HISTOIRE DE JULIETTE (1/6) (par le Marquis de Sade) (nc)


title: HISTOIRE DE JULIETTE
part: 1 of 6
author: le Marquis de Sade
keywords: nc
language: Francais
age: 10 ans
published: 23/04/2000


([nn] = voir  la fin du texte)


                              MARQUIS DE SADE

                               (1740 - 1814)

                            Histoire de Juliette

                                     ou

                           les Prosprits du vice




                    Histoire de Juliette : Premire partie
 
                                PREMIRE PARTIE
 
                                       
                                       
  
    Ce fut au couvent de Panthemont que Justine et moi fmes leves. Vous
connaissez la clbrit de cette abbaye, et vous savez que c'tait de son sein
que sortaient depuis bien des annes les femmes les plus jolies et les plus
libertines de Paris. Euphrosine, cette jeune personne dont je voulus suivre
les traces, qui, loge dans le voisinage de mes parents, s'tait vade de la
maison paternelle pour se jeter dans le libertinage, avait t ma compagne
dans ce couvent ; et comme c'est d'elle et d'une religieuse de ses amies que
j'avais reu les premiers principes de cette morale qu'on est surpris de me
voir, aussi jeune, dans les rcits que vient de vous faire ma sur, je dois,
ce me semble, avant tout, vous entretenir de l'une et de l'autre... vous
rendre un compte exact de ces premiers instants de ma vie o, sduite,
corrompue par ces deux sirnes, le germe de tous les vices naquit au fond de
mon cur.
     La religieuse dont il s'agit s'appelait Mme Delbne ; elle tait abbesse
de la maison depuis cinq ans, et atteignait sa trentime anne, lorsque je fis
connaissance avec elle. Il tait impossible d'tre plus jolie : faite 
peindre, une physionomie douce et cleste, blonde, de grands yeux bleus pleins
du plus tendre intrt, et la taille des Grces. Victime de l'ambition, la
jeune Delbne avait t mise  douze ans dans un clotre, afin de rendre plus
riche un frre an qu'elle dtestait. Enferme dans l'ge o les passions
commencent  s'exprimer, quoique Delbne n'et encore fait aucun choix, aimant
le monde et les hommes en gnral, ce n'avait pas t sans s'immoler
elle-mme, sans triompher des plus rudes combats, qu'elle s'tait enfin
dtermine  l'obissance. Trs avance pour son ge, ayant lu tous les
philosophes, ayant prodigieusement rflchi, Delbne, en se condamnant  la
retraite, s'tait mnag deux ou trois amies. On venait la voir, on la
consolait ; et comme elle tait fort riche, l'on continuait de lui fournir
tous les livres et toutes les douceurs qu'elle pouvait dsirer, mme celles
qui devaient le plus allumer une imagination... dj fort vive, et que
n'attidissait pas la retraite.
     Pour Euphrosine, elle avait quinze ans lorsque je me liai avec elle ; et
elle tait depuis dix-huit mois l'lve de Mme Delbne, lorsque l'une et
l'autre me proposrent d'entrer dans leur socit, le jour o je venais
d'entrer dans ma treizime anne. Euphrosine tait brune, grande pour son ge,
fort mince, de trs jolis yeux, beaucoup d'esprit et de vivacit, mais moins
jolie, bien moins intressante que notre suprieure.
     Je n'ai pas besoin de vous dire que le penchant  la volupt est, dans
les femmes recluses, l'unique mobile de leur intimit ; ce n'est pas la vertu
qui les lie, c'est le foutre ; on plat  celle qui bande pour nous, on
devient l'amie de celle qui nous branle. Doue du temprament le plus actif,
ds l'ge de neuf ans j'avais accoutum mes doigts  rpondre aux dsirs de ma
tte, et je n'aspirais, depuis cet ge, qu'au bonheur de trouver l'occasion de
m'instruire et de me plonger dans une carrire dont la nature prcoce
m'ouvrait dj les portes avec autant de complaisance. Euphrosine et Delbne
m'offrirent bientt ce que je cherchais. La suprieure, qui voulait
entreprendre mon ducation, m'invita un jour  djeuner... Euphrosine s'y
trouvait ; il faisait une chaleur incroyable, et cette excessive ardeur du
soleil leur servit d'excuse  l'une et  l'autre sur le dsordre o je les
trouvai : il tait tel, qu' cela prs d'une chemise de gaze, que retenait
simplement un gros nud de ruban rose, elles taient en vrit presque nues.
     - Depuis que vous tes entre dans cette maison, me dit Mme Delbne, en
me baisant assez ngligemment sur le front, j'ai toujours dsir de vous
connatre intimement. Vous tes trs jolie, vous m'avez l'air d'avoir de
l'esprit, et les jeunes personnes qui vous ressemblent ont des droits bien
certains sur moi... Vous rougissez, petit ange, je vous le dfends ; la pudeur
est une chimre ; unique rsultat des murs et de l'ducation, c'est ce qu'on
appelle un mode d'habitude ; la nature ayant cr l'homme et la femme nus, il
est impossible qu'elle leur ait donn en mme temps de l'aversion ou de la
honte pour paratre tels. Si l'homme avait toujours suivi les principes de la
nature, il ne connatrait pas la pudeur : fatale vrit qui prouve, ma chre
enfant, qu'il y a certaines vertus qui n'ont d'autre berceau que l'oubli total
des lois de la nature. Quelle entorse on donnerait  la morale chrtienne, en
scrutant ainsi tous les principes qui la composent ! Mais nous jaserons de
tout cela. Aujourd'hui, parlons d'autre chose, et dshabillez-vous comme nous.
     Puis, s'approchant de moi, les deux friponnes, en riant, m'eurent bientt
mise dans le mme tat qu'elles. Les baisers de Mme Delbne prirent alors un
caractre tout diffrent...
     - Qu'elle est jolie, ma Juliette ! s'cria-t-elle avec admiration ; comme
sa dlicieuse petite gorge commence  bondir ! Euphrosine, elle l'a plus
grosse que toi... et cependant  peine treize ans.
     Les doigts de notre charmante suprieure chatouillaient les fraises de
mon sein, et sa langue frtillait dans ma bouche. Elle s'aperut bientt que
ses caresses agissaient sur mes sens avec un tel empire que j'tais prte  me
trouver mal.
     - Oh, foutre ! dit-elle, ne se contenant plus et me surprenant par
l'nergie de ses expressions. Sacredieu, quel temprament ! Mes amies, ne nous
gnons plus : au diable tout ce qui voile encore  nos yeux des attraits que
la nature ne nous cra point pour tre cachs !
     Et jetant aussitt loin d'elle les gazes qui l'enveloppaient, elle parut
 nos regards belle comme la Vnus qui fixa l'hommage des Grecs. Il tait
impossible d'tre mieux faite, d'avoir une peau plus blanche... plus douce...
des formes plus belles et mieux prononces. Euphrosine, qui l'imita presque
tout de suite, ne m'offrit pas autant de charmes ; elle n'tait pas aussi
grasse que Mme Delbne ; un peu plus brune, peut-tre devait-elle plaire moins
gnralement ; mais quels yeux ! que d'esprit ! mue de tant d'attraits,
vivement sollicite, par les deux femmes qui les possdaient, de renoncer
comme elles  tous les freins de la pudeur, vous croyez bien que je me rendis.
Au sein de la plus tendre ivresse, la Delbne m'emporte sur son lit et me
dvore de baisers.
     - Un moment, dit-elle, tout en feu ; un instant, mes bonnes amies,
mettons un peu d'ordre  nos plaisirs, on n'en jouit qu'en les fixant.
     A ces mots, elle m'tend les jambes cartes, et, se couchant sur le lit
 plat ventre, sa tte entre mes cuisses, elle me gamahuche pendant qu'offrant
 ma compagne les plus belles fesses qu'il soit possible de voir, elle reoit
des doigts de cette jolie petite fille les mmes services que sa langue me
rend. Euphrosine, instruite de ce qui convenait  Delbne, entremlait ses
pollutions de vigoureuses claques sur le derrire, dont l'effet me parut
certain sur le physique de notre aimable institutrice. Vivement lectrise par
le libertinage, la putain dvorait le foutre qu'elle faisait  chaque instant
jaillir de mon petit con. Quelquefois elle s'interrompait pour me regarder...
pour m'observer dans le plaisir.
     - Qu'elle est belle ! s'criait la tribade... Oh ! sacredieu, qu'elle est
intressante ! Secoue-moi, Euphrosine, branle-moi, mon amour ; je veux mourir
enivre de son foutre ! Changeons, varions tout cela, s'criait-elle le moment
d'aprs ; chre Euphrosine, tu dois m'en vouloir ; je ne pense pas  te rendre
tous les plaisirs que tu me donnes... Attendez, mes petits anges, je vais vous
branler toutes les deux  la fois.
     Elle nous place sur le lit,  ct l'une de l'autre ; par ses conseils
nos mains se croisent, nous nous polluons rciproquement. Sa langue
s'introduit d'abord dans l'intrieur du con d'Euphrosine, et de chacune de ses
mains elle nous chatouille le trou du cul ; elle quitte quelquefois le con de
ma compagne pour venir pomper le mien, et recevant ainsi chacune trois
plaisirs  la fois, vous jugez si nous dchargions. Au bout de quelques
instants la friponne nous retourne. Nous lui prsentions nos fesses, elle nous
branlait en dessous en nous gamahuchant l'anus. Elle louait nos culs, elle les
claquait, et nous faisait mourir de plaisir. Se relevant de l comme une
bacchante :
     - Rendez-moi tout ce que je vous fais, disait-elle, branlez-moi toutes
les deux ; je serai dans tes bras, Juliette, je baiserai ta bouche, nos
langues se refouleront ... se presseront... se suceront. Tu m'enfonceras ce
godemich dans la matrice, poursuit-elle en m'en donnant un ; et toi, mon
Euphrosine, tu te chargeras du soin de mon cul, tu me le branleras avec ce
petit tui ; infiniment plus troit que mon con, c'est tout ce qu'il lui
faut... Toi, ma poule, continua-t-elle en me baisant, tu n'abandonneras pas
mon clitoris ; c'est le vritable sige du plaisir dans les femmes : frotte-le
jusqu' l'gratigner, je suis dure... je suis puise, il me faut des choses
fortes ; je veux me distiller en foutre avec vous, je veux dcharger vingt
fois de suite si je le puis.
      Dieu ! comme nous lui rendmes ce qu'elle nous prtait ! il est
impossible de travailler avec plus d'ardeur  donner du plaisir  une femme...
impossible d'en trouver une qui le gott mieux. Nous nous remmes.
     - Mon ange, me dit cette charmante crature, je ne puis t'exprimer le
plaisir que j'ai d'avoir fait connaissance avec toi ; tu es une fille
dlicieuse ; je vais t'associer  tous mes plaisirs, et tu verras qu'il est
possible d'en goter de bien vifs, quoiqu'on soit priv de la socit des
hommes. Demande  Euphrosine si elle est contente de moi.
     - Oh, mon amour ! que mes baisers te le prouvent ! dit notre jeune amie
en se prcipitant sur le sein de Delbne ; c'est  toi que je dois la
connaissance de mon tre ; tu as form mon esprit, tu l'as dgag des stupides
prjugs de l'enfance : c'est par toi seule que j'existe au monde ; ah ! que
Juliette est heureuse, si tu daignes prendre d'elle les mmes soins.
     - Oui, rpondit Mme Delbne, oui, je veux me charger de son ducation, je
veux dissiper dans elle, comme je l'ai fait dans toi, ces infmes prestiges
religieux qui troublent toute la flicit de la vie, je veux la ramener aux
principes de la nature, et lui faire voir que toutes les fables dont on a
fascin son esprit ne sont faites que pour le mpris. Djeunons, mes amies,
restaurons-nous ; lorsqu'on a beaucoup dcharg, il faut rparer ce qu'on a
perdu.
     Un repas dlicieux, que nous fmes nues, nous rendit bientt les forces
ncessaires pour recommencer. Nous nous rebranlmes... nous nous replongemes
toutes trois, par mille nouvelles postures, dans les derniers excs de la
lubricit. Changeant  tout moment de rle, quelquefois nous tions les
pouses de celles dont nous redevenions l'instant d'aprs les maris, et,
trompant ainsi la nature, nous la formes un jour entier  couronner de ses
volupts les plus douces tous les outrages dont nous l'accablions.
     Un mois se passa de la sorte, au bout duquel Euphrosine, la tte perdue
de libertinage, quitta le couvent et sa famille pour se jeter dans tous les
dsordres du putanisme et de la crapule. Elle revint nous voir, elle nous fit
le tableau de sa situation, et trop corrompues nous-mmes pour trouver du mal
au parti qu'elle prenait, nous nous gardmes bien de la plaindre ou de la
dtourner.
     - Elle a bien fait, me disait Mme Delbne ; j'ai voulu cent fois me jeter
dans la mme carrire, et je l'eusse fait infailliblement, si le got des
hommes l'et emport chez moi sur l'extrme amour que j'ai pour les femmes ;
mais, ma chre Juliette, le ciel, en me destinant  une clture ternelle, m'a
cre assez heureuse pour ne dsirer que trs mdiocrement toute autre sorte
de plaisirs que ceux que me permet cette retraite ; celui que les femmes se
procurent entre elles est si dlicieux, que je n'aspire  presque rien
au-del. Je comprends pourtant qu'on aime les hommes ; j'entends  merveille
qu'on fasse tout pour s'en procurer ; je conois tout sur l'article du
libertinage... Qui sait mme si je n'ai pas t beaucoup au-dessus de ce que
peut saisir l'imagination ?
     Les premiers principes de ma philosophie, Juliette, continua Mme Delbne,
qui s'attachait plus particulirement  moi depuis la perte d'Euphrosine, sont
de braver l'opinion publique ; tu n'imagines pas  quel point, ma chre, je me
moque de tout ce qu'on peut dire de moi. Et que peut faire au bonheur, je t'en
prie, cette opinion de l'imbcile vulgaire ? Elle ne nous affecte qu'en raison
de notre sensibilit ; mais si,  force de sagesse et de rflexion, nous
sommes parvenues  mousser cette sensibilit au point de ne plus sentir ses
effets, mme dans les choses qui nous touchent le plus, il deviendra
parfaitement impossible que l'opinion bonne ou mauvaise des autres puisse rien
faire  notre flicit. Ce n'est qu'en nous seules que doit consister cette
flicit ; elle ne dpend que de notre conscience, et peut-tre encore un peu
plus de nos opinions, sur lesquelles seules doivent tre tayes les plus
sres inspirations de la conscience. Car la conscience, poursuivait cette
femme remplie d'esprit, n'est pas une chose uniforme ; elle est presque
toujours le rsultat des murs et de l'influence des climats, puisqu'il est de
fait que les Chinois, par exemple, ne rpugnent nullement  des actions qui
nous feraient frmir en France. Si donc cet organe flexible peut se prter 
des extrmes, seulement en raison du degr de latitude, il est donc de la
vraie sagesse d'adopter un milieu raisonnable entre des extravagances et des
chimres, et de se faire des opinions compatibles  la fois aux penchants
qu'on a reus de la nature et aux lois du gouvernement qu'on habite ; et ces
opinions doivent crer notre conscience. Voil pourquoi l'on ne saurait
travailler trop jeune  adopter la philosophie qu'on veut suivre, puisqu'elle
seule forme notre conscience, et que c'est  notre conscience de rgler toutes
les actions de notre vie.
     - Quoi ! dis-je  Mme Delbne, vous avez port cette indiffrence au
point de vous moquer de votre rputation ?
     - Absolument, ma chre ; j'avoue mme que je jouis intrieurement
beaucoup plus de la conviction o je suis que cette rputation est mauvaise,
que je n'aurais de plaisir  la savoir bonne.  Juliette ! retiens bien ceci :
la rputation est un bien de nulle valeur, il ne nous ddommage jamais des
sacrifices que nous lui faisons. Celle qui est jalouse de sa gloire prouve
autant de tourments que celle qui la nglige : l'une craint toujours que ce
bien prcieux ne lui chappe, l'autre frmit de son insouciance. S'il est donc
autant d'pines dans la carrire de la vertu que dans celle du vice, d'o
vient se tourmenter autant sur le choix, et d'o vient ne pas s'en rapporter
pleinement  la nature sur celui qu'elle nous suggre ?
     - Mais en adoptant ces maximes, objectai-je  Mme Delbne, j'aurais peur
de briser trop de freins.
     - En vrit, ma chre, me rpondit-elle, j'aimerais autant que tu me
disses que tu craindrais d'avoir trop de plaisirs ! Et quels sont-ils donc,
ces freins ? Osons les envisager de sang-froid... Des conventions humaines
presque toujours promulgues sans la sanction des membres de la socit,
dtestes par notre cur... contradictoires au bon sens : conventions
absurdes, qui n'ont de ralit qu'aux yeux des sots qui veulent bien s'y
soumettre, et qui ne sont que des objets de mpris aux yeux de la sagesse et
de la raison... Nous jaserons sur tout cela. Je te l'ai dit, ma chre : je
t'entreprends ; ta candeur et ta navet me prouvent que tu as grand besoin
d'un guide dans la carrire pineuse de la vie, et c'est moi qui t'en servirai.
     Rien n'tait effectivement plus dlabr que la rputation de Mme Delbne.
Une religieuse  laquelle j'tais particulirement recommande, fche de mes
liaisons avec l'abbesse, m'avertit que c'tait une femme perdue ; elle avait
gangren presque toutes les pensionnaires du couvent, et plus de quinze ou
seize avaient dj, par ses conseils, pris le mme parti qu'Euphrosine.
C'tait, m'assurait-on, une femme sans foi, ni loi, ni religion, affichant
impudemment ses principes, et contre laquelle on aurait dj vigoureusement
svi, sans son crdit et sa naissance. Je me moquais de ces exhortations ; un
seul baiser de la Delbne, un seul de ses conseils, avaient plus d'empire sur
moi que toutes les armes qu'on pouvait employer pour m'en sparer. Et-elle d
m'entraner dans le prcipice, il me semblait que j'eusse mieux aim me perdre
avec elle que de m'illustrer avec une autre.  mes amis ! il est une sorte de
perversit dlicieuse  nourrir ; entrans vers elle par la nature... si la
froide raison nous en loigne un moment, la main des volupts nous y replace,
et nous ne pouvons plus nous en carter.
     Mais notre aimable suprieure ne tarda pas  me faire voir que je ne la
fixais pas toute seule, et je m'aperus bientt que d'autres partageaient des
plaisirs o le libertinage avait plus de part que la dlicatesse.
     - Viens demain goter avec moi, me dit-elle un jour ; lisabeth, Flavie,
Mme de Volmar et Sainte-Elme seront de la partie, nous serons six en tout ; je
veux que nous fassions des choses inconcevables.
     - Comment ! dis-je, tu t'amuses donc avec toutes ces femmes ?
     - Assurment. Eh quoi ! tu t'imagines que je m'en tiens l ? Il y a
trente religieuses dans cette maison : vingt-deux m'ont pass par les mains ;
il y a dix-huit novices : une seule m'est encore inconnue ; vous tes soixante
pensionnaires : trois seulement m'ont rsist ;  mesure qu'il en parat une
nouvelle, il faut que je l'aie, je ne lui donne pas plus de huit jours de
rflexion.  Juliette, Juliette ! mon libertinage est une pidmie, il faut
qu'il corrompe tout ce qui m'entoure ! Il est trs heureux pour la socit que
je m'en tienne  cette douce faon de faire le mal ; avec mes penchants et mes
principes, j'en adopterais peut-tre une qui serait bien plus fatale aux
hommes.
     - Eh ! que ferais-tu, ma bonne ?
     - Que sais-je ? Ignores-tu que les effets d'une imagination aussi
dprave que la mienne sont comme les flots imptueux d'un fleuve qui dborde
? La nature veut qu'il fasse du dgt, et il en fait, n'importe comment.
     - Ne mettrais-tu pas, dis-je  mon interlocutrice, sur le compte de la
nature ce qui ne doit tre que sur celui de la dpravation ?
     - coute-moi, mon ange, me dit la suprieure, il n'est pas tard, nos
amies ne doivent se rendre ici que sur les six heures ; je veux rpondre avant
qu'elles n'arrivent  tes frivoles objections.
     Nous nous assmes.
     - Comme nous ne connaissons les inspirations de la nature, me dit Mme
Delbne, que par ce sens que nous appelons conscience, c'est en analysant ce
qu'est la conscience que nous pourrons approfondir avec sagesse ce que sont
les mouvements de la nature, qui fatiguent, tourmentent ou font jouir cette
conscience.
     On appelle conscience, ma chre Juliette, cette espce de voix intrieure
qui s'lve en nous  l'infraction d'une chose dfendue, de quelque nature
qu'elle puisse tre : dfinition bien simple, et qui fait voir du premier coup
d'il que cette conscience n'est l'ouvrage que du prjug reu par
l'ducation, tellement que tout ce qu'on interdit  l'enfant lui cause des
remords ds qu'il l'enfreint, et qu'il conserve ses remords jusqu' ce que le
prjug vaincu lui ait dmontr qu'il n'y avait aucun mal rel dans la chose
dfendue.
     Ainsi la conscience est purement et simplement l'ouvrage ou des prjugs
qu'on nous inspire, ou des principes que nous nous formons. Cela est si vrai,
qu'il est trs possible de se former avec des principes nerveux une conscience
qui nous tracassera, qui nous affligera, toutes les fois que nous n'aurons pas
rempli, dans toute leur tendue, les projets d'amusements, mme vicieux...
mme criminels, que nous nous tions promis d'excuter pour notre
satisfaction. De l nat cette autre sorte de conscience qui, dans un homme
au-dessus de tous les prjugs, s'lve contre lui, quand, par des dmarches
fausses, il a pris, pour arriver au bonheur, une route contraire  celle qui
devait naturellement l'y conduire. Ainsi, d'aprs les principes que nous nous
sommes faits, nous pouvons donc galement nous repentir ou d'avoir fait trop
de mal, ou de n'en avoir pas fait assez. Mais prenons le mot dans l'acception
la plus simple et la plus commune : alors le remords, c'est--dire l'organe de
cette voix intrieure que nous venons d'appeler conscience, est une faiblesse
parfaitement inutile, et dont nous devons touffer l'empire avec toute la
vigueur dont nous sommes capables ; car le remords, encore une fois, n'est que
l'ouvrage du prjug produit par la crainte de ce qui peut nous arriver aprs
avoir fait une chose dfendue, de quelque nature qu'elle puisse tre, sans
examiner si elle est mal ou bien. tez le chtiment, changez l'opinion,
anantissez la loi, dclimatisez le sujet, le crime restera toujours, et
l'individu n'aura pourtant plus de remords. Le remords n'est donc plus qu'une
rminiscence fcheuse, rsultative des lois et des coutumes adoptes, mais
nullement dpendante de l'espce du dlit. Eh ! si cela n'tait pas ainsi,
parviendrait-on  l'touffer ? Et n'est-il pas pourtant bien certain qu'on y
russit, mme dans les choses de la plus grande consquence, en raison des
progrs de son esprit et de la manire dont on travaille  l'extinction de ses
prjugs ; en sorte qu' mesure que ces prjugs s'effacent par l'ge, ou que
l'habitude des actions qui nous effrayaient parvient  endurcir la conscience,
le remords, qui n'tait que l'effet de la faiblesse de cette conscience,
s'anantit bientt tout  fait, et qu'on arrive ainsi, tant qu'on veut, aux
excs les plus effrayants ? Mais, m'objectera-t-on peut-tre, l'espce de
dlit doit donner plus ou moins de violence au remords. Sans doute, parce que
le prjug d'un grand crime est plus fort que celui d'un petit... la punition
de la loi plus svre ; mais sachez dtruire galement tous les prjugs,
sachez mettre tous les crimes au mme rang, et, vous convainquant bientt de
leur galit, vous saurez modeler sur eux le remords, et, comme vous aurez
appris  braver le remords du plus faible, vous apprendrez bientt  vaincre
le repentir du plus fort et  les commettre tous avec un gal sang-froid... Ce
qui fait, ma chre Juliette, que l'on prouve du remords aprs une mauvaise
action, c'est que l'on est persuad du systme de la libert, et l'on se dit :
Que je suis malheureux de n'avoir pas agi diffremment ! Mais si l'on voulait
bien se persuader que ce systme de la libert est une chimre, et que nous
sommes pousss  tout ce que nous faisons par une force plus puissante que
nous, si l'on voulait tre convaincu que tout est utile dans le monde, et que
le crime dont on se repent est devenu aussi ncessaire  la nature que la
guerre, la peste ou la famine dont elle dsole priodiquement les empires,
infiniment plus tranquilles sur toutes les actions de notre vie, nous ne
concevrions mme pas le remords ; et ma chre Juliette ne me dirait pas que
j'ai tort de mettre sur le compte de la nature ce qui ne doit tre que sur
celui de ma dpravation.
     Tous les effets moraux, poursuivit Mme Delbne, tiennent  des causes
physiques auxquelles ils sont irrsistiblement enchans. C'est le son qui
rsulte du choc de la baguette sur la peau du tambour : point de cause
physique, c'est--dire point de choc, et, ncessairement, point d'effet moral,
c'est--dire point de son. De certaines dispositions de nos organes, le fluide
nerval plus ou moins irrit par la nature des atomes que nous respirons... par
l'espce ou la quantit de particules nitreuses contenues dans les aliments
que nous prenons, par le cours des humeurs, et par mille autres causes
externes, dterminent un homme au crime ou  la vertu, et, souvent dans le
mme jour,  l'un et  l'autre : voil le choc de la baguette, le rsultat du
vice ou de la vertu ; cent louis vols dans la poche de mon voisin, ou donns
de la mienne  un malheureux, voil l'effet du choc, ou le son. Sommes-nous
matres de ces seconds effets, quand les premires causes les ncessitent ? Le
tambour peut-il tre frapp sans qu'il en rsulte un son ? Et pouvons-nous
nous opposer  ce choc, quand il est lui-mme le rsultat de choses si
trangres  nous, et si dpendantes de notre organisation ? Il y a donc de la
folie, de l'extravagance, et  ne pas faire tout ce que bon nous semble, et 
nous repentir de ce que nous avons fait. Le remords n'est donc, d'aprs cela,
qu'une faiblesse pusillanime que nous devons vaincre, autant que cela peut
dpendre de nous, par la rflexion, le raisonnement et l'habitude. Quel
changement, d'ailleurs, le remords peut-il apporter  ce que l'on a fait ? Il
n'en peut diminuer le mal, puisqu'il ne vient jamais qu'aprs l'action commise
; il empche bien rarement de la commettre encore, et n'est donc, par
consquent, bon  rien. Aprs que le mal est commis, il arrive ncessairement
deux choses : ou il est puni, ou il ne l'est pas. Dans cette seconde
hypothse, le remords serait assurment d'une btise affreuse : car  quoi
servirait-il de se repentir d'une action, de quelque nature qu'elle pt tre,
qui nous aurait apport une satisfaction trs complte et qui n'aurait eu
aucune suite fcheuse ? Se repentir, dans un tel cas, du mal que cette action
aurait pu faire au prochain, serait l'aimer mieux que soi, et il est
parfaitement ridicule de se faire un chagrin de la peine des autres, quand
cette peine nous a fait plaisir, quand elle nous a servis, chatouills,
dlects, en quelque sens que ce puisse tre. Consquemment, dans ce cas-ci,
le remords ne saurait avoir lieu. Si l'action est dcouverte, et qu'elle soit
punie, alors, si l'on veut bien s'examiner, on reconnatra que ce n'est pas du
mal arriv au prochain par notre action que l'on se repent, mais de la
maladresse que l'on a eue en le commettant, de manire  ce qu'elle ait pu
tre dcouverte ; et alors il faut se livrer sans doute aux rflexions
produites par le regret de cette maladresse... seulement pour en recueillir
plus de prudence, si la punition vous laisse vivre ; mais ces rflexions ne
sont pas des remords, car le remords rel est la douleur produite par celle
qu'on a occasionne aux autres, et les rflexions dont nous parlons ne sont
que les effets de la douleur produite par le mal que l'on s'est fait 
soi-mme : ce qui fait voir l'extrme diffrence qui existe entre l'un et
l'autre de ces sentiments, et, en mme temps, l'utilit de l'un et le ridicule
de l'autre.
     Quand nous nous sommes livrs  une mauvaise action, de quelque atrocit
qu'elle puisse tre, que la satisfaction qu'elle nous a donne, ou le profit
que nous en avons recueilli, nous console amplement du mal qui en a rejailli
sur notre prochain ! Avant que de commettre cette action, nous avons bien
prvu le mal qu'en ressentiraient les autres ; cette pense ne nous a pourtant
point arrts : au contraire, le plus souvent elle nous a fait plaisir. Lui
permettre plus de force aprs l'action commise, ou une manire diffrente de
nous agiter, est la plus grande sottise que l'on puisse faire. Si cette action
influe sur le malheur de notre vie, parce qu'elle a t dcouverte, appliquons
tout notre esprit  dmler,  combiner les causes qui ont pu la faire
dcouvrir ; et sans nous repentir d'une chose qu'il n'a pas t en nous de
pouvoir arranger autrement, mettons tout en uvre pour ne pas manquer de
prudence  l'avenir, tirons du malheur qui a pu nous arriver de cette faute
l'exprience ncessaire  amliorer nos moyens, et nous assurer dornavant
l'impunit, au moyen de l'paisseur des voiles que nous jetterons sur
l'involontaire drglement de notre conduite. Mais, par de vains et inutiles
remords, n'entreprenons point d'extirper les principes, car cette mauvaise
conduite, cette dpravation, ces garements vicieux, criminels ou atroces,
nous ont plu, nous ont dlects, et nous ne devons pas nous priver d'une chose
agrable. Ce serait ici la folie d'un homme qui, parce qu'un grand dner lui
aurait fait mal, voudrait  l'avenir se priver  jamais de ce repas.
     La vritable sagesse, ma chre Juliette, ne consiste pas  rprimer ses
vices, parce que les vices constituant presque l'unique bonheur de notre vie,
ce serait devenir soi-mme son bourreau que de les vouloir rprimer ; mais
elle consiste  s'y livrer avec un tel mystre, avec des prcautions si
tendues, qu'on ne puisse jamais tre surpris. Qu'on ne craigne point par l
d'en diminuer les dlices : le mystre ajoute au plaisir. Une telle conduite,
d'ailleurs, assure l'impunit, et l'impunit n'est-elle pas le plus dlicieux
aliment des dbauches ?
     Aprs t'avoir appris  rgler le remords n de la douleur d'avoir fait le
mal trop  dcouvert, il est essentiel, ma chre amie, que je t'indique 
prsent la manire d'teindre totalement en soi cette voix confuse qui, dans
le calme des passions, vient encore quelquefois rclamer contre les garements
o elles nous ont ports ; or, cette manire est aussi sre que douce,
puisqu'elle ne consiste qu' renouveler si souvent ce qui nous a donn des
remords, que l'habitude, ou de commettre cette action, ou de la combiner,
nerve entirement toute possibilit d'en pouvoir former des regrets. Cette
habitude, en anantissant le prjug, en contraignant notre me  se mouvoir
souvent de la manire et dans la situation qui primitivement la gnaient,
finit par lui rendre le nouvel tat adopt facile, et mme dlicieux.
L'orgueil vient  l'appui ; non seulement on a fait une chose que personne
n'oserait faire, mais on s'y est mme si bien accoutum, qu'on ne peut plus
exister sans cette chose : voil d'abord une jouissance. L'action commise en
produit une autre ; et qui doute que cette multiplication de plaisirs
n'accoutume bien promptement une me  se plier  la manire d'tre qu'elle
doit acqurir, quelque pnible qu'ait pu lui sembler, en commenant, la
situation force o cette action la contraignait ?
     N'prouvons-nous pas ce que je te dis dans tous les prtendus crimes o
la volupt prside ? Pourquoi ne se repent-on jamais d'un crime de libertinage
? Parce que le libertinage devient trs promptement une habitude. Il en
pourrait tre de mme de tous les autres garements ; tous peuvent, comme la
lubricit, se changer aisment en coutume, et tous peuvent, comme la luxure,
exciter dans le fluide nerval un chatouillement qui, ressemblant beaucoup 
cette passion, peut devenir aussi dlicieux qu'elle, et par consquent, comme
elle, se mtamorphoser en besoin.
      Juliette, si tu veux, comme moi, vivre heureuse dans le crime... et
j'en commets beaucoup, ma chre... si tu veux, dis-je, y trouver le mme
bonheur que moi, tche de t'en faire, avec le temps, une si douce habitude,
qu'il te devienne comme impossible de pouvoir exister sans le commettre ; et
que toutes les convenances humaines te paraissent si ridicules, que ton me
flexible, et malgr cela nerveuse, se trouve imperceptiblement accoutume  se
faire des vices de toutes les vertus humaines et des vertus de tous les crimes
: alors un nouvel univers semblera se crer  tes regards ; un feu dvorant et
dlicieux se glissera dans tes nerfs, il embrasera ce fluide lectrique dans
lequel rside le principe de la vie. Assez heureuse pour vivre dans un monde
dont ma triste destine m'exile, chaque jour tu formeras de nouveaux projets,
et chaque jour leur excution te comblera d'une volupt sensuelle qui ne sera
connue que de toi. Tous les tres qui t'entoureront te paratront autant de
victimes dvoues par le sort  la perversit de ton cur ; plus de liens,
plus de chanes, tout disparatra promptement sous le flambeau de tes dsirs,
aucune voix ne s'lvera plus dans ton me pour nerver l'organe de leur
imptuosit, nuls prjugs ne militeront plus en leur faveur, tout sera
dissip par la sagesse, et tu arriveras insensiblement aux derniers excs de
la perversit par un chemin couvert de fleurs. C'est alors que tu reconnatras
la faiblesse de ce qu'on t'offrait autrefois comme des inspirations de la
nature ; quand tu auras badin quelques annes avec ce que les sots appellent
ses lois, quand, pour te familiariser avec leur infraction, tu te seras plu 
les pulvriser toutes, tu verras la mutine, ravie d'avoir t viole,
s'assouplissant sous tes dsirs nerveux, venir d'elle-mme s'offrir  tes
fers... te prsenter les mains pour que tu la captives ; devenue ton esclave
au lieu d'tre ta souveraine, elle enseignera finement  ton cur la faon de
l'outrager encore mieux, comme si elle se plaisait dans l'avilissement, et
comme si ce n'tait rellement qu'en t'indiquant de l'insulter  l'excs
qu'elle et l'art de te mieux rduire  ses lois. Ne rsiste jamais, quand tu
en seras l ; insatiable dans ses vues sur toi, ds que tu auras trouv le
moyen de la saisir, elle te conduira pas  pas d'cart en cart ; le dernier
commis ne sera jamais qu'un acheminement  celui par lequel elle se prpare 
se soumettre  toi de nouveau ; telle que la prostitue de Sybaris, qui se
livre sous toutes les formes et prend toutes les figures pour exciter les
dsirs du voluptueux qui la paye, elle t'apprendra de mme cent faons de la
vaincre, et tout cela pour t'enchaner plus srement  son tour. Mais une
seule rsistance, je te le rpte, une seule te ferait perdre tout le fruit
des dernires chutes ; tu ne connatras rien si tu n'as pas tout connu ; et si
tu es assez timide pour t'arrter avec elle, elle t'chappera pour jamais.
