, de l, dans une bibliothque construite dans la forme d'un
T. On voit beaucoup d'armoires dans cette bibliothque, mais peu de livres.
     - Tout est faux chez toi, dis-je  Braschi ; vous fermez la moiti de ces
rayons, pour qu'on ne se doute pas qu'ils sont vides. Le dsir d'en imposer et
de tromper les hommes est votre devise partout.
     Je vis avec plaisir, dans cet asile des Muses, un manuscrit de Trence,
o les masques servant aux acteurs comiques sont dessins  la tte de chaque
pice. J'y distinguai de mme, avec satisfaction, les lettres originales
d'Henri VIII  Anne de Boleyn, sa fille, dont il tait amoureux, et qu'il
pousa malgr le pape ; mmorable poque de la rforme d'Angleterre.
     Nous traversmes de l les jardins, o je vis les plus belles plantations
d'orangers, les plus agrables bosquets de myrte, les eaux les plus fraches
et les plus jaillissantes.
     - L'autre partie de ce palais o nous allons aboutir, me dit le
Saint-Pre, sert de logement  quelques objets de luxure de l'un et de l'autre
sexe, que j'y tiens enferms ; ils paratront au souper que je t'ai promis ;
poursuivons.
     - Ah ! Braschi, dis-je avec enthousiasme, tu tiens donc des objets en
cage !... et je me flatte au moins que tu leur rends un peu la vie dure...
Fouettes-tu ?
     - Il faut bien en venir l, quand on est vieux, me dit l'honnte Braschi
; c'est la plus douce jouissance des gens de mon ge, et c'est, en vrit, la
meilleure.
     - Si tu fouettes, tu es cruel : la fustigation, chez un libertin, n'est
que l'lan de sa frocit ; c'est pour lui donner quelque issue qu'il en vient
l ; il ferait autre chose s'il osait.
     - Eh bien ! j'ose, me dit plaisamment le Saint-Pre, oui, j'ose
quelquefois, tu le verras, Juliette, tu le verras.
     - Mon ami, dis-je au pape, il me reste tee trsors  examiner. Tu dois
avoir de l'or, je sais que tu es avare ; je le suis aussi ; il n'est rien dans
le monde que j'aime autant que l'or : je veux nager une minute avec toi sur
des monceaux de ce mtal.
     - Nous ne sommes pas loin du lieu qui le recle, me dit le pape, en me
conduisant  travers un corridor obscur, prs d'une petite porte de fer qu'il
ouvrit. Voil vraiment tout ce que possde le Saint-Sige, continua mon guide
en me faisant entrer dans une petite salle vote, au milieu de laquelle il
pouvait y avoir tant en cus qu'en sequins, cinquante  soixante millions tout
au plus. J'ai plus dpens que je n'y ai mis. Sixte Quint fut le premier qui
forma ce trsor, fond sur la stupidit des chrtiens.
     - Ds que votre couronne n'est point hrditaire, dis-je, vous tes bien
dupes d'amasser ainsi ; il y aurait longtemps qu' votre place, j'aurais
dilapid toutes les finances. Enrichissez vos amis, multipliez vos plaisirs,
ne vous refusez aucune jouissance : cela vaudra bien mieux que de laisser
accumuler ces sommes pour les conqurants, car vous serez subjugus. Pontife,
je vous le prdis, quelques nations libres et dgages du frein monarchique
s'empareront de vous, et vous tes, j'ose vous l'assurer, le dernier pape de
l'glise romaine. Quoi qu'il en soit, combien peut-on prendre ici ?
     - Mille sequins.
     - Vieux jean-foutre, rpondis-je, voil une balance ; pse-moi quand mes
poches en seront pleines, et songe que je veux en emporter trois fois ma
pesanteur : il t'appartient bien de rgler  si bas prix le mrite d'une femme
comme moi.
     Et, en disant cela, je remplissais mes poches.
     - Renonce  ce calcul, dit Braschi, il serait inexcutable ; tiens, voil
un bon de dix mille sequins, payable  vue sur mon trsorier.
     - Un tel acte de gnrosit me touche peu ; c'est de l'argent que tu
places sur Vnus, je ne t'en sais pas le moindre gr...
     Et au sortir de cette chambre, je n'en pris pas moins, ainsi que je
l'avais projet, l'empreinte de la serrure avec de la cire ; Braschi ne se
douta de rien, et nous repassmes dans l'appartement o il m'avait reue.
     - Juliette, me dit-il alors, quoiqu'il n'y ait encore qu'une seule
condition de remplie, tu dois, ce me semble, tre contente de moi ; voyons
maintenant si je le serai de tes complaisances.
     Et le paillard, en mme temps, dnoue les cordons de mes jupes[28].
     - Mais, dis-je, et le reste ?
     - Puisque j'ai tenu parole sur le premier article, crois, Juliette, que
j'excuterai de mme tous les autres...
     Et le vieux paillard me tenait dj  sa disposition ; j'tais courbe
sur un sofa, tandis qu'un genou en terre, le drle, tout  l'aise, examinait 
loisir cette partie qui paraissait l'intresser autant.
     - Il est superbe ! s'cria-t-il ; Albani m'en avait dit du bien, mais je
ne croyais pas  ce degr de supriorit...
     Insensiblement, les baisers du pontife devinrent plus ardents : sa langue
pntra dans l'intrieur, et je vis qu'une de ses mains se portait vers la
rgion de sa dbile humanit. Je brlais de voir le vit du pape : je me
retourne, mais je n'aperois rien.
     - Si, dis-je, vous vouliez vous dranger un instant, nous prendrions une
attitude plus commode, je pourrais faciliter vos projets, sans dtourner en
rien votre hommage.
     Puis, l'aidant  se coucher lui-mme sur l'ottomane, j'approchai mes
fesses de son visage, et lui branlai le vit en me courbant, pendant que la
main qui ne s'employait pas  cette besogne, s'garant sur ses fesses,
travaillait  lui chatouiller l'anus. Ces diverses occupations me mirent 
mme d'analyser le Saint-Pre et je vais le peindre de mon mieux.
     Braschi a de l'embonpoint, ses fesses sont grasses, fermes et poteles,
mais tellement dures et calleuses, par l'habitude o il est de recevoir le
fouet, que les pointes d'une aiguille n'y pntreraient pas plus que sur une
peau de chien de mer ; le trou de son cul est prodigieusement large (et
comment cela ne serait-il pas, avec l'habitude o il est de se faire foutre
vingt-cinq ou trente coups par jour ?) ; son vit, une fois en l'air, n'est pas
sans beaut, il est sec, nerveux, bien dcalott, et peut avoir huit pouces de
long, sur six de circonfrence. Il ne fut pas plus tt dress, que les
passions papales s'exprimrent avec nergie : comme il avait le visage coll
sur mes fesses, ses dents se firent sentir et ses ongles leur succdrent.
Tant que ce ne fut qu'un jeu, je ne dis mot, mais le Saint-Pre s'oubliant, je
me retournai :
     - Braschi, lui dis-je, je consens au rle de complice avec toi, mais je
n'aime pas celui de victime.
     - Quand je bande et que je paie, me rpondit le pape, j'observe peu
toutes ces diffrences... Eh bien ! chie... chie... Juliette, cela me calmera
; j'idoltre la merde, et ma dcharge est sre si tu veux m'en donner...
     Je me replace ; ayant la possibilit d'obir, je le fais ; le vit
pontifical se durcit  tel point que je crois qu'il va dcharger.
     - Viens, prte-toi, continue le pourceau, il faut que je t'encule...
     - Non, non, dis-je, tu perdrais ta vigueur, nos orgies nocturnes s'en
ressentiraient.
     - Tu te trompes, dit le pape tenant mon cul toujours en arrt, je fouts
souvent trente ou quarante culs sans perdre mon sperme... Prsente-toi, te
dis-je, il faut que je t'encule.
     Comme je n'avais point d'obstacles  opposer, que ne pt franchir l'tat
o je le voyais, j'offris mon cul ; Braschi l'enfila sans prparation. Ce
froissement ml de douleur et de plaisir, l'irritation morale rsultant de
l'ide de tenir dans mon cul le vit du pape, tout me dtermine bientt au
plaisir ; je dcharge. Mon bougre, qui s'en aperoit, me serre avec ardeur, il
me baise, il me branle. Mais, entirement matre de ses passions, le paillard
ne fait que les irriter sans leur permettre aucune issue ; il se retire au
bout d'un quart d'heure.
     - Tu es dlicieuse, me dit-il, je n'ai jamais foutu de cul plus
voluptueux. Soupons ; je vais donner des ordres pour l'excution de la scne
que tu dsires sur l'autel mme de saint Pierre ; une galerie de ce palais
conduit  l'glise, nous y passerons en sortant de table.
     Braschi soupa en tte  tte avec moi, et pendant ce repas nous fmes
cent extravagances. Peu d'individus dans le monde sont aussi luxurieux que
Braschi ; il n'en est point qui entende mieux toutes les recherches de la
dbauche. Il fallait souvent que je triturasses les aliments qu'il voulait
manger ; je les humectais de ma salive, et les lui passais dans la bouche ; la
mienne se rinait des vins qu'il voulait boire ; il m'en seringuait
quelquefois dans le cul, et il l'avalait ; si par hasard il s'y mlait
quelques trons, il tait aux nues.
     -  Braschi ! m'criai-je dans un moment de vrit, que diraient les
hommes auxquels tu en imposes, s'ils te voyaient au milieu de ces turpitudes !
     - Ils me rendraient le mpris que j'ai pour eux, me dit Braschi, et
malgr leur orgueil, ils conviendraient de leur absurdit. Qu'importe,
continuons de les aveugler : le rgne de l'erreur ne sera pas long, il faut en
jouir.
     - Eh ! oui, oui, m'criai-je, trompons les hommes, c'est un des plus
grands services  leur rendre... Braschi, immolerons-nous quelques victimes au
temple o nous devons aller ?
     - Assurment, me dit le Saint-Pre, il faut que le sang coule pour que
les orgies soient bonnes. Assis sur le trne de Tibre, je l'imite dans mes
volupts ; et je ne connais pas,  son exemple, de dcharge plus dlicieuse
que celle dont les soupirs se mlent aux accents plaintifs de la mort.
     - Te livres-tu souvent  ces excs ?
     - Il n'est gure de jours o je ne m'y plonge,  Juliette ! il n'en est
point o je ne me souille de sang...
     - Mais, d'o vient donc ce got monstrueux ?
     - De la nature, mon enfant. Le meurtre est une de ses lois ; chaque fois
qu'elle en prouve le besoin, elle nous en inspire le got, et nous obissons
involontairement. J'emploierai bientt des arguments plus vigoureux pour te
prouver la nullit de ce prtendu crime ; si tu le dsires, je le ferai. Les
philosophes ordinaires ont soumis l'homme  la nature pour s'accommoder aux
ides reues : prenant un vol plus rapide, je te prouverai, quand tu voudras,
qu'il n'en dpend nullement.
     - Mon ami, rpondis-je, je te somme de ta promesse : cette dissertation,
tu le sais, est une des clauses de notre pacte, remplis-la, nous en avons le
temps.
     - J'y consens, dit le philosophe mitr, coute-moi cela demande la plus
grande attention.
     De toutes les extravagances o l'orgueil de l'homme dt le conduire, la
plus absurde, sans doute, fut le cas prcieux qu'il osa faire de son individu.
Entour de cratures qui valaient autant et plus que lui, il se crut permis
d'attenter impunment aux jours de ces tres qu'il s'imaginait lui tre
subordonns, et n'imagina qu'aucune peine, qu'aucun supplice pt laver le
crime de celui qui attenterait aux siens. A la premire folie o ce mme
orgueil l'avait entran,  cette stupidit rvoltante de se croire sorti
d'une divinit, de se supposer une me immortelle, ouvrage cleste de cette
main savante,  cet aveuglement atroce, il devait, sans doute, ajouter celui
de se croire sans prix sur la terre. Eh ! comment, en effet, l'uvre chrie
d'une divinit bienfaisante, comment le favori du ciel aurait-il pu ne pas
penser ainsi : les peines les plus rigoureuses devaient tre incontestablement
dcernes contre le destructeur d'une aussi belle machine. Cette machine tait
sacre ; une me, image brillante d'une divinit plus brillante encore,
animait cette machine, dont la dsorganisation devait tre le crime le plus
affreux qui pt se commettre. Et, tout en raisonnant ainsi, il mettait  sa
broche pour assouvir sa gourmandise, il faisait bouillir dans un pot pour
apaiser sa faim, ce mouton paisible et tranquille, crature forme par la mme
main que lui, et sur laquelle il ne l'emportait que par une construction
diffrente. Avec un peu d'tude pourtant, il se ft beaucoup moins estim ; un
coup d'il plus philosophique sur cette nature qu'il mconnaissait lui aurait
fait voir que, faible et infirme production des mains de cette mre aveugle,
il ressemblait  toutes les autres cratures, qu'il tait invinciblement li 
toutes les autres, ncessit comme toutes les autres et, d'aprs cela,
nullement fait pour s'estimer davantage.