Prends garde surtout  la religion, rien ne te dtournera du bon chemin comme
ses inspirations dangereuses : semblable  l'hydre dont les ttes renaissent 
mesure qu'on les coupe, elle te fatiguera sans cesse, si tu n'as le plus grand
soin d'en anantir perptuellement les principes. Je crains que les ides
bizarres de ce Dieu fantastique dont on empoisonna ton enfance ne reviennent
troubler ton imagination au milieu de ses plus divins carts :  Juliette,
oublie-la, mprise-la, l'ide de ce Dieu vain et ridicule ; son existence est
une ombre que dissipe  l'instant le plus faible effort de l'esprit, et tu ne
seras jamais tranquille tant que cette odieuse chimre n'aura pas perdu sur
ton me toutes les facults que lui donna l'erreur. Nourris-toi sans cesse des
grands principes de Spinoza, de Vanini, de l'auteur du Systme de la Nature,
nous les tudierons, nous les analyserons ensemble ; je t'ai promis de
profondes discussions sur ce sujet, je te tiendrai parole : nous nous
remplirons toutes deux de l'esprit de ces sages principes. S'il te survient
encore des doutes, tu me les communiqueras, je te tranquilliserai : aussi
ferme que moi, tu m'imiteras bientt, et, comme moi, tu ne prononceras plus le
nom de cet infme Dieu que pour le blasphmer et le har. L'ide d'une telle
chimre est, je l'avoue, le seul tort que je ne puisse pardonner  l'homme ;
je l'excuse dans tous ses carts, je le plains de toutes ses faiblesses, mais
je ne puis lui passer l'rection d'un tel monstre, je ne lui pardonne pas de
s'tre forg lui-mme les fers religieux qui l'ont accabl si violemment, et
d'tre venu prsenter lui-mme le cou sous le joug honteux qu'avait prpar sa
btise. Je ne finirais pas, Juliette, s'il fallait me livrer  toute l'horreur
que m'inspire l'excrable systme de l'existence d'un Dieu : mon sang
bouillonne  son nom seul ; il me semble voir autour de moi, quand je
l'entends prononcer, les ombres palpitantes de tous les malheureux que cette
abominable opinion a dtruits sur la surface du globe ; elles m'invoquent,
elles me conjurent d'employer tout ce que j'ai pu recevoir de forces ou de
talent, pour extirper de l'me de mes semblables l'ide du dgotant fantme
qui les fit prir sur la terre.
     Ici, Mme Delbne me demanda o j'en tais sur ces choses-l.
     - Je n'ai point encore fait ma premire communion, lui dis-je.
     - Ah ! tant mieux, me rpondit-elle en m'embrassant ; va, mon ange, je
t'viterai cette idoltrie ;  l'gard de la confession, rponds, lorsqu'on
t'en parlera, que tu n'es pas prpare. La mre des novices est mon amie, elle
dpend de moi, je te recommanderai  elle, et tu n'en seras point tracasse.
Quant  la messe, malgr nous il faut y paratre ; mais, tiens, vois-tu cette
jolie petite collection de livres ? me dit-elle en me montrant une trentaine
de volumes relie en maroquin rouge ; je te prterai ces ouvrages, et leur
lecture, pendant l'abominable sacrifice, te consolera de l'obligation d'en
tre tmoin.
     -  mon amie ! dis-je  Mme Delbne, que d'obligations je t'aurai ! Mon
cur et mon esprit avaient devanc tes conseils... non sur la morale, tu viens
de me dire des choses trop fortes et trop neuves pour qu'elles se fussent dj
prsentes  moi ; mais je ne t'avais pas attendue pour dtester, comme toi,
la religion, et ce n'tait qu'avec le plus extrme dgot que j'en remplissais
les affreux devoirs. Que de plaisirs tu me fais en me promettant d'tendre mes
lumires ! Hlas ! n'ayant rien entendu dire sur ces objets superstitieux,
tous les frais de ma petite impit ne sont encore dus qu' la nature.
     - Ah ! suis ses inspirations, mon ange... voil celles qui ne te
tromperont jamais.
     - Sais-tu, poursuivis-je, que tout ce que tu viens de m'apprendre est
bien fort, et qu'il est rare d'tre instruite  ce point  ton ge. Me
permets-tu de le dire, ma bonne, il est difficile que la conscience soit au
degr o tu peins la tienne, sans quelques actions trs extraordinaires ; et
comment, pardonne  ma question, comment, dans ton intrieur, as-tu eu
l'occasion des dlits capables d t'endurcir  ce point ?
     - Un jour tu sauras tout cela, me rpondit la suprieure en se levant.
     - Et pourquoi ces retards ?... crains-tu ?
     - Oui, de te faire horreur.
     - Jamais, jamais !
     Et la compagnie qui se fit entendre empcha Delbne de m'claircir sur ce
que je brlais de savoir.
     - Chut, chut ! me dit-elle, pensons au plaisir maintenant... Baise-moi,
Juliette ; je te promets ma confiance un jour.
     Mais nos amies paraissent ; il faut que je vous les peigne.
     Mme de Volmar venait de prendre le voile, il y avait environ six mois. A
peine ge de vingt ans, grande, mince, lance, fort blanche, les cheveux
chtains, et le plus beau corps possible, Volmar, doue de tant de charmes,
tait avec raison une des lves les plus riches de Mme Delbne, et, aprs
elle, la plus libertine de toutes les femmes qui allaient assister  nos
orgies.
     Sainte-Elme tait une novice de dix-sept ans, d'une figure charmante,
trs anime, de beaux yeux, une gorge moule, et l'ensemble excessivement
voluptueux. lisabeth et Flavie taient deux pensionnaires, dont la premire
avait  peine treize ans, la seconde seize. La figure d'lisabeth tait fine,
des traits fort dlicats, des formes agrables et dj prononces. Pour
Flavie, c'tait bien la plus cleste figure qu'il ft possible de voir au
monde : on n'avait point un plus joli rire, de plus belles dents, de plus
beaux cheveux ; on ne possdait point une plus belle taille, une peau plus
douce et plus frache. Ah ! mes amis, si j'avais la desse des fleurs 
peindre, je ne choisirais jamais d'autre modle.
     Les premiers compliments ne furent pas longs ; toutes, sachant bien la
cause de leur runion, ne tardrent pas  en venir au fait ; mais leurs
propos, je l'avoue, m'tonnrent. On ne saisit pas, au milieu mme d'un
bordel, tous ceux du libertinage, avec l'aisance et la facilit de ces jeunes
personnes ; et rien n'tait plaisant comme le contraste de leur modestie, de
leur retenue dans le monde, et de leur nergique indcence dans ces assembles
luxurieuses.
     - Delbne, dit Mme de Volmar en entrant, je te dfie de me faire
dcharger aujourd'hui ; je suis puise, ma chre ; j'ai pass la nuit avec
Fontenille... J'adore cette petite friponne ; de ma vie je ne fus mieux
branle ... je n'ai jamais vers tant de foutre, avec tant d'abondance ...
avec tant de dlices ! Oh, ma bonne, nous avons fait des choses !
     - Incroyables, n'est-ce pas ? dit Delbne. Eh bien, je veux que nous en
fassions ce soir de mille fois plus extraordinaires.
     - Oh, foutre ! dpchons-nous donc, dit Sainte-Elme ; je bande, moi : je
ne suis pas comme Volmar, j'ai couch seule.
     Et se troussant :
     - Tiens, vois mon con... vois comme il a besoin de secours !
     - Un moment, dit la suprieure ; ceci est une crmonie de rception.
J'admets Juliette dans notre socit : il faut qu'elle remplisse les
formalits d'usage.
     - Qui ? Juliette ? dit tourdiment Flavie qui ne m'avait point encore
aperue ; ah ! je connais  peine cette jolie fille... Tu te branles donc, mon
cur ? continua-t-elle en venant me baiser sur la bouche... Tu es donc
libertine... tu es donc tribade comme nous ?
     Et la friponne, sans plus de prliminaires, me prit le con et la gorge 
la fois.
     - Laisse-la donc, dit Volmar, qui, me troussant par derrire, examinait
mes fesses ; laisse-la donc, il faut qu'elle soit reue avant que nous ne nous
en servions.
     - Tiens, Delbne, dit lisabeth, regarde donc Volmar qui baise le cul de
Juliette : elle la prend pour un petit garon ; la garce veut l'enculer !
     (Et remarquez que c'tait la plus jeune qui parlait ainsi.)
     - Ne sais-tu pas, dit Sainte-Elme, que Volmar est un homme ? Elle a un
clitoris de trois pouces, et, destine  outrager la nature, quel que soit le
sexe qu'elle adopte, il faut que la putain soit tout  tour tribade ou bougre
; elle n'y connat pas de milieu.
     Puis, s'approchant elle-mme et m'examinant de tous cts, attendu que
Flavie montrait mon devant et Volmar mon derrire :
     - Il est certain, poursuivit-elle, que la petite coquine est bien faite,
et je jure qu'avant la fin du jour je saurai le got de son foutre.
     - Un moment donc, un moment, mesdemoiselles ! dit Delbne en cherchant 
rtablir l'ordre.
     - Eh, sacredieu ! presse-toi, dit Sainte-Elme, je bande ! Qu'attends-tu
donc pour commencer ? Faut-il que nous fassions nos prires avant que de nous
branler le con ? A bas les robes, mes amies ! ...
     Et, dans l'instant, vous eussiez vu six jeunes filles, plus belles que le
jour, s'admirer... se caresser nues, et former entre elles les groupes les
plus agrables et les plus varis.
     - Oh ! pour  prsent, reprit Delbne avec autorit, vous ne pouvez me
refuser un peu d'ordre : ... coutez-moi : Juliette va s'tendre sur ce lit,
et vous irez, chacune  votre tour, goter le plaisir qui vous conviendra le
mieux avec elle ; moi, bien en face de l'opration, je vous prendrai toutes 
mesure que vous la quitterez, et les luxures commences avec Juliette
s'achveront sur moi ; mais je ne me presserai point, mon foutre n'jaculera
que quand je vous aurai toutes les cinq sur le corps.
     L'extrme vnration que l'on avait pour les ordres de la suprieure fit
mettre  leur excution la ponctualit la plus entire. Toutes ces cratures
tant fort libertines, peut-tre ne serez-vous pas fchs d'entendre ce que
chacune exigea de moi.
     Comme elles arrivaient par rang d'ge, lisabeth passa la premire. La
jolie friponne m'examina partout, et, aprs m'avoir couverte de baisers, elle
s'entrelaa dans mes cuisses, se frotta sur moi, et nous nous pmmes toutes
deux. Flavie vint aprs ; elle y mit plus de recherches. Aprs mille dlicieux
prliminaires, nous nous couchmes en sens inverse l'une et l'autre, et, de
nos langues frtillantes, nous fmes jaillir des torrents de foutre.
Sainte-Elme approche, elle s'tend sur le lit, me fait asseoir sur son visage,
et, pendant que son nez branle le trou de mon cul, sa langue s'enfonce dans
mon con. Courbe sur elle par mon attitude, je puis la gamahucher de mme : je
le fais ; mes doigts chatouillent son cul, et cinq jaculations de suite me
prouvent que le besoin qu'elle annonait n'tait pas illusoire. Je le lui
rendis compltement ; jamais encore je n'avais t plus voluptueusement suce.
Volmar ne veut que mes fesses, elle les dvore de baisers, et, prparant la
voie troite avec sa langue de rose, la libertine se colle sur moi, m'enfonce
son clitoris dans le cul, se secoue longtemps, retourne ma tte, baise
ardemment ma bouche, suce ma langue et me branle en m'enculant. La gueuse ne
s'en tient pas l : m'armant d'un godemich qu'elle-mme fixe le long de mes
reins, elle se prsente  mes coups, et, les dirigeant au derrire, la coquine
est sodomise ; je la branlais, elle pensa mourir de plaisir.
     Aprs cette dernire incursion, je fus prendre le poste qui m'attendait
sur le corps de la Delbne. Voici comment la putain disposa le groupe :
     lisabeth, sur le dos, tait tablie au bord du lit. Delbne, tendue
dans ses bras, s'en faisait branler le clitoris. Flavie,  genoux, les jambes
sous le lit, la tte  la hauteur du con de la suprieure, la gamahuchait et
lui pressait les cuisses. Au-dessus d'lisabeth, Sainte-Elme, le cul sur le
visage de cette dernire, prsentait en plein son con aux baisers de Delbne,
que Volmar enculait de son clitoris brlant. On m'attendait pour complter le
groupe. Mise un peu courbe auprs de Sainte-Elme, j'offrais  lcher 
l'envers ce que celle-ci faisait gamahucher par-devant. Delbne passait avec
inconstance et rapidit du con de Sainte-Elme au trou de mon cul, lchait,
pompait ardemment l'un et l'autre, et, se remuant avec l'agilit la plus
incroyable sous les doigts d'lisabeth, sous la langue de Flavie et sous le
clitoris de Volmar, la tribade n'tait pas une minute sans rpandre des
torrents de foutre.
     - Oh ! sacredieu ! dit Delbne en se retirant de l rouge comme une
bacchante, double Dieu ! comme j'ai dcharg ! N'importe, suivons nos
oprations ; que chacune de vous maintenant se place sur le lit ; Juliette
exigera d'elle tour  tour ce qui lui conviendra, vous serez contraintes 
vous y prter ; mais comme elle est encore bien neuve, je la conseillerai ; le
groupe se formera sur elle ensuite, comme il vient de se former sur moi, et
nous ferons jaculer son foutre jusqu' ce qu'elle demande grce.
     lisabeth est la premire offerte  mon libertinage.
     - Place-la, me dit Delbne qui me conseillait, de manire  ce que tu
puisses baiser sa jolie petite bouche pendant qu'elle te branlera ; et, pour
que tu sois chatouille de partout, je vais, pendant toute la sance, me
charger du trou de ton cul.
     Flavie remplace lisabeth.
     - Je te recommande les jolis ttons de cette petite fille, me dit
l'abbesse ; suce-les-lui, pendant qu'elle te chatouille... A cause des gots
de Volmar, il faut que tu lui enfonces ta langue dans le cul, pendant que,
courbe sur toi, la friponne te gamahuchera... Pour Sainte-Elme, poursuivit la
suprieure, sais-tu ce que j'en ferais ? Je m'arrangerais de manire  pouvoir
lui sucer  la fois le cul et le con, pendant qu'elle te le rendrait... Et
quant  moi, commande, ma mie, je suis  tes ordres.
     chauffe de ce que j'avais vu faire  Volmar :
     - Je veux t'enculer, dis-je, avec ce godemich.
     - Fais, ma bonne, fais, me rpond humblement Delbne en se prsentant 
mes coups, voil mon cul, je te le livre.
     - Eh bien ! dis-je en sodomisant mon institutrice, puisque le groupe doit
s'arranger sur moi, qu'il commence tout de suite. Chre Volmar, continuai-je,
que ton clitoris rende  mon cul ce que je fais  celui de Delbne ; tu ne
saurais  quel point mon temprament s'irrite de cette manire de jouir. De
chacune de mes mains, je voudrais branler lisabeth et Sainte-Elme, pendant
que je sucerais le con de Flavie.
     Les ordres de la suprieure tant de m'puiser, je n'eus la peine de rien
dire : les situations varirent sept fois, et sept fois mon foutre coula dans
leurs bras.
     Les plaisirs de la table succdrent  ceux de l'amour une superbe
collation nous attendait. Diffrentes sortes de vins ou de liqueurs ayant
vivement chauff nos ttes, on se remit au libertinage ; trois groupes se
dessinrent. Sainte-Elme, Delbne et Volmar, comme les plus ges, se
choisirent chacune une branleuse ; par hasard ou par prdilection, Delbne ne
me manqua pas ; lisabeth tait devenue le choix de Sainte-Elme, et Flavie
celui de Volmar. Les groupes taient arrangs de manire  ce que chacun
jouissait de la vue des plaisirs de l'autre. On n'a pas l'ide de ce que nous
fmes. Oh ! comme Sainte-Elme tait dlicieuse ! Ardemment passionnes l'une
pour l'autre, nous nous branlmes toutes deux jusqu' l'extinction : il ne fut
rien que nous n'imaginmes, rien que nous ne fmes. Enfin, tout se remla, et
les deux dernires heures de cette voluptueuse dbauche furent si lascives,
que dans aucun bordel peut-tre il ne se commit tant de luxures.
     Une chose m'avait paru singulire : c'tait l'extrme mnagement qu'on
avait pour le pucelage des pensionnaires. On n'observait pas sans doute les
mmes lois vis--vis de celles dont les vux taient prononcs ; mais on
respectait  un point que je ne pouvais comprendre celles qui se destinaient
au monde.
     - Leur honneur y tient, me dit Delbne, que j'interrogeai sur cette
rserve ; nous voulons bien nous amuser de ces jeunes filles, mais pourquoi
les perdre ? pourquoi leur faire dtester les moments qu'elles ont passs
auprs de nous ? Non, nous avons cette vertu, et quelque corrompues que tu
nous supposes, nous ne compromettons jamais nos amies.
     Ces procds me parurent superbes ; mais cre par la nature pour
l'emporter de sclratesse, un jour, sur tout ce qui devait m'entourer, le
dsir de fltrir une de mes compagnes m'chauffa ds ce moment la tte pour le
moins autant que celui d'tre fltrie moi-mme.
     Delbne s'aperut bientt que je lui prfrais Sainte-Elme. J'adorais
effectivement cette charmante fille ; il m'tait impossible de la quitter ;
mais comme elle tait infiniment moins spirituelle que la suprieure, un
penchant naturel me ramenait invinciblement vers celle-ci.
     - Avec la passion dont je te vois dvore pour dpuceler une fille, ou
pour l'tre, me dit un jour cette charmante femme, je ne doute pas que
Sainte-Elme, ou ne t'ait accord ces plaisirs, ou ne te les promette bientt.
Il n'y a srement point de risque avec elle, puisqu'elle est destine  passer
comme moi ses jours dans le clotre ; mais, Juliette, si elle t'en faisait
autant, tu ne trouverais jamais  te marier, et que de malheurs pourraient
devenir les suites de cette faute ! Cependant, coute-moi, mon ange, tu sais
que je t'adore, fais-moi le sacrifice de Sainte-Elme, et je te satisfais 
l'instant sur tous les plaisirs que tu souhaites. Tu choisiras dans le couvent
celle dont tu voudras cueillir les prmices, et ce sera moi qui fltrirai les
tiens... Les dchirements : les blessures... tranquillise-toi, j'arrangerai
tout. Mais ceci sont de grands mystres ; pour y tre initie, il faut ta
parole sacre que, ds ce moment-ci, tu ne parleras plus  Sainte-Elme :
autrement je ne mets point de bornes  ma vengeance.
     Aimant trop cette charmante fille pour la compromettre, brlant
d'ailleurs de goter les plaisirs qu'on me faisait esprer si je renonais 
elle, je promis tout.
     - Eh bien ! me dit Delbne au bout d'un mois d'preuve, ton choix est-il
fait ? Qui veux-tu dpuceler ?
     Et ici, mes amis, vous ne devineriez de la vie sur quel objet mon
imagination libertine s'arrtait avec complaisance ! Sur cette fille que voil
sous vos yeux... sur ma sur. Mais Mme Delbne la connaissait trop bien pour
ne pas me dtourner de ce projet.
     - Eh bien ! dis-je donne-moi Laurette.
     Son enfance ( peine avait-elle dix ans), sa jolie petite mine veille,
l'clat de sa naissance, tout m'irritait... tout m'enflammait pour elle ; et
la suprieure y voyant d'autant moins d'obstacles que cette jeune orpheline
n'avait pour protecteur au couvent qu'un vieil oncle demeurant  cent lieues
de Paris, m'assura que je pourrais regarder comme dj sacrifie la victime
qu'immolaient d'avance mes perfides dsirs.
     Le jour tait pris, lorsque Delbne m'ayant fait venir la veille pour
passer la nuit dans ses bras, remit la conversation sur les matires
religieuses.
     - Je crains, me dit-elle, que tu n'ailles trop vite, mon enfant ; ton
cur, tromp par ton esprit, n'est pas encore au point o je le voudrais. Ces
infamies superstitieuses te gnent toujours, je le parierais. coute,
Juliette, prte-moi toute ton attention, et tche qu' l'avenir ton
libertinage, tay sur d'excellents principes, puisse avec effronterie, comme
chez moi, se porter  tous les excs sans remords.
     Le premier dogme qui s'offre  moi, lorsqu'on me parle de religion, est
celui de l'existence de Dieu : comme il est la base de tout l'difice, c'est
par son examen que je dois raisonnablement commencer.
      Juliette ! n'en doutons pas, ce n'est qu'aux bornes de notre esprit
qu'est due la chimre d'un Dieu ; ne sachant  qui attribuer ce que nous
voyons, dans l'extrme impossibilit d'expliquer les inintelligibles mystres
de la nature, nous avons gratuitement plac au-dessus d'elle un tre revtu du
pouvoir de produire tous les effets dont les causes nous taient inconnues.
     Cet abominable fantme ne fut pas plus tt envisag comme l'auteur de la
nature, qu'il fallut bien le voir galement comme celui du bien et du mal.
L'habitude de regarder ces opinions comme vraies, et la commodit que l'on y
trouvait pour satisfaire  la fois la paresse et la curiosit, firent
promptement donner  cette fable le mme degr de croyance qu' une
dmonstration gomtrique ; et la persuasion devint si vive, l'habitude si
forte, qu'on eut besoin de toute sa raison pour se prserver de l'erreur. De
l'extravagance qui admet un Dieu  celle qui le fait adorer, il ne devait y
avoir qu'un pas : rien de plus simple que d'implorer ce que l'on craignait ;
rien que de trs naturel au procd qui fait fumer l'encens sur les autels de
l'individu magique que l'on fait  la fois le moteur et le dispensateur de
tout. On le croyait mchant, parce que de trs mchants effets rsultaient de
la ncessit des lois de la nature ; pour l'apaiser, il fallait des victimes :
de l les jenes, les macrations, les pnitences, et toutes les autres
imbcillits, fruits rsultatifs de la crainte des uns et de la fourberie des
autres ; ou, si tu l'aimes mieux, effets constants de la faiblesse des hommes,
puisqu'il est certain que partout o il y en aura, se trouveront aussi des
dieux enfants par la terreur de ces hommes, et des hommages rendus  ces
dieux, rsultats ncessaires de l'extravagance qui les rige. Ne doutons pas,
ma chre amie, que cette opinion de l'existence et du pouvoir d'un Dieu
dispensateur des biens et des maux ne soit la base de toutes les religions de
la terre. Mais laquelle prfrer de toutes ces traditions ? Toutes allguent
des rvlations faites en leur faveur, toutes citent des livres, ouvrages de
leurs dieux, et toutes veulent exclusivement l'emporter l'une sur l'autre.
Pour m'clairer dans ce choix difficile, je n'ai que ma raison pour guide, et
ds qu' son flambeau j'examine toutes ces prtentions, toutes ces fables, je
ne vois plus qu'un tas d'extravagances et de platitudes qui m'impatientent et
me rvoltent.
     Aprs avoir rapidement parcouru les absurdes ides de tous les peuples
sur cette importante matire, je m'arrte enfin  ce qu'en pensent les juifs
et les chrtiens. Les premiers me parlent d'un Dieu, mais ils ne m'en
expliquent rien, ils ne m'en donnent aucune ide, et je ne vois sur la nature
du Dieu de ce peuple que des allgories puriles, indignes de la majest de
l'tre dans lequel on veut que j'admette le crateur de l'univers ; ce n'est
qu'avec des contradictions rvoltantes que le lgislateur de cette nation me
parle de son Dieu, et les traits sous lesquels il me le peint sont bien plus
propres  me le faire dtester que servir. Voyant que c'est ce Dieu mme qui
parle dans les livres qu'on me cite pour me l'expliquer, je me demande comment
il est possible qu'un Dieu ait pu donner de sa personne des notions si propres
 le faire mpriser des hommes. Cette rflexion me dtermine  tudier ces
livres avec plus de soin : que deviens-je, lorsque je ne puis m'empcher de
voir, en les examinant, que non seulement ils ne peuvent tre dicts par
l'esprit d'un Dieu, mais qu'ils sont mme crits trs longtemps aprs
l'existence de celui qui ose affirmer les avoir transmis d'aprs Dieu mme !
Eh ! voil donc comme on me trompe ! m'criai-je au bout de mes recherches ;
ces livres saints qu'on veut me donner comme l'ouvrage d'un Dieu ne sont plus
que celui de quelques charlatans imbciles, et je n'y vois, au lieu de traces
divines, que le rsultat de la btise et de la fourberie. Et, en effet, quelle
plus lourde ineptie que celle d'offrir partout, dans ces livres, un peuple
favori du souverain qu'il vient de se forger, annonant  toutes les nations
que ce n'est qu' lui que Dieu parla ; que ce ne fut qu' son sort qu'il put
s'intresser ; que ce n'est que pour lui qu'il drange le cours des astres,
qu'il spare les mers, qu'il paissit la rose : comme s'il n'et pas t bien
plus facile  ce Dieu de pntrer dans les curs, d'clairer les esprits, que
de dranger le cours de la nature, et comme si cette prdilection en faveur
d'un petit peuple obscur, abject, ignor, pouvait convenir  la majest
suprme de l'tre auquel vous voulez que j'accorde la facult d'avoir cr
l'univers ? Mais quelle que soit l'envie que j'aurais d'acquiescer  ce que
ces livres absurdes m'apprennent, je demande si le silence universel de tous
les historiens des nations voisines sur les faits extraordinaires qui y sont
consigns, ne devrait pas suffire  me faire rvoquer en doute les merveilles
qu'ils m'annoncent. Que dois-je penser, je vous prie, lorsque c'est dans le
sein du peuple mme qui m'entretient si fastueusement de son Dieu que je
trouve le plus d'incrdules ? Quoi ! ce Dieu comble son peuple de faveurs et
de miracles, et ce peuple chri ne croit pas  son Dieu ? Quoi ! ce Dieu tonne
sur le haut d'une montagne avec l'appareil le plus imposant, il dicte sur
cette montagne des lois sublimes au lgislateur de ce peuple, qui, dans la
plaine, doute de lui, et des idoles s'lvent dans cette plaine pour narguer
le Dieu lgislateur tonnant sur la montagne ? Il meurt enfin, cet homme
singulier qui vient d'offrir aux Juifs un Dieu si magnifique, il expire ; un
miracle accompagne sa mort : tant de motifs vont pntrer sans doute de la
majest de ce Dieu le peuple tmoin de sa grandeur que ne doivent point
admettre les descendants de ceux qui ont tout vu. Mais, plus incrdules que
leurs pres, l'idoltrie culbute en peu d'annes les autels chancelants du
Dieu de Mose, et les malheureux Juifs opprims ne se souviennent de la
chimre de leurs anctres que quand ils recouvrent leur libert. De nouveaux
chefs leur en parlent alors : malheureusement les promesses qu'ils leur font
ne s'accordent pas avec les vnements. Les Juifs, selon ces nouveaux chefs,
devraient tre heureux tant qu'ils seraient fidles au Dieu de Mose : jamais
ils ne le respectrent davantage, et jamais le malheur ne les opprima plus
durement. Exposs  la colre des successeurs d'Alexandre, ils n'chappent aux
fers de ceux-ci que pour retomber sous ceux des Romains, qui, las enfin de
leur perptuelle rvolte, culbutent leur temple et les dispersent. Et voil
donc comment leur Dieu les sert ! voil comme ce Dieu, qui les aime, qui ne
trouble qu'en leur faveur l'ordre sacr de la nature, voil comme il les
traite, voil comme il leur tient ce qu'il leur a promis !
     Ce ne sera donc plus chez les Juifs que je chercherai le Dieu puissant de
l'univers ; ne rencontrant chez cette misrable nation qu'un fantme
dgotant, n de l'imagination exalte de quelques ambitieux, j'abhorrerai le
Dieu mprisable offert par la sclratesse, et je jetterai les yeux sur les
chrtiens.
     Que de nouvelles absurdits se prsentent ici ! Ce ne sont plus les
livres d'un fou sur une montagne qui doivent me servir de rgles : le Dieu
dont il s'agit maintenant s'annonce par un ambassadeur bien plus noble, et le
btard de Marie est bien autrement respectable que le fils dlaiss de
Jochabed ! Examinons donc ce polisson : que fait-il, qu'imagine-t-il pour me
prouver son Dieu ? quelles sont ses lettres de crance ? Des gambades, des
soupers de putains, des gurisons de charlatans, des calembours et des
escroqueries. Il est le fils du Dieu qu'il m'annonce, ce malotru qui ne sait
pas mme m'en parler et qui, ds ce jour, n'crivit une ligne ; il est Dieu
lui-mme, je dois le croire ds qu'il l'a dit. Le coquin est pendu, qu'importe
? sa secte l'abandonne, tout cela est gal : c'est l, c'est l seul qu'est le
Dieu de l'univers. Il n'a pu prendre racine que dans le sein d'une Juive, il
n'a pu natre que dans une table ; c'est par l'abjection, la pauvret,
l'imposture, qu'il doit me convaincre : si je n'y crois point, tant pis pour
moi, d'ternels supplices m'attendent ! Vous voyez bien que tout cela peint un
Dieu, et qu'il n'est pas un seul trait dans le tableau qui n'lve l'me et ne
la persuade !  comble de contradiction ! c'est sur l'ancienne loi que la
nouvelle loi s'taye, et la nouvelle, cependant, anantit l'ancienne. Quelle
sera donc la base de cette nouvelle ? Christ est donc  prsent le lgislateur
qu'il faut croire ? Lui seul va m'expliquer le Dieu qui me l'envoie ; mais si
Mose avait intrt  me prcher un Dieu dans lequel il prenait sa puissance,
quel plus grand intrt n'a pas le Nazaren  me parler de Dieu dont il dit
qu'il descend ! Certes, le lgislateur moderne en savait bien plus que
l'ancien ; il suffisait au premier de causer familirement avec son matre :
le second est du mme sang. Mose, content de s'tayer des miracles de la
nature, persuade  son peuple que la foudre ne s'allume que pour lui ; Jsus,
bien plus adroit, fait le miracle lui-mme ; et si tous deux mritent  jamais
le mpris de leurs contemporains, il faut convenir au moins que le nouveau
sut, avec plus de friponnerie, prtendre  l'estime des hommes ; et la
postrit qui les juge en assignant  l'un une loge aux petites-maisons, ne
pourra cependant s'empcher de donner  l'autre une des premires places au
gibet.
     Tu vois, Juliette, dans quel cercle vicieux tombent les hommes, ds que
leur tte s'gare sur ces inepties... La religion prouve le prophte, et le
prophte, la religion.
     Ce Dieu ne s'tant point encore montr, ni dans la secte juive, ni dans
la secte bien autrement mprisable des chrtiens, je le cherche de nouveau,
j'appelle la raison  mon secours, et je l'analyse elle-mme, pour qu'elle me
trompe moins. Qu'est-ce que la raison ? C'est cette facult qui m'est donne
par la nature de me dterminer pour tel objet et de fuir tel autre, en
proportion de la dose de plaisir ou de peine reue de ces objets : calcul
absolument soumis  mes sens, puisque c'est d'eux seuls que je reois les
impressions comparatives qui constituent ou les douleurs que je veux fuir, ou
le plaisir que je dois chercher. La raison n'est donc autre chose, ainsi que
le dit Frret, que la balance avec laquelle nous pesons les objets, et par
laquelle, remettant sous le poids ceux qui sont loigns de nous, nous
connaissons ce que nous devons penser, par le rapport qu'ils ont entre eux, en
telle sorte que ce soit toujours l'apparence du plus grand plaisir qui
l'emporte. Cette raison, enfin, tu le vois, dans nous comme dans les animaux
qui en sont eux-mmes remplis, n'est que le rsultat du mcanisme le plus
grossier et le plus matriel. Mais comme nous n'avons point d'autre flambeau,
ce n'est donc qu'au sien seul qu'il faut soumettre la foi imprieusement
exige par des fourbes pour des objets ou sans ralit, ou si prodigieusement
vils par eux-mmes, qu'ils ne sont faits que pour nos mpris. Or, le premier
effet de cette raison est, tu le sens, Juliette, d'assigner une diffrence
essentielle entre l'objet qui apparat et l'objet qui est aperu. Les
perceptions reprsentatives d'un objet sont encore de diffrente espce. Si
elles nous montrent les objets comme absents et comme ayant t autrefois
prsente  notre esprit, c'est ce que nous appelons alors mmoire, souvenir.
Si elles nous offrent les objets sans nous avertir de leur absence, c'est
alors ce qu'on nomme imagination, et cette imagination est la vraie cause de
toutes nos erreurs. Or, la source la plus abondante de ces erreurs vient de ce
que nous supposons une existence propre aux objets de ces perceptions
intrieures, et qu'ils existent sparment de nous, de mme que nous les
concevons sparment. Je donnerai donc, pour me faire entendre de toi, je
donnerai, dis-je,  cette ide spare,  cette ide ne de l'objet qui
apparat, le nom d'ide objective, pour la diffrencier de celle qui est
apparue, et que je nommerai relle. Il est trs important de ne pas confondre
ces deux genres d'existence ; on n'imagine pas dans quel gouffre d'erreurs on
tombe, faute de caractriser ces distinctions. Le point divis  l'infini, si
ncessaire en gomtrie, est dans la classe des existences objectives ; et les
corps, les solides, dans celle des existences relles. Quelque abstrait que
ceci te paraisse, ma chre, il faut pourtant me suivre, si tu veux arriver
avec moi au but o je veux te conduire par mes raisonnements.
     Observons d'abord ici, avant que d'aller plus loin, que rien n'est plus
commun ni plus ordinaire que de se tromper lourdement entre l'existence relle
des corps qui sont hors de nous et l'existence objective des perceptions qui
sont dans notre esprit. Nos perceptions elles-mmes sont distingues de nous,
et entre elles, autant qu'elles aperoivent les objets prsents, et leurs
rapports, et les rapports de ces rapports. Ce sont des penses, en tant
qu'elles nous rapportent les images des choses absentes ; ce sont des ides,
en tant qu'elles nous rapportent les images des objets qui sont en nous.
Cependant toutes ces choses ne sont que des modalits, ou manires d'exister
de notre tre, qui ne sont pas plus distingues entre elles ni de nous-mmes
que l'tendue, la solidit, la figure, la couleur, le mouvement d'un corps, le
sont d ce corps. On a ensuite forcment imagin des termes qui convinssent
gnralement  toutes les ides particulires qui taient semblables ; on a
nomm cause tout tre qui produit quelque changement dans un autre tre
distingu de lui, et effet, tout changement produit dans un tre par une cause
quelconque. Comme ces termes excitent en nous au moins une image confuse
d'tre, d'action, de raction, de changement, l'habitude de s'en servir a fait
croire que l'on en avait une perception nette et distincte, et l'on en est
venu enfin  imaginer qu'il pouvait exister une cause qui ne ft pas un tre
ou un corps, une cause qui ft rellement distincte de tout corps, et qui,
sans mouvement et sans action, pt produire tous les effets imaginables. On
n'a pas voulu faire rflexion que tous les tres, agissant et ragissant sans
cesse les uns sur les autres, produisent et souffrent en mme temps des
changements ; la progression intime des tres qui ont t successivement cause
et effet a bientt fatigu l'esprit de ceux qui veulent absolument trouver la
cause dans tous les effets : sentant leur imagination puise par cette longue
suite d'ides, il leur a paru plus court de remonter tout d'un coup  une
premire cause, qu'ils ont imagine comme la cause universelle,  l'gard de
laquelle les causes particulires sont des effets, et qui n'est, elle, l'effet
d'aucune cause.
     Voil le Dieu des hommes, Juliette ; voil la sotte chimre de leur
dbile imagination. Tu vois par quel enchanement de sophismes ils sont venus
 bout de la crer ; et, d'aprs la dfinition particulire que je t'ai
donne, tu vois que ce fantme, n'ayant qu'une existence objective, ne saurait
tre hors de l'esprit de ceux qui le considrent, et n'est par consquent
qu'un pur effet de l'embrasement de leur cerveau. Voil pourtant le Dieu des
mortels, voil l'tre abominable qu'ils ont invent, et dans les temples
duquel ils ont fait couler tant de sang !
     Si je me suis tendue, poursuivit Mme Delbne, sur les diffrences
essentielles entre les existences relles et les existences objectives, c'est,
tu le vois, ma chre, parce qu'il tait urgent que je te dmontrasse les
varits qui se trouvent dans les opinions pratiques et spculatives des
hommes, et que je te fisse voir qu'ils donnent une existence relle  beaucoup
de choses qui n'ont qu'une existence spculative : or, c'est au produit de
cette existence spculative que les hommes ont donn le nom de Dieu. S'il ne
rsultait de tout cela que de faux raisonnements, l'inconvnient serait
mdiocre ; mais malheureusement on va plus loin : l'imagination s'enflamme,
l'habitude se forme, et l'on s'accoutume  considrer comme quelque chose de
rel ce qui n'est l'ouvrage que de notre faiblesse. On ne s'est pas plus tt
persuad que la volont de cet tre chimrique est cause de tout ce qui nous
arrive, que l'on emploie tous les moyens de lui tre agrable, toutes les
faons de l'implorer.
     Que de plus mres rflexions nous clairent, et, ne nous dterminant sur
l'adoption d'un Dieu que d'aprs ce qui vient d'tre dit, persuadons-nous que
toute l'ide de Dieu ne pouvant se prsenter  nous que d'une manire
objective, il ne peut rsulter d'elle que des illusions et des fantmes.
     Quelques sophismes qu'allguent les partisans absurdes de la divinit
chimrique des hommes, ils ne vous disent autre chose, sinon qu'il n'y a point
d'effet sans cause ; mais ils ne vous dmontrent pas qu'il faille en revenir 
une premire cause ternelle, cause universelle de toutes les causes
particulires, et qui soit elle-mme cratrice, et indpendante de toute autre
cause. Je conviens que nous ne comprenons pas la liaison, la suite et la
progression de toutes les causes ; mais l'ignorance d'un fait n'est jamais un
motif suffisant pour en croire ou dterminer un autre. Ceux qui veulent nous
persuader l'existence de leur abominable Dieu osent effrontment nous dire
que, parce que nous ne pouvons assigner la vritable cause des effets, il faut
que nous admettions ncessairement la cause universelle. Peut-on faire un
raisonnement plus imbcile ? Comme s'il ne valait pas mieux convenir de son
ignorance que d'admettre une absurdit ; ou comme si l'admission de cette
absurdit devenait une preuve de son existence. L'aveu de notre faiblesse n'a
nul inconvnient, sans doute ; l'adoption du fantme est remplie d'cueils
contre lesquels nous ne ferons que heurter si nous sommes sages, mais o nous
nous briserons si nos ttes s'exaltent : et les chimres chauffent toujours.
     Accordons, si l'on veut, un instant,  nos antagonistes l'existence du
vampire qui fait leur flicit[1]. Je leur demande, dans cette hypothse, si la
loi, la rgle, la volont par laquelle Dieu conduit les tres, est de mme
nature que notre volont et que notre force, si Dieu, dans les mmes
circonstances, peut vouloir et ne pas vouloir, si la mme chose peut lui
plaire et lui dplaire, s'il ne change pas de sentiment, si la loi par
laquelle il se conduit est immuable. Si c'est elle qui le conduit, il ne fait
que l'excuter : de ce moment, il n'a aucune puissance. Cette loi ncessaire,
qu'est-elle alors elle-mme ? est-elle distincte de lui ou inhrente  lui ?
Si, au contraire, cet tre peut changer de sentiment et de volont, je demande
pourquoi il en change. Assurment, il lui faut un motif, et un bien plus
raisonnable que ceux qui nous dterminent, car Dieu doit l'emporter sur nous
en sagesse, comme il nous surpasse en prudence ; or, ce motif peut-il
s'imaginer sans altrer la perfection de l'tre qui y cde ? Je vais plus loin
: si Dieu sait d'avance qu'il changera de volont, pourquoi, ds qu'il peut
tout, n'a-t-il pas arrang les circonstances de manire  ce que cette
mutation toujours fatigante, et prouvant toujours de la faiblesse, ne lui
devnt nullement ncessaire ? et s'il l'ignore, qu'est-ce qu'un Dieu qui ne
prvoit pas ce qu'il doit faire ? S'il le prvoit, et qu'il ne puisse se
tromper, comme il faut le croire pour avoir de lui une ide convenable, il est
donc arrt, indpendamment de sa volont, qu'il agira de telle ou telle faon
: or, qu'est-elle, cette loi que sa volont suit ? o est-elle ! d'o
tire-t-elle sa force !
     Si votre Dieu n'est pas libre, s'il est dtermin  agir en consquence
des lois qui le matrisent, alors c'est une force semblable au destin,  la
fortune, que des vux ne toucheront point, que des prires ne flchiront
point, que des offrandes n'apaiseront pas davantage, et qu'il vaut mieux
mpriser ternellement qu'implorer avec aussi peu de succs.
     Mais si, plus dangereux, plus mchant et plus froce encore, votre
excrable Dieu a cach aux hommes ce qui devenait ncessaire  leur bonheur,
son projet n'tait donc pas de les rendre heureux ; il ne les aime donc pas,
il n'est donc alors ni juste ni bienfaisant. Il me semble qu'un Dieu ne doit
rien vouloir que de possible, et il ne l'est pas que l'homme observe des lois
qui le tyrannisent ou qui lui sont inconnues.
     Ce vilain Dieu fait encore plus : il hait l'homme pour avoir ignor ce
qu'on ne lui a point appris ; il le punit pour avoir transgress une loi
inconnue, pour avoir suivi des penchants qu'il ne tient que de lui seul. 
Juliette ! s'cria mon institutrice, puis-je concevoir cet infernal et
dtestable Dieu autrement que comme un tyran, un barbare, un monstre, auquel
je dois toute la haine, tous les courroux, tout le mpris que mes facults
physiques et morales peuvent exhaler  la fois !
     Ainsi, vnt-on mme  bout de me dmontrer... de me prouver l'existence
de Dieu ; dt-on russir  me convaincre qu'il a dict des lois, qu'il a
choisi des hommes pour les attester aux mortels ; me ft-on voir que le plus
harmonieux accord rgne dans toutes les relations qui viennent de lui : rien
ne pourrait me prouver que je lui plais en suivant ses lois, car, s'il n'est
pas bon, il peut me tromper, et ma raison, qui ne vient que de lui, ne me
rassurera pas, puisqu'il peut alors ne me l'avoir donne que pour mieux me
prcipiter dans l'erreur.
     Poursuivons. Je vous demande maintenant,  distes, comment ce Dieu, que
je veux bien admettre un moment, se conduira vis--vis de ceux qui n'ont
aucune connaissance de ses lois. Si Dieu punit l'ignorance invincible de ceux
auxquels ses lois n'ont pu tre annonces, il est injuste ; s'il ne peut les
en instruire, il est impuissant.
     Il est certain que la rvlation des lois de l'ternel doit porter des
caractres qui prouvent le Dieu dont elles manent or, de toutes les
rvlations qui nous sont parvenues, je demande laquelle porte ce caractre
aussi vident qu'indispensable. C'est donc par la religion mme que se dtruit
le Dieu qu'annonce la religion : or, que deviendra cette religion, quand le
Dieu qu'elle tablit n'aura plus d'existence que dans la tte des sots !
     Que les connaissances humaines soient relles ou fausses, peu importe au
bonheur de la vie : il n'en est pas de mme en matire de religion. Lorsque
les hommes ont une fois ralis les objets imaginaires qu'elle prsente, ils
se passionnent pour ces objets ; ils se persuadent que ces fantmes qui
voltigent dans leur esprit existent rellement, et, de ce moment, rien ne peut
plus les retenir. Chaque jour, nouveaux sujets de trembler : tels sont les
uniques effets produite en nous par l'ide dangereuse d'un Dieu. C'est cette
ide seule qui cause les maux les plus cuisante de la vie de l'homme ; c'est
elle qui le contraint  la privation des plus doux plaisirs de la vie, dans la
frayeur de dplaire  ce fruit dgotant de son imagination en dlire. Il faut
donc, mon aimable amie, se dlivrer le plus tt possible des terreurs que
cette chimre inspire ; et pour cela, sans doute, il ne faut que porter la
faux sur l'idole, il ne faut que la pulvriser d'un bras ferme.
     L'ide que les prtres veulent nous donner de la divinit n'est autre
chose que celle d'une cause universelle, et de laquelle toutes les autres sont
des effets. Les imbciles, auxquels ces imposteurs se sont adresss, ont cru
qu'une telle cause existait... pouvait exister sparment des effets
particuliers qu'elle produit, comme si les modalits d'un corps pouvaient tre
spares de ce corps, comme si la blancheur tant une des qualits de la
neige, il tait possible de sparer d'elle cette qualit. Les modifications
quittent-elles les corps qu'elles modifient ! Eh bien ! votre Dieu n'est
qu'une modification de la matire perptuellement en action par son essence :
cette action que vous croyez pouvoir en sparer, cette nergie de la matire,
voil votre Dieu. Examinez maintenant, sots adorateurs d'un tel tre, de quel
hommage il peut tre digne !
     Ceux qui ne font produire  la premire cause que le mouvement local des
corps, et qui donnent  nos esprits la force de se dterminer, bornent
trangement cette cause et lui tent son universalit, pour la rduire  ce
qu'il y a de plus bas dans la nature, c'est--dire  l'emploi de remuer la
matire. Mais comme tout est li dans la nature, que les sentiments spirituels
produisent des mouvements dans les corps vivants, que les mouvements des corps
excitent des sentiments dans les mes, on ne peut avoir recours  cette
supposition pour tablir ou pour dfendre le culte religieux. Nous ne voulons
qu'en consquence de la perception des objets qui se prsentent  nous ; les
perceptions ne nous viennent qu' l'occasion du mouvement excit dans nos
organes : donc la cause du mouvement est celle de notre volont. Si cette
cause ignore l'effet que produira le mouvement en nous, quelle ide indigne
d'un Dieu ! S'il le sait, il en est complice, et il y consent ; si, le
sachant, il n'y consent pas, il est donc forc de faire ce qu'il ne veut pas ;
il y a donc quelque chose de plus puissant que lui : donc il est contraint de
suivre des lois. Comme nos volonts sont toujours suivies de quelques
mouvements, Dieu est par consquent oblig de concourir avec notre volont :
il est donc dans le bras du parricide, dans le flambeau de l'incendiaire, dans
le con de la prostitue. Dieu n'y consent-il pas, le voil moins fort que
nous, le voil contraint  nous obir. Donc, quelque chose que l'on dise, il
faut avouer qu'il n'y a point de cause universelle ; ou si vous voulez
absolument qu'il y en ait une, il faut que nous convenions qu'elle consent 
tout ce qui nous arrive et ne veut jamais autre chose ; il faut que vous
avouiez encore qu'elle ne peut aimer ni har aucun des tres particuliers qui
manent d'elle, parce que tous lui obissent galement, et que, d'aprs cela,
les mole de peines, de rcompenses, de lois, de dfenses, d'ordre, de
dsordre, ne sont que des mots allgoriques, tirs de ce qui se passe parmi
les hommes.
     Si l'on n'est pas oblig de regarder Dieu comme un tre essentiellement
bon, comme un tre qui aime les hommes, on peut croire qu'il a voulu les
tromper. Ainsi, quand mme tous les prodiges sur lesquels se fondent ceux qui
prtendent connatre les lois qu'il a rvles  quelques hommes seraient
vritables, comme tout nous confirme que c'est un tre injuste, inhumain, nous
n'avons pas d'assurance qu'il n'ait pas fait ces prodiges exprs pour nous
tromper, et rien ne nous autorise  croire que l'observation la plus stricte
de ses lois puisse jamais me rendre son ami. S'il ne punit pas ceux qui ont
observ ces lois, leur observance devient inutile ; et comme cette observance
est pnible, votre Dieu, en la promulguant, s'est  la fois rendu coupable
d'inutilit et de mchancet : je vous demande ds lors si c'est l un tre
digne de nos hommages. Ces lois, d'ailleurs, n'ont rien de respectable : elles
sont absurdes, contraires  la raison, elles rpugnent au moral, affligent le
physique ; ceux qui les annoncent les violent  tout moment ; et s'il est
quelques individus dans le monde qui s'avisent d'y ajouter foi, scrutons avec
soin leur esprit : nous les reconnatrons bientt pour des imbciles. Veux-je
approfondir les preuves de ce fatras de mystres et de lois dictes par ce
Dieu ridicule, je ne les trouve appuyes que sur des traditions confuses,
incertaines, et toujours victorieusement combattues par les adversaires.
     Disons-le avec vrit : de toutes les religions tablies parmi les
hommes, il n'en est aucune qui puisse lgitimement l'emporter sur l'autre ;
pas une qui ne soit remplie de fables, de mensonges, de perversits, et qui
n'offre  la fois les dangers les plus imminente,  ct des contradictions
les plus palpables. Des fous veulent-ils tablir leurs rveries, ils appellent
les miracles  leur secours : d'o il rsulte que, toujours dans le mme
cercle,  prsent c'est le miracle qui prouve la religion, tandis que tout 
l'heure la religion prouvait le miracle. Encore s'il n'en tait qu'une qui pt
s'tayer de prodiges : mais toutes en citent, toutes en offrent.
 
                                       
                                       
  Et le beau cygne de Lda
 Vaut bien le pigeon de Marie.   


    Si, nanmoins, tous ces miracles taient vrais, il rsulterait
ncessairement que Dieu aurait permis qu'il en ft fait pour les fausses
religions comme pour les bonnes, et que, d'aprs cela, l'erreur ne le
toucherait gure plus que la vrit. Ce qu'il y a de plaisant, c'est que
chaque secte est galement persuade de la ralit de ses prodiges. Si tous
sont faux, on doit en conclure que des nations entires ont pu croire des
prodiges supposs : donc sur le chapitre des prodiges, la persuasion vive
d'une nation entire n'en prouve pas la vrit. Mais il n'y a aucun de ces
faits dont on puisse autrement prouver la vrit que par la persuasion de ceux
qui les croient maintenant : donc il n'y en a aucun dont la vrit soit
suffisamment tablie ; et comme ces prodiges sont les seuls moyens par
lesquels on puisse nous obliger  croire une religion, nous devons conclure
qu'il n'en est aucun de prouv, et les regarder comme l'ouvrage du fanatisme,
de la fourberie, de l'imposture et de l'orgueil.
     - Mais, interrompis-je ici, s'il n'y a ni Dieu, ni religion, qui gouverne
donc l'univers ?
     - Ma chre amie, reprit Mme Delbne, l'univers est m par sa propre
force, et les lois ternelles de la nature, inhrentes  elle-mme, suffisent,
sans une cause premire,  produire tout ce que nous voyons ; le mouvement
perptuel de la matire explique tout : quel besoin de supposer un moteur  ce
qui est toujours en mouvement ? L'univers est un assemblage d'tres diffrents
qui agissent et ragissent mutuellement et successivement les uns sur les
autres ; je n'y dcouvre aucune borne, je n'y aperois seulement qu'un passage
continuel d'un tat  un autre, par rapport aux tres particuliers qui
prennent successivement plusieurs formes nouvelles, mais je ne crois point une
cause universelle, distingue de lui, qui lui donne l'existence et qui
produise les modifications des tres particuliers qui le composent : j'avoue
mme que j'y vois absolument tout le contraire, et que je crois l'avoir
dmontr. Ne nous inquitons donc nullement de mettre quelque chose  la place
des chimres, et n'admettons jamais comme cause de ce que nous ne comprenons
pas quelque chose que nous comprenons encore moins.
     Aprs t'avoir dmontr l'extravagance du systme difique, poursuivit
cette charmante femme, je n'aurai pas grand-peine, sans doute,  dtruire en
toi les prjugs inculque ds l'enfance sur le principe de notre vie. Est-il
rien de plus extraordinaire en effet que la supriorit que les hommes
s'arrogent sur les autres animaux ? Ds qu'on leur demande ce qui fonde cette
supriorit : Notre me, rpondent-ils imbcilement. Les prie-t-on d'expliquer
ce qu'ils entendent par ce mot : me ? Oh ! pour lors, vous les voyez
balbutier, se contredire : C'est une substance inconnue, disent-ils ; c'est
une force secrte distingue de leur corps ; c'est un esprit dont ils n'ont
nulle ide. Demandez-leur comment cet esprit, qu'ils supposent, comme leur
Dieu, totalement priv d'tendue, a pu se combiner avec leur corps tendu et
matriel, ils vous diront qu'ils n'en savent rien, que c'est un mystre, que
cette combinaison est l'effet de la toute. puissance de Dieu. Voil les ides
nettes que l'imbcillit se forme de sa substance cache, ou plutt
imaginaire, dont elle a fait le mobile de toutes ses actions.
     A cela je ne rponds qu'une chose : si l'me est une substance
essentiellement diffrente du corps et qui ne peut avoir aucune relation avec
lui, leur union est une chose impossible ; d'ailleurs cette me, tant d'une
essence diffrente du corps, devrait ncessairement agir d'une faon
diffrente de lui ; cependant nous voyons que les mouvements prouve par les
corps se font sentir  cette me prtendue, et que ces deux substances,
diverses par leur essence, agissent toujours de concert. Vous nous direz
encore que cette harmonie est un mystre, et moi je vous rpondrai que je ne
vois pas mon me, que je ne connais et ne sens que mon corps, que c'est le
corps qui sent, qui pense, qui juge, qui souffre, qui jouit, et que toutes ses
facults sont des rsultats ncessaires de son mcanisme et de son
organisation.
     Quoique les hommes soient dans l'impossibilit de se faire la moindre
ide de leur me, quoique tout leur prouve qu'ils ne sentent, ne pensent,
n'acquirent des ides, ne jouissent et ne souffrent que par le moyen des sens
ou des organes matriels du corps, ils se persuadent pourtant que cette me
inconnue est exempte de mort. Mais, en supposant mme l'existence de cette
me, dites-moi, je vous prie, si l'on peut s'empcher de reconnatre qu'elle
dpend totalement du corps, et qu'elle subit conjointement avec lui toutes les
vicissitudes qu'il prouve lui-mme. Et cependant on porte l'absurdit jusqu'
croire qu'elle n'a, par sa nature, rien d'analogue  lui ; on veut qu'elle
puisse agir et sentir sans le secours de ce corps ; en un mot, on prtend que,
prive de ce corps et dgage des sens, cette me sublime pourra vivre pour
souffrir, prouver le bien-tre ou sentir des tourments rigoureux. C'est sur
un pareil tas d'absurdits conjecturales que l'on btit l'opinion merveilleuse
de l'immortalit de l'me.
     Si je demande quels motifs on a de supposer l'me immortelle, on me
rpond aussitt : C'est que l'homme, par sa nature, dsire d'tre immortel.
Mais, rpliquerai-je, votre dsir devient-il une preuve de son accomplissement
? Par quelle trange logique ose-t-on dcider qu'une chose ne peut manquer
d'arriver, seulement parce qu'on la souhaite ? Les impies, continue-t-on,
privs des esprances flatteuses d'une autre vie, dsirent d'tre anantis. Eh
bien ! ne sont-ils pas autant autoriss  conclure, d'aprs ce dsir, qu'ils
seront anantis, que vous vous prtendez autorise  conclure, vous, que vous
existerez simplement parce que vous le dsirez ?
      Juliette, poursuivait cette femme philosophe avec toute l'nergie de la
persuasion,  ma chre amie, n'en doute pas, nous mourons tout entiers, et le
corps humain, aprs que la Parque a coup le fil, n'est plus qu'une masse
incapable de produire les mouvements dont l'assemblage constituait la vie. On
n'y voit plus alors ni circulation, ni respiration, ni digestion, ni parole,
ni pense. On prtend que, pour lors, l'me s'est spare du corps ; mais dire
que cette me, qu'on ne connat point, est le principe de la vie, c'est ne
rien dire, sinon qu'une force inconnue est le principe cach de mouvements
imperceptibles. Rien de plus naturel et de plus simple que de croire que
l'homme mort n'est plus ; rien de plus extravagant que de croire que l'homme
mort est encore en vie.
     Nous rions de la simplicit de quelques peuples dont l'usage est
d'enterrer des provisions avec les morts : est-il donc plus absurde de croire
que les hommes mangeront aprs la mort, que de s'imaginer qu'ils penseront,
qu'ils auront des ides agrables ou fcheuses, qu'ils jouiront, qu'ils
souffriront, qu'ils prouveront du repentir ou de la joie, lorsque les
organes, propres  leur porter des sensations ou des ides, seront une fois
dissous et rduits en poussire ? Dire que les mes humaines seront heureuses
ou malheureuses aprs la mort, c'est prtendre que les hommes pourront voir
sans yeux, entendre sans oreilles, goter sans palais, flairer sans nez,
toucher sans mains, etc. Des nations qui se croient trs raisonnables adoptent
pourtant de pareilles ides.
     Le dogme de l'immortalit de l'me suppose que l'me est une substance
simple, en un mot, un esprit : mais je demanderai toujours ce que c'est qu'un
esprit.
     - On m'a appris, rpondis-je  Mme Delbne, qu'un esprit tait une
substance prive d'tendue, incorruptible, et qui n'a rien de commun avec la
matire.
     - Mais si cela est, reprit avec vivacit mon institutrice, comment ton
me nat-elle, s'accrot-elle, se fortifie-t-elle, se drange-t-elle,
vieillit-elle, dans les mmes proportions que ton corps ?
     A l'exemple de tous les sots qui ont eu les mmes principes, tu me
rpondras que tout cela sont des mystres. Mais, imbciles que vous tes, si
ce sont des mystres, vous n'y comprenez donc rien, et si vous n'y comprenez
rien, comment pouvez-vous dcider affirmativement une chose dont vous tes
incapables de vous former aucune ide ? Pour croire ou pour affirmer quelque
chose, il faut au moins savoir en quoi consiste ce que l'on croit et ce que
l'on affirme. Croire  l'immortalit de l'me, c'est dire que l'on est
persuad de l'existence d'une chose dont il est impossible de se former aucune
notion vritable, c'est croire  des mots saris y pouvoir attacher aucun sens
; affirmer qu'une chose est telle qu'on la dit, c'est le comble de la folie et
de la vanit.
     Que de thologiens sont d'tranges raisonneurs ! Ds qu'ils ne peuvent
deviner les causes naturelles des choses, ils inventent des causes
surnaturelles, ils imaginent des esprits, des dieux, des causes occultes, des
agents inexplicables, ou plutt des mots bien plus obscurs que les choses
qu'ils s'efforcent d'expliquer. Demeurons dans la nature quand nous voudrons
nous rendre compte des effets de la nature ; ne nous cartons jamais d'elle
quand nous voudrons expliquer ses phnomnes ; ignorons les causes trop
dlies pour tre saisies par nos organes, et soyons persuads qu'en sortant
de la nature nous ne trouverons jamais la solution des problmes que la nature
nous prsente.
     Dans l'hypothse mme de la thologie, c'est--dire en supposant un
moteur tout-puissant  la matire, de quel droit les thologiens
refuseraient-ils  leur Dieu de donner  cette matire la facult de penser !
Lui serait-il plus difficile de crer ces combinaisons de matire dont
rsultt la pense, que des esprits qui pensent ? Au moins, en supposant une
matire qui penst, nous aurions quelques notions du sujet de la pense ou de
ce qui pense en nous ; tandis qu'en attribuant la pense  un tre immatriel,
il nous est impossible de nous en faire la moindre ide.
     On nous objecte que le matrialisme fait de l'homme une pure machine, ce
que l'on juge trs dshonorant pour l'espce humaine ; mais cette espce
humaine sera-t-elle bien plus honore, quand on dira que l'homme agit par les
impulsions secrtes d'un esprit ou d'un certain je ne sais quoi qui sert 
l'animer sans qu'on sache comment ?
     Il est ais de s'apercevoir que la supriorit que l'on donne  l'esprit
sur la matire, ou  l'me sur le corps, n'est fonde que sur l'ignorance o
l'on est de la nature de cette me, tandis que l'on est plus familiaris avec
la matire ou le corps, que l'on s'imagine connatre et dont on croit dmler
les ressorts ; mais les mouvements les plus simples de nos corps sont, pour
tout homme qui les mdite, des nigmes aussi difficiles  deviner que la
pense.
     L'estime que tant de gens ont pour la substance spirituelle ne parat
avoir pour motif que l'impossibilit o ils se trouvent de la dfinir d'une
manire intelligible ; le peu de cas que nos thologiens font de la matire ne
vient que de ce que la familiarit engendre le mpris. Lorsqu'ils nous disent
que l'me est plus excellente que le corps, ils ne nous disent rien, sinon que
ce qu'ils ne connaissent aucunement doit tre bien plus beau que ce dont ils
ont quelques faibles ides.
     On nous vante sans cesse l'utilit du dogme de l'autre vie ; on prtend
que, quand mme ce serait une fiction, elle serait avantageuse, parce qu'elle
en imposerait aux hommes et les conduirait  la vertu. A cela je demande s'il
est bien vrai que ce dogme rende les hommes plus sages et plus vertueux. J'ose
affirmer, au contraire, qu'il ne sert qu' les rendre fous, hypocrites,
mchants, atrabilaires, et qu'on trouvera toujours plus de vertus, plus de
murs chez les peuples qui n'ont aucune de ces ides, que chez ceux o elles
font la base des religions. Si ceux qui sont chargs d'instruire et de
gouverner les hommes avaient eux-mmes des lumires et des vertus, ils les
gouverneraient bien mieux par des ralits que par des chimres ; mais
fourbes, ambitieux, corrompus, les lgislateurs ont partout trouv plus court
d'endormir les nations par des fables que de leur enseigner des vrits... que
de dvelopper leur raison, que de les exciter  la vertu par des motifs
sensibles et rels... que de les gouverner enfin d'une faon raisonnable.
     Ne doutons pas que les prtres aient eu leurs motifs, pour imaginer la
fable ridicule de l'immortalit de l'me : eussent-ils, sans ces systmes, mis
les mourants  contribution ? Ah ! si ces dogmes pouvantables d'un Dieu...
d'une me qui nous survit, ne sont d'aucune utilit pour le genre humain,
convenons qu'ils sont au moins de la plus grande ncessit pour ceux qui se
sont chargs d'en infecter l'opinion publique[2].
     - Mais objectai-je  Mme Delbne, le dogme de l'immortalit de l'me
n'est-il pas consolant pour les malheureux ? quand ce serait une illusion,
n'est-elle pas douce, n'est-elle pas agrable ? n'est-ce pas un bien pour
l'homme que de croire qu'il pourra se survivre  lui-mme, et jouir quelque
jour au ciel d'un bonheur qui lui est refus sur la terre ?
     - En vrit, me rpondit mon amie, je ne vois pas que le dsir de
tranquilliser quelques malheureux imbciles vaille la peine d'empoisonner des
millions d'honntes gens. Est-il raisonnable d'ailleurs de faire de ses
souhaits la mesure de la vrit ? Ayez un peu plus de courage, consentez  la
loi gnrale, rsignez-vous  l'ordre du destin dont les dcrets sont qu'ainsi
que tous les tres, vous retombiez dans le creuset de la nature pour en sortir
sous d'autres formes. Car, dans le fait, rien ne prit dans le sein de cette
mre du genre humain ; les lments qui nous composent se runiront bientt
sous d'autres combinaisons ; un laurier perptuel croit sur le tombeau de
Virgile. Cette transmigration glorieuse n'est-elle pas, sots distes, aussi
douce que votre alternative de l'enfer ou du paradis ? Car si ce dernier est
consolant, on m'avouera que l'autre est affreux. Ne dites-vous pas, imbciles
chrtiens, qu'il faut, pour se sauver, des grces que votre Dieu n'accorde
qu' trs peu de gens ? Certes, voil des ides fort consolantes ; et ne
vaut-il pas mieux cent fois tre ananti que de brler ternellement ? Qui
osera donc soutenir, d'aprs cela, que l'opinion qui dbarrasse de ces
craintes ne soit mille fois plus agrable que l'incertitude o nous laisse
l'admission d'un Dieu qui, matre de ses grces, ne les donne qu' ses
favoris, et qui permet que tous les autres se rendent dignes des supplices
ternels ? Il n'y a que l'enthousiasme ou la folie qui puisse faire prfrer
un systme vident qui tranquillise  des conjectures improbables qui
dsesprent.
     - Mais que deviendrai-je ? dis-je encore  Mme Delbne ; cette obscurit
m'effraye, cet ternel anantissement m'effarouche.
     - Et qu'tais-tu, je te prie, avant que de natre ? me rpondit cette
femme pleine de gnie. Quelques portions pleines de matire non organise,
n'ayant encore reu aucune forme, ou en ayant reu dont tu ne peux te
souvenir. Eh bien ! tu redeviendras les mmes portions de matire, prtes 
organiser de nouveaux tres, ds que les lois de la nature le trouveront
convenable. Jouissais-tu ? Non. Souffrais-tu ? Non. Est-ce donc l un tat si
pnible, et quel est l'tre qui ne consentirait pas  sacrifier toutes ses
jouissances  la certitude de n'avoir jamais de peines ? Que serait-il alors,
s'il pouvait conclure ce march ? Un tre inerte, sans mouvement. Que
sera-t-il aprs la mort ? Positivement la mme chose. A quoi sert-il donc de
s'affliger, puisque la loi de la nature vous condamne positivement  l'tat
que vous accepteriez de bon cur si vous en tiez le matre ? Eh ! Juliette,
la certitude de n'tre pas toujours est-elle plus dsesprante que celle de
n'avoir pas toujours t ? Va, va, tranquillise-toi, mon ange ; la frayeur de
cesser d'tre n'est un mal rel que pour l'imagination cratrice du dogme
absurde d'une autre vie.
     L'me, ou, si l'on veut, ce principe actif... vivifiant, qui nous anime,
qui nous meut, qui nous dtermine, n'est autre chose que de la matire
subtilise  un certain point, moyen par lequel elle a acquis les facults qui
nous tonnent. Toutes les portions de matire, sans doute, ne seraient pas
capables des mmes effets ; mais combines avec celles qui composent nos
corps, elles en deviennent susceptibles, ainsi que le feu peut devenir flamme
quand il est combin avec des corps gras ou inflammables. L'me, en un mot, ne
peut tre considre que sous deux sens, comme principe actif et comme
principe pensant ; or, sous l'un et sous l'autre rapport, nous allons la
dmontrer matire par deux syllogismes sans rplique. 1 Comme principe actif,
elle se divise ; car le cur conserve encore son mouvement longtemps aprs sa
sparation d'avec le corps. Or, tout ce qui se divise est matire ; l'me,
comme principe actif, se divise : donc elle est matire. 2 Tout ce qui
priclite est matire ; ce qui serait essentiellement esprit ne saurait
pricliter. Or, l'me suit les impressions du corps : elle est faible dans
l'ge tendre, affaisse dans l'ge dcrpit ; elle prouve donc les influences
du corps ; cependant, tout ce qui priclite est matire : l'me priclite,
donc elle est matire.
     Osons le dire et le redire sans cesse : rien d'tonnant dans le phnomne
de la pense, ou du moins rien qui prouve que cette pense soit distincte de
la matire, rien qui fasse voir que la matire, subtilise ou modifie de
telle ou telle faon, ne puisse produire la pense ; cela est infiniment moins
difficile  comprendre que l'existence d'un Dieu. Si cette me sublime tait
effectivement l'ouvrage de Dieu, pourquoi subirait-elle tous les diffrente
changements ou accidents du corps ? Il me semble que, comme l'ouvrage de Dieu,
cette me devrait tre parfaite, et c'est ne l'tre pas que de se modifier 
l'gal d'une matire aussi remplie de dfauts. Si cette me tait l'ouvrage
d'un Dieu, elle n'aurait pas besoin de sentir ni d'prouver ses gradations ;
elle ne le pourrait, ni ne le devrait ; elle se joindrait  l'embryon toute
forme, et ds le berceau, Cicron aurait pu composer ses Tusculanes, Voltaire
son Alzire, etc. Si cela n'est pas ni ne peut tre, l'me observe donc les
mmes gradations que le corps. Elle a donc des parties, puisqu'elle crot,
baisse, augmente ou diminue ; or, tout ce qui a des parties est matire : donc
l'me est matire, puisqu'elle est compose de parties. Convenons qu'il est
absolument impossible que l'me puisse exister sans le corps, et celui-ci sans
l'autre.
     Rien de merveilleux, au reste, dans l'empire absolu de l'me sur le corps
; ce n'est qu'un mme tout, compos de parties gales, j'en conviens, mais
dans lequel nanmoins les parties grossires doivent tre soumises aux parties
subtiles, par la mme raison de l'empire qu'a la flamme, qui est matire, sur
la cire qu'elle consume, qui est galement matire ; et voil, comme dans nos
corps, l'exemple de deux matires aux prises, dont la plus subtile domine la
plus grossire.
     En voil plus qu'il ne t'en faut, Juliette, pour te convaincre,  ce que
j'imagine, du nant de l'existence de Dieu et de celui du dogme de
l'immortalit de l'me. Quelle adresse dans ceux qui inventrent ces deux
monstrueux dogmes ! Et que n'entreprenait-on pas sur un peuple, en se disant
les ministres d'un Dieu dont la haine ou l'amour tait d'un si grand intrt
pour la vie future ! Quel crdit n'avait-on pas sur l'esprit de gens qui,
redoutant des peines ou des rcompenses futures, taient obligs de recourir 
ces fourbes, comme aux mdiateurs d'un Dieu, seuls capables d'viter les unes
et de valoir les autres ! Toutes ces fables ne sont donc que le fruit de
l'ambition, de l'orgueil et de la dmence de quelques individus, nourries par
l'absurdit de quelques autres, mais qui ne sont faites que pour nos mpris...
que pour tre teintes... absorbes dans nous, au point de ne jamais
reparatre. Oh ! combien je t'exhorte, ma chre Juliette,  les dtester comme
moi ! Ces systmes, dit-on, mnent  la dgradation des murs. Eh ! mais les
murs sont-elles donc plus importantes que les religions ? Absolument soumises
au degr de latitude d'un pays, elles n'ont et ne peuvent avoir rien que
d'arbitraire. Rien ne nous est dfendu par la nature : les lois seules se sont
crues autorises d'imposer de certaines bornes au peuple, relatives  la
temprature de l'air,  la richesse ou  la pauvret du climat,  l'espce
d'hommes qu'elles matrisent. Mais ces freins, purement populaires, n'ont rien
de sacr, rien de lgitime aux yeux de la philosophie, dont le flambeau
dissipe toutes les erreurs, ne laisse exister dans l'homme sage que les seules
inspirations de la nature. Or, rien n'est plus immoral que la nature : jamais
elle ne nous imposa de freins ; elle ne nous dicta jamais de lois.  Juliette
! tu vas me trouver bien tranchante, bien ennemie de toutes les chanes ; mais
je vais jusqu' repousser svrement cette obligation aussi enfantine
qu'absurde, qui nous enjoint de ne pas faire aux autres ce que nous ne
voudrions pas qu'il nous ft fait. C'est prcisment tout le contraire que la
nature nous conseille, puisque son seul prcepte est de nous dlecter,
n'importe aux dpens de qui. Sans doute, il peut arriver, d'aprs ces maximes,
que nos plaisirs troubleront la flicit des autres : en seront-ils moins vifs
pour cela ? Cette prtendue loi de la nature,  laquelle les sots veulent nous
astreindre, est donc aussi chimrique que celles des hommes, et nous savons,
en foulant aux pieds les unes et les autres, nous persuader intimement qu'il
n'est de mal  rien. Mais nous reviendrons sur tous ces objets, et je me
flatte de te convaincre en morale comme je crois t'avoir persuade en
religion. Mettons maintenant nos principes en pratique, et aprs t'avoir
dmontr que tu peux tout faire sans crime, commettons tant soit peu de
crimes, pour nous convaincre que l'on peut faire tout.
     lectrise par ces discours, je me jette dans les bras de mon amie ; je
lui rends mille et mille grces des soins qu'elle veut bien prendre de mon
ducation.