     Aucun tre, ici-bas, n'est exprs form par la nature, aucun n'est fait 
dessein par elle ; tous sont les rsultats de ses lois et de ses oprations,
en telle sorte que, dans un monde construit comme le ntre, il devait
ncessairement y avoir des cratures comme celles que nous y voyons ; de mme
qu'il en est sans doute de trs diffrents dans un autre globe, dans cette
fourmilire de globes dont l'espace est rempli. Mais ces cratures ne sont ni
bonnes, ni belles, ni prcieuses, ni cres : elles sont l'cume, elles sont
le rsultat des lois aveugles de la nature, elles sont comme les vapeurs qui
s'lvent de la liqueur rarfie dans un vase par le feu, dont l'action chasse
de l'eau les parties d'air que cette eau contient. Elle n'est pas cre, cette
vapeur, elle est rsultative, elle est htrogne, elle tire son existence
d'un lment tranger, et n'a par elle-mme aucun prix ; elle peut tre ou ne
pas tre, sans que l'lment dont elle mane en souffre ; elle ne doit rien 
cet lment, et cet lment ne lui doit rien. Qu'une autre vibration,
diffrente de celle de la chaleur, vienne modifier cet lment, il existera
toujours sous sa nouvelle modification, et cette vapeur, qui devenait son
rsultat sous la premire, ne le sera plus sous la seconde. Que la nature se
trouve soumise  d'autres lois, ces cratures qui rsultent des lois actuelles
n'existeront plus sous les lois nouvelles, et la nature existera pourtant
toujours, quoique par des lois diffrentes. Les rapports de l'homme  la
nature, ou de la nature  l'homme, sont donc nuls ; la nature ne peut
enchaner l'homme par aucune loi ; l'homme ne dpend en rien de la nature ;
ils ne doivent rien l'un  l'autre et ne peuvent ni s'offenser, ni se servir ;
l'un a produit malgr soi : de ce moment, aucun rapport rel ; l'autre est
produit malgr lui, et, consquemment, nul rapport. Une fois lanc, l'homme ne
tient plus  la nature ; une fois que la nature a lanc, elle ne peut plus
rien sur l'homme ; toutes ses lois sont particulires. Par le premier
lancement, l'homme reoit des lois directes dont il ne peut plus s'carter ;
ces lois sont celles de sa conservation personnelle... de sa multiplication,
lois qui tiennent  lui... qui dpendent de lui, mais qui ne sont nullement
ncessaires  la nature ; car il ne tient plus  la nature, il en est spar.
Il en est entirement distinct, tellement, qu'il n'est point utile  sa
marche... point ncessaire  ses combinaisons, qu'il pourrait ou quadrupler
son espce, ou l'anantir totalement, sans que l'univers en prouvt la plus
lgre altration. S'il se dtruit, il a tort, toujours d'aprs lui. Mais aux
yeux de la nature, tout cela change. S'il se multiplie, il a tort, car il
enlve  la nature l'honneur d'un phnomne nouveau, le rsultat de ses lois
tant ncessairement des cratures. Si celles qui sont lances ne se
propageaient point, elle lancerait de nouveaux tres, et jouirait d'une
facult qu'elle n'a plus. Non qu'elle ne puisse l'avoir encore si elle le
voulait, mais elle ne fait jamais rien d'inutile, et tant que les premiers
tres lancs se propagent par les facults qu'ils ont en eux-mmes, elle ne
propage plus : notre multiplication, qui ne se trouve plus qu'une des lois
inhrentes  nous seuls, nuit donc dcidment aux phnomnes dont la nature
est capable. Ainsi, ce que nous regardons comme des vertus devient donc des
crimes  ses yeux. Au contraire, si les cratures se dtruisent, elles ont
raison, eu gard  la nature, car alors elles cessent d'user d'une facult
reue, mais non pas d'une loi impose, et remettent la nature dans la
ncessit de dvelopper une de ses plus belles facults, qu'elle tient
enchane par l'inutilit dont elle devient. Vous objecterez peut-tre  cela
que si cette possibilit de se propager, qu'elle a laisse  ses cratures,
lui nuisait, elle ne la lui aurait pas donne... Mais observez donc qu'elle
n'est pas matresse, qu'elle est la premire esclave de ses lois... qu'elle
est enchane par ses lois, qu'elle n'y peut rien changer, qu'une de ses lois
est l'lan des cratures une 
    fois fait, et la possibilit  ces cratures lances de se propager. Mais
que si ces cratures ne se propageaient plus, ou se dtruisaient, la nature
rentrerait alors dans de premiers droits qui ne seraient plus combattus par
rien, au lieu qu'en propageant ou en ne dtruisant pas, nous la lions  ses
lois secondaires, et la privons de sa plus active puissance. Ainsi, toutes les
lois que nous avons faites, soit pour encourager la population, soit pour
punir la destruction, contrarient ncessairement toutes les siennes : et
toutes les fois que nous nous prtons  ces lois, nous choquons directement
ses dsirs ; mais, au contraire, chaque fois, ou que nous nous refusons
opinitrement  cette propagation qu'elle abhorre, ou que nous cooprons  ces
meurtres qui la dlectent et qui la servent, nous devenons srs de lui
plaire... certains d'agir d'aprs ses vues. Eh ! ne nous prouve-t-elle pas 
quel point notre multiplication la gne... comme elle aurait envie de
s'chapper encore une fois, en la dtruisant ?... Ne nous le prouve-t-elle
point par les flaux dont elle nous crase sans cesse, par les divisions, par
les zizanies qu'elle sme entre nous... par ce penchant au meurtre qu'elle
nous inspire  tout instant. Ces guerres, ces famines, dont elle nous accable
; ces pestes, qu'elle envoie de temps en temps sur le globe, afin de nous
dtruire ; ces sclrats qu'elle multiplie, ces Alexandre, ces Tamerlan, ces
Gengis, tous ces hros qui dvastent la terre ; tout cela, dis-je, ne nous
prouve-t-il pas d'une manire invincible que toutes nos lois sont contraires
aux siennes, et qu'elle ne tend qu' les dtruire ? Aussi ces meurtres que nos
lois punissent avec tant de rigueur, ces meurtres que nous supposons tre le
plus grand outrage que l'on puisse lui faire, non seulement, comme vous le
voyez, ne lui font aucun tort et ne peuvent lui en faire aucun, mais
deviennent mme, en quelque faon, utiles  ses vues, puisque nous la voyons
les imiter si souvent, et qu'il est bien sr qu'elle ne le fait que parce
qu'elle dsirait l'anantissement total des cratures lances, afin de jouir
de la facult qu'elle a d'en relancer de nouvelles. Le plus grand sclrat de
la terre, le meurtrier le plus abominable, le plus froce, le plus barbare,
n'est donc que l'organe de ses lois... que le mobile de ses volonts, et le
plus sr agent de ses caprices.
     Allons plus loin. Ce meurtrier croit qu'il dtruit, il croit qu'il
absorbe, et, de l naissent quelquefois ses remords tranquillisons-le donc
totalement sur cela, et si le systme que je viens de dvelopper n'est pas
encore  sa porte, prouvons-lui, par des faits se passant sous ses yeux,
qu'il n'a pas mme l'honneur de dtruire ; que l'anantissement dont il se
flatte quand il est sain, ou dont il frmit quand il est malade, est
entirement nul, et qu'il lui est malheureuse. ment impossible d'y russir.
     La chane invisible qui lie tous les tres physiques, cette dpendance
absolue des trois rgnes entre eux, prouve que tous trois sont dans le mme
cas, eu gard  la nature, que tous trois sont rsultatifs de ses premires
lois, mais ni crs, ni ncessaires. Les lois de ces rgnes sont gales entre
elles. Ils se reproduisent et se dtruisent machinalement tous les trois,
parce que tous trois sont composs des mmes lments, qui tantt se combinent
d'une faon, tantt d'une autre ; mais ces lois sont indpendantes de celles
de la nature ; elle n'a agi qu'une fois sur eux, elles les a lancs ; depuis
qu'ils le sont, ils ont agi par eux-mmes ; ils ont agi par les lois qui leur
taient propres, dont la premire tait une mtempsycose perptuelle, une
variation, une mutation perptuelle entre eux.
     Le principe de la vie, dans tous les tres, n'est autre que celui de la
mort ; nous les recevons et les nourrissons dans nous, tous deux  la fois. A
cet instant que nous appelons mort, tout parat se dissoudre ; nous le
croyons, par l'excessive diffrence qui se trouve alors entre cette portion de
matire, qui ne parat plus anime ; mais cette mort n'est qu'imaginaire, elle
n'existe que figurativement et sans aucune ralit. La matire, prive de
cette autre portion subtile de matire qui lui communiquait le mouvement, ne
se dtruit pas pour cela ; elle ne fait que changer de forme, elle se
corrompt, et voil dj une preuve de mouvement qu'elle conserve ; elle
fournit des sucs  la terre, la fertilise, et sert  la rgnration des
autres rgnes, comme  la sienne. Il n'y a enfin nulle diffrence essentielle
entre cette premire vie que nous recevons, et cette seconde qui est celle que
nous appelons mort. Car la premire se fait par la formation de la matire qui
s'organise dans la matrice de la femelle, et la seconde est, de mme, de la
matire qui se renouvelle et se rorganise dans les entrailles de la terre.
Ainsi, cette matire teinte redevient elle-mme, dans sa nouvelle matrice, le
germe des particules de matire thre, qui seraient restes dans leur
apparente inertie, sans elle. Et voil toute la science des lois de ces trois
rgnes, lois indpendantes de la nature, lois qu'ils ont reues, ds leur
premier chappement, lois qui contraignent la volont qu'aurait cette nature
de produire de nouveaux jets : voil les seuls moyens par lesquels s'oprent
les lois inhrentes  ces rgnes. La premire gnration, que nous appelons
vie, nous est une espce d'exemple. Ces lois ne parviennent  cette premire
gnration que par l'puisement ; elles ne parviennent  l'autre que par la
destruction. Il faut,  la premire, une espce de matire corrompue,  la
seconde, de la matire putrfie. Et voil la seule cause de cette immensit
de crations successives : elles ne sont, dans les unes et dans les autres,
que ces premiers principes d'puisement ou d'anantissement, ce qui vous fait
voir que la mort est aussi ncessaire que la vie, qu'il n'y a point de mort,
et que tous les flaux dont nous venons de parler, la cruaut des tyrans, les
crimes du sclrat, sont aussi ncessaires aux lois de ces trois rgnes que
l'acte qui les revivifiait ; que, lorsque la nature les envoie sur la terre, 
dessein d'anantir ces rgnes qui la privent de la facult de nouveaux
lancements, elle ne commet qu'un acte d'impuissance, parce que les premires
lois reues par ces rgnes, lors du premier jet, leur ont imprim cette
facult productive qui durera toujours, et que la nature n'anantira qu'en se
dtruisant totalement, ce dont elle n'est pas matresse, parce qu'elle est
soumise elle-mme  des lois, de l'empire desquelles il lui est impossible de
s'chapper, et qui dureront ternellement. Ainsi, le sclrat, par ses
meurtres, non seulement aide la nature  des vues qu'elle ne parviendra jamais
pourtant  remplir, mais aide mme aussi aux lois que les rgnes reurent lors
du premier lan. Je dis premier lan, pour faciliter l'intelligence de mon
systme, car, n'y ayant jamais eu de cration, et la nature tant ternelle,
les lans sont perptuels tant qu'il y a des tres ; ils cesseraient de l'tre
s'il n'y en avait plus, et favoriseraient alors de seconds lans, qui sont
ceux que dsire la nature, et o elle ne peut arriver que par une destruction
totale, but o tendent les crimes. D'o il rsulte que le criminel qui
pourrait bouleverser les trois rgnes  la fois, en anantissant et eux et
leurs facults productives, serait celui qui aurait le mieux servi la nature.
Toisez maintenant vos lois sur cette tonnante vrit, et vous reconnatrez
leur justice.