     - Je te devrai bien plus que la vie, ma chre Delbne ! m'criai-je ;
qu'est-ce que l'existence sans la philosophie ? Est-ce la peine de vivre quand
on languit sous le joug du mensonge et de la stupidit ? Va, poursuivis-je
avec chaleur, je me sens digne de toi maintenant, et c'est sur ton sein que je
fais le serment sacr de ne jamais revenir aux chimres que ta tendre amiti
vient de dtruire en moi ! Continue de m'instruire, de diriger mes pas vers le
bonheur ; je me livre  tes conseils ; tu ferais de moi ce que tu voudras,
bien sre que tu n'auras jamais eu d'colire ni plus ardente, ni plus soumise
que Juliette.
     La Delbne tait dans l'ivresse : il n'est point, pour un esprit
libertin, de plaisir plus vif que celui de faire des proslytes. On jouit des
principes qu'on inculque ; mille sentiments divers sont flatts, en voyant les
autres se gangrener  la corruption qui nous mine. Ah ! comme on chrit cette
influence obtenue sur leur me, unique ouvrage de nos conseils et de nos
sductions ! Delbne me rendit tous les baisers dont je l'accablais ; elle me
dit que j'allais devenir une fille perdue, comme elle, une fille sans murs,
une athe, et qu'unique cause de mon dsordre, elle aurait  rpondre devant
Dieu de l'me qu'elle lui enlevait. Et ses caresses devenant plus ardentes,
nous allummes bientt le feu des passions au flambeau de la philosophie.
     - Tiens, me dit Delbne, puisque tu veux tre dpucele, je vais te
satisfaire  l'instant.
     Ivre de luxure, la friponne s'arme aussitt d'un godemich ; elle me
branle pour endormir en moi la douleur qu'elle va, dit-elle, me causer, et me
porte ensuite des coups si terribles, que mon pucelage disparut au second
bond. On ne se peint point ce que je souffris ; mais, aux douleurs cuisantes
de cette terrible opration, succdrent bientt les plus doux plaisirs.
Delbne, que rien n'puisait, tait loin de se fatiguer ; me limant  tour de
reins, sa langue enfonce dans ma bouche, et de ses mains chatouillant mon
derrire, il y avait une heure que je dchargeais dans ses bras, lorsqu' la
fin je lui demandai grce.
     - Rends-moi tout ce que je viens de te faire, me dit-elle aussitt... Je
suis dvore de luxure, je n'ai pas joui, moi, pendant que je te foutais ; je
veux dcharger  mon tour.
     De matresse chrie je devins bientt l'amant le plus passionn :
j'enconne Delbne, je la lime. Dieu ! quel garement ! Nulle femme n'tait
aussi aimable, aucune n'tait emporte comme elle dans le plaisir ; dix fois
de suite la friponne se pma dans mes bras, je crus qu'elle se distillerait en
foutre.
     -  ma bonne, lui dis-je, n'est-il pas vrai que plus l'on a d'esprit et
mieux l'on gote les douceurs de la volupt ?
     - Assurment, me rpondit Delbne, et la raison de cela
     est bien simple : la volupt n'admet aucune chane, eue ne jouit jamais
mieux que quand elle les rompt toutes ; or, plus un tre a d'esprit, plus il
brise de freins : donc l'homme d'esprit sera toujours plus propre qu'un autre
aux plaisirs du libertinage.
     - Je crois que l'extrme finesse des organes y contribue beaucoup aussi,
rpondis-je.
     - Cela n'est pas douteux, dit Mme Delbne : plus la glace est polie,
mieux elle reoit, et mieux elle rflchit les objets qui lui sont prsents.
     Enfin, puises toutes deux, je rappelai  mon institutrice la promesse
qu'elle m'avait faite de dpuceler Laurette.
     - Je ne l'ai point oublie, me rpondit Mme Delbne, c'est pour cette
nuit. Ds que l'on sera remont dans les dortoirs, tu t'chapperas, Volmar et
Flavie en feront autant. Ne t'inquite pas du reste ; te voil maintenant
initie dans nos mystres : sois ferme, sois courageuse, Juliette, et je te
ferai voir d'tonnantes choses.
     Je quittai mon amie pour reparatre dans la maison ; mais jugez quelle
fut ma surprise lorsque j'entendis raconter qu'une pensionnaire venait de se
sauver du couvent ; je demande aussitt son nom : c'est Laurette.
     - Laurette ! m'criai-je ; puis  part :  Dieu ! elle sur qui je
comptais ; elle qui m'avait si bien chauff la tte !... Perfides dsirs,
vous aurai-je donc conus vainement ?
     Je demande des dtails, personne ne peut m'en donner ; je vole chez
Delbne pour l'instruire, sa porte est ferme, il m'est impossible de la
joindre avant l'heure qu'elle m'a indique. Qu'elle me parut longue, cette
heure ! Elle sonne enfin ; Volmar et Flavie m'avaient devance ; elles taient
dj chez Delbne[3].
     - Eh bien, dis-je  la suprieure, comment me tiendras-tu la parole que
tu m'as donne ? Laurette n'est plus ici : par qui la remplacer maintenant ?
     Et puis avec un peu d'aigreur :
     - Ah ! je vois bien que je ne jouirai jamais du plaisir que vous m'avez
promis.
     - Juliette, me dit Mme Delbne d'un air trs srieux, la premire des
lois de l'amiti est la confiance : si tu veux tre des ntres, ma chre, il
faut et plus de retenue et moins de soupons. Est-il vraisemblable que je
t'eusse promis un plaisir que je ne saurais te faire goter ? et ne devais-tu
pas me supposer assez d'adresse... me croire assez de crdit dans cette
maison, pour que, les moyens de ces volupts ne dpendant que de moi, tu ne
dusses jamais craindre de n'en pas jouir ? Suis-nous, tout est calme. Ne
t'avais-je pas dit que je te ferais voir des choses singulires ?
     Delbne allume une petite lanterne ; elle marche devant nous ; Volmar,
Flavie et moi la suivions. Arrives dans l'glise, quel est mon tonnement de
voir la suprieure ouvrir un tombeau et pntrer dans l'asile des morts ! Mes
compagnes, au fait, la suivent en silence ; je tmoigne un peu de frayeur,
Volmar me rassure ; Delbne rabaisse la pierre. Nous voil dans les
souterrains destins  servir de spulture  toutes les femmes qui mouraient
dans le couvent. Nous avanons, une nouvelle pierre se lve, et quinze  seize
marches  descendre nous font parvenir dans une espce de salle basse trs
artistement dcore, et qui prenait de l'air par des ventouses correspondant
au milieu des jardins.  mes amis ! je vous laisse  penser qui je trouvai
l... Laurette, pare comme les vierges qu'on immolait jadis au temple de
Bacchus... l'abb Ducroz, grand vicaire de l'archevque de Paris, homme de
trente ans, d'une trs jolie figure, spcialement charg de la police de
Panthemont, et le pre Tlme, rcollet, beau brun de trente-six ans,
confesseur des novices et des pensionnaires.
     - Elle a peur, dit Delbne en s'avanant vers ces deux hommes et me
prsentant  eux ; apprends, jeune innocente, continua-t-elle en me baisant,
que nous ne nous runissons ici que pour foutre... que pour nous livrer  des
horreurs...  des atrocits. Si nous nous engloutissons au fond de la rgion
des morts, c'est pour tre le plus loin possible des vivants. Quand on est
aussi libertins, aussi dpravs, aussi sclrats, on voudrait tre dans les
entrailles de la terre, afin de mieux fuir les hommes et leurs absurdes lois.
     Quelque avance que je fusse dans la carrire de la lubricit, j'avoue
que ce dbut m'interdit.
     -  ciel ! dis-je tout mue, qu'allons-nous donc faire dans ces
souterrains ?
     - Des crimes, me dit Mme Delbne ; nous allons nous en souiller  tes
yeux, nous allons t'apprendre  nous imiter... Redouterais-tu quelques
faiblesses ?... Aurais-je eu tort de rpondre de toi ?
     - Ne le crains point, rpondis-je avec vivacit, je fais serment entre
tes mains de ne m'effrayer de quoi que ce puisse tre.
     Aussitt, Delbne ordonne  Volmar de me dshabiller.
     - Elle a le plus joli cul du monde, dit le grand vicaire ds qu'il m'eut
vue toute nue.
     Et des baisers... des attouchements couvrirent aussitt mes fesses ;
puis, passant une de ma mains sur ma motte, l'homme de Dieu tchait que son
membre pt frotter assez hermtiquement mon derrire pour en tre lubriquement
chatouill : bientt il y pntre presque sans peine, et dans le mme instant
Tlme enfile mon con. Tous deux dchargent, et j'avoue que je les suivis de
prs.
     - Juliette, me dit la suprieure, nous venons de vous procurer les deux
plus grands plaisirs dont une femme puisse jouir : il faut que vous nous
disiez franchement duquel des deux vous avez t le mieux dlecte.
     - En vrit, madame, rpondis-je, l'un et l'autre m'ont donn tant de
plaisir, qu'il me serait impossible de prononcer. J'prouve encore, par
rminiscence, des sensations en mme temps si confuses et si voluptueuses, que
je leur assignerais bien difficilement leur vritable place.
     - Il faut la faire recommencer, dit Tlme ; l'abb et moi nous varierons
nos attaques, nous prierons la belle Juliette d'interroger ses sensations, et
de nous en rendre un compte plus exact.
     - Eh bien ! volontiers, rpondis-je ; je crois comme vous que ce n'est
qu'en recommenant qu'il me sera possible de dcider.
     - Elle est charmante, dit la suprieure ; il y a bien l de quoi nous
faire la plus jolie petite putain que nous ayons forme depuis longtemps. Mais
il faut arranger tout ceci non seulement pour que Juliette dcharge
dlicieusement, mais pour qu'il rejaillisse quelque chose sur nous des
plaisirs qu'elle va goter.
     En consquence de ces libertins projets, voici comment le tableau se
dessina :
     Tlme, qui venait de foutre mon con, s'arrangea dans mon cul ; il
l'avait un peu plus gros que son confrre, mais, toute novice que j'tais, la
nature sans doute m'avait si bien cre pour ces plaisirs, que je ne souffris
point de la diffrence. J'tais couche  plat ventre sur la suprieure, de
manire  ce que mon clitoris post sur sa bouche, et la friponne, mollement
tendue sur des carreaux, le suait en cartant les cuisses. Entre ses jambes,
Laurette, courbe, lui rendait ce qu'elle me faisait, et le plaisir que la
coquine recevait, elle le faisait voluptueusement refluer sur Volmar et
Flavie, qu'elle masturbait de droite et de gauche. Ducroz derrire Laurette,
se branlait lgrement sur ses fesses, mais sans y pntrer : l'honneur de
l'un et l'autre pucelage de cette petite fille ne regardait absolument que moi.
     Toutes les scnes de fouterie commencent par un moment de calme : il
semble que l'on veuille savourer la volupt tout entire et qu'on craigne de
la laisser chapper en parlant. Il m'tait recommand de jouir avec attention,
afin de comparer ; j'tais dans une extase silencieuse ; et, je l'avoue, les
plaisirs incroyables que je recevais des secousses vives et ritres du vit
de Tlme dans le trou de mon cul, les angoisses lubriques o me plongeaient
les frtillements de la langue de l'abbesse sur mon clitoris, les scnes
luxurieuses dont j'tais entoure, la runion enfin de tant d'pisodes
lascifs, tenaient mes sens dans un dlire o j'aurais voulu vivre
ternellement.
     Tlme essaya de parler le premier, mais ses bgaiements, ses soupirs
entrecoups, exprimaient bien moins ses ides que son dsordre. Tout ce que
nous pmes comprendre, c'est qu'il jurait beaucoup, et que l'extrme chaleur,
le resserrement de mon anus, lui faisaient goter de bien grands plaisirs.
     - Je suis prt  dcharger dans le plus divin des derrires !
s'cria-t-il enfin ; je ne sais si Juliette sera plus dlecte de recevoir mon
foutre dans son cul qu'elle ne l'a t de le sentir jaculer dans son con ;
mais pour moi, je jure que j'ai mille fois plus de plaisir  la sodomiser que
je n'en ressentis au fond de son vagin.
     - C'est histoire de got, dit Ducroz, qui se branlait fortement sur le
cul de Laurette en baisant Flavie.
     - C'est philosophie, c'est raison, dit Volmar nerveusement branle par
Delbne et langotant Ducroz ; quoique femme, je pense de mme, et je proteste
bien que, si j'tais homme, je ne foutrais jamais qu'en cul.
     Et la voluptueuse crature dcharge en prononant ces paroles impures.
Tlme la suit de prs ; il devient furieux ; retournant ma tte vers lui, il
enfonce d'un pied sa langue dans ma bouche ; Delbne me suce si
voluptueusement pendant ce temps-l, que je m'abandonne. Je veux crier de
plaisir, la langue chatouilleuse de Tlme repousse mes paroles, le libertin
avale mes soupirs ; j'inonde les lvres et le gosier de ma suceuse qui,
elle-mme, lance des torrents dans la bouche de Laurette ; Flavie se joint
bientt  nous, et la charmante libertine perd son foutre en jurant comme un
charretier.
     - Passons  autre chose, dit Delbne en se relevant. Ducroz, enconnez
Juliette ; elle se couchera dans vos bras ; Volmar, galement  plat ventre,
lui gamahuchera le cul ; je me coulerai sous Volmar pour lui sucer le clitoris
; pendant que Tlme m'enconnera, Flavie donnera la diligence  Tlme, qui
chatouillera le con de Laurette, et cela tout en me foutant.
     De nouvelles libations  Cypris terminrent cette seconde preuve et l'on
m'interrogea.
     -  mon amie, dis-je  Delbne qui me questionnait, j'avoue, puisqu'il
faut que je rponde avec vrit, que le membre qui s'est introduit dans mon
derrire m'a caus des sensations infiniment plus vives et plus dlicates que
celui qui a parcouru mon devant. Je suis jeune, innocente, timide, peu faite
aux plaisirs dont je viens d'tre comble ; il serait possible que je me
trompasse sur l'espce et la nature de ces plaisirs en eux-mmes, mais vous me
demandez ce que j'ai senti, je le dis.
     - Viens me baiser, mon ange, me dit Mme Delbne, tu es une fille digne de
nous. Eh ! sans doute, poursuivit-elle avec enthousiasme, sans doute, il n'est
aucun plaisir qui puisse se comparer  celui du cul : malheur aux filles assez
simples, assez imbciles pour n'oser pas ces lubriques carts ; elles ne
seront jamais dignes de sacrifier  Vnus, et jamais la desse de Paphos ne
les comblera de ses faveurs[4] !
     - Ah ! qu'on m'encule, s'crie la putain, en s'agenouillant sur un
canap. Volmar, Flavie, Juliette, armez-vous de godemichs ; vous, Ducroz et
Tlme, bandez ferme, et que vos vits mutins entrelacent les membres postiches
de ces coquines ; voil mon cul : foutez-le tous ! Laurette sera devant moi
pendant ce temps-l, et je lui ferai tout ce qui me passera par la tte.
     Les ordres de la suprieure s'excutent. A la manire dont la libertine
reoit ces attaques, il est facile de voir  quel point elle y est habitue ;
 mesure qu'un des acteurs la travaille, un autre, se courbant sous elle, lui
chatouille le clitoris ou l'intrieur de la motte. C'est de la runion de ces
deux actes que la volupt s'amliore ; elle n'est vraiment entire qu'autant
qu'une douce masturbation du devant vient prter, aux intromissions du cul, le
sel piquant qui peut rsulter de cette jouissance. A force d'irritation,
Delbne devint furieuse ; les passions parlaient imptueusement dans cette
femme ardente, et nous ne tardmes pas  nous apercevoir que c'tait bien
plutt  ses fureurs qu' ses caresses que servait la petite Laurette ; elle
la mordait, elle la pinait, elle l'gratignait.
     - Sacredieu ! s'cria-t-elle  la fin, sodomise par Tlme, chatouille
par Volmar, oh ! foutre, je dcharge ! vous m'avez fait mourir de volupt !
Asseyons-nous, et dissertons. Ce n'est pas tout que d'prouver des sensations,
il faut encore les analyser. Il est quelquefois aussi doux d'en savoir parler
que d'en jouir, et quand on ne peut plus celui-ci, il est divin de se jeter
sur l'autre. Faisons cercle. Juliette, calme-toi, je lis dj ton inquitude
dans tes regarde ; as-tu donc peur que nous te manquions de parole ? Voil ta
victime, continua-t-elle en me montrant Laurette ; tu l'enconneras, tu
l'enculeras, cela est sr : les promesses des libertins sont solides comme
leurs drglements. Tlme, et vous, Ducroz, soyez prs de moi ; je veux
manier vos vits en parlant, je veux les faire rebander, je veux que l'nergie
qu'ils retrouveront sous mes doigts se communique  mes discours, et vous
verrez mon loquence s'accrotre, non comme celle de Cicron, en raison des
mouvements du peuple entourant la tribune aux harangues, mais comme celle de
Sapho, en proportion du foutre qu'elle obtenait de Damophile.
     J'avoue, nous dit Delbne ds qu'elle se fut mise en tat de discourir,
qu'il n'est rien au monde qui m'tonne comme l'ducation morale que l'on donne
aux jeunes filles : il semble que l'on ne s'attache, dans les principes qu'on
leur inculque, qu' contrarier dans elles tous les mouvements de la nature. Je
voudrais bien que quelqu'un me rpondt  quoi sert une femme sage dans le
monde, et s'il existe quelque chose de plus inutile que ces pratiques de vertu
dont on ne cesse d'tourdir notre sexe : nous existons dans deux situations o
ces pratiques nous sont recommandes, et c'est dans l'une et l'autre poque de
notre vie o je vais entreprendre de prouver leur inutilit.
     Jusqu' ce qu'une fille se marie,  quoi sert-il, je le demande, qu'elle
conserve sa virginit ? Et comment peut-on porter l'extravagance au point de
croire qu'une crature fminine devrait valoir mieux, pour avoir une partie de
son corps un peu plus ou un peu moins ouverte ? Pour quel but la nature
a-t-elle cr tous les humains ? N'est-ce pas pour se donner mutuellement tous
les secours, et par consquent tous les plaisirs qui dpendent d'eux ? Or,
s'il est vrai qu'un homme doive attendre de trs grands plaisirs d'une jeune
fille, ne contrariez-vous pas les lois de la nature, en composant  cette
pauvre fille une vertu froce qui lui dfend de se prter aux dsirs imptueux
de cet homme ? Pouvez-vous vous permettre une telle barbarie sans la justifier
par quelque chose ? Or, que m'allguez-vous pour me convaincre que cette jeune
fille fait bien de garder sa virginit ? Votre religion, vos murs, vos usages
? Et qu'y a-t-il, je vous prie, de plus mprisable que tout cela ? Je ne parle
pas de la religion, je vous connais assez tous pour tre bien persuade du peu
de cas que vous en faites. Mais les murs, qu'est-ce que les murs, j'ose vous
le demander ? On appelle ainsi, ce me semble, le genre de conduite des
individus d'une nation, entre eux et avec les autres. Or, les murs, vous en
conviendrez, doivent tre bases sur le bonheur individuel ; si elles
n'assurent pas ce bonheur, elles sont ridicules ; si elles y nuisent, elles
sont atroces, et une nation sage doit travailler sur-le-champ  la prompte
rforme de ces murs, ds qu'elles ne servent plus au bonheur gnral. Or, je
demande qu'on me prouve qu'il y a quelque chose dans nos murs franaises qui,
relativement au plaisir de la chair, puisse cooprer au bonheur de la nation :
en vertu de quoi contraignez-vous cette jeune fille  conserver son pucelage,
malgr la nature qui lui dit de le perdre, et malgr sa sant que sa sagesse
drange ! Me rpondrez-vous que c'est pour qu'elle arrive pure dans les bras
de son poux : mais cette prtendue ncessit est-elle autre chose que
l'histoire des prjugs ? Quoi ! pour faire jouir un homme du frivole plaisir
de moissonner des prmices, il faut que cette malheureuse se sacrifie dix ans
; il faut qu'elle fasse de la peine  cinq cents individus, pour en dlecter
tristement un seul ? Existe-t-il quelque chose de plus barbare et de plus mal
combin que cela ? O, je vous prie, l'intrt gnral est-il plus cruellement
immol que dans des lois aussi absurdes ! Vivent  jamais les nations qui,
loin de ces purilits, n'estiment au contraire les jeunes personnes de notre
sexe qu'en raison de leurs dsordres ! Dans cette seule multiplicit rside la
vritable vertu d'une fille : plus elle se livre, plus elle est aimable ; plus
elle fout, plus elle fait d'heureux, et plus elle est utile au bonheur de ses
concitoyens. Qu'ils renoncent donc, ces maris barbares, au vain plaisir de
cueillir une rose, droit despotique qu'ils ne s'arrogent qu'aux dpens du
bonheur des autres hommes ; qu'ils cessent de msestimer une fille qui, ne les
connaissant pas, n'a pu les attendre pour leur faire prsent de ce qu'elle a
de plus prcieux, et qui certainement ne l'a pas d si elle a consult la
nature ! Examinerons-nous la ncessit de la vertu des tres de notre sexe
sous le second rapport, je veux dire quand nous sommes maries ? Ceci nous
ramne  l'adultre, et c'est ce prtendu dlit que je veux traiter  fond.
     Nos murs, nos religions, nos lois, toutes ces viles considrations
locales ne mritent aucun gard dans cet examen : l'objet n'est pas de savoir
si l'adultre est un crime aux yeux du Lapon qui le permet, ou du Franais qui
le dfend, mais si l'humanit et la nature sont offenses de cette action.
Pour pouvoir admettre une hypothse semblable, il faudrait mconnatre
l'tendue des dsirs physiques dont cette mre commune des hommes a dou les
deux sexes. Sans doute, si un homme suffisait aux dsirs d'une seule femme, ou
qu'une seule femme pt contenter les ardeurs d'un seul homme, dans cette
hypothse alors, tout ce qui violerait la loi outragerait aussi la nature.
Mais si l'inconstance et l'insatiabilit de ces dsirs sont telles, que la
pluralit des hommes soit aussi ncessaire  la femme que celle des femmes le
devient aux hommes, vous m'avouerez que, dans ce cas, toute loi qui s'oppose 
leurs dsirs devient tyrannique et s'loigne visiblement de la nature. Cette
fausse vertu qu'on nomme chastet, tant certainement le plus ridicule de tous
les prjugs, en ce que cette manire d'tre ne coopre en rien au bonheur des
autres et nuit infiniment  la prosprit gnrale, puisque les privations
qu'impose cette vertu sont ncessairement trs cruelles, cette fausse vertu,
dis-je, tant l'idole qu'on encense, dans la crainte qu'on a de l'adultre,
doit d'abord tre mise, par tout tre sens, au rang des freins les plus
odieux dont il a plu  l'homme de grever les inspirations de la nature. Osons
arracher le voile ; le besoin de foutre n'est pas d'une moins haute importance
que celui de boire et de manger, et l'on doit se permettre l'usage de l'un et
de l'autre avec aussi peu de contrainte. L'origine de la pudeur ne fut,
soyons-en bien srs, qu'un raffinement luxurieux : on tait bien aise de
dsirer plus longtemps pour s'exciter davantage, et des sots prirent ensuite
pour une vertu ce qui n'tait qu'une recherche du libertinage[5]. Il est aussi
ridicule de dire que la chastet est une vertu, qu'il le serait de prtendre
que c'en est une de se priver de nourriture. Qu'on le remarque bien : c'est
presque toujours la sotte importance que nous mettons  certaine chose qui
finit par l'riger en vertu ou en vice ; renonons  nos imbciles prjugs
sur cela ; qu'il soit aussi simple de dire  une fille,  un garon, ou  une
femme, qu'on a envie de s'en amuser, qu'il l'est, dans une maison trangre,
de demander les moyens d'apaiser sa faim ou sa soif, et vous verrez que le
prjug tombera, que la chastet cessera d'tre une vertu, et l'adultre un
crime. Eh ! quel mal fais-je, je vous prie, quelle offense commets-je, en
disant  une belle crature, quand je la rencontre : Prtez-moi la partie de
votre corps qui peut me satisfaire un instant, et jouissez, si cela vous
plat, de celle du mien qui peut vous tre agrable ?
     En quoi cette crature quelconque est-elle lse de ma proposition ? En
quoi le sera-t-elle en acceptant la mienne ? Si je n'ai rien de ce qu'il lui
faut pour lui plaire, que l'intrt tienne lieu du plaisir, et qu'alors, pour
un ddommagement convenu, elle m'accorde sur-le-champ la jouissance de son
corps, et qu'il me soit permis d'employer la force et tous les mauvais
traitements qu'elle entrane, si, en la satisfaisant comme je peux, ou de ma
bourse, ou de mon corps, elle ose ne pas me donner  l'instant ce que je suis
en droit d'exiger. Elle seule offense la nature, en refusant ce qui peut
obliger son prochain : je ne l'outrage point, moi, en proposant d'acheter
d'elle ce qui m'en convient, et de payer ce qu'elle me cde au prix qu'elle
peut dsirer. Eh ! non, non ! encore une fois, la chastet n'est point une
vertu ; elle n'est qu'une mode de convention, dont la premire origine ne fut
qu'un raffinement du libertinage ; elle n'est nullement dans la nature, et une
fille, une femme, ou un garon, qui accorderait ses faveurs au premier venu,
qui se prostituerait effrontment en tous sens, en tous lieux,  toute heure,
ne commettrait qu'une chose contraire, j'en conviens, aux usages du pays
qu'habiterait peut-tre cet individu ; mais il n'offenserait en quoi que ce
puisse tre, ni son prochain, qu'il servirait bien plutt que de l'outrager,
ni la nature, aux desseins de laquelle il n'a fait que complaire en se livrant
aux derniers excs du libertinage. La continence, soyez-en bien certains,
n'est que la vertu des sots et des enthousiastes ; elle a beaucoup de dangers,
aucuns bons effets ; elle est aussi pernicieuse aux hommes qu'aux femmes ;
elle est nuisible  la sant, en ce qu'elle laisse corrompre dans les reins
une semence destine  tre lance au-dehors, comme toutes les autres
scrtions. La corruption la plus affreuse des murs, en un mot, a infiniment
moins d'inconvnients, et les peuples les plus clbres de la terre, ainsi que
les hommes qui l'illustrrent le plus, furent incontestablement les plus
dbauchs. La communaut des femmes est le premier vu de la nature, elle est
gnrale dans le monde, les animaux nous en donnent l'exemple ; il est
absolument contraire aux inspirations de cette agente universelle d'unir un
homme avec une femme, comme en Europe, et une femme avec plusieurs hommes,
comme dans certaine pays de l'Afrique, ou un homme avec plusieurs femmes comme
en Asie et dans la Turquie d'Europe ; toutes ces institutions sont
rvoltantes, elles gnent les dsirs, elles contraignent les humeurs, elles
enchanent les volonts, et, de toutes ces infmes coutumes, il ne peut
rsulter que des malheurs.  vous, qui vous mlez de gouverner les hommes,
gardez-vous de lier aucune crature ! Laissez-la faire ses arrangements toute
seule, laissez-la se chercher elle-mme ce qui lui convient, et vous vous
apercevrez bientt que tout n'en ira que mieux.
     Quelle ncessit y a-t-il donc, diront tous les hommes raisonnables, que
le besoin de perdre un peu de semence me lie  une crature que je n'aimerai
jamais ? De quelle utilit peut-il tre que ce mme besoin enchane  moi cent
infortunes que je ne connais seulement pas ! Pourquoi faut-il que ce mme
besoin, avec quelque diffrence pour la femme, l'assujettisse  une contrainte
et  un esclavage perptuels ? Eh quoi ! cette malheureuse fille brle de
temprament ; le besoin de se rassasier la consume, et vous allez, pour la
satisfaire, lier son sort  celui d'un homme... peut-tre fort loin du got de
ces plaisirs, et qui, ou ne la verra pas quatre fois dans sa vie, ou ne se
servira d'elle que pour la soumettre  des plaisirs dont le partage deviendra
impossible  cette jeune personne ? Quelle injustice de part et d'autre ! et
comme elle est vite en abrogeant vos ridicules mariages, en laissant les
deux sexes libres de se chercher et de se trouver rciproquement ce qu'il leur
faut ! Quel bien tablissent les mariages dans la socit ? Bien loin de
resserrer les nuds, ils les brisent. Lequel, selon vous, parat le plus uni,
ou d'une seule et mme famille, comme le serait alors chaque gouvernement de
la terre, ou de cinq ou six millions de petites, dont les intrts, toujours
personnels, divisent ncessairement l'intrt gnral et le combattent
perptuellement ? Quelle diffrence d'union... de tendresse entre tous les
hommes, si tous galement, frres, pres, mres, poux, en cherchant  se
combattre ou  se nuire, nuisaient ou combattaient alors ce qu'ils auraient de
plus cher ! Mais cette universalit, direz-vous, affaiblirait les liens ; il
n'y en aurait plus,  force d'en avoir. Eh ! qu'importe ? il vaut bien mieux
qu'il n'y en ait d'aucune espce, que d'en avoir dont le but ne peut tre que
de troubler ou que de nuire. Jetons un coup d'il sur l'histoire. Que seraient
devenus les ligues, les diffrente partis qui ont dchir la France, parce que
chacun suivait sa famille et s'unissait  elle pour combattre ; que tout cela,
dis-je, serait-il devenu, s'il n'y et eu qu'une seule famille en France ?
Cette famille se serait-elle divise par troupes pour se combattre
rciproquement, pour adopter, les unes le parti d'un tyran, les autres le
parti contraire ? Plus d'Orlanais contre les Bourguignons, plus de Guises
contre les Bourbons, plus de toutes ces horreurs qui ont dchir la France, et
dont l'unique objet tait l'orgueil et l'ambition des familles. Ces passions
s'anantissent avec l'galit que je propose ; elles s'oublient avec la
destruction de ces liens ridicules appels mariages. Plus qu'une vue, plus
qu'un projet, plus qu'un dsir dans l'tat : vivre heureux ensemble, et
dfendre ensemble la patrie. Il est impossible que la machine subsiste
longtemps avec les usages adopte jusqu' ce jour. Les richesses et le crdit
s'tayant, se cherchant sans cesse, il y aura ncessairement avant un sicle
une portion de l'tat si puissante et si riche qu'elle culbutera l'autre, et
voil encore la patrie dsole[6].
     Que l'on y rflchisse bien, on verra que tous les troubles n'ont jamais
eu d'autres causes. Une puissance sourdement accrue a toujours fini par
essayer de culbuter l'autre, et elle y a russi. Que d'obstacles levs, que
d'inconvnients prvenus, en abolissant les mariages : plus de chanes
abhorres, plus de repentirs amers, plus aucun des crimes, fruits de ces abus
monstrueux, puisque c'est la loi seule qui fait le crime, et que le crime
tombe ds que la loi n'existe plus. Aucune cabale dans l'tat, plus
d'ingalit choquante de fortune. Mais les enfants... la population ?... C'est
cela que nous allons traiter.
     Nous commencerons par tablir un fait auquel nous croyons difficile de
rpondre : c'est que, pendant l'acte de la jouissance, assurment l'on
s'occupe fort peu de la crature qui peut en rsulter ; celui qui serait assez
bte pour y penser aurait assurment la moiti moins de plaisir que celui qui
ne s'en occupe pas. C'est un ridicule outr, sans doute, ou de ne voir une
femme que dans cette ide, ou que de concevoir mme cette ide en la voyant.
C'est  tort que l'on suppose que la propagation est une des lois de la nature
: notre seul orgueil nous a fait imaginer cette sottise. La nature permet la
propagation, mais il faut bien se garder de prendre sa tolrance pour un
ordre. Elle n'a pas le plus petit besoin de la propagation ; et la destruction
totale de la race, qui deviendrait le plus grand malheur du refus de la
propagation, l'affligerait si peu qu'elle n'en interromprait pas plus son
cours que si l'espce entire des lapins ou des livres venait  manquer sur
notre globe. Ainsi, nous ne la servons pas plus en propageant, que nous ne
l'offensons en ne propageant pas. Soyons bien persuads que cette intressante
propagation, que notre orgueil rige sottement en vertu, devient, relativement
aux lois de la nature, la chose la plus inutile et qui doit le moins nous
inquiter. Deux tres de sexe diffrent, que l'instinct du plaisir rapproche,
doivent donc s'attacher  goter le plaisir unanimement dans toute l'tendue
qu'il peut avoir, et y mettre, tant pour son augmentation que pour son
amlioration, toutes les recherches qui peuvent dpendre d'eux, puis se moquer
absolument des suites, et parce que ces suites ne sont nullement ncessaires,
et parce que la nature s'en embarrasse on ne saurait moins[7].
     A l'gard du pre, il devient totalement dgag du soin de cette
progniture, si elle a lieu. Et comment pourrait-il s'en inquiter, avec la
communaut que je suppose ? Un peu de semence jete par lui dans une matrice
commune, o ce qui peut germer germe, ne peut lui devenir une obligation de
prendre soin de l'embryon germ, et ne peut pas plus lui imposer de devoirs
envers cet embryon qu'envers celui de l'insecte que ses excrments dposs au
pied d'un arbre auraient fait clore quelques jours aprs : c'est, dans l'un
et dans l'autre cas, de la matire dont le besoin oblige de se dbarrasser, et
qui devient ce qu'elle peut. La femme seule, dans le cas suppos, devient
matresse de l'embryon ; comme unique propritaire de ce fruit plaisamment
prcieux, elle en peut donc entirement disposer  son gr, le dtruire au
fond de son sein, s'il la gne, ou aprs qu'il est n, si l'espce ne lui
convient pas, et dans tous les cas l'infanticide ne peut jamais lui tre
dfendu. C'est un bien entirement  elle, que personne ne rclame, qui
n'appartient  personne, dont la nature n'a aucun besoin, et que, par
consquent, elle peut ou nourrir ou touffer si elle veut. Eh ! ne craignons
pas de manquer d'hommes ; il y aura plus qu'on ne voudra de femmes envieuses
d'lever le fruit qu'elles portent ; et vous aurez toujours plus de bras qu'il
ne vous en faudra pour vous dfendre et pour cultiver vos terres. Formez, pour
lors, des coles publiques, o les enfants soient levs ds qu'ils n'ont plus
besoin du sein de leur mre ; que, dposs l comme enfants de l'tat, ils
oublient mme jusqu'au nom de cette mre, et que, s'unissant ensuite
vulgivaguement  leur tour, ils fassent comme leurs parents.
     Voyez, d'aprs ces principes, ce qu'est maintenant l'adultre, et s'il
est possible ou vrai qu'une femme puisse faire mal en se livrant  qui bon lui
semble. Voyez si tout ne subsisterait pas galement, mme avec l'entire
destruction de nos lois. Mais, d'ailleurs, sont-elles gnrales, ces lois ?
Tous les peuples ont-ils le mme respect pour ces liens absurdes ? Faisons un
examen rapide de ceux qui les ont mpriss.
     En Laponie, en Tartarie, en Amrique, c'est un honneur que de prostituer
sa femme  un tranger.
     Les Illyriens ont des assembles particulires de dbauches, o ils
contraignent leurs femmes  se livrer au premier venu, devant eux.
     L'adultre tait publiquement autoris chez les Grecs. Les Romains se
prtaient mutuellement leurs femmes. Caton prta la sienne  Hortensius, qui
dsirait une femme fconde.
     Cook dcouvrit une socit  Otati o toutes les femmes se livrent
indiffremment  tous les hommes de l'assemble. Mais si l'une d'elles devient
enceinte, l'enfant est touff au moment de sa naissance : tant il est vrai
qu'il existe des peuples assez sages pour sacrifier  leurs plaisirs les lois
futiles de la population ! Cette mme socit,  quelques diffrences prs,
existe  Constantinople[8].
     Les ngres de la cte de Poivre et de Riogabar prostituent leurs femmes 
leurs propres enfants.
     Chez les anciens Bretons, huit ou dix maris se rassemblaient et mettaient
leurs femmes en commun. Les intrts, les partis diffrents s'opposent chez
nous  ces trafics dlicieux. Quand serons-nous donc assez philosophes pour
les tablir ?