     Point de destruction, point de nourriture  la terre, et, par consquent,
plus de possibilit  l'homme de pouvoir se reproduire. Fatale vrit, sans
doute, puisqu'elle prouve d'une manire invincible que les vices et les vertus
de notre systme social ne sont rien, et que les vices mmes sont plus
ncessaires que les vertus, puisqu'ils sont crateurs et que les vertus ne
sont que cres, ou, si vous l'aimez mieux, qu'ils sont causes et que les
vertus ne sont qu'effets... qu'une trop parfaite harmonie aurait encore plus
d'inconvnient que le dsordre ; et que si la guerre, la discorde et les
crimes venaient  tre bannis de dessus la terre, l'empire des trois rgnes,
devenu trop violent alors, dtruirait  son tour toutes les autres lois de la
nature. Les corps clestes s'arrteraient tous, les influences seraient
suspendues par le trop grand empire de l'une d'elles ; il n'y aurait plus ni
gravitation ni mouvement. Ce sont donc les crimes de l'homme qui, portant du
trouble dans l'influence des trois rgnes, empchent cette influence de
parvenir  un point de supriorit qui troublerait toutes les autres, en
maintenant dans l'univers ce parfait quilibre qu'Horace appelait rerum
concordia discors. Le crime est donc ncessaire dans le monde. Mais les plus
utiles, sans doute, sont ceux qui troublent le plus, tels que le refus de la
propagation ou la destruction ; tous les autres sont nuls, ou plutt il n'est
que ces deux-l qui puissent mriter le nom de crimes : et voil donc ces
crimes essentiels aux lois des rgnes, et essentiels aux lois de la nature. Un
philosophe ancien appelait la guerre la mre de toutes choses. L'existence des
meurtriers est aussi ncessaire que ce flau ; sans eux, tout serait troubl
dans l'univers. Il est donc absurde de les blmer ou de les punir, plus
ridicule encore de se gner sur les inclinations trs naturelles qui nous
entranent  cette action malgr nous, car il ne se commettra jamais assez de
meurtres sur la terre, eu gard  la soif ardente que la nature en prouve. Eh
! malheureux mortel, ne te flatte donc pas du pouvoir de dtruire, cette
action est au-dessus de tes forces ; tu peux varier des formes, mais tu n'en
saurais anantir ; tu ne saurais absorber les lments de la matire : et
comment les dtruirais-tu, puisqu'ils sont ternels ? Tu les changes de
formes, tu les varies ; mais cette dissolution sert  la nature, puisque ce
sont de ces parties dtruites qu'elle recompose. Donc, tout changement opr
par l'homme, sur cette matire organise, sert la nature bien plus qu'il ne la
contrarie. Que dis-je, hlas ! pour la servir, il faudrait des destructions
bien plus entires... bien plus compltes que celles que nous pouvons oprer ;
c'est l'atrocit, c'est l'tendue qu'elle veut dans les crimes ; plus nos
destructions seront de cette espce, plus elles lui seront agrables. Il
faudrait, pour la mieux servir encore, pouvoir s'opposer  la rgnration
rsultant du cadavre que nous enterrons. Le meurtre n'te que la premire vie
 l'individu que nous frappons ; il faudrait pouvoir lui arracher la seconde,
Pour tre encore plus utile  la nature ; car c'est l'anantissement qu'elle
veut : il est hors de nous de mettre  nos meurtres toute l'extension qu'elle
Y dsire-
      Juliette ! ne perdez jamais de vue qu'il n'y a point de destruction
relle ; que la mort elle-mme n en est point une, qu'elle n'est, physiquement
et philosophiquement vue, qu'une diffrente modification de la matire dans
laquelle le principe actif, ou si l'on veut, le principe du mouvement, ne
cesse jamais d'agir, quoique d'une manire moins apparente. La naissance de
l'homme n'est donc pas plus le commencement de son existence que la mort n'en
est la cessation ; et la mre qui l'enfante ne lui donne pas plus la vie, que
le meurtrier qui le tue ne lui donne la mort : l'une produit une espce de
matire organise dans tels sens, l'autre donne occasion  la renaissance
d'une matire diffrente, et tous deux crent.
     Rien ne nat, rien ne prit essentiellement, tout n'est qu'action et
raction de la matires ; ce sont les flots de la mer qui s'lvent et
s'abaissent  tout instant, sans qu'il y ait ni perte, ni augmentation dans la
masse de ses eaux ; c'est un mouvement perptuel qui a t, et qui sera
toujours, et dont nous devenons les principaux agents sans nous en douter, en
raison de nos vices et de nos vertus. C'est une variation infinie ; mille et
mille portions de diffrentes matires qui paraissent sous toutes sortes de
formes, s'anantissent et se remontrent sous d'autres, pour se reperdre et se
remontrer encore. Le principe de la vie n'est que le rsultat des quatre
lments ;  la mort, chacun rentre dans sa sphre sans se dtruire, et prt 
se rejoindre de nouveau, ds que l'exige la loi des rgnes ; il n'y a que
l'ensemble qui change de formes, les parties restent dans leur entier, et, de
ces parties rejointes au grand tout, il se recompose  tout instant de
nouveaux tres. Mais le principe de la vie, l'unique fruit de la combinaison
des lments, n'a rien d'existant par lui-mme, il ne serait rien dans cette
runion, et il devient tout autre quand elle cesse, c'est--dire plus ou moins
parfaite, en raison du nouvel ouvrage cr avec les dbris de l'ancien. Or,
comme ces tres sont, et parfaitement indiffrents entre eux, et parfaitement
indiffrents non seulement  la nature, mais mme aux lois des rgnes,
qu'importe le changement que je fais aux modifications de la matire ?
qu'importe, comme dit Montesquieu, que d'une boule ronde j'en fasse une carre
? qu'importe, que je fasse d'un homme un choux, une rave, un papillon ou un
ver ? Je ne fais en cela qu'user du droit qui m'a t donn, et je puis
troubler ou dtruire ainsi tous les tres, sans que je puisse dire que je
m'oppose aux lois des rgnes, par consquent  celles de la nature. Je les
sers, au contraire, et les unes et les autres ; les premires, en donnant  la
terre un sue nourricier qui facilite ses autres productions, qui leur est
indispensable, et sans lequel ses productions s'anantiraient ; les secondes,
en agissant d'aprs les vues perptuelles de destruction que la nature
annonce, et dont le motif est d'tre  mme de dvelopper de nouveaux jets,
dont la facult devient nulle en elle, par la gne o le tiennent les premiers.
     Pourriez-vous croire que cet pi, ce vermisseau, cette herbe enfin, en
laquelle vient de se mtamorphoser le cadavre que j'ai priv du jour, pussent
tre d'un prix diffrent aux lois des rgnes qui, les embrassant tous trois,
ne peuvent avoir de prdilection pour aucun ? Sera-ce aux yeux de la nature,
qui lance indiffremment tous ces jets, que l'une ou l'autre production de ces
jets pourra devenir plus chre ? Il vaudrait autant dire que des millions de
feuilles qui composent ce chne antique, il en est une plus favorise du tronc
que les autres, parce qu'elle a peut-tre un plus peu de largeur.  C'est
notre orgueil, continue Montesquieu, qui nous empche de sentir notre
petitesse, et qui fait, malgr qu'on en ait, que nous voulons tre compt dans
l'univers, y figurer, y tre un objet important. Nous nous imaginons que la
perte d'un tre aussi parfait que nous dgraderait toute la nature, et nous ne
concevons pas qu'un homme de plus ou de moins dans le monde, que tous les
hommes ensemble, que cent millions de terres comme la ntre, ne sont que des
atomes subtils et dlis, indiffrents  la nature.  Tourmentez donc,
anantissez, dtruisez, massacrez, brlez, pulvrisez, fondez, variez enfin
sous cent mille formes toutes les productions des trois rgnes, vous n'aurez
jamais fait que les servir , vous n'aurez fait que leur tre utile. Vous aurez
rempli leurs lois, vous aurez accompli celles de la nature, parce que notre
individu est trop born, trop faible, pour que vous puissiez cooprer  autre
chose qu' l'ordre gnral, et que ce que vous appelez dsordre, n'est autre
chose qu'une des lois de l'ordre que vous mconnaissez, et que vous avez
faussement nomm dsordre, parce que ses effets, quoique bons  la nature,
vous gnent ou vous contrarient. Ah ! si ces crimes n'taient pas ncessaires
aux lois gnrales, nous seraient-ils inspirs comme ils le sont ?
sentirions-nous, au fond de nos curs, et la ncessit de les commettre, et le
charme de les avoir commis ? Comment osons-nous penser que la nature puisse
imprimer dans nous des mouvements qui la contrarient ? Ah ! croyons qu'elle a
bien su mettre  l'abri de nos coups ce qui rellement pourrait la troubler et
lui nuire. Essayons d'absorber les rayons de l'astre qui nous claire,
essayons de changer la marche priodique des astres... des globes qui flottent
dans l'espace : voil les crimes qui l'offenseraient vritablement ; et vous
voyez comme elle sait les loigner de nous. Ne nous inquitons nullement du
reste ; il est entirement  notre disposition ; tout ce qui se trouve  notre
porte nous appartient ; troublons-le, dtruisons-le, changeons-le, sans
crainte de lui nuire. Persuadons-nous, au contraire, que nous lui sommes
utiles, et que plus nos mains multiplient ces espces d'actions que nous
nommons faussement criminelles, plus nous servons ses volonts.
     Mais n'y aurait-il pas de diffrence dans les espces, et ne peut-il pu y
avoir des meurtres d'une telle noirceur, qu'elle en puisse tre rvolte ?
Quelle btise  le supposer un moment ! Cet tre qui vous parat sacr,
d'aprs nos futiles conventions humaines, peut-il donc se trouver d'un prix
suprieur  ses yeux ? En quoi le corps de votre pre, de votre fils, de votre
mre, de votre sur, peut-il tre plus prcieux  ses regards, que celui de
votre esclave ? Ces distinctions ne sauraient exister pour elle ; elle ne les
voit mme pas ; il est impossible qu'elle les aperoive ; et ce corps si
prcieux, d'aprs vos lois, se reproduira, se mtamorphosera comme celui de
cet ilote que vous mprisez autant. Persuadez-vous, au contraire, que cette
atrocit que vous redoutez lui plat ; elle voudrait que vous en missiez
davantage dans ce que vous appelez vos destructions, elle voudrait que vous
vous opposassiez  toute reproduction, que vous puissiez anantir les trois
rgnes, pour lui faciliter de nouveaux jets. Vous ne le pouvez pas : eh bien !
ds que cette atrocit qu'elle dsire ne peut refluer sur ce qu'elle voudrait,
tournez-la sur ce que vous pouvez, et vous l'aurez au moins satisfait dans ce
qui aura dpendu de vous. Vous ne pouvez lui plaire par l'atrocit d'une
entire destruction, plaisez-lui donc du moins par une atrocit locale, et
mettez dans vos meurtres toute la noirceur imaginable, afin de satisfaire avec
la plus parfaite docilit aux lois qu'elle vous impose ; ne pouvant faire ce
qu'elle veut, faites au moins tout ce que vous pouvez.
     L'infanticide parat tre dans ce sens l'action qui s'accorderait le
mieux  ses vues, parce qu'elle rompt la chane de la progniture, elle
ensevelit un plus grand nombre de germes. Le fils, en tuant son pre, ne rompt
rien, il coupe la chane au-dessus ; le pre, en tuant son fils, rompt
davantage, il coupe la chane au-dessous, il empche la filiation : c'est une
branche anantie ; elle ne l'est pas par la destruction du pre produite par
ce fils, puisqu'il reste, et que c'est lui qui est la souche. Ou cela, ou les
jeunes mres, surtout lorsqu'elles sont grosses, voil les deux meurtres qui
remplissent le mieux le but des rgnes, et surtout celui de la nature ; voil
ceux o doit tendre tout homme qui veut plaire  cette martre du genre
humain[29].
     Eh ! ne voyons-nous pas, ne sentons-nous pas que l'atrocit dans le crime
plat  la nature, puisque c'est en raison d'elle seule qu'elle rgle la dose
des volupts qu'elle nous procure, lorsque nous commettons un crime ? Plus il
est affreux, plus nous jouissons ; plus il est noir, plus nous sommes
chatouills. Cette inexplicable nature veut donc de la noirceur... de
l'atrocit dans l'action qu'elle nous indique ; elle veut que nous y mettions
la mme que celle qu'elle emploie dans les flaux dont elle nous crase.
Livrons-nous donc sans aucune crainte ; cessons de voir rien de sacr sur cet
objet ; mprisons les vaines lois humaines... les sottes institutions qui nous
captivent : n'coutons que l'organe sacr de la nature... certains qu'il
contrariera toujours les absurdes principes de la morale humaine et de
l'infme civilisation. Croyez-vous donc que la civilisation, ou la morale,
aient rendu l'homme meilleur ? Ne l'imaginez pas... gardez-vous de le supposer
; l'un et l'autre n'ont servi qu' l'amollir, qu' lui faire oublier les lois
de la nature qui l'avaient rendu libre et cruel. De ce moment l'espce entire
s'est trouve dgrade, la frocit s'est change en fourberie, et le mal que
l'homme a fait n'est devenu que plus dangereux  ses semblables. Puisqu'il
faut qu'il commette ce mal, puisqu'il est ncessaire, puisqu'il est agrable 
la nature, laissons-le donc commettre aux hommes de la manire dont ils en
sont le mieux dlects, et prfrons dans lui la frocit  la trahison :
l'une est moins dangereuse que l'autre.