     Singha, reine d'Angola, avait fait une loi qui tablissait la
vulgivaguibilit des femmes. Cette mme loi leur enjoignait de se garantir de
grossesse, sous peine d'tre piles dans un mortier : loi svre, mais utile,
et qui doit toujours suivre la dfense des liens et la communaut, afin de
mettre des bornes  une population dont la trop grande abondance pourrait
devenir dangereuse.
     Mais on peut tarir cette population par des moyens plus doux : ce serait
en accordant des honneurs et des rcompenses au saphotisme,  la sodomie, 
l'infanticide, comme Sparte en dcernait au vol. Ainsi la balance
s'galiserait sans avoir besoin, comme  Angola ou  Formose, d'craser le
fruit des femmes dans leur propre sein.
     En France, par exemple, o la population est beaucoup trop nombreuse, en
tablissant la communaut dont je parle, il faudrait fixer le nombre des
enfants, faire impitoyablement noyer tout le reste, et, comme je viens de le
dire, vnrer les amours illgitimes entre sexes gaux. Le gouvernement,
matre alors et de ces enfants et de leur nombre, compterait ncessairement
autant de dfenseurs qu'il en aurait lev, et l'tat n'aurait point, par
grandes villes, trente mille malheureux  soulager dans les temps de disette.
C'est pousser trop loin le respect pour un peu de matire fconde, que
d'imaginer qu'on ne puisse pas, quand il en est besoin, la dtruire avant
terme ou mme beaucoup aprs.
     Il y a, en Chine, une socit pareille  celles d'Otati et de
Constantinople. On les appelle les maris commodes. Ils n'pousent de filles
qu' la condition qu'elles se prostitueront  d'autres : leur maison est
l'asile de toutes les luxures. Ils noient les enfants qui naissent de ce
commerce.
     Il existe des femmes au Japon qui, quoique maries, se tiennent, avec
l'agrment de leurs poux, aux environs des temples et des grands chemins, le
sein dcouvert, comme les courtisanes d'Italie, et sont toujours prtes 
favoriser les dsirs du premier venu.
     On voit une pagode  Cambaye, lieu de plerinage o toutes les femmes se
rendent avec la plus grande dvotion ; l, elles se prostituent publiquement,
sans que leurs maris y trouvent  redire. Celles qui ont amass une certaine
fortune  ce mtier achtent, avec cet argent, de jeunes esclaves qu'elles
dressent au mme usage et qu'elles mnent ensuite  la pagode pour se
prostituer  leur exemple[9].
     Un mari, au Pgu, mprise souverainement les premires faveurs de sa
femme ; il les fait prendre par un ami, souvent mme par l'tranger qu'il
considre. Mais il n'en ferait pas de mme pour les prmices d'un jeune garon
: cette jouissance est, pour les habitants de ces pays, la plus dlicieuse de
toutes.
     Les Indiennes du Darien se prostituent au premier venu. Si elles sont
maries, l'poux se charge de l'enfant ; si elles sont filles, ce serait un
dshonneur d'tre grosses, et elles se font alors avorter, ou prennent, dans
leur jouissance, des prcautions qui les dlivrent de cette inquitude.
     Les prtres de Cumane ravissent la fleur des jeunes maries : l'poux
n'en voudrait pas sans cette crmonie pralable. Ce prcieux bijou n'est donc
qu'un prjug national, ainsi que tant d'autres choses sur lesquelles nous ne
voulons jamais ouvrir les yeux.
     Combien de temps la fodalit usa-t-elle de ce droit dans plusieurs
provinces de l'Europe, et particulirement en cosse ? Ce sont donc des
prjugs que la pudeur... que la vertu... que l'adultre.
     Il s'en faut bien que tous les peuples aient galement estim les
prmices. Plus une fille, dans l'Amrique septentrionale, avait eu d'aventures
galantes, plus elle trouvait d'poux qui la recherchaient. On n'en voulait
point si elle tait vierge : c'tait une preuve de son peu de mrite.
     Aux les Balares, le mari est le dernier qui jouisse de sa femme : tous
les parents, tous les amis le prcdent dans cette crmonie ; il passerait
pour un homme fort malhonnte, s'il s'opposait  cette prrogative. Cette mme
coutume s'observait en Islande, et chez les Nazamens, peuple de l'gypte :
aprs le festin, l'pouse nue allait se prostituer  tous les convives et
recevait un prsent de chacun.
     Chez les Massagtes, toutes les femmes taient en commun : lorsqu'un
homme en rencontrait une qui lui plaisait, il la faisait monter sur son
chariot, sans qu'elle pt s'en dfendre ; il suspendait ses armes au timon, et
cela suffisait pour empcher les autres d'approcher.
     Ce ne fut point en faisant des lois de mariage, mais en tablissant, au
contraire, la parfaite communaut des femmes, que les peuples du Nord furent
assez puissants pour culbuter trois ou quatre fois l'Europe et l'inonder de
leurs migrations.
     Le mariage est donc nuisible  la population, et l'univers rempli de
peuples qui l'ont mpris. Il est donc contraire au bonheur des individus, aux
yeux de la nature, et gnralement  toutes les institutions qui peuvent
assurer la flicit de l'homme sur la terre. Or, si c'est l'adultre qui le
pulvrise, l'adultre qui dtruit ses lois, l'adultre qui rentre si
nergiquement dans celles de la nature, l'adultre pourrait donc bien, au lieu
d'tre un crime, facilement passer pour une vertu.
      tendres cratures, ouvrages divins, cres pour les plaisirs de l'homme
! cessez de croire que vous ne soyez faites que pour la jouissance d'un seul ;
foulez aux pieds, sans nulle frayeur, ces liens absurdes qui, vous enchanant
dans les bras d'un poux, nuisent au bonheur que vous attendez de l'amant qui
vous est cher ! Songez que ce n'est qu'en lui rsistant que vous outragez la
nature : en vous formant le plus sensible, le plus ardent des sexes, elle
gravait dans vos curs le dsir de vous livrer  toutes vos passions. Vous
indiquait-elle de vous captiver  un seul homme, en vous donnant la force d'en
lasser quatre ou cinq de suite ? Mprisez les vaines lois qui vous tyrannisent
; elles ne sont l'ouvrage que de vos ennemis, sitt que ce n'est pas vous qui
les avez faites : ds qu'il est sr que vous vous seriez bien gardes de les
approuver, de quel droit prtendrait-on vous y astreindre ? Songez qu'il n'est
qu'un ge pour plaire, et que vous verserez dans votre vieillesse des larmes
bien cruelles, si vous l'avez pass sans jouir : et quel fruit
recueillerez-vous de cette sagesse, quand la perte de vos charmes ne vous
laissera plus prtendre  nuls droits ? L'estime de votre poux, quelle faible
consolation ! quels ddommagements pour de tels sacrifices ! Qui, d'ailleurs,
vous rpond de son quit ? qui vous dit que votre constance lui soit aussi
prcieuse que vous l'imaginez ? Vous voil donc rduites  votre propre
orgueil. Ah ! femmes aimables, la plus mince des jouissances que donne un
amant vaut mieux que celles de soi-mme : ce sont de pures chimres que toutes
ces jouissances isoles, personne n'y croit, personne ne s'en doute, personne
ne vous en sait gr, et, toujours destines  tre victimes, vous mourrez
celles du prjug, au heu de l'avoir t de l'amour. Servez-le, jeunes
beauts, servez-le donc sans crainte, ce Dieu charmant qui vous cra pour lui
; c'est au pied de ses autels, c'est dans les bras de ses sectateurs que vous
trouverez la rcompense des petits chagrins que vous fait prouver une
premire dmarche. Songez qu'il n'y a que celle-l qui cote ; elle n'est pas
plus tt faite que vos yeux se dessillent : ce n'est plus la pudeur qui colore
de roses vos joues fraches et blanches, c'est le dpit d'avoir pu respecter
une minute le frein mprisable dont l'atrocit des parents ou la jalousie des
poux osa vous fier un seul jour.
     Dans l'tat cruel o les choses sont, et c'est ce qui doit faire la
seconde partie de mon discours, dans cet tat de gne affreux, dis-je, il ne
reste plus qu' donner aux femmes quelques conseils sur la manire de se
conduire, et qu' examiner si rellement il rsulte un inconvnient de ce
fruit tranger que se trouve contraint d'adopter le mari.
     Voyons d'abord si ce n'est pas une vaine chimre pour un mari que de
placer son honneur et sa tranquillit dans la conduite d'une femme.
     L'honneur ! et comment un autre tre que nous peut-il donc disposer de
notre honneur ? Ne serait-ce pas ici un moyen adroit que les hommes auraient
employ pour obtenir davantage de leurs femmes, pour les enchaner plus
fortement  eux ? Eh quoi ! il sera permis  cet homme injuste de se livrer
lui-mme  toutes les dbauches qui lui plairont, sans entamer cet honneur
frivole ; et cette femme qu'il nglige, cette femme vive et ardente dont il ne
contente pas le quart des dsirs, le dshonore en ayant recours  un autre ?
Mais ceci est positivement le mme genre de folie que celui de ce peuple o le
mari se met au lit quand la femme accouche. Persuadons-nous donc que notre
honneur est  nous, qu'il ne peut jamais dpendre de personne, et qu'il y a de
l'extravagance  imaginer que jamais les fautes des autres puissent y donner
la moindre atteinte.
     Si donc il devient absurde d'imaginer qu'il puisse rsulter, pour un
homme, du dshonneur de la conduite de sa femme, quel autre chagrin
pouvez-vous prouver qu'il puisse en revenir ? De deux choses l'une : ou cet
homme aime sa femme, ou il ne l'aime point ; dans la premire hypothse, ds
qu'elle lui manque, c'est qu'elle ne l'aime plus ; or, dites-moi si la plus
haute de toutes les extravagances n'est pas d'aimer quelqu'un qui ne vous aime
plus ? L'homme dont il s'agit doit donc, ds ce moment, cesser d'tre attach
 son pouse, et, dans cette supposition, l'inconstance doit tre parfaitement
permise  cette pouse. Si c'est le second cas, et que, n'aimant plus sa
femme, l'homme ait donn lieu  cette inconstance, de quoi peut-il se plaindre
? Il a ce qu'il mrite, ce qui devait ncessairement lui arriver en se
comportant comme il le fait. Il commettrait donc la plus grande injustice en
s'en plaignant, ou le trouvant mauvais : n'a-t-il pas dix mille objets de
ddommagement autour de lui ? Eh ! qu'il laisse s'amuser en paix cette femme,
assez malheureuse dj d'tre oblige de se contraindre, pendant que lui n'a
besoin d'aucun voile, et qu'aucune opinion ne le condamne. Qu'il la laisse
goter tranquillement des plaisirs qu'il ne peut plus lui procurer, et sa
complaisance peut encore lui faire une amie d'une femme... outrage par des
procds contraires. La reconnaissance, alors, fera ce que le cur n'avait pu
oprer, la confiance natra d'elle-mme, et tous deux, parvenus au dclin de
l'ge, se ddommageront ensemble dans le sein de l'amiti de ce que leur aura
refus l'amour.
     poux injustes, cessez donc de tourmenter vos femmes, si elles vous sont
infidles. Ah ! si vous voulez bien vous examiner, vous vous trouverez
toujours le premier tort, et ce qui persuadera le publie que ce tort est
vritablement toujours de votre ct, c'est que tous les prjugs sont contre
l'inconduite des femmes ; c'est qu'elles ont, pour tre libertines, une
infinit de liens  franchir, et qu'il n'est pas naturel qu'un sexe doux et
timide en vienne l sans d'excellentes raisons. Mon hypothse est-elle fausse
? L'pouse seule est-elle coupable ? Eh ! qu'importe au mari ? Qu'il serait
dupe de mettre l sa tranquillit ! prouve-t-il, des sottises de sa femme,
quelques peines physiques ? Hlas ! non ; elles sont toutes imaginaires ; il
ne se fche que d'une chose qui l'honorerait  cinq ou six cents lieues de
Paris. Qu'il foule aux pieds le prjug ! Pense-t-on aux torts de l'hymen au
sein des plaisirs de la luxure ? Voil les plus sensuels de tous, qu'il s'y
livre, et toutes les fautes de sa femme seront bientt oublies.
     C'est donc ce fruit... ce fruit qu'il n'a point sem, et qu'il lui faut
pourtant recueillir, voil donc ce qui fait sa dsolation ? Quelle enfance !
Deux choses se prsentent ici : ou vous vivez avec votre femme, quoique
infidle, de manire  vous donner des hritiers, ou vous n'y vivez pas ; ou
vous y vivez comme certaine poux libertins, de manire  tre sr que le
fruit n'est pas de vous. N'ayez point de frayeur dans ce dernier cas-ci :
votre femme est assez fine pour ne pas vous donner d'enfants ; laissez-la
faire, vous n'en aurez pas ; une telle gaucherie ne sera jamais hasarde par
une femme assez adroite pour conduire une intrigue. Dans l'autre cas, ds que
vous travaillez comme votre rival  la multiplication de l'espce, qui peut
vous assurer que le fruit ne vous appartient pas ? Il y a autant  parier pour
que contre, et c'est une extravagance  vous de ne pas adopter le parti
rassurant. Ou cessez entirement de voir votre femme, sitt que vous lui
souponnez une intrigue, ce qui est la plus sre et la meilleure faon de la
jouer ; ou, si vous continuez  cultiver le mme jardin que son amant,
n'accusez pas celui-ci, plutt que vous, d'avoir sem le fruit qui germe.
Voil donc les deux objections rpondues : ou vous n'aurez srement point
d'enfants ; ou, si vous en avez, il y a autant  parier qu'ils vous
appartiennent qu' votre rival ; il y a mme, en faveur de cette dernire
opinion, une probabilit de plus : c'est l'envie que votre femme doit avoir de
couvrir son intrigue par une grossesse, ce qui, soyez-en bien sr, lui fera
faire tout au monde pour y parvenir avec vous, parce qu'il est constant
qu'elle ne sera jamais plus tranquille que quand elle vous aura vu mettre le
baume sur le mal, et qu'elle retirera de ce procd la certitude de pouvoir
dsormais tout hasarder avec son amant. Votre inquitude sur cela est donc une
folie : l'enfant est  vous, soyez-en certain ; votre femme a le plus grand
intrt  ce qu'il vous appartienne, vous y avez d'ailleurs travaill. Eh bien
! de ces deux raisons runies, arrive  vous la certitude de ce que vous
dsirez savoir : l'enfant est  vous, cela est clair, et il y est par le mme
calcul qui doit faire parvenir au but celui de deux coureurs pay pour y
arriver le premier, lorsque son camarade ne gagne rien  la mme course. Mais
supposons un instant qu'il ne soit pas de vous : que vous importe dans le fait
? Vous voulez un hritier, le voil : c'est l'ducation qui donne le sentiment
filial, ce n'est pas la nature. Croyez que cet enfant, dsabus par rien
d'tre votre fils, accoutum  vous voir,  vous nommer,  vous chrir comme
son pre, vous rvrera, vous aimera tout autant, et peut-tre plus, que si
vous aviez coopr  son existence. Il n'y aura donc plus en vous que
l'imagination de malade : or, rien ne se gurit facilement comme ces maux.
Donnez  cette imagination une secousse plus vive, agitez-la par quelque chose
qui ait plus d'empire, plus d'activit sur elle, vous l'assouplirez bientt 
ce que vous voudrez, et sa maladie se gurira. Dans tous les cas, ma
philosophie vous offre un moyen. Rien n'est  nous autant que nos enfants ; on
vous donne celui-l, il vous appartient encore mieux ; il n'y a rien de si
bien  nous que ce qu'on nous donne. Usez de vos droits, et souvenez-vous
qu'un peu de matire organise, soit qu'elle nous appartienne ou qu'elle soit
la proprit des autres, est bien peu chre  la nature, qui nous donna dans
tous les temps le pouvoir de la dsorganiser  notre gr.
     A vous maintenant, pouses charmantes,  vous la leon, mes amies. J'ai
tranquillis l'esprit de vos maris, je leur ai appris  ne se fcher de rien
avec vous ; je vais  prsent vous instruire dans l'art de les tromper
adroitement. Mais je veux vous faire frmir avant : je veux exposer  vos yeux
le tableau sinistre de toutes les peines imposes  l'adultre, autant pour
vous faire voir qu'il faut que le prtendu dlit donne de grands plaisirs,
puisque tous les peuples le traitrent avec tant de rigueur, que pour que vous
ayez  rendre grce au sort du bonheur que vous avez d'tre nes sous un
gouvernement doux, qui, s'en rapportant de votre conduite  vous-mmes, ne
vous impose d'autres peines, si cette conduite n'est pas bonne, que la honte
frivole de vous dshonorer les premires... Charme de plus, convenez-en, pour
la plus grande partie d'entre vous.
     Une loi de l'empereur Constance condamnait l'adultre  la mme peine que
le parricide, c'est--dire  tre brle vive, ou cousue dans un sac et jete
dans la mer : il ne laissait pas mme  ces malheureuses la ressource de
l'appel, quand elles taient convaincues.
     Un gouverneur de province avait exil une femme coupable d'adultre ;
l'empereur Majorien, trouvant la punition trop lgre, chassa cette femme de
l'Italie et donna la permission de la tuer  tous ceux qui la rencontreraient.
     Les anciens Danois punissaient l'adultre de mort, tandis que l'homicide
ne payait qu'une simple amende : ils le croyaient donc un bien plus grand
crime.
     Les Mogols fendent une femme adultre en deux avec leur sabre.
     Dans le royaume de Tonkin, elle est crase par un lphant.
     A Siam, c'est plus doux : on la livre  l'lphant mme ; il en jouit
dans une machine prpare exprs et dans laquelle il croit voir la
reprsentation de sa femelle. La lubricit pourrait bien avoir invent ce
supplice-l.
     Les anciens Bretons, en cas pareils, et peut-tre dans les mmes vues, la
faisaient expirer sous les verges.
     Au royaume de Louango, en Afrique, elle est prcipite avec son amant du
haut d'une montagne escarpe.
     Dans les Gaules, on les touffait dans la boue et on les couvrait de
claies.
     A Juida, le mari lui-mme condamnait sa femme ; il la faisait excuter
sur-le-champ, devant lui, s'il la trouvait coupable : ce qui devenait
extrmement commode pour les maris las de leurs femmes.
     Dans d'autres pays, il reoit des lois le pouvoir de l'excuter de sa
propre main, s'il la trouve en faute. Cette coutume tait principalement celle
des Goths[10].
     Les Miamis coupaient le nez  la femme adultre ; les Abyssins la
chassaient de leurs maisons, couverte de guenilles.
     Les sauvages du Canada lui cernaient la tte en rond, et lui enlevaient
une bande de peau.
     Dans le Bas-Empire, la femme adultre tait prostitue aux passants.
     A Diarbeck, la criminelle tait excute par sa famille assemble, et
tous ceux qui entraient devaient lui donner un coup de poignard.
     Dans quelques provinces de Grce o ce crime n'tait pas autoris comme 
Sparte, tout le monde pouvait impunment tuer une femme adultre.
     Les Gaux-Tolliams, peuples d'Amrique, amenaient l'adultre au pied du
cacique, et l, elle tait coupe en pices, et mange par les tmoins.
     Les Hottentots, qui permettent le parricide, le matricide et
l'infanticide, punissent l'adultre de mort ; l'enfant lui-mme devient, sur
un tel fait, le dlateur de sa mre[11].
      femmes voluptueuses et libertines ! si ces exemples ne servent, ainsi
que je l'imagine, qu' vous enflammer davantage, parce que l'espoir que le
crime est sr est toujours un plaisir de plus pour des ttes organises comme
les vtres, coutez mes leons, et profitez-en ; je vais dvoiler  vos yeux
lascifs toute la thorie de l'adultre.
     Ne cajolez jamais tant votre mari que quand vous avez envie de le tromper.
     S'il est libertin, servez ses dsirs, soumettez-vous  ses caprices,
flattez toutes ses fantaisies, offrez-lui, mme, des objets de luxures. Ayez,
d'aprs ses fantaisies, ou de jolies filles, ou de jolis garons prs de vous,
fournissez-les-lui. Enchan par la reconnaissance, il n'osera jamais vous
faire de reproches : que vous objecterait-il, d'ailleurs, que vous ne puissiez
 l'instant rtorquer contre lui ?
     Vous avez besoin d'une confidente ; vous risquez de vous perdre, en
agissant seule : prenez avec vous une femme sre, et ne ngligez rien pour la
lier  vos intrts et au service de vos passions ; payez-la bien surtout.
     Faites-vous satisfaire plutt par des gens  gages que par un amant ; les
premiers vous serviront bien, et secrtement ; les autres tireront vanit de
vous et vous dshonoreront, sans vous donner du plaisir.
     Un laquais, un valet de chambre, un secrtaire, tout cela ne marque pas
dans le monde ; un petit-matre affiche, et vous voil perdues, souvent pour
n'avoir t que rates.
     Ne faites jamais d'enfants, rien ne donne moins de plaisir ; les
grossesses usent la sant, gtent la taille, fltrissent les appas, et c'est
toujours l'incertitude de ces vnements qui donne de l'humeur  un mari. Il
est mille moyens de les viter, dont le meilleur est de foutre en cul ;
faites-vous branler le clitoris pendant ce temps, et cette manire de jouir
vous donnera bientt mille fois plus de plaisir que l'autre : vos fouteurs y
gagneront sans doute, le mari ne s'apercevra de rien, et vous serez tous
contents.
     Peut-tre votre poux vous proposera-t-il la sodomie de lui-mme ; alors
faites-vous valoir : il faut toujours avoir l'air de refuser ce qu'on dsire.
Si, dans la frayeur des enfants, vous tes oblige de l'y amener vous-mme,
excusez-vous sur la crainte o vous tes de mourir en accouchant ; soutenez
qu'une de vos amies vous a dit que son poux s'y prenait ainsi avec elle. Une
fois faite  ces plaisirs, n'employez qu'eux avec vos amants : voil, ds
lors, la moiti des soupons dissipe, et votre tranquillit bien tablie sur
tout ce qui tient aux grossesses.
     Faites pier les dmarches de votre tyran ; il ne faut jamais avoir de
surprises  craindre, quand on veut jouir avec dlices.
     Si jamais, pourtant, vous tiez dcouverte, au point de ne pouvoir plus
nier votre conduite, jouez le remords, redoublez de soins et d'attentions avec
votre mari- Si vous avez pralablement gagn son amiti par des complaisances
et des gards, il reviendra bientt. S'il s'obstine, plaignez-vous la premire
; il n'est pas que vous ne possdiez son secret : menacez-le de le divulguer ;
et c'est pour avoir toujours sur lui cet empire que je vous recommande
d'tudier ses gots et de les servir ds le commencement de votre union.
Enfin, le prenant de cette manire, vous le verrez infailliblement revenir :
composez alors avec lui, et passez-lui tout ce qu'il voudra, pourvu qu'il
pardonne  son tour, mais n'abusez pas de cette composition ; redoublez
l'paisseur des voiles : une femme prudente doit toujours craindre d'irriter
par trop son poux.
     Jouissez, tant que vous ne serez pas dcouverte : gardez-vous bien alors
de vous rien refuser.
     Frquentez peu de femmes libertines ; leur commerce ne vous procurera pas
beaucoup de plaisirs, et pourrait vous donner de grandes peines ; elles
affichent plus que les amants, parce qu'on sait qu'il faut toujours se cacher
avec un homme et qu'on ne le croit pas ncessaire avec une femme.
     Si vous vous permettez des parties carres, que ce soit avec une amie
sre : examinez bien les chanes qu'elle doit respecter ; ne vous hasardez
pas, si vous n'avez  peu prs les mmes devoirs, parce qu'alors elle
s'observera moins que vous et vous perdra par ses imprudences.
     Ayez toujours quelque moyen d'tre sre de la vie des autres ; et si un
homme vous trompe, ne le mnagez pas. Il n'y a aucune comparaison entre la vie
de cet homme et votre tranquillit ; d'o je conclus qu'il vaut cent fois
mieux s'en dfaire, que de vous afficher, ni de vous compromettre : ce n'est
pas que la rputation soit une chose essentielle, elle sert seulement 
consolider les plaisirs. Une femme que l'on croit sage jouit toujours
infiniment mieux qu'une dont l'inconduite trop connue a fait vanouir la
considration.
     Respectez cependant la vie de votre poux, non qu'il y ait aucun individu
dans le monde dont les jours doivent l'tre, sitt que notre intrt parle ;
mais c'est que, dans ce cas, cet intrt personnel se trouve  ce que vous
mnagiez les jours de cet homme. C'est une tude longue et fatigante pour une
femme, que d'apprendre  connatre son mari : faite avec le premier, qu'elle
ne se donne pas une peine de plus avec le second ; peut-tre mme n'y
gagnerait-elle pas. Ce n'est pas un amant qu'elle veut dans son poux, c'est
un personnage commode, et la longue habitude, dans ce cas, est plus sre du
succs que la nouveaut.
     Si la jouissance antiphysique, dont je vous ai parl tout  l'heure, ne
russit pas  vous enflammer, foutez en con, je le veux bien ; mais videz le
vase aussitt qu'il se remplit ; ne laissez jamais arriver l'embryon  terme :
c'est de la plus grande importance, si vous ne couchez pas avec votre mari, et
cela l'est encore si vous y couchez, parce que de l'incertitude naissent,
comme je vous l'ai dit, tous les soupons, et de ces soupons presque toujours
et les ruptures et les clats.
     N'ayez surtout aucun respect pour cette crmonie civile ou religieuse
qui vous enchane  un homme ou que vous n'aimez point, ou que vous n'aimez
plus, ou qui ne vous suffit pas. Une messe, une bndiction, un contrat,
toutes ces platitudes sont-elles donc assez fortes... assez sacres, pour vous
dterminer  ramper sous des fers ? Cette foi donne, jure et promise, n'est
qu'une formalit qui donne  un homme le droit de coucher avec une femme, mais
qui n'engage ni l'un ni l'autre : encore moins celle qui, des deux, a le moins
de moyens de se dlier. Vous qui tes destine  vivre dans le monde, me dit
la suprieure en me fixant, mprisez, ma chre Juliette, foulez aux pieds ces
absurdits, comme elles mritent de l'tre ; ce sont des conventions humaines,
o vous tes force d'adhrer malgr vous : un charlatan masqu qui fait
quelques tours de passe-passe auprs d'une table, en face d'un grand livre, et
un coquin qui vous fait signer dans un autre, tout cela n'est fait ni pour
contraindre, ni pour en imposer. Usez des droits que vous a donns la nature ;
elle ne vous dictera que de mpriser ces usages et de vous prostituer au gr
de vos dsirs. C'est votre corps qui est le temple o elle veut tre adore,
et non l'autel o ce prtre imbcile vient de brailler sa messe. Les serments
qu'elle exige de vous ne sont pas ceux que vous venez de faire  ce mprisable
jongleur, ou que vous avez signs dans les mains de cet homme lugubre : ceux
que la nature veut sont de vous livrer aux hommes, tant que vos forces vous le
permettront. Le Dieu qu'elle vous offre n'est pas le morceau de pte ronde que
cet arlequin vient de faire passer dans ses entrailles, mais le plaisir, mais
la volupt ; et c'est en ne servant pas exactement l'un et l'autre que vous
outrageriez cette mre tendre.
     Quand vous aurez le choix dans vos amours, prfrez toujours des gens
maris : l'intrt au mystre tant alors le mme, vous aurez moins  craindre
des indiscrtions. Mais  ceux-ci prfrez encore les gens  gages : je vous
l'ai dit, cela vaut infiniment mieux ; on change de cela comme de linge, et la
variation... la multiplicit, sont les deux plus puissants vhicules de la
luxure. Foutez avec le plus d'hommes qu'il vous sera possible : rien n'amuse,
rien n'chauffe la tte comme le grand nombre ; il n'y en a pas qui ne puisse
vous donner des plaisirs nouveaux, ne ft-ce que par le changement de
conformation, et vous ne savez rien, si vous ne connaissez qu'un vit. Dans le
fait, c'est absolument gal  votre poux : vous conviendrez qu'il n'est pas
plus dshonor au millime qu'au premier, moins mme, car il semble que l'un
efface l'autre. D'ailleurs le mari, s'il est raisonnable, excuse toujours
beaucoup plutt le libertinage que l'amour : l'un offense personnellement,
l'autre n'est qu'un tort de votre physique. Lui peut fort bien ne pas en
avoir, et voil son amour-propre en paix. C'est donc gal vis--vis de lui ;
quant  vos principes, ou vous n'tes pas philosophe, ou vous devez bien
sentir que, quand le premier pas est fait, on ne pche pas plus au
dix-millime qu'au premier. Reste donc le public ; or, ceci vous appartient
entirement ; tout dpend de l'art de feindre et de celui d'en imposer ; si
vous possdez bien l'un et l'autre, et ce doit tre votre unique tude, vous
ferez du publie et de votre mari absolument tout ce que vous voudrez. Ne
perdez jamais de vue que ce n'est pas la faute qui perd une femme, mais
l'clat, et que dix millions de crimes ignors sont moins dangereux que le
plus lger travers qui saute aux yeux de tout le monde.
     Soyez modeste dans vos habits : l'talage affiche plutt une femme que
vingt amants ; une coiffure plus ou moins lgante. une robe plus ou moins
riche, tout cela ne fait rien au bonheur ; mais de foutre souvent et beaucoup
y fait tonnamment. Avec un air prude ou modeste, on ne vous souponnera
jamais de rien : l'ost-on un instant, mille dfenseurs rompraient aussitt
des lances pour vous. Le public, qui n'a pas le temps d'approfondir, ne juge
jamais que sur les apparences : il n'en cote gure pour se revtir de celles
qu'il veut. Satisfaites-le donc, afin qu'il soit  vous dans le besoin.
     Quand vous aurez de grands enfants, cartez-les de vous : on ne les a que
trop souvent vus les dlateurs de leur mre. Dussent-ils vous tenter, rsistez
au dsir : la disproportion d'ge tablirait un dgot dont vous seriez
victime. Cet inceste-l n'a pas grand sel, et il peut nuire  des volupts
bien plus grandes. Il y a moins de risques  vous branler avec votre fille, si
elle vous plat ; faites-lui partager vos dbauches, afin qu'elle ne les
claire pas.
     Il est, je crois, maintenant ncessaire d'ajouter une conclusion  tous
ces conseils : c'est que la sagesse des femmes est une perte, un flau pour la
socit, et qu'il devrait y avoir des punitions diriges contre les cratures
absurdes qui, par quelque motif que ce puisse tre, croient, en conservant
leur ridicule virginit, et s'illustrer dans ce monde-ci, et se prparer des
couronnes dans l'autre.
     Jeunes et dlicieux objets de notre sexe, poursuivit Delbne avec
chaleur, c'est  vous que je me suis adresse jusqu' prsent, c'est  vous
que je dis encore : Foulez aux pieds cette vertu sauvage, de laquelle des sots
osent vous composer un mrite ; renoncez  l'usage barbare de vous immoler aux
autels de cette ridicule vertu dont les jouissances fantastiques ne vous
ddommageront jamais de tous les sacrifices que vous lui feriez. Et de quel
droit les hommes exigent-ils de vous tant de retenue, quand ils en ont si peu
de leur ct ? Ne voyez-vous pas bien que ce sont eux qui ont fait les lois,
et que leur orgueil ou leur intemprance prsidaient  la rdaction ?
      mes compagnes, foutez, vous tes nes pour foutre ! C'est pour tre
foutues que vous a cres la nature. Laissez crier les sots, les bgueules et
les hypocrites ; ils ont leurs raisons pour vous blmer de cette dlicieuse
intemprance qui fait le charme de vos jours. Ne pouvant plus rien obtenir de
vous, jaloux de tout ce que vous pouvez donner aux autres, ils ne vous blment
que parce qu'ils n'attendent plus rien, et qu'ils sont hors d'tat de vous
rien demander ; mais consultez les enfants de l'amour et du plaisir,
interrogez la socit tout entire : tout se runira pour vous conseiller de
foutre, parce que foutre est l'intention de la nature, et que l'abstinence en
est le crime. Que le nom de putain ne vous effraye pas : bien dupe est celle
qui s'en effarouche. Une putain est une crature aimable, jeune, voluptueuse,
qui, sacrifiant sa rputation au bonheur des autres, rien que par cela seul
mrite des loges. La putain est l'enfant chrie de la nature, la fille sage
en est l'excration ; la putain mrite des autels, et la vestale des bchers.
Et quel plus sensible outrage une fille peut-elle faire  la nature, que de
garder en pure perte, et malgr tout ce qui peut en rsulter de dangereux pour
elle, une virginit chimrique dont toute la valeur ne consiste que dans le
prjug le plus absurde et le plus imbcile ? Foutez, mes amies, je vous le
rpte, narguez effrontment les conseils de ceux qui veulent vous captiver
sous les fers despotiques d'une vertu qui n'est bonne  rien ! Abjurez 
jamais toute pudeur et toute retenue ; pressez-vous de foutre : il n'est qu'un
ge pour dcharger, profitez-en. Si vous laissez fltrir les roses, vous vous
prparerez des regrets bien amers, et quand, peut-tre encore avec le dsir de
les effeuiller, vous ne trouverez plus d'amants qui en veuillent, vous ne vous
consolerez pas alors d'avoir perdu les instants de les prsenter  l'amour.
Mais, vous dit-on, une telle fille se rend infme, et le poids de cette
infamie est insupportable... Quelle objection ! Osons le dire, c'est le
prjug seul qui fait l'infamie : que d'actions passent pour telles, et qui
n'ont cependant que le prjug pour base de cette opinion sur leur compte !
Les vices du vol, de la sodomie, de la poltronnerie, par exemple, ne sont-ils
pas nots d'infamie ? Et vous m'avouerez cependant qu'au microscope de la
nature, ils n'ont rien que de lgitime, ce qui est contradictoire  l'ide
d'infamie ; car il est impossible qu'une chose conseille par la nature puisse
n'tre pas lgitime, et il est absurde de dire qu'une chose lgitime puisse
tre infme. Or, sans approfondir ces vices dans ce moment-ci, n'est-il pas
certain qu'il est inspir  tous les hommes de devenir riches ? Si cela est,
le moyen qui y conduit devient donc aussi naturel que lgitime. N'est-il pas,
de mme, donn  tous les hommes de rechercher dans leurs plaisirs la plus
grande dose de volupt possible ? Or, si la sodomie y conduit infailliblement,
la sodomie n'est plus une infamie. Chacun enfin n'prouve-t-il pas le dsir de
se conserver ? La poltronnerie en est un des plus srs moyens : la
poltronnerie n'est donc pas infme ; et quels que puissent tre nos ridicules
prjugs sur l'un et sur l'autre de ces objets, il est clair que jamais aucun
de ces trois vices ne saurait tre regard comme infme, puisque tous trois
sont dans la nature. Il en est de mme du libertinage des individus de notre
sexe. Puisque rien ne sert autant la nature, il est impossible qu'il puisse
tre infme. Mais supposons un instant la ralit de cette infamie : en quoi
pourrait-elle arrter une femme d'esprit ? Que lui importe qu'on la regarde
comme infme ? Si, dans le fait, elle ne l'est pas aux yeux de la raison, et
s'il est impossible que l'infamie puisse exister dans le cas o elle se
trouve, elle rira de l'injustice et de la folie de ses semblables, n'en cdera
pas moins aux impulsions de la nature, et toujours avec bien plus de
tranquillit qu'une autre ; car tout arrte, tout fait trembler celle qui
craint de perdre sa rputation : au lieu que celle qui l'a perdue, n'ayant
plus rien  risquer et se livrant  tout sans apprhension, doit tre
ncessairement plus heureuse.
     Allons plus loin. La chose  laquelle cette femme se livre, l'habitude o
son penchant l'entrane ft-elle vraiment infme, eu gard aux lois et aux
principes du gouvernement sous lequel elle vit, si cette chose, telle qu'elle
puisse tre, tient tellement  sa flicit qu'elle ne puisse l'abandonner sans
devenir malheureuse, ne serait-elle pas une folle d'y renoncer, quelle que
soit l'infamie dont elle se couvre en s'y livrant ? Car le poids de cette
imaginaire infamie ne la gnera, ne l'affectera jamais autant que le sacrifice
de son pch d'habitude ; cette premire souffrance ne sera qu'intellectuelle,
capable d'affecter seulement certains esprits, et ce dont elle se prive est un
plaisir  la porte de tout le monde. Ainsi, entre deux maux indispensables
comme il faut ncessairement prendre le moindre, la femme dont nous parlons
doit incontestablement braver l'infamie et continuer de vivre comme elle
faisait en la risquant ; car elle ne perdra que fort peu de chose en encourant
cette infamie, et beaucoup en renonant  ce qui doit la lui mriter. Il faut
donc qu'elle s'y apprivoise, il faut qu'elle la brave, il faut qu'elle se
mette au-dessus de ce fardeau imaginaire, qu'elle s'accoutume ds l'enfance 
ne plus rougir de rien,  fouler aux pieds la pudeur et la honte, qui ne
feraient que nuire  ses plaisirs sans rien ajouter  son bonheur.
     Une fois l, elle prouvera une chose singulire et pourtant trs vraie :
c'est que les pointes de cette infamie qu'elle redoutait se mtamorphoseront
en volupts, et qu'alors, bien loin d'en viter les blessures, elle enfoncera
d'elle-mme les dards, elle doublera la recherche des choses qui pourront les
mieux introduire, et poussera bientt l'garement de l'esprit sur ce point
jusqu' dsirer de mettre sa turpitude  dcouvert. Observez-la, cette
dlicieuse coquine : elle voudrait se libertiner aux yeux du monde entier ; la
honte ne lui fait plus rien, elle la brave, elle ne se plaint plus que du peu
de tmoins de ses erreurs. Et ce qu'il y a de singulier, ce n'est que de cette
poque qu'elle connat vraiment le plaisir, envelopp jusque-l pour elle dans
le nuage de ses prjugs ; elle ne se trouve transporte dans le dernier degr
de l'ivresse que depuis qu'elle a dtruit radicalement tous les obstacles que
ces aiguillons prouvaient  venir chatouiller son cur. Mais, vous dit-on
quelquefois, il y a des choses horribles, des choses qui choquent toutes les
lumires du bon sens, toutes les lois apparentes de la nature, de la
conscience et de l'honntet, des choses qui paraissent faites, non seulement
pour inspirer gnralement de l'horreur, mais pour ne pouvoir mme jamais
procurer de plaisir... Oui, aux yeux des sots ; mais il est de certains
esprits qui, ayant dbarrass ces mmes choses de ce qu'elles ont d'horrible
en apparence, et les en ayant dgages en foulant aux pieds le prjug qui les
avilit et les condamne, ne voient plus dans ces choses que de trs grandes
volupts, et des dlices d'autant plus piquantes que ces procds s'cartent
le plus des usages reus, qu'ils outragent le plus grivement les murs, et
qu'ils deviennent le plus svrement dfendus. Essayez de gurir une telle
femme, je vous en dfie ; les secousses qu'elle a prouves, en montant son
me  ce ton, deviennent si voluptueuses et si vives, qu'elle n'entrevoit plus
rien de prfrable  la route divine qu'elle a prise. Plus la chose est
pouvantable alors, plus elle lui plat, et vous ne l'entendrez jamais se
plaindre que de manquer des moyens de braver cette infamie qu'elle chrit et
dont le poids augmente ses plaisirs. Voil qui vous explique pourquoi les
sclrats recherchent toujours les excs, et pourquoi nul plaisir n'est
piquant pour eux s'il n'est assaisonn du crime : ils en ont cart tout ce
qu'il y a de rpugnant aux yeux du vulgaire, il ne reste plus pour eux que les
attraits. L'habitude de tout franchir leur fait incessamment trouver tout
simple ce qui d'abord leur avait paru rvoltant ! et, d'cart en cart, ils
parviennent aux monstruosits  l'excution desquelles ils se trouvent encore
en arrire, parce qu'il faudrait des crimes rels pour leur donner une
vritable jouissance, et qu'il n'existe malheureusement de crime  rien.
Ainsi, toujours au-dessous de leurs dsirs, ce ne sont plus eux qui manquent
aux horreurs, ce sont les horreurs qui leur manquent. Gardez-vous de croire,
mes amies, que la dlicatesse de notre sexe nous mette  couvert de ces carts
: plus sensibles que les hommes, nous ne nous plongeons que plus vite dans
tous leurs travers. On n'imagine pas alors les excs o nous nous portons ; on
n'a pas d'ide de ce que l'on fait, quand la nature n'a plus de frein, la
religion plus de voix, et les lois plus d'empire.
     On dclame contre les passions, sans songer que c'est  leur flambeau que
la philosophie allume le sien, que c'est  l'homme passionn que l'on doit le
renversement total de toutes les imbcillits religieuses qui, si longtemps,
empestrent le monde. Le seul flambeau des passions consuma cette odieuse
chimre de la Divinit, au nom de laquelle on s'gorgeait depuis tant de
sicles ; lui seul osa l'anantir et consumer ses indignes autels. Ah ! les
passions n'eussent-elles rendu  l'homme que ce service, n'en serait-ce point
assez pour faire oublier leurs carts ?  mes chres filles, sachez donc
braver l'infamie et, pour apprendre  la mpriser comme elle doit l'tre,
familiarisez-vous avec tout ce qui la mrite, multipliez vos petites erreurs :
ce sont elles qui, peu  peu, vous accoutumeront  tout braver... qui
toufferont dans vous le germe des remords ! Adoptez pour base de votre
conduite et pour rgle de vos murs ce qui vous paratra de plus analogue 
vos gots, sans vous inquiter si cela s'accorde ou non  nos coutumes, parce
qu'il serait injuste que vous vous punissiez, par la privation de cette chose,
de n'tre pas nes dans le pays o elle se permet. N'coutez que ce qui vous
flatte ou vous dlecte le plus : c'est cela seul qui vous convient le mieux.
Que les mots de vice et de vertu soient nuls  vos regards ; ces mots n'ont
aucune signification relle, ils sont arbitraires et ne donnent que des ides
purement locales. Encore une fois, croyez que l'infamie se change bientt en
volupt. Je me souviens d'avoir lu quelque part, dans Tacite, je pense, que
l'infamie tait le dernier des plaisirs pour ceux qui se sont blass sur tous
les autres par l'excs qu'ils en ont fait, plaisir bien dangereux, sans doute,
puisqu'il faut trouver une jouissance, et une jouissance bien vive,  cette
espce d'abandon de soi-mme,  cette sorte de dgradation de sentiments d'o
naissent  la fois tous les vices... qu'elle fltrit l'me, et ne lui permet
plus d'autre amorce que celle de la plus entire corruption, et cela, sans
laisser le moindre jour au remords, absolument teint dans un tre qui
n'estime plus que ce qui en donne, qui ne se plat qu' les faire revivre pour
avoir le plaisir de les vaincre, et qui parvient ainsi, par degrs, aux excs
les plus monstrueux, avec d'autant plus de facilit que les freins qu'elle lui
fait rompre, ou les vertus qu'elle lui fait mpriser, deviennent comme autant
d'pisodes voluptueux, souvent plus piquants encore pour sa perfide
imagination que l'cart mme qu'il avait conu. Ce qu'il y a de fort
singulier, c'est qu'il se croit heureux alors, et qu'il l'est. Si,
rversiblement, l'individu vertueux l'est aussi, le bonheur n'est donc plus
une situation que chacun puisse saisir en se conduisant bien : il ne dpend
donc uniquement que de notre organisation, et peut donc se rencontrer
galement dans le triomphe de la vertu et dans l'abme du vice... Mais que
dis-je ? dans le triomphe de la vertu... Ah ! ses chatouillements alors
seraient-ils aussi piquants ? Quelle est l'me froide qui pourrait s'en
contenter ? Non, mes amies, non, jamais la vertu ne sera faite pour le
bonheur. Il ment, celui qui se flatte de l'avoir trouv dans elle, il veut
nous faire prendre pour le bonheur les illusions de notre orgueil. Pour moi,
je vous le dclare, je la foule aux pieds de toute mon me, je la mprise
autant que j'avais la faiblesse de la chrir autrefois, et je voudrais joindre
aux dlices de l'outrager sans cesse la volupt suprme de l'arracher de tous
les curs. Que de fois, dans mes illusions, ma maudite tte s'chauffe au
point de vouloir tre couverte de cette infamie que je viens de peindre ! Oui,
je voudrais tre dclare infme ; je voudrais qu'il ft dcid, affich que
je suis une putain ; je voudrais rompre ces indignes vux qui m'empchent de
me prostituer publiquement, de m'avilir comme la dernire des femmes ! J'en
suis, je l'avoue,  dsirer le sort de ces divines cratures qui satisfont, au
coin des rues, les sales lubricits du premier passant ; elles croupissent
dans l'avilissement et l'ordure ; le dshonneur est leur lot, elles ne sentent
plus rien... Quel bonheur ! et pourquoi ne travaillerions-nous pas  nous
rendre toutes ainsi ? L'tre le plus heureux de la terre n'est-il pas celui
dans lequel les passions ont endurci le cur... l'ont amen au point de n'tre
plus sensible qu'au plaisir ? Et quel besoin a-t-il d'tre ouvert  d'autre
sensation qu' celle-l ? Eh ! mes amies, en fussions-nous  ce dernier degr
de turpitude, nous ne nous paratrions pas encore viles, et nous aimerions
mieux diviniser nos erreurs que de nous msestimer nous-mmes ! Voil comment
la nature sait nous mnager  tous du bonheur.
     Mais, foutre, ils bandent ! poursuivit chaleureusement Delbne, ils sont
en l'air, ces vits que je palpe en discourant ; les voil durs comme de
l'airain, et mon cul les dsire. Tenez, mes amis, foutez-le, ce derrire
insatiable ; faites couler au fond de ce cul libertin de nouveaux jets de
sperme qui rafrachissent, s'il est possible, la brlante ardeur qui le
dvore. Viens, Juliette, je veux te sucer ton con pendant qu'on m'enculera ;
Volmar, accroupie sur ton nez, te prsentera tous ses charmes ; tu les
lcheras, tu les dvoreras, pendant que ta main droite branlera Flavie et que
ta gauche claquera les fesses de Laurette.
     Cette nouvelle scne est encore excute. Les deux amants de la Delbne
la sodomisent tour  tour. Inonde du foutre de Volmar, le mien coule trs
abondamment dans la bouche de la suprieure, et l'on procde enfin  la
dfloration de Laurette.
     Destine  jouer le rle de grand prtre, on me revt d'un membre
postiche. Par les ordres barbares de l'abbesse, c'est le plus gros que l'on
prfre ; et tel est l'arrangement de cette sance  la fois lubrique et
cruelle :
     Laurette est lie sur un tabouret, en telle sorte que son croupion,
soulev par un coussin fort dur, repose seul sur ce petit sige ; ses jambes,
trs cartes, sont contenues de mme  des anneaux, par terre, et ses bras,
pendants de l'autre ct, le sont galement. En cette attitude, la victime
prsente dans la plus belle position l'troite et dlicate partie de son corps
o doit pntrer le glaive. Assis en avant d'elle, Tlme doit soutenir sa
jolie tte... exhorter  la patience ; et cette ide de la mettre entre les
mains du confesseur,  peu prs comme si elle et t au supplice, amuse
infiniment la cruelle Delbne, dont je m'aperois que les passions sont aussi
froces que me gots me paraissent libertins. Pendant que je dpucellerai le
con de cette Agns, Ducroz doit m'enculer. L'autel qui se trouve l, et qui,
par sa position, couronne celui o la jeune personne doit tre immole, va
servir de sofa  notre voluptueuse abbesse. C'est l qu'entre Volmar et
Flavie, la coquine va se dlecter libidineusement, et de l'ide du crime
qu'elle fait commettre, et du spectacle dlicieux de sa consommation.
     Avant que de m'enculer, Ducroz facilite l'introduction que je dois faire
; il humecte les bords du vagin de Laurette et mon godemich d'une essence
onctueuse qui le fait pntrer presque tout de suite. Cependant le dchirement
est affreux : Laurette n'a pas encore dix ans, et mon membre postiche a huit
pouces de tour sur douze de long. Les encouragements qu'on me donne,
l'irritation dans laquelle je suis, l'extrme dsir que j'ai de consommer cet
acte libertin : tout me fait mettre  l'opration la mme activit, la mme
chaleur qu'et employes l'amant le plus vigoureux. La machine pntre, mais
les flots de sang qui jaillissent du brisement de l'hymen, les cris terribles
de la victime, tout nous annonce que l'ouvrage entrepris ne s'est pas fait
sans pril ; et la pauvre petite, en effet, vient d'tre assez cruellement
blesse pour donner de l'inquitude mme sur ses jours. Ducroz, qui s'en
aperoit, l'apprend par un signe  l'abbesse, qui, voluptueusement branle par
ses tribades, ordonne d'aller en avant.
     - La garce est  nous, s'crie-t-elle, ne l'pargnons pas ; je n'ai de
compte  en rendre  qui que ce soit !
     Vous imaginez facilement  quel point ces propos m'enhardirent. Bien sre
du malheur qu'avait occasionn ma maladresse, je n'en redoublai que plus
nerveusement mes secousses : tout entre, Laurette s'vanouit, Ducroz m'encule,
et Tlme, enchant, se branle sur le joli visage de la moribonde, dont il
comprime rudement la tte dans ses jambes...
     - Il faudrait des secours, madame, dit-il  Delbne, tout en se
seoouant...
     - C'est du foutre qu'il faut, rpond l'abbesse, oui, du foutre ! Voil
les seuls secours que je veuille donner  cette garce.
     Cependant je continue de limer, lectrise par le vit de Ducroz,
tellement enfonc dans le trou de mon cul, qu'il n'en reste pas deux lignes
au-dehors ; je ne mnage pas plus ma victime que je ne suis mnage moi-mme.
L'extase nous saisit presque tous  la fois : les trois tribades places sur
l'autel dchargent comme gueuses, pendant que les parois du godemich, que
j'enfonce dans Laurette vanouie, se mouillent de mon sperme, que Ducroz m'en
remplit l'anus, et que Tlme mle le sien aux pleurs de la victime, en lui
dchargeant sur le visage.
     Notre puisement, la ncessit de rappeler Laurette  la vie, si nous
voulons en tirer d'autres plaisirs, tout nous oblige  lui donner quelques
soins. On la dtache ; Laurette environne, nasarde, tripote, soufflete,
redonne bientt signe de vie.
     - Qu'as-tu ? lui demande cruellement Delbne ; es-tu donc si faible
qu'une aussi lgre attaque t'envoie dj aux portes de l'enfer ?
     - Hlas, madame, je n'en puis plus, dit cette pauvre petite malheureuse
dont le sang continue de couler en abondance ; on m'a fait une douleur bien
sensible, j'en mourrai.
     - Bon ! dit froidement la suprieure, de plus jeunes que toi ont soutenu
ces attaques sans risque ; poursuivons.
     Et sans prendre d'autres soins que ceux d'tancher le sang, la victime
est rattache sur le ventre, comme elle vient de l'tre sur le dos ; et le
trou de son cul bien  ma porte, la Delbne remise sur l'autel avec ses deux
tribades, je m'apprte  remonter  l'assaut par une autre brche.
     Rien n'tait luxurieux comme la manire dont la suprieure se faisait
branler par Volmar et Flavie. Cette dernire, tendue sur Mme Delbne, lui
faisait sucer son con en lui branlant le clitoris, et, lui chatouillant les
ttons, Volmar, un peu au-dessous, instrumentait d'une main notre lubrique
abbesse en lui enfonant trois doigts dans le cul, de manire que la tribade
n'avait pas une seule partie de son corps qui ne ft soumise au plaisir. Les
yeux, pendant ce temps, fixs sur mon opration, la putain m'encourageait  la
terminer : je me prsente ; c'est Tlme qui, cette fois, doit m'enculer
pendant que je sodomiserai Laurette ; et Ducroz, plac prs de moi, doit
prparer l'introduction en me branlant le clitoris. Les difficults sont
insurmontables ; mon instrument, dj trois ou quatre fois repouss, ou s'est
drang, ou s'est malgr moi renich dans le con, ce qui n'est pas fait sans
occasionner de nouvelles douleurs  la malheureuse victime de notre
libertinage. Delbne, impatiente de ces dlais, charge Ducroz de prparer les
voies en enculant lui-mme la petite fille, et, comme vous l'imaginez
aisment, cette commission ne lui dplat pas. Moins effrayant que la poutre
dont je suis affuble, n'ayant pas  craindre les vacillations qui me
drangent, le libertin, en un instant, est au fond du cul de la pucelle ; il
en refoule l'tron virginal, il est prt  l'arroser de foutre, lorsque
l'exigeante abbesse lui ordonne de se retirer et de me cder la place.
     - Sacredieu ! dit l'abb en sortant son vit cumant de luxure et tout
couvert des marques de sa victoire, ah ! double foutu Dieu ! j'obis, mais je
me vengerai sur le cul de Juliette.
     - Non, dit Delbne, qui, malgr les plaisirs dont elle s'enivre, ne
s'occupe pas moins des ntres, non, le cul de ma Juliette appartient  Tlme,
c'est  lui d'en jouir cette fois-ci, et je ne souffrirai pas qu'il perde ses
droits. Mais, sclrat, puisque tu bandes si fort, encule Volmar ; vois son
fessier superbe offert  tes dsirs ; encule-la, te dis-je, elle m'en branlera
mieux.
     - Oui, foutredieu ! oui, dit Volmar, voil mon cul ; qu'il l'enfile, le
bougre : jamais je n'eus tant de besoin d'tre sodomise.
     Tout s'arrange ; et la brche prpare chez Laurette laissant mon
instrument pntrer sans trop de difficults, la pauvre petite en une minute
le sent au fond de son anus. C'est alors que ses cris redoublent ; elle en
pousse d'affreux ; mais Tlme, bien enclav dans mon cul, et Delbne, qui
nage dans le foutre, m'encouragent l'un et l'autre avec tant d'nergie, que
Laurette prouve bientt par-derrire ce que je lui ai fait sentir par-devant
: le sang coule, et la pauvre enfant s'vanouit pour la seconde fois. C'est
ici o je m'aperois bien du caractre froce de Delbne.
     - Continue, continue ! s'crie-t-elle en me voyant prte  sortir ; ne la
lche pas que nous n'ayons dcharg.
     - Mais elle se meurt, rponds-je.
     - Bon, bon, ce sont des simagres ! Et que m'importe, d'ailleurs,
l'existence de cette putain ? Elle n'est ici que pour nos plaisirs, et,
foutre, elle y servira !
     Enhardie par cette mgre, et ne me sentant dj pas trop porte moi-mme
 des sentiments pusillanimes de commisration dont la nature ne m'a point
abondamment pourvue, je poursuis, et ne prends pour signal de ma retraite que
les tmoignages certains du dlire gnral que j'entends bientt retentir de
toutes parts  mes oreilles ; j'en tais  ma troisime mission quand
j'abandonnai le poste.
     - Voyons tout ceci, dit l'abbesse en se rapprochant, est-elle morte ?
     - Elle n'est pas plus mal qu'aux premires attaques, dit Ducroz, et si
l'on veut, en l'enconnant, je vais bientt la rappeler  la vie.
     - Il faut la mettre entre nous deux, dit Tlme ; pendant que
j'enculerai, Delbne me branlera le cul, et je gamahucherai celui de Volmar ;
Juliette socratisera de mme Ducroz, qui langotera le con de Flavie.
     Le projet est mis en action, et les mouvements rapides de nos deux
fouteurs, leur fougueuse luxure, ne tardent pas  rendre une seconde fois
cette pauvre Laurette  la lumire.
     - Ma chre bonne, dis-je alors  l'abbesse en m'approchant d'elle,
comment vas-tu raccommoder tout le dommage qui vient d'tre fait ?
     - Celui que tu as prouv le sera bientt, mon ange, rpondit Delbne :
demain je te frotterai d'une pommade qui remettra tellement les choses en leur
entier, qu'on ne pourra pas mme se douter des amants qu'elles auront reus.
Pour Laurette, oublies-tu donc qu'on la croit chappe du couvent ?... Elle
est  nous, Juliette, elle ne reparatra de ses jours.
     - Et qu'en ferez-vous ? dis-je tout tonne.
     - La victime de nos luxures. Ah ! Juliette, que tu es novice encore ! tu
ne sais donc pas qu'il n'y a de bon que les jouissances criminelles, et que
plus on les environne d'horreurs, plus on leur prte de charmes !
     - En vrit, ma chre, je ne vous entends pas.
     - Patience, ce sera bientt par des faits que je me ferai comprendre.
Soupons.
     On passe dans un petit caveau, voisin de celui dans lequel venaient de se
clbrer nos orgies. L se trouvent prpars avec profusion les mets les plus
exquis, les vins les plus dlicieux. Nous nous mettons  table. Laurette nous
servait. Je m'aperus bientt, au ton que la socit prenait avec elle, aux
brusqueries qu'elle prouvait, que la pauvre petite malheureuse n'tait dj
plus regarde que comme une victime. Plus les ttes s'chauffaient, plus elle
tait maltraite : elle ne rendait pas un service qu'elle ne ret une claque,
un pinon, un soufflet, et la plus lgre inattention se trouvait souvent bien
plus svrement punie. Je passerai sous silence, mes amis, et les actions et
les propos de ces luxurieuses bacchanales. Qu'il vous suffise de savoir
qu'elles galrent en horreurs, en excrations, tout ce que j'ai vu, depuis,
de plus libertin dans le monde.
     Il faisait trs chaud, nous tions nues ; les hommes dans le mme
dsordre, et mls parmi nous, se livraient sans aucune gne  tout ce que le
dlire pouvait leur inspirer de plus sale et de plus crapuleux. Tlme et
Ducroz, se disputant mon cul, semblaient vouloir se battre, pour en obtenir la
jouissance, et, courbe sous tous deux, j'attendais humblement l'issue de ce
combat, quand Volmar dj grise, et plus belle que Vnus mme dans cet tat
d'ivresse, s'empare des deux vite et veut les branler dans une jatte de punch
qu'elle vient de prparer, afin, dit-elle, d'avaler le foutre.
     - Je n'y consens, dit l'abbesse  peu prs aussi tourdie des fumes de
Bacchus que tout ce qui l'environne, je n'y consens qu'aux conditions que
Juliette y mlera son urine...
     Je pisse ; les putains boivent, les hommes les imitent, et, le dlire
tant  son comble, l'extravagante abbesse, qui ne sait plus qu'inventer pour
rveiller en elle des dsirs puiss par le libertinage, annonce qu'elle veut
passer dans le caveau o reposent les cendres des femmes de cette maison,
qu'elle veut choisir l le cercueil de l'une de celles qu'immola dernirement
sa jalouse rage, et se faire foutre cinq ou six coups sur le cadavre de sa
victime. L'ide parat plaisante ; on remonte, les bougies se placent sur les
cercueils voisins entourant celui de la jeune novice qu'avait depuis trois
mois empoisonne l'abbesse, aprs l'avoir idoltre. L'infernale crature
s'tend sur ce cercueil, et, prsentant son con aux deux ecclsiastiques, elle
les dfie tour  tour, Ducroz l'enfile le premier. Nous tions spectatrices,
et notre unique emploi, pendant cette scne lugubre, tait de la baiser, de
lui branler le clitoris et de nous prter  ses attouchements. Delbne, dans
le dlire, se repaissait d'horreurs, lorsqu'un sifflement affreux se fait
entendre, toutes les lumires s'teignent  la fois.
     -  ciel ! qu'est, ceci ? s'crie l'intrpide abbesse, la seule de nous
qui conserve son courage au milieu du bouleversement dans lequel nous sommes.
Juliette !... Volmar !... Flavie !...
     Mais tout est sourd, tout est interdit, personne ne rpond ; et sans les
dtails que je reus de notre suprieure le lendemain, vanouie moi-mme,
j'ignorerais peut-tre encore l'origine de tout ce fracas. Un chat-huant,
cach dans ce caveau, en tait la seule cause : effray des lumires
auxquelles ses yeux n'taient pas accoutums, il avait pris son vol, et l'air,
agit de ses ailes, avaient teint ce qui l'affectait. Quand je repris l'usage
de mes sens, je me retrouvai dans mon lit, et Delbne, qui vint m'y voir ds
qu'elle sut que j'tais mieux, m'apprit qu'aprs avoir rassur les deux hommes
presque aussi effrays que nous, c'tait avec leur aide qu'elle nous avait
fait porter dans nos chambres et que tout s'tait clairci.
     - Je ne crois point aux vnements surnaturels, me dit Delbne ; il n'y a
jamais de cause sans effet, et le premier soin, quand un effet me surprend,
est de remonter sur-le-champ  la cause. J'ai promptement trouv celle de
notre aventure d'hier, et, les lumires rallumes, les hommes et moi nous
avons promptement mis ordre  tout.
     - Et Laurette, madame ?
     - Elle est dans le caveau, ma bonne, nous l'y avons laisse.
     - Quoi ! vous l'auriez... ?
     - Pas encore, ce sera le sujet de notre premire assemble ; elle y
passait hier sans la catastrophe.
     - En vrit, Delbne, vous tes d'une dbauche... d'une cruaut.
     - Non, rien de tout cela : j'ai des passions fort vives, je n'coute
qu'elles et comme je suis persuade que ce sont les plus fidles organes de la
nature, je me rends  ce qu'elles m'inspirent, sans frayeur comme sans
remords. Te voil mieux, Juliette, lve-toi, viens dner dans mon appartement
; nous jaserons.
     - Assieds-toi, mon enfant, me dit-elle, ds que nous fmes hors de table.
Je vois que tu es surprise de me voir aussi calme dans le crime : je veux que
les rflexions que j'ai  te communiquer sur cet objet te rendent bientt
aussi apathique que moi. Hier, je le vis, tu te surprenais de ma tranquillit
au milieu des horreurs que nous commettions, et tu m'accusais de manquer de
piti pour cette pauvre Laurette, sacrifie  nos dbauches.
      Juliette, sois-en bien certaine, tout est arrang par la nature pour
tre dans l'tat o nous le voyons. A-t-elle donn la mme force, les mmes
beauts, les mmes grces,  tous les tres qui sortent de ses mains ? Non,
sans doute. Puisqu'elle veut des nuances dans les constitutions, elle en exige
donc dans les sorte et dans les fortunes. Les malheureux que le hasard nous
offre, ou que font nos passions, sont dans les plans de la nature comme les
astres dont elle nous claire, et l'on fait un mal aussi sr en troublant
cette sage conomie, qu'on en pourrait faire  troubler le cours du soleil, si
ce crime tait en notre puissance...
     - Mais, interrompis-je ici, si tu tais malheureuse, Delbne, ne
serais-tu pas bien aise qu'on te soulaget !...
     - Je saurais souffrir sans me plaindre, me rpondit cette stoque
crature, et je n'implorerais les secours de personne. Suis-je  l'abri des
maux de la nature, et si je n'ai pas la misre  craindre, n'ai-je pas la
fivre, la peste, la guerre, la famine, les secousses d'une rvolution
imprvue, et tous les autres flaux de l'humanit ? Qu'ils viennent et je les
recevrai courageusement. Crois, Juliette... oui, persuade-toi bien que lorsque
je consens  laisser souffrir les autres sans les soulager, c'est que j'ai
appris  souffrir moi-mme sans l'tre. Abandonnons-nous  la nature ; ce ne
sont pas des secours mutuels que son organe nous indique : il ne fait retentir
dans nous que le seul besoin d'acqurir pour nous seules toute la force
ncessaire  endurer les maux qu'elle nous rserve, et la commisration, loin
d'y prparer notre me, l'nerve, l'amollit et lui te le courage qu'elle ne
peut plus retrouver ensuite, quand elle en a besoin pour ses propres douleurs.
Qui sait s'endurcir aux maux d'autrui devient bientt impassible aux siens
propres, et il est bien plus ncessaire de savoir souffrir soi-mme avec
courage, que de s'accoutumer  pleurer sur les autres.  Juliette, moins on
est sensible, moins on s'affecte, et plus on approche de la vritable
indpendance. Nous ne sommes jamais victimes que de deux choses, ou des
malheurs d'autrui, ou des ntres : commenons par nous endurcir aux premiers,
les seconds ne nous toucheront plus, et rien, de ce moment, n'aura le droit de
troubler notre tranquillit.
     - Mais, dis-je, il rsultera ncessairement des crimes de cette apathie.
     - Qu'importe ? ce n'est ni au crime, ni  la vertu spcialement, qu'il
faut s'attacher, c'est  ce qui rend heureux ; et si je voyais qu'il n'y et
de possibilit pour moi d'tre heureuse que dans l'excs des crimes les plus
atroces, je les commettrais tous  l'instant, saris frmir, certaine, ainsi
que je te l'ai dj dit, que la premire loi que m'indique la nature est de me
dlecter, n'importe aux dpens de qui. Si elle a donn  mes organes une
constitution telle, que ce ne soit qu'au malheur de mon prochain que ma
volupt puisse clore, c'est que, pour parvenir  ses vues de destruction...
vues tout aussi ncessaires que les autres, elle a cru urgent de former un
tre comme moi qui la servt dans ses projets.
     - Voil des systmes qui peuvent aller bien loin.
     - Et qu'importe ! rpondit Delbne ; je te dfie de me montrer un terme
o ils puissent devenir dangereux ; on s'est rjoui, c'est tout ce qu'il faut.
     - Le peut-on aux dpens des autres ?
     - La chose du monde qui m'occupe le moins, c'est le sort des autres ; je
n'ai pas la plus petite foi  ce lien de fraternit dont les sots me parlent
sans cesse, et c'est pour l'avoir bien analys que je le rfute.
     -  ciel ! douteriez-vous de cette premire loi de la nature ?
     - coute-moi, Juliette... Il est inou le besoin que tu as d'tre
forme...
     Nous en tions l de notre conversation, lorsqu'un laquais, arrivant de
la part de ma mre, vint apprendre  Mme l'abbesse les affreux malheurs de
notre maison et la maladie dangereuse de mon pre ; on demandait ma sur et
moi, il fallait partir sur-le-champ...
     -  ciel ! dit Mme Delbne, j'ai oubli de raccommoder ton pucelage !
Attends, mon ange, attends, prends ce pot, c'est un extrait de myrtes dont tu
te frotteras matin et soir, seulement pendant neuf jours : tu peux tre sre
que le dixime tu te retrouveras aussi vierge que s'il ne te ft jamais rien
arriv.
     Puis, envoyant chercher ma sur, elle nous remit, l'une et l'autre,  la
personne qui venait nous prendre, en nous recommandant de revenir le plus tt
que nous pourrions. Nous l'embrassmes et nous partmes.
     Mon pre mourut. Vous savez quels dsastres suivirent cette mort : celle
de ma mre qui eut lieu au bout d'un mois, et l'abandon dans lequel nous nous
trouvmes. Justine, qui ne connaissait pas mes liaisons secrtes avec
l'abbesse ignora la visite que je fus lui faire quelques jours aprs notre
ruine ; et comme les sentiments que je lui dcouvris alors achvent de
dvoiler le caractre de cette femme originale, il est bon, mes amis, que je
vous en parle. Le premier trait de duret de la Delbne envers moi fut de me
refuser la porte de l'intrieur et de ne consentir  me parler qu'un instant 
la grille.
     Lorsque, surprise du froid qu'elle me tmoignait, je voulus faire valoir
nos liaisons :
     - Mon enfant, me dit-elle, toutes ces misres-l doivent s'oublier ds
qu'on ne vit plus ensemble, et, pour moi, je vous assure que je ne me rappelle
pas la moindre circonstance des faits dont vous me parlez. Quant  l'indigence
qui vous menace, rappelez-vous le sort d'Euphrosine ; elle se jeta sans besoin
dans la carrire du libertinage : imitez-la par ncessit. C'est l'unique
parti qui vous reste, le seul que je vous conseille ; mais quand vous l'aurez
pris, ne me voyez plus : peut-tre cet tat ne vous russirait point, vous
auriez besoin d'argent, de crdit, et je ne pourrais vous offrir ni l'un ni
l'autre.
     A ces mots, la Delbne lve le sige et me laisse dans un tonnement...
qui, sans doute, et t moins vif avec un peu plus de philosophie ; mes
rflexions furent cruelles... Je partis sur-le-champ avec la ferme rsolution
de suivre les conseils de cette mchante crature, tout dangereux qu'ils
fussent. Je me ressouvenais heureusement du nom et de l'adresse de la femme
dont Euphrosine nous avait parl, dans un temps, hlas ! o j'tais loin de
prvoir le besoin de cette cruelle ressource : j'y volai. La Duvergier me
reut  merveille. L'excellence du remde de la Delbne, en abusant ses yeux
connaisseurs, la mit  mme d'en tromper bien d'autres. Ce fut deux ou trois
jours avant que d'entrer dans cette maison que je me sparai de ma sur, pour
suivre une carrire bien diffrente de la sienne.
     Mon existence, aprs les malheurs qui m'taient arrivs, dpendant
uniquement de ma nouvelle htesse, je me rsignai  tout ce qu'elle me
recommanda. Mais  peine fus-je seule, que je me mis nanmoins  rflchir de
nouveau sur l'abandon et sur l'ingratitude de Mme Delbne. Hlas ! me
disais-je, pourquoi mon malheur la refroidit-il ? Juliette pauvre ou Juliette
riche formait-elle deux cratures diffrentes ? Quel est donc ce caprice
bizarre qui fait aimer l'opulence et fuir la misre ? Ah ! je ne concevais pas
encore que l'infortune dt tre  charge  la richesse, j'ignorais combien
elle la craint...  quel point elle la fuit, et que de la frayeur qu'elle a de
la soulager rsulte l'antipathie qu'elle a pour elle. Mais, poursuivais-je
dans mes rflexions, comment cette femme libertine... criminelle mme, ne
redoute-t-elle pas l'indiscrtion de ceux qu'elle traite avec tant de hauteur
? Autre enfantillage de ma part ; je ne connaissais pas l'insolence et
l'effronterie du vice tay par la richesse et par le crdit. Mme Delbne
tait suprieure d'une des plus clbres abbayes de Paris, elle jouissait de
soixante mille livres de rente, elle tenait  toute la cour,  toute la ville
:  quel point devait-elle mpriser une pauvre fille comme moi qui, jeune,
orpheline et sans un sou de bien, ne pouvait opposer  ses injustices que des
rclamations qui se fussent bientt ananties, ou des plaintes qui, traites
sur-le-champ de calomnies, eussent peut-tre valu  celle qui et eu
l'effronterie de les entreprendre, l'ternelle perte de sa libert !
     tonnamment corrompue dj, cet exemple frappant d'une injustice dont
j'avais pourtant  souffrir me plut au lieu de me corriger. Eh bien ! me
dis-je, je n'ai qu' tcher d'tre riche  mon tour, je deviendrai bientt
aussi impudente que cette femme, je jouirai des mmes droite et des mmes
plaisirs. Gardons-nous d'tre vertueuse, puisque le vice triomphe sans cesse ;
redoutons la misre, puisqu'elle est toujours mprise... Mais, n'ayant rien,
comment viterais-je l'infortune ? Par des actions criminelles, sans doute.
Qu'importe ? les conseils de Mme Delbne ont dj gangren mon cur et mon
esprit : je ne crois de mal  rien, je suis convaincue que le crime sert aussi
bien les intentions de la nature que la sagesse et que la vertu. lanons-nous
dans ce monde pervers, o ceux qui trompent le plus sont ceux qui russissent
le mieux ; qu'aucun obstacle ne nous borne, il n'y a de malheureux que celui
qui reste en chemin. Puisque la socit n'est compose que de dupes et que de
fripons, jouons dcidment le dernier : il est bien plus flatteur pour
l'amour-propre de tromper que d'tre trompe soi-mme.