     Rptons-le sans cesse : jamais aucune nation sage ne s'avisera d'riger
le meurtre en crime. Pour que le meurtre ft un crime, il faudrait admettre la
possibilit de la destruction, et nous venons de la voir inadmissible. Encore
une fois, le meurtre n'est qu'une variation de forme  laquelle, ni la loi des
rgnes, ni celle de la nature, ne perdent rien[30]  laquelle l'une et l'autre
de ces lois gagnent prodigieusement, au contraire. Et pourquoi donc punir un
homme de ce qu'il a rendu un peu plus tt aux lments, une portion de matire
qui doit toujours leur revenir, et que ces mmes lments emploient, ds
l'instant qu'elle leur rentre,  des compositions diffrentes ? Une mouche
est-elle donc d'un plus grand prix qu'un pacha, ou qu'un capucin ? Il n'y a
donc aucun mal  rendre aux lments les moyens de rcompenser mille insectes,
aux dpens de quelques onces de sang dtournes de leurs canaux ordinaires,
dans une espce d'animal un peu plus grand, et qu'on est convenu de nommer
homme. On n'a pas d'ide du point auquel l'absurdit tablit son empire sur
les chanes de la civilisation.
     Les meurtriers, en un mot, sont, dans la nature, comme la guerre, la
peste et la famine ; ils sont un des moyens de la nature, comme tous les
flaux dont elle nous accable. Ainsi, lorsque l'on ose dire qu'un assassin
offense la nature, on dit une absurdit aussi grande que si l'on disait que la
peste, la guerre ou la famine irritent la nature ou commettent des crimes ;
c'est absolument la mme chose. Mais nous ne pouvons ni rouer, ni brler la
peste ou la famine, et nous pouvons faire l'un ou l'autre  l'homme : voil
pourquoi il a tort. Vous verrez presque toujours les torts mesurs, non sur la
grandeur de l'offense, mais sur la faiblesse de l'agresseur ; et voil d'o
vient que les richesses et le crdit ont toujours raison sur l'indigence.
     A l'gard de la cruaut qui conduit au meurtre, osons dire avec
assurance, que c'est un des sentiments les plus naturels  l'homme ; c'est un
des plus doux penchants, un des plus vifs qu'il ait reus de la nature ;
c'est, en un mot, dans lui, le dsir d'exercer ses forces. Il le porte dans
toutes ses actions, dans tous ses propos, dans toutes ses dmarches ;
l'ducation le dguise quelquefois, mais il ne tarde pas  reparatre. Il
s'annonce alors sous toutes sortes de formes. Le chatouillement excessif qu'il
fait prouver, soit  l'ide, soit  l'excution du crime qu'il conseille,
nous prouve d'une manire invincible que nous sommes ns pour servir
d'instruments aveugles aux lois des rgnes, ainsi qu' celles de la nature, et
qu'aussitt que nous nous y prtons, la volupt nous caresse  l'instant.
     Eh ! rcompensez-le ce meurtrier, employez-le au lieu de le punir !
Songez qu'il n'est point de crime, d'aussi peu d'importance par lui-mme, qui
ne demande nanmoins autant de vigueur et de force, autant de courage et de
philosophie. Dans mille cas, un gouvernement clair ne devrait se servir que
d'assassins... Juliette, celui qui sait touffer les cris de sa conscience, au
point de se faire un jeu de la vie des autres, est, de ce moment seul, capable
des plus grandes choses. Il y a tout plein de gens dans le monde qui
deviennent criminels pour leur compte, parce que le gouvernement ne sent pas
ce qu'ils valent, et qu'il nglige de les employer ; il en rsulte que les
malheureux se font rouer, au mme mtier o d'autres se seraient couverts de
gloire et d'honneur. Les Alexandre, les Saxe, les Turenne seraient peut-tre
devenus des voleurs de grands chemins, si leur naissance et le hasard ne leur
eussent pas prpar des lauriers dans la carrire de la gloire ; et les
Cartouches, les Mandrins, les Desrues, assurment de grands hommes, si le
gouvernement et su les employer.
     Oh ! comble affreux de l'injustice ! Il existera des animaux froces qui
ne vivent que de meurtres, tels que le loup, le lion, le tigre ; ces animaux
ne s'cartent d'aucune loi en vivant ainsi : et l'on osera soutenir que s'il
se rencontre d'autres animaux sur la terre qui, pour satisfaire une passion
diffrente de la faim, se livrent  des excs gaux, ces animaux commettront
des crimes ? Quelle absurdit !
     Nous nous plaignons souvent de l'existence de tel ou tel animal dont la
forme ou l'aspect nous parat horrible, ou duquel nous prouvons quelque
incommodit, et pour nous en consoler, nous objectons, avec autant de raison
que de sagesse : Cet animal est affreux, il nous nuit, mais il est utile : la
nature n'a rien cr en vain ; sans doute, il pompe l'air qui nous serait
nuisible, ou bien il dvore d'autres insectes qui seraient encore plus
dangereux... Ayons donc cette mme philosophie dans tous les points, et ne
voyons dans le meurtrier qu'une main conduite par des lois irrsistibles,
qu'une main qui sert la nature, et qui, par les crimes qu'elle accomplit, de
quelque espce qu'on veuille les supposer, remplit certaines vues que nous ne
connaissons pas, ou prvient quelque accident, plus fcheux peut-tre mille
fois que celui qu'il occasionne.
     Sophismes ! sophismes ! s'crient ici les sots ; il est vrai que le
meurtre offense la nature, que celui qui vient de le commettre en frmit
toujours malgr lui... Imbciles ! ce n'est point parce que l'action est
mauvaise en elle-mme, que le meurtrier frmit, car certainement, dans le pays
o le meurtre est rcompens, il ne frmit pas... Le guerrier frmit-il de
l'ennemi qu'il vient d'immoler ? La seule cause du trouble que nous prouvons
alors gt dans la dfense de l'action ; il n'y a pas d'homme qui n'ait senti
qu'une action toute simple, que la circonstance oblige de dfendre, imprime la
mme terreur  celui qui s'en est rendu coupable. Qu'on affiche au-dessus
d'une porte qu'il est dfendu de la franchir : qui que ce soit ne l'essaiera,
sans une sorte de frmissement, et dans le fait, cette action ne sera pourtant
pas mauvaise. C'est donc de la seule dfense que nat la terreur prouve, et
nullement de l'action elle-mme qui, comme on voit, peut inspirer cette mme
crainte, quoiqu'elle n'ait rien de criminelle. Cette pusillanimit qui
accompagne le meurtrier, ce petit moment de frayeur tient donc infiniment plus
au prjug qu' l'espce d'action. Que pendant un mois la chance tourne, que
le glaive de Thmis frappe ce que vous appelez la vertu, et que les lois
rcompensent le crime : vous verrez,  l'instant, le vertueux frmir et le
sclrat tranquille, en se livrant l'un et l'autre  leurs actions favorites.
La nature n'a donc point de voix ; celle qui tonne en nous n'est donc plus que
celle du prjug, qu'avec un peu de force nous pouvons absorber pour toujours.
Il est pourtant un organe sacr qui retentit en nous, avant la voix de
l'erreur ou de l'ducation ; mais cette voix, qui nous soumet au joug des
lments, ne nous contraint qu' ce qui flatte l'accord de ces lments, et
leurs combinaisons modifies sur les formes dont ces mmes lments se servent
pour nous composer. Mais cette voix est bien faible, elle ne nous inspire ni
la connaissance d'un Dieu, ni celle des devoirs du sang ou de la socit,
parce que toutes ces choses sont chimriques. Cette voix ne nous dicte pas non
plus de ne pas faire aux autres ce que nous ne voudrions pas qui nous ft fait
: si nous voulons bien l'couter, nous y trouverons positivement tout le
contraire.
     Souviens-toi, nous dit la nature au lieu de cela, oui, souviens-toi que
tout ce que tu ne voudrais pas qui te ft fait, se trouvant des lsions fortes
au prochain, dont tu dois retirer du profit, est prcisment ce qu'il faut que
tu fasses pour tre heureux ; car il est dans mes lois que vous vous
dtruisiez tous mutuellement ; et la vraie faon pour y runir est de lser
ton prochain. Voil d'o vient que j'ai plac dans toi le penchant le plus vif
au crime ; voil pourquoi mon intention est que tu te rendes heureux,
n'importe aux dpens de qui. Que ton pre, ta mre, ton fils, ta fille, ta
nice, ta femme, ta sur, ton ami, ne te soient ni plus chers, ni plus
prcieux que le dernier des vermisseaux qui rampe sur la surface du globe ;
car je ne les ai pas forms, ces liens, ils ne sont l'ouvrage que de ta
faiblesse, de ton ducation et de tes prjugs ; ils ne m'intressent en rien
; tu peux les rompre, les briser, les abhorrer, les rformer ; tout cela m'est
gal. Je t'ai lanc comme j'ai lanc le buf, l'ne, le chou, la puce et
l'artichaut ; j'ai donn  tout cela des facults plus ou moins tendues ;
uses-en ; une fois hors de mon sein, tout ce que tu peux faire ne me touche
plus. Si tu te conserves et que tu te multiplies, tu feras bien, par rapport 
toi ; si tu te dtruis ou que tu dtruises les autres, si tu peux mme, en
usant des facults relatives  la sorte d'tres, anantir... absorber l'empire
absolu des trois rgnes, tu feras une chose qui me plaira infiniment ; car
j'userai  mon tour du plus doux effet de ma puissance, celui de crer, de
renouveler les tres... auxquels tu nuis par ta maudite progniture. Cesse
d'engendrer, dtruis absolument tout ce qui existe, tu ne drangeras pas la
moindre chose dans ma marche. Que tu dtruises ou que tu cres, tout est  peu
prs gal  mes yeux, je me sers de l'un et de l'autre de tes procds, rien
ne se perd dans mon sein : la feuille qui tombe de l'arbuste me sert autant
que les cdres qui couvrent le Liban, et le ver qui nat de la pourriture
n'est pas d'un prix moindre, ni plus considrable  mes yeux, que le plus
puissant monarque de la terre. Forme, donc, ou dtruis,  ton aise : le soleil
se lvera de mme ;, tous les globes que je suspends, que je dirige dans
l'espace, n'en auront pas moins le mme cours ; et si tu dtruis tout, comme
ces trois rgnes, anantis par ta mchancet, sont des rsultats ncessaires
de mes combinaisons, que je ne forme plus rien, parce que ces rgnes sont
crs avec la facult de se reproduire mutuellement, bouleverss par ta main
tratresse, je les reformerai, je les relancerai sur la surface du globe.
Ainsi le plus tendu, le plus multipli de tes crimes, le plus atroce, ne
m'aura donn qu'un plaisir.
     Les voil, Juliette, les voil les lois de la nature ; telles sont les
seules qu'elle ait jamais dictes, les seules qui lui soient prcieuses et
chres, les seules que nous ne devions jamais enfreindre. Si l'homme en a fait
d'autres, dplorons sa btise, mas ne nous y enchanons point ; craignons
d'tre la victime de ses lois absurdes, mais ne les enfrayons pas moins ; et,
libres de tous les prjugs, ds que nous le pourrons impunment,
vengeons-nous de la contrainte odieuse de ses lois, par les outrages les plus
signals. Plaignons-nous de ne pouvoir assez faire, plaignons-nous de la
faiblesse des facults que nous avons reues pour partage, et dont les bornes
ridicules contraignent  tel point nos penchants. Et, loin de remercier cette
nature inconsquente du peu de libert qu'elle nous donne pour accomplir les
penchants inspirs par sa voix, blasphmons-la, du fond de notre cur, de nous
avoir autant rtrci la carrire qui remplit ses vues ; outrageons-la,
dtruisons-la, pour nous avoir laiss si peu de crimes  faire, en donnant de
si violents dsirs d'en commettre  tous les instants.
      toi ! devons-nous lui dire, toi, force aveugle et imbcile dont je me
trouve le rsultat involontaire, toi qui m'as jet sur ce globe avec le dsir
que je t'offensasse, et qui ne peux pourtant, m'en fournir les moyens, inspire
donc  mon me embrase, quelques crimes qui te servent mieux que ceux que tu
lasses  ma disposition. Je veux bien accomplir tes lois, puisqu'elles exigent
des forfaits, et que j'ai des forfaits la plus ardente soif : mais
fournis-les-moi donc diffrents de ceux que ta dbilit me prsente. Quand
j'aurai extermin sur la terre toutes les cratures qui la couvrent, je serai
bien loin de mon but, puisque je t'aurai servie... martre !... et que je
n'aspire qu' me venger de ta btise, ou de la mchancet que tu fais prouver
aux hommes, en ne leur fournissant jamais les moyens de se livrer aux affreux
penchants que tu leur inspires !
     Je vais maintenant, Juliette, poursuivit le pontife, vous prsenter
quelques exemples faits pour vous prouver qu'on tout temps l'homme fit ses
dlices de dtruire, et la nature les siens de le lui permettre.
     A Cabo-di-monte, si une femme accouche de deux enfants  la fois, son
mari en crase un sur-le-champ.
     On sait le cas que les Arabes et les Chinois font de leurs enfants : 
peine en conservent-ils la moiti ; ils tuent, brlent ou noient le reste, et
principalement les filles. A Formose, la progniture y est dans le mme degr
d'horreur.
     Les Mexicains ne partaient jamais pour une expdition militaire, sans
sacrifier des enfants de l'un ou de l'autre sexe.
     Il est permis aux Japonaises de se faire avorter tant qu'elles veulent ;
personne ne leur demande compte d'un fruit qu'elles n'ont pas voulu porter[31].
     Le roi de Calicut a un fauteuil  ressort dans son palais, et sous lequel
il allume un grand feu ; l,  certains jours de fte, se fixe un enfant
jusqu' ce qu'il soit consum.
     Jamais le meurtre n'tait puni de mort chez les Romains ; et les
empereurs suivirent longtemps,  cet gard, la loi de Sylla, qui ne le
condamnait qu' des amendes.
     A Mindanao, ce mme crime est honor ; celui qui le commet est sr, aprs
son expdition, d'tre lev au rang des braves, avec le droit de porter un
ruban rouge.
     Chez les Caragnos, on n'obtient le mme honneur que par la quantit des
meurtres ; il faut avoir tu sept hommes pour tre honor du turban rouge.
     Sur les bords du fleuve Ornoque, les mres font prir leurs filles ds
qu'elles voient le jour.
     Dans le royaume de Zopit et dans la Trapobane, les pres gorgent
eux-mmes leurs enfants, de quelque sexe qu'ils soient, sitt que la figure de
ces enfants ne leur plat pas, ou qu'ils s'en croient trop.
     A Madagascar, tous les enfants ns les mardis, jeudis et vendredis sont
abandonne aux btes froces par les propres auteurs de leurs jours.
     Jusques  la translation de l'empire romain, les pres faisaient mourir
ceux de leurs enfants qui leur dplaisaient, quelque ge qu'ils eussent.
     Par plusieurs articles du Pentateuque, on voit que les pres avaient
droit de vie ou de mort sur leurs enfants.
     Par une loi des Parthes et des Armniens, un pre tuait son fils ou sa
fille, mme  l'ge nubile.
     Csar trouva ce mme usage tabli dans les Gaules.
     Le csar Pierre adresse  ses peuples une dclaration publique dont le
prcis tait que, par toutes les lois divines ou humaines, un pre avait droit
de vie ou de mort sur ses enfants, sans appel, et sans prendre l'avis de qui
que ce ft. Il donne aussitt l'exemple du droit qu'il autorisait.
     Le chef des Galles doit, sitt qu'il est lu, se signaler par une
incursion dans l'Abyssinie ; c'est la multiplicit de ses crimes qui le rend
digne de sa place. Il faut qu'il pille, viole, tue ,massacre, incendie ; et
plus il a commis d'excrations, plus il est honor.
     Les gyptiens sacrifiaient une jeune fille tous les ans au Nil. Quand
l'humanit s'empara de leurs curs, et qu'ils voulurent interrompre cet usage,
les fertiles inondations de ce fleuve cessrent, et l'gypte pensa prir par
la famine.
     Tant que les sacrifices humains forment spectacle, ils ne devraient
jamais s'interdire chez une nation guerrire. Rome triompha de l'univers aussi
longtemps qu'elle eut des spectacles cruels : elle tomba dans l'avilissement
et dans l'esclavage, ds que la stupidit de la morale chrtienne vint lui
persuader qu'il y avait plus de mal  voir tuer des hommes que des btes. Mais
ce n'tait point par humanit que raisonnaient ainsi les sectateurs du Christ,
c'tait par excessive crainte dans laquelle ils taient que, si l'idoltrie
reprenait son empire, on ne les sacrifit eux-mmes aux amusements de leurs
adversaires. Voil pourquoi les coquins prchaient la charit, voil pourquoi
ils tablissaient ce ridicule fil de la fraternit, dont je sais, Juliette,
que l'on vous a dj fait voir le nant. Cette rflexion explique toute cette
belle morale que les ennemis mmes de cette stupide religion ont t assez
timides ou assez fous pour respecter. Poursuivons.
     Presque tous les sauvages de l'Amrique tuent leurs vieillards, ds
qu'ils les voient malades ; c'est une uvre de charit de la part du fils ; le
pre le maudit, s'il ne le tue pas lorsqu'il est impotent.
     Il existe, dans la mer du Sud, une le o l'on tue les femmes ds
qu'elles ont pass l'ge d'engendrer, comme des cratures qui, de ce
moment-l, deviennent inutiles au monde ; et dans le fait,  quoi
peuvent-elles servir alors ?
     Les peuples des tats Barbaresques n'ont aucune loi contre le meurtre de
leurs femmes ou de leurs esclaves ; ils en sont pleinement et authentiquement
les matres.
     Dans aucun srail de l'Asie, il n'est dfendu de tuer des femmes ; celui
qui a tu les siennes en est quitte pour en acheter d'autres.
     C'est un point de croyance,  l'le de Borno, que tous ceux qu'un homme
tue lui serviront d'esclaves dans l'autre monde, moyennant quoi mieux un homme
veut tre servi aprs sa mort, plus il tue pendant sa vie.
     Quand les Tartares de Karascan voient un tranger qui a de l'esprit, de
la valeur et de la beaut, ils le tuent, afin de s'approprier ses qualits et
de les rpandre sur leur nation.
     Au royaume du Tangut, un jeune homme vigoureux sort, un poignard  la
main,  certains jours de l'anne, et tue impunment tout ce qu'il rencontre ;
ceux qui meurent de sa main sont srs,  ce qu'on prtend, du plus grand
bonheur dans l'autre vie.
     Il y a,  Kachao, des meurtriers  gage dont on se sert quand on en a
besoin : celui qui a quelqu'un  faire tuer loue un de ces mercenaires, et
quand l'action est commise, on le paye.
     Ceci rappelle l'histoire du Vieux de la Montagne. Ce prince, matre de la
vie de tous les autres souverains, n'avait qu' dtacher un de ses sujets chez
tel souverain que bon lui semblait, et ce prince tait immol dans l'instant.
     On trouve en Italie de ces assassins de commande dont on peut, de mme,
se servir au besoin ; ils devraient tre tolrs dans un gouvernement sage. Et
pourquoi faut-il qu'au seul gouvernement appartienne le droit de disposer de
la vie des ; hommes ?
     A Ledur, en Zlande, on immolait autrefois quatre-vingt-dix-neuf hommes
par an, aux dieux du pays.
     Quand les Carthaginois virent l'ennemi  leurs portes, ils immolrent
deux cents enfants de la premire noblesse ; une de leurs lois ordonnait de
n'offrir  Saturne que des enfants de cette caste. On imposait une amende aux
mres qui laissaient chapper la moindre marque de tristesse ; l'on immolait
ces enfants sous leurs yeux. Et voil donc la sensibilit un crime !
     Un roi du Nord, dont le nom m'chappe, immola neuf de ses enfants dans la
seule vue, disait-il, de prolonger ses jours aux dpens de ceux dont il les
privait. Les prjugs sont pardonnables quand ils produisent des plaisirs.
     Shuum-Chi, pre d'un des derniers empereurs de la Chine, fit poignarder
trente hommes sur la fosse de sa matresse, pour apaiser ses mnes.
     Cook, lors de ses derniers voyages  Otahiti, dcouvrit des sacrifices
humains dont ceux qui l'avaient prcd dans cette le ne s'taient pas
aperus.
     Hrode, roi des Juifs,  l'instant de rendre les derniers soupirs, fit
assembler toute la noblesse de Jude dans l'hippodrome de Jricho, puis
ordonna  sa sur Salom de les faire tous prir au moment o il fermerait les
yeux, afin que son deuil ft universel, et que les Juifs, en pleurant leurs
amis et leurs parents, se trouvassent forcs, malgr eux, d'arroser ses
cendres de larmes. Quelle force doit avoir une passion dont les effets se
prolongent au del du tombeau ! Cet ordre ne fut pourtant pas excut.
     Mahomet II trancha de sa main la tte de sa matresse Irne, pour faire
voir  ses soldats que l'amour n'tait pas capable d'amollir son cur ; il
venait pourtant de passer la nuit avec elle, et d'assouvir ses dsirs[32]. Le
mme, souponnant un des jeunes garons destins  ses plaisirs d'avoir mang
frauduleusement un concombre dans ses jardins, fit fendre le ventre  tous
ceux qui se trouvaient dans son srail, jusqu' ce que le fruit ft dcouvert
dans les entrailles de l'un d'eux... Trouvant quelques dfauts dans une
dcollation de saint Jean-Baptiste, il fit couper devant lui le cou d'un
esclave, et fit voir  l'artiste Bellini, Vnitien, et auteur du tableau qu'il
blmait, que la nature n'avait pas t bien saisie.  Tiens ! lui dit-il,
voil comme doit tre une tte coupe.  C'est encore ce mme grand homme qui,
philosophiquement persuad que la vie des sujets n'est faite que pour servir
la passion des souverains, fit jeter cent mille esclaves nus dans les fosss
de Constantinople, pour servir de fascines lorsqu'il faisait le sige de cette
capitale.
     Abdalkar, gnral du roi de Visapour, avait un srail de douze cents
femmes ; il reoit des ordres pour se mettre  la tte de ses troupes, il
craint que son absence ne devienne un prtexte  l'infidlit de ses
matresses : il les fait toutes gorger devant lui la veille de son dpart.
     Les proscriptions de Marius et de Sylla sont des chefs-d'uvre de cruaut
; Sylla, bourreau de la moiti de Rome, meurt tranquille au sein de ses
foyers. Que l'on soutienne, aprs de tels exemples, qu'un Dieu veille sur nous
et doit punir les crimes !
     Nron fit gorger dix ou douze mille mes au cirque, parce qu'on s'tait
moqu de l'un de ses cochers. Ce fut sous son rgne que s'croula
l'amphithtre de Prneste, dont la chute fit prir vingt mille mes : qui
doute qu'il ne fut la cause de cet accident, et qu'il l'et arrang pour se
divertir ?
     Commode fit jeter aux btes les Romains qui avaient lu la vie de
Caligula... Dans ses courses nocturnes, il se plaisait  mutiler les passants
; il runissait quinze ou vingt malheureux, les faisait lier devant lui, et
alarmant d'une massue, il les exterminait pour s'amuser.
     Les quatre-vingt mille Romains que Mithridate fit gorger au milieu de
ses tats, les Vpres siciliennes, la Saint-Barthlemy, les Dragonnades, les
dix-huit mille Flamands dcapits par le duc d'Albe, pour tablir dans les
Pays-Bas une religion qui abhorre le sang : voil des modles de meurtres qui
prouvent que jamais les passions ne doivent calculer la vie des hommes.
     Constantin, cet empereur si svre, si chri des chrtiens, avait
assassin son beau-frre, ses neveux, sa femme et son fils.
     Les Floridiens dchiraient leurs prisonniers ; mais quelquefois ils y
mettaient une recherche singulire : ils leur enfonaient dans l'anus une
flche jusqu'au haut des paules.
     Rien n'gale la cruaut des Indiens envers les leurs ; il faut que tous
aient le plaisir de les frapper et de les meurtrir ; ils les obligent 
chanter pendant ce temps-l. Incroyable raffinement de cruaut, qui ne veut
mme pas permettre les larmes aux victimes.
     Les sauvages agissent de mme envers les leurs. On leur arrache les
ongles, le sein, les doigts ; on leur enlve des lambeaux de chair ; on les
pique avec des alnes dans les parties de la gnration, et ce sont
communment les femmes qui se chargent de ces supplices. Elles les fouettent,
elles les dchirent ; il n'est rien, en un mot, que leur frocit n'invente,
pour rendre la mort de ces malheureux plus affreuse, et l'on se rjouit quand
ils rendent les derniers soupirs.
     L'enfant lui-mme ne nous offre-t-il pas l'exemple de cette frocit qui
nous tonne ? Il nous prouve qu'elle est dans la nature : nous le voyons
cruellement trangler son oiseau, et s'amuser des convulsions de ce pauvre
animal !
     Les Zlandais, et beaucoup d'autres peuples, mangent leurs ennemis ;
quelques-uns les jettent aux chiens ; ceux-l se vengent sur les femmes
grosses : ils leur ouvrent le ventre, en arrachent l'enfant, et l'crasent sur
la tte de la mre.
     Les Hrules, les Germaine sacrifiaient tous leurs prisonniers ; les
Scythes se contentaient d'en immoler la dixime partie. Pendant combien de
temps les Franais n'ont-ils pas gorg les leurs ? A la bataille d'Azincourt,
journe si fatale  la France, [Henry V] les immola tous.
     Quand Gengiskan s'empara de la Chine, il fit gorger deux millions
d'enfants devant lui.
     Jetez les yeux sur la vie des douze Csars, dans Sutone : elle vous
offrira mille atrocits de ce genre.
     Les Poulias, au Malabar, forment une caste si mprise, qu'il est permis
 chacun de les tuer. Quand on veut essayer ses armes, on tire sur le premier
que l'on rencontre, sans distinction d'ge ni de sexe.