     Rassure par ces rflexions, qui vous paratront prmatures peut-tre 
quinze ans, mais qui devenaient pourtant toutes simples d'aprs l'ducation
que j'avais reue, j'attendis avec rsignation les vnements que la
providence m'offrirait, bien dcide  profiter de tous ceux qui se
prsenteraient pour amliorer ma fortune,  tel prix que ce pt tre.
     J'avais sans doute un rude apprentissage  faire ; ces malheureux dbuts
devaient achever de corrompre mes murs, et, pour ne pas. alarmer les vtres,
peut-tre ferais-je bien, mes amis, de vous soustraire des dtails qui vont
dvoiler  vos yeux des carta plus tonnants que ceux o vous vous livrez
journellement...
     - J'ai peine  le croire, madame, dit le marquis en interrompant
Juliette, et aprs ce que vous savez de nous, il est mme singulier qu'une
telle crainte puisse un instant vous alarmer.
     - C'est qu'il s'agit ici de la corruption des deux sexes, dit Mme de
Lorsange ; car la Duvergier fournissait galement des sujets aux fantaisies de
l'un et de l'autre.
     - Vos tableaux, ainsi mlangs, n'en seront que plus agrables, dit le
chevalier ; nous savons  peu prs tous les carts dont le ntre est capable ;
il sera dlicieux pour nous d'apprendre de vous-mme tous ceux o peut se
porter le vtre.
     - Soit, dit Mme de Lorsange. J'aurai soin cependant de ne tracer que les
dbauches les plus singulires, et, pour viter la monotonie, je passerai sous
silence celles qui me paratront trop simples...
     - A merveille, dit le marquis, en faisant voir  la socit un engin dj
tout gonfl de luxure ; mais songez-vous  l'effet que ces rcita peuvent
produire en nous ! Voyez l'tat o me met leur simple promesse...
     - Eh bien, mon ami, dit cette femme charmante, ne suis-je pas tout
entire  vous ? Je jouirai doublement de mon ouvrage, et comme l'amour-propre
est toujours pour beaucoup chez les femmes, vous me permettrez d'imaginer que,
dans l'embrasement que j'aurai produit, si quelque chose est pour mes
tableaux, bien plus encore sera pour ma personne.
     - Il faut que je vous en convainque tout de suite, dit le marquis trs
mu, en entranant Juliette dans un arrire-cabinet, o tous deux restrent
assez de temps pour se livrer aux plus doux plaisirs de la luxure.
     - Pour moi, dit le chevalier, que cet arrangement laissait tte  tte
avec Justine, j'avoue que je ne bande point encore assez pour avoir besoin de
perdre du foutre. N'importe, approchez mon enfant, mettez-vous  genoux et
sucez-moi ; mais avancez, je vous prie, les choses, de manire  ce que je
voie infiniment plus de cul que de con. Bien, bien, dit-il en voyant Justine,
accoutume  toutes ces turpitudes, saisir, on ne saurait mieux, quoique 
regret, l'esprit de celle-ci... Oui, c'est cela.
     Et le chevalier, singulirement bien suc, allait peut-tre s'abandonner
mollement aux douces et moelleuses sensations d'une dcharge ainsi provoque,
lorsque le marquis, rentrant avec Juliette, engagea celle-ci  poursuivre le
fil de ses aventures, et son ami  remettre  un autre instant, s'il le
pouvait, le dnouement o il semblait toucher.
     Tout tant ainsi convenu, Mme de Lorsange reprit en ces termes :
     - Mme Duvergier n'avait que six femmes chez elle, mais plus de trois
cents taient  me ordres ; deux grands laquais de cinq pieds huit pouces,
membrs comme Hercule, et deux jockeys de quatorze ou quinze ans, d'une
cleste figure, se fournissaient de mme aux libertins qui voulaient mler
l'un  l'autre, ou qui prfraient l'antiphysique  la jouissance des femmes ;
et dans le cas o ce lger dtachement masculin n'et pas suffi, Duvergier
pouvait y suppler par plus de quatre-vingts sujets du dehors, tous prts  se
porter o leur service tait ncessaire.
     La maison de Mme Duvergier tait dlicieuse. Situe entre cour et jardin,
et ayant deux issues opposes, les rendez-vous s'y donnaient avec un mystre
qu'on n'et pas obtenu de toute autre position ; ses meubles taient
magnifiques, ses boudoirs aussi voluptueux que dcors ; son cuisinier fort
bon, ses vins dlicieux et ses filles charmantes. Tant d'agrments devaient
s'acheter fort cher. Rien en effet ne l'tait autant que les parties de ce
local divin, o les plus simples tte--tte ne se payaient pas moins de dix
louis. Sans murs comme sans religion, parfaitement soutenue  la police,
fournissant les plus grands seigneurs, Mme Duvergier,  l'abri de tout,
entreprenait des choses que n'eussent jamais imites ses compagnes, et qui
faisaient  la fois frmir la nature et l'humanit.
     Pendant six semaines, cette adroite coquine vendit mon pucelage  plus de
cinquante personnes, et, chaque soir, se servant d'une pommade  peu prs
semblable  celle de Mme Delbne, elle raccommodait avec soin ce que dchirait
impitoyablement le matin l'intemprance de ceux auxquels son avarice me
livrait. Comme tous ces dvirgineurs s'y prirent assez lourdement, je vous
ferai grce des dtails, et ne m'arrterai qu'au due de Stem, dont la manie
fut plus singulire.
     Le plus simple costume flattant le mieux la lubricit de ce libertin, ce
fut en petite poissarde que je me prsentai chez lui. Aprs avoir travers un
grand nombre d'appartements somptueux, je parvins au fond d'un cabinet de
glaces, o m'attendait le duc avec son valet de chambre, grand jeune homme de
dix-huit ans, fait  peindre, et de la plus intressante figure. Bien pntre
de l'esprit de mon rle, je ne restai courte sur aucune des questions de ce
paillard. Assis sur le canap de son boudoir et branlant le vit de son valet
de chambre, pendant que j'tais debout en face de lui :
     - Est-il vrai, me demanda-t-il, que vous soyez dans la plus extrme
misre, et que la dmarche que vous faites n'ait pour objet que de pourvoir
aux premiers besoins de la vie ?
     - Cette vrit est si grande, monsieur, qu'il y a trois jours que ma mre
et moi mourons de faim.
     - Ah ! bon, rpondit le duc en prenant une des mains de son homme pour se
faire branler par lui ; cette circonstance tait ncessaire ; je suis fort
aise que votre tat soit tel que je le dsirais. Et c'est votre mre qui vous
vend ?
     - Hlas ! oui.
     - Avez-vous des surs !
     - Une, monsieur.
     - Et pourquoi ne me l'a-t-on pas envoye ?
     - Elle n'est plus  la maison, la misre l'a fait fuir ; nous ignorons ce
qu'elle est devenue.
     - Ah ! foutre, je veux qu'on me trouve cela ! quel ge ?
     - Treize ans.
     - Il est affreux que, connaissant mes gots, on imagine de me soustraire
cette crature.
     - Mais on ne sait pas o elle est, monsieur.
     - Il fallait la chercher... Ah ! je la trouverai... je la trouverai.
Allons, Lubin, qu'on dshabille pour vrifier !
     Et pendant que l'ordre s'excute, le duc, continuant l'ouvrage de son
Ganymde, se met  secouer avec complaisance un engin noir et mou qui ne
s'apercevait qu' peine. Ds que je suis nue, Lubin m'examine avec la plus
grande attention et proteste  son matre que tout est dans le meilleur ordre.
     - Faites-moi voir cela par-derrire, dit le duc.
     Et Lubin, me courbant sur le canap, entr'ouvrit mes cuisses, et
convainquit son matre, non pas de l'inexcution d'aucun assaut, mais que les
brches, occasionnes par eux, avaient t assez bien refermes pour qu'il ft
impossible de s'en apercevoir.
     - Et l, dit Stern en cartant mes fesses et touchant d'un doigt le trou
de mon cul...
     - Non, non, srement, rpondit Lubin.
     - C'est bon, dit le paillard en me prenant dans ses bras et m'asseyant
sur une de ses cuisses ; mais tu vois, mon enfant, que je suis hors d'tat de
faire la besogne moi-mme... Touche ce vit ; tu sens comme il est mou :
possdasses-tu les grces de Vnus, tu ne le ferais pas durcir. Considre ce
hochet redoutable, poursuivit-il en me faisant empoigner le vit superbe de son
valet de chambre : avoue que ce beau membre te dpucellera beaucoup mieux que
le mien. Place-toi donc, je te servirai de maquereau. Ne pouvant faire le mal,
j'aime  le faire faire : cette ide me console...
     - Oh, monsieur ! rpondis-je, effraye de la grosseur du vit qui m'tait
prsent, ce monstre va me dchirer, je n'en pourrai soutenir les assauts !....
     Et comme j'essayais de m'esquiver
     - Allons, allons, point de crmonie ! je n'aime que la docilit dans les
filles ; celles qui en manquent avec moi sont sres de ne pas me plaire
longtemps... Approchez... Je voudrais qu'avant tout vous baisassiez le cul de
mon Lubin.
     Et me le prsentant :
     - Voyez comme il est beau...
     J'obis.
     - Autant sur le vit, dit le duc.
     J'obis encore.
     - Placez-vous, maintenant...
     Il me tient ; son valet se prsente, et met  l'opration tant d'adresse
et tant de vigueur, que son engin monstrueux touche en trois tours de reins le
fond de ma matrice. Je pousse un cri terrible ; le duc, qui me captive et qui
branle le trou de mon cul pendant ce temps-l, recueille avec soin dans sa
bouche et mes soupirs et mes larmes. Le nerveux Lubin, matre de moi, n'a plus
besoin du secours de son matre qui, s'tablissant aussitt prs du postrieur
de mon amant, l'encule pendant qu'il me dpucelle. Je m'aperois bientt, au
redoublement des secousses du valet, de celles qu'il reoit de son patron ;
mais, seule pour supporter le poids de ces deux attaques, j'allais succomber
sous leur violence, quand la dcharge de Lubin me tira d'affaire.
     - Ah ! sacredieu, dit le duc qui n'avait pas fini, tu te presses trop
aujourd'hui, Lubin ; faut-il donc qu'un foutu con te fasse toujours faire des
folies ?
     Et cet vnement ayant drang les attaques du duc, il nous fit voir un
petit vit mutin qui, furieux d'tre dplac, semblait n'attendre qu'un autel
pour consommer le sacrifice.
     - Venez ici, petite fille, me dit le duc en dposant son outil dans mes
mains, et vous Lubin, couchez-vous  plat ventre sur ce lit ; conduisez
vous-mme, petite pcore, cet engin furieux au trou qui vient de le rejeter,
puis, vous campant derrire moi pendant que j'agirai, vous favoriserez mes
projets en m'enfonant deux ou trois doigts dans le cul.
     Tout rpond aux dsirs du paillard : l'opration s'achve, et le
capricieux libertin paye trente louis des prmices dont il ne s'est seulement
pas dout.
     De retour  la maison, Fatime, celle de mes compagnes que j'aimais le
mieux, ge de seize ans et belle comme le jour, se divertit beaucoup de
l'aventure. Elle y avait pass, mais, plus heureuse que moi, elle avait,
disait-elle, vol une bourse de cinquante louis sur la chemine du duc, pour
se ddommager de tout ce qu'elle en avait souffert.
     - Comment ! dis-je, tu te permets de pareilles choses ?
     - Le plus souvent que je le puis, ma chre, me rpondit ma compagne, et
sans aucun scrupule, en honneur. C'est pour nous qu'est fait l'argent de ces
coquins-l, et nous serions bien dupes de ne pas nous en emparer quand nous le
pouvons. Serais-tu donc encore assez dans les tnbres de l'ignorance pour
souponner le moindre mal au vol !
     - Assurment, j'y en crois beaucoup.
     - Eh bien, mon ange, me rpondit Fatime, je veux te faire revenir de cet
absurde prjug. Je dne demain  la campagne chez mon amant ; j'obtiendrai de
Mme Duvergier la permission de te mettre de la partie : tu entendras Dorval
raisonner sur cette matire.
     -  sclrate, rpondis-je, tu achveras de me corrompre : je ne me sens
dj que trop de dispositions  toutes ces horreurs. J'accepte, va, tu n'auras
pas grand-peine  faire une excellente colire de moi... Mais la Duvergier
permettra-t-elle ?...
     - Ne t'inquite de rien, dit Fatime, je me charge de tout. Le lendemain
de bonne heure, un fiacre nous conduisit  la Villette. Nous entrons dans une
maison recule, mais d'assez bonne apparence ; un valet nous reoit, et, nous
ayant introduites dans un appartement fort bien meubl, il se retire et va
renvoyer notre voiture. Ce fut alors que Fatime s'ouvrit  moi.
     - Sais-tu chez qui tu es ? me dit-elle en souriant.
     - Non, en vrit, rpondis-je.
     - Chez un homme fort extraordinaire, reprit ma compagne. Je te trompais
en le faisant passer pour mon amant : c'est un homme chez lequel j'ai souvent
fait des parties  l'insu de Mme Duvergier ; ce que je gagne alors
n'appartient qu' moi seule ; mais l'opration n'est pas sans danger...
     - Explique-toi, repris-je vivement, tu excites ma curiosit...
     - Tu es ici, me dit Fatime, chez un des plus clbres voleurs de Paris ;
le vol dont le coquin tire sa subsistance compose aussi ses plus doux
plaisirs. Il t'expliquera ses principes, il te mettra  mme de les pratiquer.
Nul avec nous jusqu'aprs son expdition, ce ne sera qu'au feu qu'embrasera
dans lui cette action, selon toi, criminelle, qu'il allumera le flambeau de
ses lubricits ; et comme il veut que l'image de sa passion favorite se
retrouve au moins dans tout ce qui l'accompagne, ce ne sera qu'en volant qu'il
cueillera nos faveurs, et ces faveurs il nous les escroquera ; nous aurons
l'air de n'en rien retirer, quoique j'en sois paye d'avance. En voil la
preuve, Juliette : ces dix louis t'appartiennent, j'en ai autant.
     - Et la Duvergier ?
     - N'en sait rien, je te l'ai dit ; j'escroque notre chre maman : t'en
repens-tu ?
     - Non, en vrit, rpondis-je ; au moins ici tout ce que nous gagnons est
 nous ; il n'est plus question de ce maudit partage qui me dsespre. Mais
achve au moins de m'instruire : qui, et comment allons-nous voler ?
     - coute-moi, me dit ma compagne. Cet homme-ci, par la multitude
d'espions qu'il a dans Paris, est chaque jour au fait de tous les trangers,
de tous les nigauds qui y dbarquent ; il fait connaissance avec eux, il les
accueille, il leur donne  dner avec des femmes de notre espce qui les
volent pendant l'acte de la jouissance ; on lui rend tout, et, de quelque
nature que soit le vol, les femmes en ont toujours un quart, indpendamment de
leur paiement particulier.
     - Mais, dis-je, un tel mtier ne fera-t-il pas bientt arrter ce coquin ?
     - De longtemps, sois-en sre : ses prcautions sont trop bien prises pour
cela.
     - Et sa maison ?
     - Il en a trente. Nous voil maintenant dans celle-ci ; de six mois il
n'y reviendra. Remplis ton rle avec intelligence. Deux ou trois trangers
vont se trouver  dner : ds aprs le repas, nous amuserons ces messieurs
dans des cabinets diffrents ; vole le tien avec adresse, je te promets de ne
pas manquer le mien. Dorval, cach, nous examinera. L'opration faite, au
moyen d'un breuvage les dupes s'endormiront ; nous passerons la soire avec le
matre du lieu, qui s'en retournera quelques heures aprs nous pour aller
ailleurs, et avec d'autres femmes , exercer les mmes infamies ; et nos
imbciles, demain rveills, ne trouvant plus personne au logis, seront trop
heureux de pouvoir s'vader la vie sauve.
     - Mais puisque nous sommes payes d'avance, rpondis-je  ma compagne,
quel besoin avons-nous de nous prter aux gots de ce fripon ?
     - Ce serait un mauvais calcul, nous ne le reverrions plus ; et, en le
servant bien, il peut nous faire faire par an douze ou quinze parties
semblables ; ne perdrions-nous pas d'ailleurs, avec ta manire de penser,
absolument tout ce qui nous reviendra du vol ?
     - Ah, bon ! car, sans la premire partie de ta rponse, je t'aurais
encore object, peut-tre, qu'il me paraissait inutile de lui rendre un compte
aussi exact de ce que nous volerons chez lui.
     - J'aime ta rflexion tout en la dsapprouvant, me dit Fatime ; elle me
prouve en toi des dispositions qui me feront esprer que tu te tireras bien de
l'aventure.
     A peine avions-nous fini que Dorval entra. C'tait un homme de quarante
ans, d'une fort belle figure, et qui me parut plein d'esprit et d'amabilit ;
il tait dou surtout de ce don de sduire, si ncessaire au mtier qu'il
faisait.
     - Fatime, dit-il  ma compagne, je suppose que cette jeune et jolie
personne est au fait ; il ne me reste donc plus qu' vous prvenir que nous
avons pour convives deux vieux Allemands,  Paris depuis un mois, et qui
brlent du dsir de connatre quelques jolies filles. L'un d'eux a pour vingt
mille cus de diamants sur lui : Fatime, je te le recommande. L'autre, qui
dsire acheter une maison dans ce village, et  qui j'ai persuad que je lui
en trouverais une  trs bon march s'il apportait de quoi la payer comptant,
aura srement plus de quarante mille francs dans sa poche, soit en or, soit en
lettres  vue : Juliette, ce sera votre lot ; acquittez-vous bien de la
mission et je vous ferai souvent faire de semblables parties.
     - Eh quoi ! dis-je, monsieur, de telles horreurs peuvent exciter vos sens
?
     - Charmante fille, me rpondit Dorval, vous ignorez, je le crois,
l'histoire du choc des impressions criminelles sur la masse des nerfs. Vous
avez besoin d'tre instruite de ces phnomnes de la lubricit : nous y
viendrons ; passons dans cette salle en attendant ; nos Germains vont paratre
; souvenez-vous de mettre tout votre art  les sduire...  les enchaner :
c'est de l seul que j'attends tout.
     Nous entrmes. Scheffner, celui des deux Allemands qui devait me revenir,
tait un bon baron de quarante-cinq ans, bien laid, bien bourgeonn, et bte,
 ce qu'il me parut, comme l'Allemagne en masse, si l'on en excepte Gessner.
Conrad tait le nom de la poule que devait plumer mon amie ; il nous parut en
effet couvert de diamants ; son esprit, sa figure et son ge le rendaient fort
semblable  son compagnon, et sa lourdeur, tout aussi complte, assurait, des
succs  Fatime pour le moins aussi faciles que les miens.
     La conversation, d'abord gnrale, se particularisa fort vite. Fatime,
aussi adroite que jolie, eut bientt fait tourner la tte du pauvre Conrad ;
et mon air d'innocence et de timidit m'enchana promptement Scheffner. On
dna. Dorval eut soin de faire distiller dans les verres de nos convives les
boissons les plus dlicieuses, et le dessert fut  peine servi que tous deux
tmoignrent le plus extrme dsir de nous entretenir en secret.
     Dorval, qui voulait examiner chacune de ces oprations en particulier,
sous le prtexte qu'il n'avait qu'un boudoir o l'on pt sacrifier  Vnus,
calma, du mieux qu'il put, les dsirs de Conrad, et me fit passer avec
Scheffner. Le bon Allemand, tout enthousiasm, ne pouvait se rassasier de
caresses. Il faisait chaud, je l'invitai  se mettre nu, j'en fis de mme pour
l'enflammer avec plus d'nergie, et, plaant ses habits sous ma main droite,
pendant que l'honnte baron m'enfilait, pendant que, pour le mieux duper, je
serrais amoureusement sa tte dans mon sein, bien plus occupe de mon
opration que de ses plaisirs, je fouillai lestement dans toutes ses poches.
Une bourse trs mince renfermait tout son numraire ; je me doutai que le
trsor tait au portefeuille, et, le saisissant adroitement dans la poche
droite de son habit, je le cachai fort vite sous le matelas du canap qui nous
servait d'autel.
     Le coup fait, n'ayant plus besoin de rien mnager avec un animal lourd et
puant qui me faisait horreur, je sonne ; une femme parat, aide au baron
allemand  se rajuster, lui prsente un verre de liqueur dos comme il faut,
et le conduit dans une chambre o il s'endort d'un si profond sommeil, qu'il
ronflait encore plus de huit heures aprs.
     A peine est-il disparu que Dorval entre.
     - Vous tes dlicieuse, mon ange ! s'crie-t-il en m'embrassant, je n'ai
rien perdu de votre manuvre ; voyez, poursuivit-il en me montrant un vit plus
dur qu'une barre de fer, voyez l'tat o votre procd m'a mis.
     Et se prcipitant avec moi sur le canap, je vis que la manie de ce
libertin tait de drober avec sa bouche le foutre qui venait de m'tre lanc
dans le con. Il le pompa avec tant d'art, frtilla si dlicieusement avec sa
langue sur tous les bords, et jusqu'au fond de ma matrice, que je l'inondai
moi-mme... mille fois plutt peut-tre en raison de la singulire action o
je venais de me livrer, en raison du personnage qui venait de me la faire
commettre, qu' cause du plaisir que je recevais de lui ; car,  quelque point
qu'elles affectassent mon physique, mon moral, je ne puis le cacher, tait
encore bien plus mu de l'horreur gratuite que les sductions de Fatime et de
Dorval me faisaient aussi dlicieusement entreprendre.
     Dorval ne dchargea point. Je lui remis et la bourse et le portefeuille ;
il prit l'un et l'autre, sans aucun examen, et je cdai la place  Fatime.
Dorval m'emmena, et pendant qu'il examinait par un trou la manire dont ma
camarade s'y prenait pour en venir au mme but, le libertin se fit branler ;
il me le rendait ; de temps en temps, sa langue s'enfonait au fond de mon
gosier, il paraissait dans une extase relle. Sublimes effets de la runion du
crime et de la luxure, combien vous prtez d'nergie au dlire des passions !
La faon leste dont Fatime opre dtermine enfin l'jaculation de Dorval ; se
serrant alors contre moi, il m'enconne jusqu' la matrice, et m'inonde des
preuves non quivoques de l'extase qu'il vient de goter.
     Dorval, vigoureux, retourne  ma compagne. Comme il m'avait laisse au
trou, rien ne m'chappe : il se courbe de mme entre les cuisse de Fatime, et
va pomper de la mme manire le foutre perdu par Conrad ; il s'empare du vol
et, les deux bons Germains dans leur lit, nous passons dans un cabinet
dlicieux o Dorval, aprs avoir dcharg une seconde fois dans le con de
Fatime en me gamahuchant, nous expose de la manire suivante l'apologie de ses
gota singuliers.
     - Une seule distinction, mes amies, diffrencie les hommes dans l'enfance
des socits : c'est la force. La nature leur a donn  tous un sol  habiter,
et c'est de cette force, qu'elle leur a ingalement dpartie, que va dpendre
le partage qu'ils en feront. Mais ce partage sera-t-il gal, pourra-t-il
l'tre, ds que la force seule va le diriger ? Voil donc dj un vol tabli ;
car l'ingalit de ce partage suppose ncessairement une lsion du fort sur le
faible, et cette lsion, c'est--dire le vol, la voil donc dcide, autorise
par la nature, puisqu'elle donne  l'homme ce qui doit ncessairement l'y
conduire. D'une autre part, le faible se venge, il met l'adresse en usage pour
rentrer dans des possessions que lui ravit la force, et voil l'escroquerie,
sur du vol, galement fille de la nature. Si le vol avait offens la nature
elle aurait form des hommes gaux de force et de caractre ; l'galit de
partages, ne de l'galit de forces, fruit de sa main, vitait alors toute
envie de s'enrichir aux dpens des autres : de ce moment le vol devenait
impossible. Mais quand l'homme reoit des mains de cette nature qui le cre
une conformation qui ncessite, et l'ingalit des partages, et le vol, effet
certain de cette ingalit, comment pouvoir s'aveugler au point de croire que
le vol puisse l'offenser ! Elle nous prouve si bien que le vol est sa loi la
plus chre, qu'elle en compose l'instinct des animaux. Ce n'est que par des
vols perptuels qu'ils parviennent  se conserver, que par des usurpations mm
nombre qu'ils soutiennent leur vie. Et comment l'homme qui n'est lui-mme
qu'un animal, a-t-il pu croire que ce que la nature imprgnait au fond du cur
des animaux pt chez lui devenir un crime ?
     Lorsque les lois se promulgurent, lorsque le faible consentit  la perte
d'une portion de sa libert pour conserver l'autre, le maintien de ses
possessions fut incontestablement la premire chose dont il dsira la paisible
jouissance, et le premier objet des freins qu'il demanda. Le plus fort
consentit  des lois auxquelles il tait sr de se soustraire : elles se
firent. On promulgua que tout homme possderait son hritage en paix, et que
celui qui le troublerait dans la possession de cet hritage prouverait une
punition. Mais l il n'y avait rien  la nature, rien qu'elle dictt, rien
qu'elle inspirt ; tout tait l'ouvrage des hommes, diviss pour lors en deux
classes : la premire, qui cdait le quart pour obtenir la jouissance
tranquille du reste ; la seconde, qui, profitant de ce quart, et voyant bien
qu'elle aurait les trois autres portions quand elle voudrait, consentait 
empcher, non que sa classe dpouillt le faible, mais que les faibles ne se
dpouillassent point entre eux, pour qu'elle pt seule les dpouiller plus 
l'aise. Ainsi le vol, seule institution de la nature, ne fut point banni de
dessus la terre, mais il exista sous d'autres formes : on vola juridiquement.
Les magistrats volrent en se faisant payer pour une justice qu'ils devaient
rendre gratuitement. Le prtre vola en se fanant payer pour servir de
mdiateur entre l'homme et son Dieu. Le marchand vola en accaparant, en
faisant payer sa denre un tiers de plus que la valeur intrinsque qu'elle
avait rellement. Les souverains volrent en imposant sur leurs sujets des
droits arbitraires de taxes, de tailles, etc. Toutes ces voleries furent
permises, toutes furent autorises sous le prcieux nom de droits, et l'on
n'imagina plus de svir que contre les plus naturelles, c'est--dire contre le
procd tout simple d'un homme qui, manquant d'argent, en demandait, le
pistolet  la main,  ceux qu'il souponnait plus riches que lui, et cela sans
songer que les premiers voleurs, auxquels on ne disait mot, devenaient
l'unique cause des crimes du second... la seule qui le contraignt  rentrer,
 main arme, dans des proprits que ce premier usurpateur lui ravissait si
cruellement. Car, si toutes ces voleries ne furent que des usurpations qui
ncessitaient l'indigence des tres subalternes, les seconds vols de ces tres
infrieurs, rendus ncessaires par ceux des autres, n'taient plus des crimes
: ils taient des effets secondaires ncessits par des causes majeures ; et,
ds que vous autorisiez cette cause majeure, il vous devenait lgalement
impossible d'en punir les effets ; vous ne le pouviez plus sans injustice. Si
vous poussez un valet sur un vase prcieux, et que de sa chute il brise ce
vase, vous n'tes plus en droit de le punir de sa maladresse : vous ne devez
vous en prendre qu' la cause qui vous a contraint de le pousser. Lorsque ce
malheureux cultivateur, rduit  l'aumne par l'immensit des taxes que vous
lui imposez[12], abandonne sa charrue, s'arme, et va vous attendre sur le grand
chemin, si vous punissez cet homme, certes, vous commettez une grande infamie
; car ce n'est pas lui qui a manqu, il est le valet pouss sur le vase : ne
le poussez pas, il ne brisera rien ; et si vous le poussez, ne vous tonnez
pas qu'il brise. Ainsi ce malheureux, en allant vous voler, ne commet donc
point un crime : il tche  rentrer dans des biens que vous lui avez
prcdemment usurps, vous ou les vtres ; il ne fait rien que de naturel ; il
cherche  rtablir l'quilibre qui, en morale comme en physique, est la
premire des lois de la nature ; il ne fait rien que de juste. Mais ce n'est
point l ce que je voulais dmontrer ; il ne faut point de preuves, il n'est
pas besoin d'arguments pour prouver que le faible ne fait que ce qu'il doit en
cherchant  rentrer dans des possessions envahies : ce dont je veux vous
convaincre, c'est que le fort ne commet lui-mme ni crime, ni injustice, en
tchant de dpouiller le faible, parce que c'est ici le cas o je me trouve ;
c'est l'acte que je me permets tous les jours. Or, cette dmonstration n'est
pas difficile, et l'action du vol, dans ce cas, est assurment bien mieux dans
la nature que sous l'autre rapport ; car ce ne sont pas les reprsailles du
faible sur le fort qui vritablement sont dans la nature ; elles y sont au
moral, mais non pas au physique, puisque, pour employer ces reprsailles, il
faut qu'il use de forces qu'il n'a point reues, il faut qu'il adopte un
caractre qui ne lui est point donn, qu'il contraigne en quelque sorte la
nature. Mais ce qui, vraiment, est dans les lois de cette mre sage, c'est la
lsion du fort sur le faible puisque, pour arriver  ce procd, il ne fait
qu'user des dons qu'il a reus. Il ne revt point, comme le faible, un
caractre diffrent du sien : il ne met en action que les seuls effets de
celui qu'il a reus de la nature. Tout ce qui rsulte de l est donc naturel :
son oppression, ses violences, ses cruauts, ses tyrannies, ses injustices,
tous ces jets divers du caractre imprim dans lui par la main de la puissance
qui l'a mis au monde, sont donc tout simples, sont donc purs comme la main qui
les grava ; et lorsqu'il use de tous ses droite pour opprimer le faible, pour
le dpouiller, il ne fait donc que la chose du monde la plus naturelle. Si
notre mre commune et voulu cette galit que le faible s'efforce d'tablir,
si elle et vraiment dsir que les proprits fussent quitablement
partages, pourquoi aurait-elle cr deux classes, une de forts, l'autre de
faibles ? N'a-t-elle donc pas suffisamment prouv, par cette diffrence, que
son intention tait qu'elle et lieu dans les biens comme dans les facults
corporelles ? Ne prouve-t-elle pas que son dessein est que tout soit d'un ct
et rien de l'autre, et cela prcisment pour arriver  cet quilibre, unique
base de toutes ses lois ? Car, pour que l'quilibre soit dans la nature, il ne
faut pas que ce soient les hommes qui l'tablissent ; le leur drange celui de
la nature : ce qui nous parat le contrarier  nos yeux est justement ce qui
l'tablit aux siens, et cela par la raison que, de ce dfaut d'quilibre,
selon nous, rsultent les crimes par lesquels l'ordre s'tablit chez elle. Les
forts s'emparent de tout : voil le dfaut d'quilibre, eu gard  l'homme.
Les faibles se dfendent et pillent le fort : voil des crimes qui tablissent
l'quilibre ncessaire  la nature. N'ayons donc jamais de scrupules de ce que
nous pourrons drober au faible, car ce n'est pas nous qui faisons le crime,
c'est la dfense ou la vengeance du faible qui le caractrise : en volant le
pauvre, en dpouillant l'orphelin, en usurpant l'hritage de la veuve, l'homme
ne fait qu'user des droite qu'il a reus de la nature. Le crime consisterait 
n'en pas profiter : l'indigent, qu'elle offre  nos coups, est la proie
qu'elle livre au vautour. Si le fort a l'air de troubler l'ordre en volant
celui qui est au-dessous de lui, le faible le rtablit en volant ses
suprieurs, et tous les deux servent la nature.
     En remontant  l'origine du droit de proprit, on arrive ncessairement
 l'usurpation. Cependant le vol n'est puni que parce qu'il attaque le droit
de proprit ; mais ce droit n'est lui-mme originairement qu'un vol : donc la
loi punit le vol de ce qu'il attaque le vol, le faible de ce qu'il cherche 
rentrer dans ses droite, et le fort de ce qu'il veut ou tablir ou augmenter
les siens, en profitant de ce qu'il a reu de la nature. Peut-il exister au
monde une plus affreuse inconsquence ? Tant qu'il n'y aura aucune proprit
lgitimement tablie (et il ne saurait y en avoir aucune), il sera trs
difficile de prouver que le vol soit un crime, car ce que le vol drange d'un
ct, il le rtablit de l'autre, et la nature ne s'intressant pas plus au
premier de ces cts qu'au second, il est parfaitement impossible qu'on puisse
constater l'offense  ses lois, en favorisant l'un de ces cts plus que
l'autre.
     Le faible a donc raison quand, cherchant  rentrer dans ses possessions
usurpes, il attaque  dessein le fort et l'oblige  restitution ; le seul
tort qu'il puisse avoir, c'est de sortir du caractre de faiblesse que lui
imprima la nature : elle le cra pour tre esclave et pauvre, il ne veut pas
s'y soumettre, voil son tort ; et le fort, avec ce tort-l de moins,
puisqu'il conserve son caractre et n'agit que d'aprs lui, a donc galement
raison quand il cherche  dpouiller le faible et  jouir  ses dpens. Que
l'un et l'autre maintenant descendent un moment dans leurs curs : le faible,
en se dcidant  attaquer le fort, quels que puissent tre ses droits,
prouvera un petit combat ; et cette rsistance  se satisfaire vient de ce
qu'il veut outrepasser les lois de la nature en se revtant d'un caractre qui
n'est pas le sien ; le fort, au contraire, en dpouillant le faible,
c'est--dire en jouissant de tous les droits qu'il a reus de la nature, en
leur donnant toute l'extension possible, jouit en raison du plus ou moins de
cette extension. Plus la lsion qu'il fait au faible est atroce, plus il est
voluptueusement branl ; l'injustice le dlecte, il jouit des larmes que son
oppression arrache  l'infortun ; plus il l'accable, plus il l'opprime, et
plus il est heureux, parce qu'il fait alors un plus grand usage des dons qu'il
a reus de la nature, que l'usage de ces dons devient un besoin et, par
consquent, de la volupt. D'ailleurs, cette jouissance ncessaire, qui nat
de la comparaison que l'homme heureux fait du malheureux  lui, cette
jouissance vraiment dlicieuse ne s'tablit jamais mieux aux regards de
l'homme fortun que quand le malheur qu'il produit est complet. Plus il crase
ce malheureux, plus il rehausse le prix de la comparaison, et plus, par
consquent, il alimente sa volupt. Il a donc deux plaisirs bien rels dans
ces concussions sur le faible : et l'augmentation qu'il fait de ses fonds
physiques, et la jouissance morale des comparaisons, qu'il rend d'autant plus
voluptueuses que ses lsions affaiblissent l'infortune. Qu'il pille donc,
qu'il brle, qu'il ravage, qu'il ne laisse plus  ce malheureux que le souffle
qui doit prolonger une vie dont l'existence est ncessaire  l'oppresseur pour
tablir ses lois de comparaison : tout ce qu'il fera sera dans la nature, tout
ce qu'il inventera ne sera que l'usage des forces actives qu'il en a reues,
et plus il exercera ses forces, plus il constatera son plaisir, mieux il usera
de ses facults, et mieux, par consquent, il aura servi la nature.
     Permettez, chres filles, poursuivit Dorval, que j'appuie mes
raisonnements de quelques exemples ; vous avez reu l'une et l'autre une sorte
d'ducation qui ne vous les rendra pas trangers.
     Le vol est tellement autoris en Abyssinie, que le chef des voleurs
achte sa charge et le droit d'en jouir tranquillement.
     Cette mme action est recommandable chez les Koriaques ; on ne s'honore
chez eux que par elle.
     Chez les Tohoukichi, une fille ne peut se marier sans avoir fait ses
preuves en ce mtier.
     Chez les Mingreliens, le vol est une marque d'adresse et de courage ; on
se vante publiquement de ses belles actions dans ce genre.
     Nos voyageurs modernes le trouvrent en vigueur dans l'le d'Otati.