     Les nobles, en Russie, au Danemark et en Pologne, peuvent tuer un serf,
en mettant un cu sur le cadavre ; jamais la vie d'un homme, tel qu'il soit,
ne peut tre estime qu' prix d'argent, parce que l'argent peut rparer, et
le sang ne rpare rien. Si la loi du talion est odieuse, c'est assurment dans
ce cas-ci ; car le meurtrier a un motif, quelquefois, pour commettre son
assassinat, et vous, imbciles enfants de Thmis, vous n'en avez aucun pour le
vtre. Mais que l'on me rponde, si cela est possible,  l'objection suivante.
     Quoi, selon vous, constitue le crime dans le meurtre ? N'est-ce pas
l'action d'ter la vie  son semblable ? En faisant cette action, voil le
crime constat sans aucun gard  ce que peut tre l'homme priv de la vie ;
mais s'il est couvert de crimes, cet homme-l, je ne fais pourtant pas, en le
tuant, plus de mal que les lois, et si j'en fais, les lois en font aussi :
lequel vaut-il mieux croire, ou l'innocence de celui qui tue le criminel, ou
l'infamie de la loi qui tue le criminel ?
     Dans combien de pays, et pendant combien de sicles, n'immola-t-on pas
des esclaves sur le tombeau des matres ? A votre avis, ces peuples
croient-ils au crime du meurtre ?
     Qui pourrait nombrer ce que les Espagnols immolrent d'Indiens, dans leur
conqute du Nouveau-Monde ? Rien qu'en transportant leurs bagages, deux cent
mille prirent en une seule anne.
     Octave fit gorger trois cents personnes dans Prouse, uniquement pour
clbrer l'anniversaire de la mort de Csar.
     Un pirate de Calicut, croisant sur la cte, rencontre un brigantin
portugais ; il le prend, trouve l'quipage endormi, et fait gorger tous ceux
qui le composaient, parce qu'ils osaient dormir pendant qu'il tait en course.
     Phalaris faisait enfermer ses victimes dans un taureau d'airain, organis
de manire qu'il rpercutait d'une manire horrible les cris des malheureux
qu'on y enfermait. Quelle incroyable recherche de cruaut ! et que
d'imagination elle suppose dans le tyran qui l'invente !
     Les Francs avaient droit de vie ou de mort sur leurs femmes, et ils en
usaient frquemment.
     Le roi d'Ava dcouvre une petite meute parmi quelques-uns de ses sujets
qui refusaient de payer l'impt ; il en fait saisir quatre mille, et les fait
tous prir dans le mme feu. Il n'y a jamais de rvolutions dans les tats
d'un tel prince.
     Eulins de Romans apprend que la ville de Padoue s'est rvolte contre lui
; il charge de fers onze mille habitants de cette cit, et les fait tous prir
devant lui, dans les supplices les plus varis et les plus cruels.
     Une des femmes du roi d'Achem pousse en rvant un cri qui rveille toutes
les autres ; le monarque demande la raison de ce bruit ; on ne sait que lui
dire : il fait appliquer ses trois mille femmes  la torture, il leur fait
souffrir des supplices effrayants, sous ses yeux ; rien ne se dcouvre ; il
leur fait couper  toutes les pieds et les mains, et les fait jeter  l'eau[33].
Il est ais de voir le motif de cette cruaut : elle dut allumer, sans doute,
des tincelles bien vives de lubricit, dans l'me de celui qui s'y livrait[34].
     Le meurtre est, en un mot, une passion, comme le jeu, le vin, les garons
et les femmes ; on ne s'en corrige jamais, ds que l'on s'y est une fois
accoutum. Aucune action n'irrite comme celle-l, aucune ne prpare autant de
volupt ; il est impossible de s'en rassasier ; les obstacles en irritent le
got, et ce got dans nos curs va jusqu'au fanatisme. Vous avez prouv,
Juliette, de quel dlice il est dans les dbauches, et combien il les rend
piquantes et dlicieuses. Son empire agit  la fois, et sur le moral et sur le
physique ; il enflamme tous les sens, il les enivre, il les tourdit. Sa
commotion sur la masse des nerfs est d'une violence bien plus forte que celle
de toutes les autres volupts ; on ne l'aime jamais qu'avec fureur, on ne s'y
livre qu'avec transport. Le complot chatouille, l'excution lectrise, le
souvenir embrase, on voudrait le multiplier sans cesse, le renouveler  tous
les instants. Plus une crature nous approche ou nous intresse, plus elle
nous touche directement, plus ses liens avec nous sont sacrs, plus
l'immolation de la victime nous dlecte. Les raffinements s'en mlent, comme
dans tous le autres plaisirs ; de ce moment, les carts n'ont plus de bornes,
l'atrocit se porte au dernier point, parce que le sentiment qui la produit
s'exhale en raison de l'augmentation ou de la noirceur du supplice ; tout ce
qu'on invente alors est toujours au-dessous de ce qu'on dsire. Ce n'est plus
que par la longueur ou l'infamie du supplice que l'me se rveille, et l'on
voudrait que la mme vie pt se produire mille et mille fois, pour avoir le
plaisir de les arracher toutes.
     Chaque meurtre raffine bientt sur le meurtre ; ce n'est pas assez de
tuer, il faut tuer d'une manire horrible ; et, presque toujours, sans qu'on
s'en doute, le sentiment de lubricit dirige ces matires. Jetons un coup
d'il rapide sur ces inventions  la fois voluptueuses et barbares. Je sais
que l'esquisse ne vous en dplaira point : tout ce qui est violent dans la
nature a toujours quelque chose d'intressant et de sublime.
     Les Irlandais crasaient leurs victimes... Les Norvgiens leur
enfonaient le crne... Les Gaulois leur brisaient les reins... Les Celtes
leur enfonaient un sabre dans le sternum... Les Cimbres leur fendaient le
ventre ou les jetaient dans des fourneaux ardents.
     Les empereurs romains faisaient fouetter devant eux les jeunes vierges
chrtiennes ; ils leur faisaient tenailler les ttons et les fesses avec des
fers rouges ; on versait ensuite de l'huile et de la poix-rsine bouillante
sur leurs plaies, et on leur en seringuait dans tous les conduits de la
nature. Eux-mmes servaient souvent de bourreaux, et les supplices alors
devenaient bien plus cruels ; rarement Nron cdait  un autre le plaisir
d'immoler lui-mme une de ces malheureuses.
     Les Syriens prcipitaient leur victime du haut d'une montagne. Les
Marseillais l'assommaient, et choisissaient toujours un pauvre de prfrence :
autre penchant qu'inspire toujours la nature.
     Les ngres de la rivire de Kalabar prennent des petits enfants et les
livrent vivants  des oiseaux de proie qui leur dvorent la chair. Ce
spectacle amuse prodigieusement ces sauvages.
     Au Mexique, on tenait le patient  quatre ; le grand prtre le fendait
par le milieu, il en arrachait le cur dont il barbouillait l'idole ;
quelquefois on tranait le patient sur une pierre tranchante, jusqu' ce qu'il
ft dchir et qu'on vt sortir ses entrailles.
     Parmi cette foule immense de peuples qui couvrent notre globe,  peine en
trouve-t-on un seul qui ait attach la plus lgre importance  la vie des
hommes parce que, dans le fait, il n'existe rien de moins important.
     Les Amricains enfoncent dans le canal de l'urtre un petit bton hriss
d'pines, et le tournent longtemps  diverses reprises, ce qui cause des
douleurs pouvantables.
     Les Iroquois attachent l'extrmit des nerfs de leurs victimes  des
btons, et tournant ensuite ces btons, ils roulent dessus les nerfs comme un
cordage ; les corps se disloquent et se plient d'une manire bizarre, et dont
l'examen doit tre trs piquant...
     - N'en doutez pas, dit ici Juliette, en citant au Saint-Pre la
circonstance de sa vie o elle avait eu occasion d'assister  ce supplice, il
n'est rien de piquant comme le spectacle de cette torture ; et tu te
baignerais, mon ami, dans le foutre qu'elle m'a fait couler.
     - Aux Philippines, poursuivit le pape, une femme coupable s'attache nue 
un poteau, la face tourne au soleil ; on la laisse expirer ainsi.
     A Juida, on ventre, on arrache les entrailles, on remplit le corps de
sel, et on l'attache sur un pieu, au milieu de la place publique.
     Les Quoas percent le dos  coups de javeline ; on coupe ensuite le corps
en quartiers, et l'on oblige la femme du mort  le manger.
     Quand les Tunquinois vont tous les ans cueillir l'arqua, ils en
empoisonnent une noix qu'ils font manger  un enfant, afin de se rendre la
rcolte heureuse par l'immolation de cette victime : et voil donc encore ici
le meurtre un acte de religion.
     Les Hurons suspendent un cadavre au-dessus du patient, de manire  ce
qu'il puisse recevoir sur son visage toutes les immondices qui dcoulent de ce
corps mort, et l'on tourmente l le malheureux jusqu' ce qu'il expire.
     Les Cosaques d'Ouskiens attachent le patient  la queue d'un cheval que
l'on fait galoper dans les chemins raboteux ; ce fut aussi, comme vous le
savez, le supplice de la reine Brunehaut.
     Les anciens Russes empalaient par les flancs et accrochaient par les
ctes. Les Turcs font la mme crmonie par le fondement.
     Le voyageur Gmelin vit en Sibrie une femme enterre vive jusqu'au cou, 
laquelle on portait  manger ; elle vcut treize jours ainsi.
     Les vestales taient mures dans de petites niches troites, o tait une
table, sur laquelle on plaait une lampe, un pain et une bouteille d'huile. On
vient de retrouver nouvellement,  Rome, un souterrain qui communiquait du
palais des empereurs au champ sous lequel ces caveaux des vestales taient
construits[35]. Ce qui prouve que, vraisemblablement, ou les empereurs venaient
jouir de ces supplices, ou ils faisaient passer dans leur palais les vestales
condamnes, pour s'en divertir et les faire mourir devant eux, ensuite, d'une
manire analogue  leurs gots et  leurs passions.
     Au Maroc et en Suisse, on scie le coupable entre deux planches.
Hippomne, roi d'Afrique, fit dvorer son fils et sa fille  des chevaux que
l'on avait privs longtemps de nourriture ; cela, sans rflchir  la
sublimit des liens ; c'est de l, sans doute, qu'il reut le nom d'Hippomne.
     Les Gaulois emprisonnaient cinq ans leurs victimes, ils les empalaient
ensuite, et ils les brlaient, tout cela en l'honneur de la Divinit, car il
faut toujours que cette belle machine se charge de toutes les iniquits de
l'homme.
     Les Germains touffaient dans un bourbier. Les gyptiens insraient dans
toutes les parties du corps des roseaux affils de la longueur d'un doigt,
auxquels ils mettaient ensuite le feu.
     Les Perses, les plus ingnieux des peuples pour l'invention des
supplices, renfermaient le patient entre deux petits bateaux, de manire que
ses pieds, ses mains et sa tte passaient par des ouvertures ; on le forait 
manger et  boire dans cette attitude, en lui piquant les yeux avec des
pointes de fer ; quelquefois ils lui frottaient le visage de miel, afin que
les gupes s'y attachassent ; les vers le dvoraient ainsi tout en vie. Qui le
croirait ? ils vivaient souvent dix-huit jours dans cette affreuse situation.
Quelle sublimit de recherches ! Voil l'art : il consiste  faire mourir, le
plus longtemps possible, un peu tous les jours. Souvent ils crasaient entre
deux pierres, ou corchaient vifs, et frottaient d'pines vertes le corps
ainsi dpouill, ce qui faisait souffrir des douleurs inoues. Le supplice 
la mode, qu'ils infligent aujourd'hui dans les srails, quand les femmes ont
fait quelque faute, est d'inciser en plusieurs sens toutes les chairs, et de
distiller ensuite du plomb fondu dans les blessures, d'empaler par la matrice,
ou de larder la patiente avec des mches soufres qu'on allume, et qui
prennent ensuite leur substance dans la graisse mme de la victime.
     Et Juliette assura le Saint-Pre qu'elle connaissait aussi cette torture.
     - Daniel, poursuivit le pape, nous apprend que les Babyloniens jetaient
dans une fournaise ardente.
     Les Macdoniens crucifiaient, la tte en bas.
     Les Athniens faisaient avaler du poison, touffaient dans un bain, aprs
avoir ouvert les veines.
     Les Romains attachaient quelquefois  un arbre, par les parties viriles ;
le supplice de la roue nous vient de chez eux. Souvent, ils cartelaient entre
quatre jeunes arbres courbs, et qu'on relchait  la fois. Mtius Sufftius
fut cart  quatre chars. Sous les empereurs, on fouettait jusqu' la mort ;
on enveloppait dans un sac de cuir, avec des serpents, et l'on jetait le sac
dans le Tibre ; on plaait d'autres fois la victime sur une roue, on la
tournait longtemps avec violence dans un mme sens, puis, tout  coup, de
l'autre, ce qui dchirait les entrailles, et les faisait souvent vomir avec
d'affreux efforts.
     L'inquisiteur Torquemada faisait tenailler les patients devant lui, sur
les parties les plus charnues de leur corps ; il les faisait aussi placer sur
un pieu prpar, o l'on n'appuie que sur le croupion : affreuse attitude,
d'o il rsulte de si singulires convulsions, que l'on meurt d'un rire
spasmodique trs extraordinaire  examiner[36].
     Apule parle du tourment d'une femme, dont les dtails sont assez
plaisants. On la fit coudre dans le ventre d'un ne, dont on avait arrach les
entrailles, mais sa tte passait ; on l'exposa ainsi aux btes froces.
     Le tyran Maxence faisait pourrir un homme vivant, sur le cadavre d'un
mort.
     Il est des pays o l'on attache le patient prs d'un grand feu ; on lui
ouvre le ventre avec des alnes, afin que la flamme s'insinue dans ses
entrailles, et les consume ainsi par degrs.
     Dans le temps des Dragonnades, on prenait les filles qui ne voulaient pas
se convertir, et, pour leur faire aimer la messe, on les remplissait de
poudre, avec un entonnoir enfonc par l'anus et la matrice. On les faisait
ensuite sauter comme une bombe. Il est inou combien cela leur donnait de got
pour l'hostie et pour la confession auriculaire ! Comment ne pas aimer un
Dieu, au nom duquel on fait de si belles choses ?
     Revenant aux supplices antiques, nous voyons sainte Catherine attache
sur un cylindre garni de pointes, rouler ainsi, du haut d'une montagne. Vous
conviendrez, Juliette, que c'est une faon bien douce d'arriver au ciel.
     Nous voyons d'autres martyrs de cette mme religion, dont je suis
l'aptre bien plus par intrt que par got, avoir des aiguilles enfonces
sous les ongles, tre rouls nus sur des pointes de verre, rtis sur des
grils, suspendus la tte dans une fosse o l'on mettait un serpent et un
chien, auxquels on ne donnait aucune autre nourriture, mutils en dtail, et
subissant enfin mille autres horreurs dont vous souponnez les dtails[37].
     Passant ensuite aux coutumes trangres, nous voyons en Chine le bourreau
rpondre, sur sa vie, de celle du patient, si ce patient la perd avant le
temps fix, lequel cet ordinairement fort long, quelquefois mme de neuf
jours, et, pendant ce tempe-l, les supplices sont varis avec le plus grand
art.
     Les Anglais coupaient en morceaux, et faisaient bouillir au fond d'une
marmite. Dans les colonies, ils faisaient craser les ngres lentement dans
les tambours de moulins  sucre, ce qui est un supplice aussi long
qu'effroyable.
     A Ceylan, ils condamnent  manger sa propre chair ou celle de ses enfants.
     Les habitants de Malabar hachent  coups de sabre ou font dvorer aux
tigres.
     A Siam, ils font craser par des taureaux. Le roi de ce pays fit mourir
un rebelle, en le nourrissant de sa propre chair dont on lui coupait de temps
en temps quelques tranches. Les mmes serrent quelquefois le corps de la
victime, le piquent avec des instruments trs aigus, pour l'obliger  retenir
son haleine : on coupe ensuite ce corps brusquement en deux, en met la partie
suprieure sur une plaque ardente de cuivre, ce qui arrte l'hmorragie, et
prolonge ainsi la vie du patient dans la seule moiti de son corps.
     En Cochinchine, on attache nu  un poteau et l'on fait mourir en dtail,
arrachant chaque jour un morceau de chair.
     Les Corens gonflent le corps du patient avec du vinaigre, et quand il
est ainsi enfl, ils le font mourir  coups de bton. Le roi de ce pays fit
enfermer sa sur dans une cage de cuivre, au-dessous de laquelle on faisait un
feu perptuel, et il s'amusait  la voir danser l.
     En d'autres endroits, on lie la victime sur un petit banc, large de
quatre doigts ; on lui met un autre banc sur les jarrets, et on la btonne en
cet tat, sur l'os des jambes, quelquefois sur les fesses ; cette dernire
faon est principalement en usage en Turquie et dans les tats Barbaresques.
     Ce qu'on appelle le palo,  la Chine, est une colonne de cuivre, longue
de vingt coudes, sur huit de diamtre ; cette colonne est creuse ; on la fait
rougir dedans ; le patient embrasse cette colonne, on l'y fixe, il se grille
en dtail ainsi. Ce fut la femme d'un empereur qui inventa, dit-on, ce
supplice, et qui n'y voyait jamais un malheureux sans dcharger
dlicieusement[38].
     Les Japonais fendent le ventre ; le patient quelquefois est tenu par
quatre hommes ; le cinquime court de loin sur le malheureux, et lui crase la
tte avec une massue de fer, en cabriolant devant lui.
     Les frres Moraves faisaient mourir en chatouillant. On a essay un
supplice  peu prs pareil sur des femmes : on les polluait jusqu' la mort.
     Mais ce qui vous tonnera davantage, est de voir le mtier de bourreau
rempli par des gens d'un rang et d'un tat suprieurs. Qu'imaginer alors,
sinon que la plus cruelle lubricit les guide ?
     Mulei Ismal tait lui-mme le grand excuteur des criminels de son
empire ; nul, au Maroc, n'tait mis  mort que par sa main royale ; et nul
n'enlevait une tte avec autant d'adresse que lui. Il trouvait, disait-il, 
cela, d'inexprimables dlices. Dix mille malheureux avaient prouv la vigueur
de son bras : c'tait une opinion reue dans ses tats, que celui qui meurt de
la main du monarque avait droit  la vie ternelle.
     C'est le roi de Mlinde qui donne lui-mme la bastonnade dans ses tats.
     Bonner, vque de Londres, pilait lui-mme ceux qui ne voulaient pas se
convertir, ou il les fouettait. Il tint la main d'un homme sur un brasier,
jusqu' ce que les nerfs fussent brls.
     Uriothesli, chancelier d'Angleterre, fit mettre  la torture, devant lui,
une trs jolie femme, qui ne croyait pas en la divinit de Jsus-Christ, et,
de sa propre main, il lui dchira le corps et la jeta dans les flammes. Et
vous croyez que le paillard ne bandait pas  l'excution ?
     En 1700, lors de la guerre des Camisards, l'abb du Cheyla fouettait
lui-mme dans les Cvennes toutes les petites filles qui ne voulaient pas
renoncer au protestantisme ; il en supplicia plusieurs si violemment, qu'elles
en moururent, et les coups de fusil commencrent de l.
     Dans plusieurs pays, pour doubler l'appareil des supplices, quand on
excutait deux criminels  la fois, le bourreau frottait sa main dans le sang
du premier et venait en barbouiller le visage de l'autre.
     Le meurtre, enfin, a t rvr et mis en usage par toute la terre ; d'un
bout du ple  l'autre, l'on immole des victimes humaines. Les gyptiens, les
Arabes, les Crtois, les Cypriens, les Rhodiens, les Phocens, les Grecs, les
Plages, les Scythes, les Romains, les Phniciens, les Perses, les Indiens,
les Chinois, les Massagtes, les Gtes, les Sarmates, les Irlandais, les
Norvgiens, les Suves, les Scandinaves, tous les peuples du Nord, les
Gaulois, les Celtes, les Cimbres, les Germains, les Bretons, les Espagnols,
les Ngres ; tous ces individus... gnralement tous, ont gorg des hommes
sur les autels de leurs Dieux. De tout temps, l'homme a trouv du plaisir 
verser le sang de ses semblables, et, pour se contenter, tantt il a dguis
cette passion sous le voile de la justice, tantt sous celui de la religion.
Mais le fond, mais le but tait, il n'en faut pas douter, l'tonnant plaisir
qu'il y rencontrait.
     Aprs de tels exemples, Juliette, aprs d'aussi frappantes
dmonstrations, serez-vous convaincue qu'il n'est point d'action plus simple
au monde que le meurtre, qu'il n'en existe aucune qui soit plus lgitime, et
que ce serait une extravagance  vous de concevoir le plus lger remords de
tous ceux o vous avez pu vous livrer, ou de former la lche rsolution de
n'en plus commettre ?
     - Philosophe adorable ! m'criai-je en sautant au cou de Braschi, jamais
personne ne s'tait expliqu comme vous sur cette importante matire ; jamais
tant de prcision, de nettet, de vraisemblance ; jamais d'aussi curieuses
anecdotes ; jamais d'aussi frappants exemples. Ah ! tous mes doutes sont
maintenant dissips, je suis rendue ; je suis au point de n'avoir plus rien de
sacr sur cet objet, au point de dsirer, comme Tibre, que le genre humain
n'ait qu'une tte, pour avoir le plaisir de la lui trancher d'un seul coup.
     - Partons, il est tard : n'avez-vous pas dit qu'il ne fallait point que
l'aurore nous retrouvt dans nos impurets ?...
     Nous passmes dans l'glise.
 

 [1] Page 192 de ses Lettres persanes.
 [2] Il faut observer que ces dtails taient exacts lorsque Mme de Lorsange
voyageait en Italie. On connat les changements oprs depuis, tant dans cette
ville que dans les autres endroits de cette belle contre. (Note ajoute.)
 [3] Il faut, dit Machiavel, que l'affection du complice soit bien grande, si le
danger o il s'expose ne lui parait pas encore plus grand ; ce qui prouve que,
ou il faut choisir le complice bien intimement li  soi, ou s'en dfaire ds
qu'on s'en est servi. (Disc., Lib. III, cap. VI.)
 [4] Toutes les personnes qui ont quelque penchant au crime voient leur portrait
dans ce paragraphe ; qu'elles profitent donc soigneusement de tout ce qui
prcde, et de tout ce qui suit, sur la manire de vivre dlicieusement dans
la genre de vie pour lequel les a cres la nature, et qu'elles se persuadent
que la main qui donne ces avis a l'exprience pour elle.
 [5] On peut claircir cette ide, en disant que le bon dner peut causer une
volupt physique, et que de sauver les trois millions de victimes, sur une me
honnte, ne causerait qu'une volupt morale ; ce qui tablit une grande
diffrence entre ces deux plaisirs, car les volupts de l'esprit ne sont que
des jouissances intellectuelles, uniquement dpendantes de l'opinion,
tellement, qu'une me vicieuse ne sent point celles de la vertu, au lieu que
les volupts du corps sont des sensations physiques, absolument dgages de
l'opinion, galement senties de tous les tres, et mme des animaux ;
moyennant quoi, la vie sauve  ou trois millions d'hommes ne serait qu'un
plaisir d'opinion, et qu'une seule espce d'tres ressentirait ; au lieu que
le bon dner serait un plaisir senti de tout le monde, et par consquent trs
suprieur : d'o il rsulte qu'il n'y aurait pas  balancer, mme entre une
drage et l'univers entier. Ce raisonnement sert  dmontrer les avantages
immenses du vice sur ta vertu.
 [6] On n'imagine pas ce qu'on obtient des femmes, en les faisant dcharger. Il
n'est question que de dcider l'jaculation d'un peu de foutre en elles, pour
les dterminer aux atrocits les plus rvoltantes, et si celles qui les aiment
naturellement voulaient ne rendre compte de leurs motions, elles
conviendraient de la liaison singulire qui se trouve entre les motions
physiques et les garements moraux. Plus claires, de ce moment,  quel point
ne multiplieraient-elles pas la somme de leurs volupts, puisqu'elles en
trouveraient le germe dans des dsordres qu'elles pourraient ds lors porter
aussi loin que l'exigerait leur lubricit ? Je m'explique. Arsino n'avait
qu'un plaisir, celui de foutre ; un amant libertin profite de son garement
pour lui suggrer des projets de crime ; Arsino sent crotre sa volupt ;
elle excute ce qu'on lui propose, et le feu de sa lubricit n'enflamme 
celui du forfait qu'elle vient de commettre : Arsino a donc augment ses
moyens d'un plaisir de plus. Que toutes les femmes l'imitent, et toutes, comme
elle, joindront aux attraits d'une premire jouissance, le sel piquant d'une
seconde. Toutes les immoralits s'enchanent, et plus on en runira 
l'immoralit de foutre, plus on se rendra ncessairement heureux.
 [7] Voyez ses posies, tome 1, page 28, dernire dition.
 [8] Jacques Valle, seigneur Des Barreaux, intimement li avec Thophile de
Viau, naquit , Paris en 1602. L'impunit et le libertinage de ces deux amis
furent ports  leur comble. Le fameux sonnet qu'on cite de lui (qui, par
parenthse, est une des plus mauvaises pices de vers qu'il soit possible de
lire), fut, dit-on, fait pendant une maladie ; il le dsavoua, et, certes, il
n'tait pas fait pour tre avou. - Paraphras de cette manire, nos lecteurs
le trouveront peut-tre un peu plus supportable.
 [9] Tout le monde a connu ce hros de la bougrerie, publiquement brl en place
de Grve par le jugement des putains qui menaient tout alors dans Paris.
 [10] Celui de Jean-Baptiste, bardache aim du fils de Marie.
 [11] Il est gnralement regard comme le patriarche des moines et
l'instituteur de leurs rgles.
 [12] Dernier roi des Juifs.
 [13] Ceux qui se mlent de branler des femmes ne sont pas assez convaincus de
l'extrme besoin qu'elles ont alors de faire pntrer le plaisir absolument
par tous leurs pores. Celui qui veut leur procurer une voluptueuse mission
doit donc ncessairement s'arranger pour avoir la langue dans leur bouche,
pour branler les ttons, avoir un doigt dans le vagin, un au clitoris, et
l'autre au trou du cul. Qu'il ne se flatte pas d'atteindre le but s'il nglige
une seule de ces circonstances. Voil d'o vient qu'il faut tre au moins
trois pour plonger vritablement une femme dans l'ivresse.
 [14] On appelle ainsi ceux qui font le guet et qui arrtent les voleurs dans
Rome.
 [15] Voyez son ouvrage sur la volupt.
 [16] Ce n'est que de cette volupt trs constante que nat l'usage d'enfermer
les femmes en Asie ; la jalousie peut-elle exister dans l'me d'un homme qui a
deux ou trois cents femmes ?
 [17] C'est ainsi que les Romains nommaient leurs voyages  la campagne
 [18] Ce projet fut rellement conu pendant que j'tais  Rome ; il n'y et de
chang que le nom des acteurs.
 [19] Laisse-moi te rendre cet hommage, ami charmant que je n'oublierai jamais.
Tu es le seul dont je n'aie pas voulu dguiser le nom dans ces Mmoires. Le
rle de philosophe que je t'y fais jouer te convient trop bien, pour que tu ne
me pardonnes pas de te dsigner  l'univers entier.
 [20] Espce d'omelette trs mince et qui se mange au sucre.
 [21] Il n'y avait pas  douter que plus elle tait singulire, plus elle devait
donner de plaisir : c'est l'histoire de toutes les lubricits. Il n'est aucune
passion dans le monde qui demande plus d'aliments que celle-l, aucune qu'il
faille servir avec plus de soin : plus elle exige, plus il faut lui donner ;
et ce que nous recevons d'elle n'est jamais, qu'en raison des sacrifices
offerts  ses autels.
 [22] Il est inou que les Jacobins de la Rvolution franaise aient voulu
culbuter les autels d'un Dieu qui parlait absolument leur langage. Ce qu'il y
a de plus extraordinaire encore, c'est que ceux qui dtestent et veulent
dtruire les Jacobins, le fassent au nom d'un Dieu qui parle comme les
Jacobins. Si ce n'est point l le nec plus ultra des extravagances humaines,
je demande instamment qu'on me dise o il est. (Note ajoute.)
 [23] Le Pierre des chrtiens n'est autre chose que le Annac, l'Herms et le
Janus des Anciens ; tous individus auxquels on attribuait le don d'ouvrir les
portes de quelque batitude. Le mot pierre, en phnicien ou en hbreu, veut
dire ouvrir : et Jsus, qui jouait sur le mot, a pu dire  Pierre :  Puisque
tu es Pierre, c'est--dire l'homme qui ouvre, tu ouvriras les portes du
Paradis , tout comme en ne prenant la signification du mot pierre que du mot
cepha, des Orientaux, qui signifie pierre  btir, il avait dit :  Tu es
Pierre, et sur cette pierre je btirai mon glise.  Le verbe latin aperire a
bien aussi le mme son que le mot pierre. On appelle mine ce qui sort de la
mine : n'a-t-on pas pu de mme, appeler ouverture ce qui sortait de la
carrire  laquelle primitivement on donnait le nom d'ouverture ? De l le mot
ouvrir et le mot pierre peuvent avoir eu la mme signification, et de l le
jeu de mots de l'imbcile Jsus qui, comme on sait, ne parlait jamais que par
logogriphes. Tout cela, ce sont de fades allgories, o les lieux sont ajouts
aux noms, les noms aux lieux, et les faits toujours sacrifis  l'illusion. De
toute faon, ce mot apostolique est des plus anciens. Il prcde de beaucoup
le Pierre des chrtiens. Tous les mythologistes ont reconnu ce mot pour le nom
d'une personne charge du soin de l'ouverture.
 [24] Il y avait alors  Rome un certain Grard Brazet, regard comme
l'empoisonneur en titre du Saint-Sige ; il avait empoisonn huit papes, par
ordre de ceux qui voulaient succder. Les souverains pontifes taient alors,
dit Baronius, de si grands sclrats, qu'aucun ge n'avait produit de tels
monstres, ni un si grand nombre de scnes d'horreurs.
 [25] C'est de lui dont on disait : Il est mont sur le trne comme un renard,
il a rgn comme un lion, et il est mort comme un chien.
 [26] C'est d'elle que le pote Sannazar, le Ptrarque de Naples, nous dit :
 
                  Hoc jacet in tumula Lucretia nomine sedra,
                      Thas Alexandri filia, sponsa nurus.

 [27] coutons parler Tacite lui-mme :  Il fit mourir cruellement les
chrtiens comme incendiaires de la ville de Rome. Ces chrtiens, poursuit
Tacite, taient des gens has pour leur infamie, et,  cause d'un fripon nomm
Christ, leur fondateur, lequel mourut dans les derniers supplices, sous le
rgne de Tibre. Mais cette pernicieuse secte, aprs avoir t rprime
quelque temps, polluait tout de nouveau, non seulement dans le lieu de
naissance, mais dans Rome mme, qui est le rendez-vous, et comme l'gout de
toutes les ordures du monde. On se saisit donc d'abord de ceux qui s'avouaient
de cette secte infme, et, par leurs aveux, on dcouvrit une infinit d'autres
coquins pareils qui furent convaincus, et de crimes atroces et d'tre couverts
de la haine du genre humain. La preuve du point auquel on les hassait, est
qu'on insultait  leur mort, en les couvrant de peaux de btes sauvages, et en
les faisant dvorer par les chiens, ou en les attachant  des croix,
quelquefois aussi en les brlant comme des fagots, afin d'clairer les rues et
les grands chemins (c'est pour le coup qu'on pouvait dire lux in luce). Nron
donnait volontiers ses jardins pour ces spectacles. On l'y voyait parmi le
peuple, en habit de cocher, ou assis lui-mme sur un char. Ces supplices des
chrtiens l'amusaient infiniment, et il y cooprait souvent lui-mme. 
     coutons maintenant Lucien, sur cette mme secte :  C'est, dit-il, une
assemble de vagabonds, dguenills, au regard farouche,  la dmarche
d'nergumnes, poussant des soupirs, faisant des contorsions, jurant par le
Fils qui est sorti du Pre, prdisant mille malheurs  l'empire, blasphmant
tout ce qui ne pensait pas comme eux.  Voil quelle tait la religion
chrtienne ds sa naissance : une horde de fripons et de sclrats, suivie par
des putains. Les infortunes de cette secte finirent par intresser les gens
faibles, comme cela est d'usage : si on ne l'et point perscute, on n'et
jamais entendu parler d'elle. Il est inou qu'un pareil fatras d'impostures et
d'atrocits ait aveugl si longtemps nos pres. Quand serons-nous donc assez
sages pour les absorber, pour les pulvriser sans retour ?
 [28] Ceux qui me connaissent savent que j'ai parcouru l'Italie avec une trs
jolie femme ; que, par unique principe de philosophie lubrique, j'ai fait
connatre cette femme au grand-duc de Toscane, au pape,  la Borghse, au roi
et  la reine de Naples ; ils doivent donc tre persuads que tout ce qui
tient  la partie voluptueuse est exact, que ce sont les murs bien constantes
des personnages indique que j'ai peintes, et que s'ils avaient t tmoins
des scnes, ils ne les auraient pas vues dessines plus sincrement. Je saisis
cette occasion d'assurer le lecteur qu'il en est de mme de la partie des
descriptions et des voyages : elle est de la plus extrme exactitude.
 [29] Presque tous les peuples de la terre ont eu le droit de vie et de mort sur
leurs enfants. Ce droit est parfaitement dans la nature ; et de quoi peut-on
mieux disposer, que de ce qu'on a donn ? S'il pouvait y avoir des gradations
dans le prtendu crime du meurtre, c'est--dire qu'on pt assigner du rang de
plus ou de moins de mal dans une chose qui n'en renferme aucun, assurment
l'infanticide serait au rang le plus infrieur : la prompte facilit que tout
homme possde de rparer ce lger dlit en absorbe entirement tout le mal. En
tudiant bien la nature, on y verra que les premiers sentiments de l'instinct
nous portent  dtruire notre progniture, et elle le serait infailliblement,
si l'orgueil ne venait rclamer pour elle.
 [30] Il faut appeler rgnration, ou plutt transformation, ce changement que
nous voyons dans la matire ; elle n'est ni perdue, ni gte, ni oorrompue,
par les diffrentes formes qu'elle prend ; et peut-tre une des principales
causes de sa force ou de sa vigueur consiste-t-elle dans les apparentes
destructions qui les subtilisent, lui donnent plus de libert pour former de
nouveaux miracles. La matire, en un mot, ne se dtruit point pour changer de
formes et prendre une nouvelle modification, de mme, dit Voltaire (dont cette
note cet extraite), qu'un carr de cire qu'on rduit en rond ne priclite
point en changeant de figure. Rien de plus simple que ces rsurrections
perptuelles, et il n'est pas plus surprenant de natre deux fois qu'une. Tout
est rsurrection dans le monde : les chenilles ressuscitent en papillons ; un
noyau que l'on plante ressuscite en arbre ; tous les animaux ensevelis dans la
terre ressuscitent en herbe, en plantes, en vers, et nourrissent d'autres
animaux dont ils font bientt une partie de la substance, etc., etc., etc.
 [31] La peine promulgue contre l'infanticide des femmes eut une atrocit sans
exemple. Qui donc est mieux le matre de ce fruit que celle qui le porte dans
son sein ? S'il est au monde une proprit contre laquelle il ne puisse y
avoir aucune rclamation  faire, c'est assurment celle-l. Troubler cette
femme dans l'usage qu'elle fait de cette proprit est le comble le plus
inconcevable de l'imbcillit. Certes, il faut attacher un prix bien grand 
l'espce humaine, pour punir une malheureuse crature, seulement parce qu'elle
ne s'est pas soucie de doubler son existence, et de confirmer le prsent fait
par elle involontairement. Et quel bizarre calcul n'est-ce donc pas,
d'ailleurs, que de sacrifier la mre  l'enfant ? Le crime commis, il y avait
une crature de moins sur la terre ; le crime puni, en voil deux. Qu'il faut
d'esprit pour un pareil calcul ! et que nos lgislateurs sont profonds ! Et
nous lainons subsister de telles lois ! et nous avons la bonhomie de ne pas
les pulvriser, elles et la mmoire de ceux qui les firent !
 [32] De ce moment, la chose s'entend infiniment mieux.
 [33] Relation de Beaulieu.
 [34] Allons au fait et peignons en grand.  Braschi ! tu ne nous donnes que des
dtails ! Je veux, d'un mot, offrir des masses : les proscriptions des Juifs,
des Chrtiens, de Mithridate, de Marius, de Sylla, des Triumvirs, les
boucheries de Thodose et de Thodora, les fureurs des Croiss et de
l'Inquisition, les supplices des Templiers, l'histoire des massacres de
Sicile, de Mrindol, de la Saint-Barthelmy, ceux d'Islande, du Pimont, des
Cvennes, du Nouveau-Monde ont cot vingt-trois millions cent quatre-vingt
mille hommes, froidement gorgs pour des opinions ! L'homme qui aime le
meurtre fomente des opinions, afin que l'on s'assassine pour elles.
 [35] J'atteste ceci pour l'avoir vu.
 [36] C'tait en mme temps le peuple le plus effmin ; il y a donc trs prs
du luxe et de la mollesse  la cruaut.
 [37] On leur coupait les doigts, les poings, les pieds, les dents, les yeux,
les grosses chairs, le haut du nez, la langue, les parties viriles, et le
clitoris dans les femmes.
 [38] Une fois que les femmes se sont accoutumes  ne s'exciter au plaisir
qu'en veillant la cruaut dans elles, l'extrme dlicatesse de leurs fibres,
la prodigieuse sensibilit de leurs organes, les font aller sur tout cela
beaucoup plus loin que les hommes.
   

 Ceci provient du site gratuit des HISTOIRES TABOUES cr en 1999 par Pedinc.

http://www.asstr.org/~histoires/  ou  http://go.to/histoires

Vous y trouverez la plus grande collection d'histoires en franais sur le sujet.

N'oubliez jamais que cela doit rester des fantasmes ...
Forcer un enfant au sexe dans la vie relle mrite la prison !

-------------------------------------------------------------------------------
Cette oeuvre reste la proprit de son auteur.
Sauf si stipul autrement, vous pouvez la republier sur un autre site gratuit
 condition de ne rien modifier et de laisser les notices de dbut et de fin.
-------------------------------------------------------------------------------