     C'est un mtier honorable en Sicile que celui de brigand.
     La France n'tait qu'un vaste repaire de voleurs sous le rgime fodal :
il n'y a que la forme de change, les effets sont les mmes. Ce ne sont plus
les grands vassaux qui volent, ce sont eux que l'on pille ; et la noblesse, en
perdant ses droits, est devenue l'esclave des rois qui la subjuguaient[13].
     Le clbre voleur sir Edwin Cameron rsista longtemps  Cromwell.
     L'illustre Mac Gregor fit une science du vol ; il envoyait ses sujets sur
les terres voisines, il extorquait la rente due par les fermiers et leur
donnait quittance au nom des propritaires.
     Il n'y a, soyez-en certaines, aucune sorte de faon de s'approprier le
bien d'autrui qui ne soit lgitime. La ruse, l'adresse ou la force, ne sont
que des moyens sages d'arriver  un but permis ; l'objet du faible est
d'galiser la fortune ; celui du fort est d'obtenir et de dpouiller,
n'importe comment, n'importe aux dpens de qui. Quand les lois de la nature
exigent un bouleversement, prennent-elles garde  ce qu'elles enveloppent ?
Toutes les actions de l'homme imitent les lois de la nature, parce que toutes
les actions humaines ne sont que les rsultats des lois de la nature, ce qui
doit bien rassurer l'homme et l'engager  ne frmir d'aucune...  se livrer
pacifiquement  toutes, de quelque genre et de quelque espce qu'elles
puissent tre. Rien ne se fait sans ncessit, tout est ncessaire dans le
monde ; or, la ncessit excuse tout ; et ds qu'une action est dmontre
ncessaire, de ce moment elle ne peut plus tre regarde comme infme.
     Un fils du clbre Cameron, dont je viens de vous parler, perfectionna le
systme du vol : le chef donnait ses ordres, on lui obissait aveuglment, et
tous les vols taient dposs dans des magasins gnraux, pour tre ensuite
partags avec la plus extrme justice.
     Les grands exploits de vols passaient autrefois pour de l'hrosme ; ils
obtenaient des marques honorables.
     Deux fameux voleurs prirent le Prtendant sous leur protection ; ils
allaient voler pour l'entretenir.
     Quand un Illinois fait un vol, il l'acquitte en donnant au juge la moiti
de la somme drobe, et l'on n'imagine jamais de le punir diffremment.
     Il y a des pays o l'on punit le vol par la loi du talion on dpouille le
voleur, et on le laisse aller. Quelque douce que paraisse cette loi dans ce
cas-ci, comme il en est d'autres o ses effets sont atroces, je veux vous en
faire voir l'iniquit. Cette petite dmonstration ne sera point hors d'uvre :
une seule rflexion bien simple va vous faire voir l'injustice du talion. Nous
reprendrons ensuite notre dissertation.
     Pierre, je suppose, insulte et maltraite Paul ; en raison de cela, on
rend, par la loi du talion,  Pierre tout ce qu'il a fait  Paul. C'est une
injustice criante ; car lorsque Pierre a fait  Paul l'injure dont il est
question, il avait des motifs qui, suivant toutes les lois de l'quit
naturelle, diminuent en quelque faon l'atrocit de son crime ; mais lorsque
vous le punissez du mme genre de traitement qu'il a fait prouver  Paul,
vous n'avez pas la mme raison que lui, et cependant vous le traitez aussi
mal. Ainsi, voil une grande diffrence entre lui et vous : lui, a fait une
atrocit fonde sur des motifs ; et vous, vous commettez la mme atrocit sans
motif. Ce seul expos suffit  vous faire voir toute l'injustice d'une loi que
les sots trouvent si belle. Poursuivons[14].
     Il fut un temps o les seigneurs allemands comptaient, parmi leurs
droite, celui de voler sur les grands chemins. Ce droit remonte aux premires
institutions des socits, o l'homme libre ou vagabond se nourrissait, comme
les oiseaux, de tout ce qu'il pouvait drober ; il tait alors l'lve de la
nature, il est aujourd'hui l'esclave des prjugs absurdes, des lois atroces
et des religions imbciles. Tous les biens, dit le faible, furent galement
rpartis sur la surface de la terre. Soit : mais la nature, en crant des
forts et des faibles, indiqua suffisamment qu'elle ne destinait ses biens
qu'au plus fort, et que l'autre n'en pourrait jouir qu'en s'assujettissant au
despotisme et au caprice du plus puissant. Elle inspire  celui-ci de voler le
faible pour s'enrichir ; et au faible, de voler le fort, pour galiser ; et
cela, de la mme manire qu'elle conseille  l'oiseau de voler la semence du
laboureur ; au loup, de dvorer l'agneau ;  l'araigne, de tendre ses fileta.
Tout est vol, tout est concussion dans la nature ; le dsir de s'emparer du
bien d'autrui est la premire... la plus lgitime passion que nous ayons reue
d'elle. Ce sont les premires lois que sa main grave en nous, c'est le premier
penchant de tous les tres et, sans doute, le plus agrable.
     Le vol tait en honneur  Lacdmone. Lycurgue en avait fait une loi ; il
rendait, disait ce grand homme, les Spartiates souples, adroits, courageux et
agiles. Il est encore en honneur aux Philippines.
     Les Germains le regardaient comme un exercice qui convenait  la jeunesse
; il y avait des ftes o les Romaine le permettaient ; les gyptiens le
faisaient entrer dans l'ducation ; les Amricains y sont tous adonns ; en
Afrique, il est gnral ; au-del des Alpes,  peine est-il puni.
     Nron sortait de son palais toutes les nuits pour voler ; on vendait le
lendemain, sur les places publiques, et  son profit, les effets qu'il avait
drobs la veille.
     Le prsident Rieux, fils de Samuel Bernard et pre de Boulainvilliers,
volait par inclination et dans les mmes vues que nous ; il attaquait les
passants sur le Pont-Neuf et les volait le pistolet  la main. Envieux d'une
montre qu'il vit  un ami de son pre, il fut l'attendre un soir, au moment o
cet ami venait de souper chez Samuel ; il le vole ; l'ami revient chez le
pre, se plaint, nomme le coupable ; Samuel assure que cela est impossible, il
jure que son fils est couch ; on vrifie : Rieux n'est point chez lui. Il
rentre peu aprs ; on l'attendait, on le convainc, il est accabl de
reproches, il avoue tous ses autres vols, promet de se corriger, et l'excute
: Rieux devient, depuis, un fort grand magistrat[15].
     Rien de plus simple  concevoir que le vol comme dbauche : il occasionne
un choc ncessaire sur le genre nerveux et, de l, nat l'inflammation qui
dtermine  la lubricit. Tous ceux qui, comme moi et sans aucun besoin, ont
vol par libertinage, connaissent ce plaisir secret ; on peut l'prouver de
mme en friponnant au jeu. Le comte de * y prouvait une irritation dcide :
je l'ai vu dans l'obligation d'escroquer cent louis  un jeune homme, au
piquet, parce qu'il avait envie de le foutre et qu'il ne pouvait obtenir
d'rection qu'en volant. La partie s'engage, le comte vole, il bande, il
encule le jeune homme, mais il se garde bien de rendre l'argent.
     Argafond vole, dans les mmes principes, indiffremment tout ce qu'il
trouve sous sa main. Il avait tabli une maison de dbauche o il faisait
effrontment dpouiller,  son profit, tous ceux que pouvaient attirer dans
son srail les charmantes cratures dont il l'avait rempli.
     Qui volait plus que nos financiers ! En voulez-vous un exemple pris dans
le dernier sicle ?
     La France contient neuf cents millions d'espces ; sur la fin du rgne de
Louis XIV, le peuple payait sept cent cinquante millions d'impts par an, et
il n'en entrait que deux cent cinquante millions dans les coffres du roi :
voil donc cinq cents millions de vols ! Croyez-vous que la conscience de ces
grands voleurs-l ft trs alarme de ce vol ?
     - Eh bien ! rpondis-je  Dorval, je me pntre de tous vos modles, je
gote tous vos raisonnements, mais j'avoue que je ne comprends cependant point
qu'un homme riche comme vous, par exemple, puisse trouver du plaisir au vol.
     - Parce que le choc voluptueux de cette lsion sur la masse des nerfs,
d'o je vous ai prouv que l'rection se dterminait, me rpondit Dorval, n'en
est pas moins la mme sur moi, quoique je sois riche ; parce que, riche ou
non, je n'en suis pas moins construit comme les autres hommes. D'ailleurs, je
n'ai, selon moi, que le ncessaire, et ce n'est pas le ncessaire qui rend
riche, c'est le superflu ; on n'est riche, on n'est heureux que de ce superflu
; et mes vols me le donnent. Ce n'est point par la satisfaction des besoins de
premire ncessit que nous sommes heureux, c'est par le pouvoir de contenter
toutes nos fantaisies ; celui qui n'a que ce qu'il faut  ses besoins ne peut
se dire heureux, il est pauvre.
     La nuit approchait ; Dorval avait encore besoin de nous ; il avait de
nouveaux dtails lubriques  nous faire subir, qui demandaient du repos, du
silence et de la tranquillit.
     - Qu'on emballe ces deux Allemands dans une voiture, dit-il  un de ses
gens, accoutum  le servir en pareille circonstance ; ils ne se rveilleront
pas, j'en suis sr ; qu'on les dpose nus dans quelque rue dtourne, et qu'on
les laisse l : ils deviendront ce qu'il plaira  Dieu.
     - Oh ! monsieur, dis-je, quelle cruaut !
     - Et qu'importe ? ils m'ont satisfait, c'est tout ce que j'attendais
d'eux ; je n'en ai plus besoin, qu'ils deviennent tout ce qu'ils pourront ; il
y a une Providence pour tout cela : si la nature a besoin d'eux, elle les
conservera ; si elle n'en a que faire, ils priront.
     - Mais c'est vous qui les exposez.
     - Je remplis la premire partie des vues de la nature, sa main puissante
accomplira le reste ; qu'ils partent, ils sont bien heureux que je ne fasse
pas pis ; je le devrais peut-tre.
     L'ordre fut ponctuellement excut ; les deux Allemands ne se
rveillrent pas plus que s'ils eussent t morts, et, pour ne plus revenir
sur leur compte, nous apprmes qu'ils avaient t dposs dans une rue borgne,
prs du boulevard neuf, et conduits le lendemain chez un commissaire de
police, des mains duquel ils sortirent aussitt qu'on vit qu'il leur devenait
impossible de jeter aucune lumire sur la bizarrerie de leurs aventures.
     Ds qu'ils furent partis, Dorval nous remit exactement le quart qui nous
revenait des prises que nous avions faites sur ces deux individus, et sortit.
Nous restmes seules un instant, pendant lequel Fatime me prvint qu'il y
avait encore une terrible scne de luxure  prouver, qu'elle ne savait pas
positivement en quoi elle consistait, mais qu'elle tait bien sre, au moins,
qu'il ne nous arriverait rien de malheureux... Elle avait  peine fini qu'une
vieille femme parut et nous ordonna brusquement de la suivre ; nous obmes ;
aprs quelques dtours dans les corridors les plus levs de la maison, elle
nous jeta dans une chambre obscure o il nous fut impossible de rien
apercevoir jusqu' l'arrive de Dorval.
     Il parut presque sur-le-champ, suivi de deux grands coquins  moustaches
dont le seul aspect me faisait frmir ; les bougies qu'ils portaient nous
montrrent tout de suite la singularit des meubles de la chambre o nous
tions enfermes : au fond de cette pice se voyait un chafaud, sur lequel
tait deux potences et tous les apprts ncessaires  l'excution du supplice
de la corde.
     - Vous allez, mesdemoiselles, nous dit brusquement Dorval, recevoir ici
la punition de vos crimes.
     Et, se plaant dans un grand fauteuil, il ordonne  ses deux acolytes de
nous dshabiller depuis les pieds jusqu' la tte, sans nous laisser mme ni
bas, ni souliers, ni coiffes. On apporte tous ces vtements  ses pieds, il
les fouille, il en drobe tout l'argent qu'il y trouve ; puis, ayant fait un
paquet du total, il le jette par une fentre.
     - Ces coquines, dit-il d'un ton flegmatique, n'ont plus besoin de ces
hardes. Une bire sera bientt le seul habit qu'il leur faudra, et j'en ai
deux toutes prtes.
     Un des agents de Dorval les tire effectivement de dessous l'chafaud, et
nous les fait voir.
     - Quoique vous soyez bien et dment atteintes et convaincues toutes deux,
dit Dorval, d'avoir ce matin, chez moi, mchamment, dpouill deux honntes
gens de leurs bijoux et de leur or, je ne vous en somme pas moins de me
dclarer la vrit : tes-vous coupables ou non de cette atrocit ?
     - Nous en sommes coupables, monsieur, rpondit Fatime ; car, pour moi,
vritablement mue, je commenais  perdre la tte.
     - Puisque vous avouez votre crime, reprit Dorval, toute formalit devient
inutile ; cependant il m'en faut l'aveu tout entier. N'est-il pas vrai,
Juliette, poursuivit le tratre, en me contraignant, par ce moyen,  rpondre,
n'est-il pas vrai que vous les avez fait mourir en les jetant inhumainement la
nuit dans le milieu de la rue ?
     - Monsieur, c'est vous...
     Puis, me reprenant :
     - Oui, monsieur, c'est nous qui sommes aussi coupables de ce crime.
     - Allons ! dit brusquement Dorval, il ne me reste plus qu' prononcer ;
coutez toutes deux votre arrt  genoux.
     Nous nous y mmes ; ce fut alors que je m'aperus de l'effet que cette
scne d'horreur produisait sur ce libertin. Oblig de donner l'essor  un
membre qu'il ne pouvait plus contenir dans sa culotte, il nous fit natre, en
le laissant s'lancer dans l'air, l'ide de ces jeunes arbustes dgags du
lien qui courbe un instant leur cime, sur le sol.
     - Allons, putains ! dit-il en se branlant, vous allez tre pendues...
vous allez tre trangles ! Rose Fatime et Claudine Juliette sont condamnes
 la mort, pour avoir vilainement... odieusement vol et dpouill, puis
expos  mourir dans le milieu de la rue, deux particuliers dans la maison de
M. Dorval : la justice ordonne en consquence que l'arrt soit excut
sur-le-champ.
     Nous nous relevmes, et, sur le signe d'un de ses alguazils, vous
l'approchmes chacune  notre tour. Il tait en feu ; nous prmes son vit ; il
jura et nous menaa ; ses mains s'garrent indiffremment sur toutes les
parties de notre corps et il entremlait ses menaces de persiflage.
     - Qu'il est cruel  moi, disait-il, de livrer d'aussi belles chairs  la
pourriture ! Mais il n'y a plus de grce  esprer, l'arrt est prononc, il
faut le subir ; ces cons affreux deviendront la proie des vers... Oh ! double
Dieu, que de plaisirs !
     Et, sur un geste, les deux sbires qu'il avait  ses ordres s'emparrent
aussitt de Fatime, pendant que je continuais de le branler. En une minute,
les deux sclrate l'accrochent ; mais tout tait dispos de faon que la
victime, retombant aussitt sur un matelas par terre, ne restait pas pendue
l'intervalle d'une seconde. On vint me prendre ; je frmissais, la peur
empche de voir : je n'avais aperu du supplice de Fatime que ce qui devait
effrayer ; le reste m'tait chapp, et ce ne fut qu'aprs ma propre
exprience que je reconnus le peu de risques que l'on courait  subir cette
singulire fantaisie. Je me rejetai donc, tout effraye, dans les bras de
Dorval quand on vint me saisir : cette rsistance l'enflamma ; il me mordit au
flanc d'une telle force, que ses dents y restrent plus de deux mois
empreintes. Cependant on m'entrane, et me voil bientt dans la mme
situation que Fatime. Dorval s'approche. Ds que je suis  terre :
     - Oh ! sacr nom d'un Dieu ! s'crie-t-il, est-ce que les garces ne sont
pas mortes ?
     - Pardonnez-moi, monsieur, rpond un de ses gens, c'est fait, elles ne
respirent plus.
     Telle est l'poque du dnouement de la tnbreuse passion de Dorval ; il
s'lance sur Fatime, qui se garde bien de remuer, l'enconne d'un vit furieux,
et, aprs quelques bonds, il retombe sur moi, qu'il trouve dans la mme
immobilit ; il engloutit, en jurant, son membre au fond de mon vagin, et y
dcharge avec des symptmes de plaisir qui tiennent plus de la fureur que de
la volupt.
     Soit honte, soit dgot, nous ne revmes plus Dorval. Quant aux valets,
ils avaient disparu aussitt que leur matre s'tait lanc sur l'chafaud
pour nous soumettre  sa frnsie. La mme vieille qui nous avait introduites
revint nous dgager ; elle nous soigna, mais nous annona, qu'il ne nous
serait absolument rien rendu de tout ce qui nous avait t prie.
     - C'est toutes nues, continua la vieille, que je vais vous ramener chez
Mme Duvergier ; vous lui ferez vos plaintes, elle y pourvoira : partons, il
est tard, il faut que j'arrive avant le jour.
     Pique du procd, je demande  parler  Dorval : on me le refuse,
quoiqu'il ft bien certain que le drle nous examinait par un trou. Il fallut
donc s'vader au plus vite ; une voiture nous attend, nous y montons et, dans
moins de cinq quarts d'heure, nous voil nues chez notre matrone.
     Mme Duvergier n'tait pas leve. Nous nous retirmes dans nos chambres,
o nous trouvmes chacune dix louis et un dshabill complet, trs au-dessus
de la valeur de ceux que nous avions perdus.
     - Ne parlons de rien, me dit Fatime ; nous voil contentes, il est
inutile que la Duvergier soit instruite. Je te l'ai dit, Juliette, tout cela
s'est fait  son insu, et ds que nous n'avons rien  partager avec elle, il
n'est pas ncessaire de lui parler de ce qui s'est fait. Ma bonne, continua
Fatime, tu viens d'prouver un trs petit mal et de recevoir une trs grande
leon : que l'une te console de l'autre. Avec ce que tu viens d'apprendre chez
Dorval, tu es en fonds maintenant pour que toutes les parties que tu feras te
rapportent, par ton adresse, le triple et le quadruple de ce qu'elles
vaudraient  une autre.
     - En vrit, dis-je  ma compagne, je ne sais si j'oserai lorsque
personne ne me soutiendra.
     - Tu serais bien dupe de ne pas le faire, rpondit Fatime ; que la morale
et les conseils de Dorval ne te sortent jamais de l'esprit ; l'galit, ma
chre, voil ma seule loi ; et partout o la fortune ne l'tablit pas, c'est 
notre adresse  y suppler.
     - Juliette, me dit Mme Duvergier trois ou quatre jours aprs cette
aventure, voil vos dflorations naturelles  peu prs faites : il faut
maintenant, ma fille, que vous me rapportiez deux ou trois fois plus
par-derrire que vous m'avez rapport par-devant. J'espre que vous ne serez
pas scrupuleuse sur cet article, et qu' l'exemple de quelques petites
imbciles que j'ai eues chez moi, vous ne direz pas que le crime que vous
supposez  cette manire de vous prter aux hommes vous empche de me
satisfaire. Apprenez, mon enfant, que c'est la mme chose : une femme est
femme partout ; elle ne fait pas plus de mal  prter son cul que son con, sa
bouche que sa main, ses cuisses que ses aisselles ; tout cela est indiffrent,
mon ange ; l'essentiel est de gagner de l'or, n'importe comment. De quelle
extravagance sont atteints ceux qui osent dire que la sodomie est un crime qui
nuit  la population ! Ce fait est absolument faux : il y aura toujours assez
d'hommes sur la terre, quels que puissent tre les progrs de la sodomie. Mais
 supposer une minute que la population s'en ressentt, ne serait-ce pas  la
nature qu'il faudrait s'en prendre, puisque c'est d'elle seule que les hommes
enclins  cette passion ont reu non seulement le got et le penchant qui les
y entranent, mais mme le dfaut d'organisation ou de constitution qui les
rend inhabiles aux plaisirs ordinaires de notre sexe ! N'est-ce pas elle
encore qui nous met hors d'tat de pouvoir procurer de vrais plaisirs aux
hommes, quand nous avons longtemps satisfait  cette prtendue loi de
population ! Or, si sa main met  la fois, d'un ct, dans l'homme
l'impossibilit de goter des plaisirs lgitimes, et que, de l'autre, elle
constitue la femme d'une faon absolument oppose  celle qui serait
ncessaire pour les goter, il est bien clair, ce me semble, que les ridicules
outrages que les sots prtendent qu'on lui fait en cherchant des plaisirs
ailleurs qu'avec les femmes, ou avec elles en sens contraire, ne sont plus que
des inspirations de cette mme nature, bien aise d'accorder un peu de
ddommagement aux peines imposes par ses premires lois, ou contrainte
peut-tre elle-mme  mettre un frein  une population dont la trop grande
abondance ne pourrait que lui nuire. Et cette seconde ide nous est encore
mieux indique dans le terme qu'elle a prescrit aux femmes pour engendrer.
Pourquoi des freins, si cette population perptuelle tait si ncessaire qu'on
le pense ? et si elle a pos ses bornes dans ce sens-l, pourquoi n'en
aurait-elle pas plac dans l'autre, en inspirant  l'homme ou des passions
diffrentes ou des dgots certains, qui, le devoir rempli, l'obligent  se
dbarrasser ailleurs d'un germe dont la nature n'a plus que faire ? Eh ! sans
autant de raisonnements, contentons-nous d'en appeler  la sensation mme, et
soyons bien certaines que l o elle est la plus sensuelle, c'est l mme o
la nature veut tre servie. Or, sois bien assure, Juliette (et  qui
disait-elle cela !) sois bien certaine, ma fille, qu'il y a infiniment plus de
plaisir  se livrer de cette manire que de l'autre ; les femmes voluptueuses
qui en ont got ne peuvent plus prendre la voie ordinaire : toutes te le
diront comme moi. Essaye donc, mon enfant, pour les intrts de ta bourse et
pour ceux de la volupt ; car tu dois tre bien sre que les hommes payent
cette fantaisie bien autrement que les jouissances communes et, si j'ai trente
mille livres de rente aujourd'hui, je puis bien dire que j'en si gagn les
trois quarte  livrer des culs. Les cons ne valent plus rien, ma fille, on en
est las, personne n'en veut, et je renoncerais tout  l'heure au mtier, si je
ne trouvais plus de femmes disposes  cette essentielle complaisance.
     Demain matin, mon cur, poursuivit l'insigne maquerelle, je livre ton
pucelage masculin au vieil archevque de Lyon, qui me les paye cinquante
louis. Garde-toi d'opposer aucune rsistance aux dsirs nervs de ce bon
prlat : ils s'vanouiraient bientt si tu t'avisais de les combattre. Ce sera
bien plus  ta soumission qu' tes charmes que tu devras les preuves de sa
virilit, et si le vieux despote ne trouve pas un esclave en toi, tu n'auras
dans lui qu'un automate.
     Parfaitement instruite du rle que je dois remplir, j'arrive le
lendemain, sur les neuf heures du matin,  l'abbaye de Saint-Victor, o
logeait le prlat lors de ses voyages  Paris ; le saint homme m'attendait au
lit.
     - Madame Lacroix, dit-il  une femme fort belle, d'environ trente ans, et
qui me parut n'tre l que pour servir de tiers dans les scnes lubriques du
prlat, approchez-moi cette petite fille, que je la voie... Pas mal, en vrit
: et quel ge avez-vous, mon petit ange ?
     - Quinze ans et demi, monseigneur.
     - Allons, madame Lacroix, dshabillez et ne ngligez surtout aucune. des
prcautions que vous savez.
     Je ne fus pas plus tt nue qu'il me fut facile de deviner quel tait le
but de ces prcautions. Le dvot sectateur de Sodome, dans la terrible
apprhension o il tait que les attraits antrieurs d'une femme ne
troublassent son illusion, exigeait qu'on voilt ces attraits avec une telle
svrit qu'il lui devnt mme impossible de les souponner. Effectivement,
Mme Lacroix les empaqueta si bien, qu'on n'en apercevait pas la plus lgre
trace- Ce devoir rempli, la complaisante crature me rapproche du lit de
monseigneur.
     - Le cul, madame, dit-il  la Lacroix, le cul, et pas autre chose que le
cul, je vous en conjure... prenez-y bien garde. Avez-vous eu soin ?...
     - Oui, oui, monseigneur, et Votre minence voit bien qu'en ne lui
exposant que la partie qu'il dsire, j'offre  son libertin hommage le plus
joli cul vierge qu'il soit passible d'embrasser.
     - Mais oui, effectivement, dit Monseigneur, il est assez bien tourn ;
voyons, que je le caresse.
     Et contenue par son amie dans l'lvation o il faut que je sois pour que
le cher vque puisse amplement baiser mes fesses, il les manie et les dvore
partout pendant plus d'un quart d'heure. La caresse favorite des gens de ce
got, je veux dire l'introduction de la langue au plus profond de l'anus,
comme vous le croyez bien, n'est pas oublie, et l'loignement le plus marqu
pour le voisin est caractristique, au point que le con s'tant entr'ouvert,
il me rejeta avec un air de ddain et de dgot si prodigieux, que je me fasse
enfuie  vingt lieues si j'eusse t ma matresse. Pendant ce premier examen,
la Lacroix s'tait dshabille. Ds qu'elle est nue, Monseigneur se lve.
     - Mon enfant, me dit-il en me posant sur le lit dans l'attitude
ncessaire  ses plaisirs, on vous a bien recommand, j'espre, d'tre docile
et complaisante.
     - J'ose vous assurer, monseigneur, rpondis-je avec innocence, qu'on
n'aura rien  me reprocher sur cela.
     - Ah ! bon, bon ! c'est que le moindre refus me dplairait infiniment ;
et,  la peine extrme que l'on a de me mettre en train, vous jugez o j'en
serais si, par quelque dfaut de soumission, on venait  dranger l'ouvrage.
Allons, madame Lacroix, humectez la route et tchez d'y conduire mon vit avec
une telle adresse, qu'une fois dedans, rien ne l'en puisse sortir que la
dfaillance o le rduira bientt ma dcharge.
     Rien ne fut nglig par l'aimable tiers. Monseigneur n'tait pas trop
fourni ; une parfaite rsignation de ma part, jointe  tous les soins pris
pour faire russir l'entreprise, la fit promptement arriver  bien.
     - M'y voil, dit le saint pasteur ; il y a, ma foi, longtemps que je n'ai
foutu plus  l'troit : oh ! pour celle-ci, je la garantis vierge, j'en
jurerai quand on voudra... Allons, placez-vous, Lacroix, placez-vous, car je
sens que mon sperme jaculera bientt dans ce beau cul.
     A ce signal, Mme Lacroix sonne ; une seconde femme, que je n'eus pas trop
le temps d'examiner, arrive ; le bras nu, arme d'une forte poigne de verges,
elle se met  travailler d'importance le cul pontifical, pendant que la
Lacroix, s'lanant sur mes reins, vient offrir son postrieur aux lubriques
baisers du sodomite qui, promptement vaincu par ce concours d'actions
libidineuses, rpand  foison, dans mon anus, un baume dont il ne doit
l'jaculation qu'aux vigoureux coups de verges dont on lui dchire le derrire.
     Tout est dit : monseigneur, nerv, se recouche ; on lui prpare son
chocolat ; et la gouvernante, rhabille, me remet bientt entre les mains de
la fouetteuse, qui, m'ayant donn deux louis pour moi, indpendamment des
cinquante que je rapportais, m'embarque dans un fiacre, auquel elle donne
l'ordre de me ramener chez la Duvergier.
     Le lendemain, on me fit voir  la maison un homme d'environ cinquante
ans, d'une physionomie sombre et ple qui ne m'annonait rien de bon.
     - Prends garde de rien refuser  celui-ci, me dit la Duvergier en
m'introduisant dans l'appartement o on l'avait reu ; c'est une de mes
meilleures pratiques, et le tort que tu me ferais en le rebutant serait
irrparable.
     Aprs quelques prliminaires, toujours dirigs par les gots de
prdilection de ce sectateur de Sodome, il me renverse  plat ventre sur le
lit et se prpare  m'enculer. Dj ses mains cartent mes deux fesses, dj
le bougre s'extasie devant le trou mignon, lorsque, surprise de l'extrme soin
qu'il met  se cacher, et comme saisie par une espce de pressentiment, je me
retourne avec vivacit... Qu'aperois-je, grand Dieu ! ... Un engin absolument
couvert de pustules... de verrues ... de chancres, etc., symptmes
abominables, et malheureusement trop rels, de la maladie vnrienne dont est
rong ce vilain homme.
     - Oh ! monsieur ! m'criai-je, tes-vous fou de vouloir jouir d'une femme
dans l'tat o vous tes ? Voulez-vous donc me perdre pour la vie !
     - Comment ! dit le paillard en essayant de me prendre de force ; mais mon
arrangement est fait en consquence ; ta matresse sait bien mon tat ;
payerais-je les femmes aussi cher, si ce n'tait pour le plaisir de leur
communiquer mon venin ! C'est l mon unique passion, la seule cause qui fait
que je ne me fais point gurir.
     - Oh ! monsieur ! c'est une infamie dont on s'est bien gard de me faire
part.
     Et volant appeler madame, vous jugez de la vivacit des reproches que je
lui adressai. Je vis, aux signes qu'elle faisait  cet homme, le dsir qu'elle
avait que je ne susse rien ; mais il n'tait plus temps.
     - Vous ne raccommoderez point tout cela, madame, dis-je trs en colre ;
je suis au fait de tout ; il est affreux  vous d'avoir voulu me sacrifier.
N'importe, je ne vous compromettrai point ; pressez-vous seulement de me
remplacer, et trouvez bon que je me retire.
     La maquerelle n'osa s'y opposer ; mais l'homme qui me dvorait dj ne
pouvait se rsoudre au troc : le vilain avait jur ma perte ; et ce ne fut
qu'avec peine qu'il se dcidait  en empoisonner une autre. Tout s'arrangea
cependant : une autre fille parut ; je sortis. C'tait une petite novice de
treize ans que ce libertin trouva propre  le ddommager. On lui banda les
yeux ; elle ne se douta de rien, et, huit jours aprs, il fallut l'envoyer 
l'hpital, o ce sclrat fut la voir souffrir. Telle tait toute sa
jouissance : il n'en connaissait pas, me dit la Duvergier, de plus dlicieuse
au monde.
     Quinze ou seize autres du mme got, mais sains et bien portante, me
passrent sur le corps en un mois, avec plus ou moins d'pisodes singuliers,
lorsque je fus envoye chez un homme dont les dtails dans l'acte de la
sodomie sont assez bizarres pour devoir vous tre raconts. Quel intrt n'y
prendrez-vous pas, d'ailleurs, quand vous saurez que cet homme est Noirceuil,
qui vient de nous quitter pendant le peu de jours que doit durer la narration
que j'ai  vous faire d'aventures trop connues de lui pour qu'il ait besoin de
les entendre encore.
     Par un excs de dbauche inconcevable, et bien digne de l'homme charmant
dont j'ai  vous entretenir, Noirceuil voulait que sa femme ft le tmoin de
son libertinage, qu'elle le servt, et s'y prtt ensuite  son tour.
Remarquez bien ici qu'on me croyait toujours pucelle, et que ce n'tait qu'
des filles vierges, au moins dans cette partie de leurs corps, que Noirceuil
voulait avoir affaire.
     Mme de Noirceuil tait une trs jolie femme de vingt ans au plus. Livre
trs jeune  son poux, g dj d'environ quarante ans et d'un libertinage
effrn, je vous laisse  penser tout ce que cette intressante crature avait
souffert depuis qu'elle tait l'esclave de ce rou. Tous deux taient dans le
boudoir o l'on me reut. A peine fus-je entre que l'on sonna, et deux
garons de dix-sept  dix-huit ans parurent aussitt presque nus.
     - On prtend, mon cur, que vous avez le plus beau cul du monde, me dit
Noirceuil, ds que sa socit fut runie. Madame, continua-t-il, en
s'adressant  son pouse, faites-moi voir cela, je vous conjure.
     - En vrit, monsieur, rpondit cette pauvre petite femme toute honteuse,
vous exigez des choses...
     - Bien simples, madame ; et depuis le temps que vous les faites, vous
devriez y tre accoutume : je donne  vos devoirs envers moi la plus noble
extension, et je suis bien surpris que vous ne vous soyez pas encore fait une
raison sur cela.
     - Oh ! je ne me la ferai jamais !
     - Ma foi, tant pis pour vous ; quand une chose est d'obligation, il vaut
cent fois mieux s'y prter de bonne grce, que de s'en composer chaque jour un
supplice. Allons, madame, dshabillez donc cette petite !
     Rougissant pour cette pauvre dame, j'allais, en tant moi-mme mes
vtements, lui pargner la peine qu'on voulait lui donner, lorsque Noirceuil,
m'en empchant, brusqua tellement son pouse, qu'elle n'eut plus d'autre parti
que l'obissance. Pendant ces prliminaires, Noirceuil, se faisant baiser par
ses gitons, les excitait tous deux de chacune de ses mains : l'un lui branlait
le trou du cul, l'autre le vit. Ds que je fus nue, Mme de Noirceuil, par les
ordres de son mari, lui prsenta mes fesses  baiser, ce que le coquin fit
avec les plus lubriques dtails ; et par une suite de ses ordres, les deux
gitons sont bientt mis dans le mme tat que moi... toujours par les mains de
la docile pouse, qui, ayant fini toutes ses toilettes, travaille enfin  se
mettre aussi nue que nous. Noirceuil, galement dshabill, se trouve donc,
par ce moyen, au milieu de deux jolies femmes et de deux beaux garons.
Indiffrent d'abord  tous les sexes, l'autel qu'il chrit reoit, galement
chez tous, les premiers hommages de sa luxure ; et je crois que jamais
derrires ne furent aussi lubriquement baiss. Le coquin nous entremlait et
mettait quelquefois un garon au-dessus d'une femme, pour mieux tablir ses
comparaisons. Suffisamment excit enfin, il ordonne  son pouse de m'tendre
 plat ventre sur le canap du boudoir et de diriger elle-mme son vit dans
mon derrire, aprs avoir pris la prcaution de le sucer pour faciliter
l'introduction. Noirceuil a, comme vous le savez, un engin de sept pouces de
tour sur onze de long ; et ce ne fut point, par consquent, sans des douleurs
inoues que je parvins  le recevoir : il s'y enfona cependant jusqu'aux
couilles et toujours par les soins de sa triste victime. Un des vits de nos
acolytes disparaissait alternativement dans son cul. Le libertin, plaant
alors sa femme prs de moi, et dans la mme attitude o j'tais, exigea
qu'elle ft soumise aux mmes lubricits qu'il se permettait sur mon corps. Il
restait un vit de vacant : Noirceuil s'en saisit et, tout en m'enculant, il
l'introduit dans l'anus dlicat de s'a tendre moiti. Un moment elle veut
rsister, mais son cruel poux, la courbant d'un bras ferme, sait bientt la
contraindre  ce qu'il en attend.
     - Me voil satisfait, dit-il, ds que tout est en train ; je suis foutu,
j'encule une pucelle, je fais sodomiser ma femme : il ne manque plus rien 
mes fougueux plaisirs.
     - Oh ! monsieur ! dit en gmissant l'honnte pouse de ce libertin, vous
en prenez donc  me dsesprer ?
     - Beaucoup, madame, infiniment, en vrit ; et je vous avoue, avec la
franchise que vous me connaissez, que je jouirais bien moins si vous vous
prtiez un peu mieux.
     - Homme sans murs !
     - Oh ! sans foi, sans Dieu, sans principes, sans religion, homme
effroyable, enfin ! Continuez, continuez, madame, continuez de m'invectiver :
vous n'imaginez pas comme les injures fminines ont l'art de prcipiter ma
dcharge. Ah ! Juliette, tenez-vous bien, elle coule !
     Et le coquin, foutant, foutu, regardant foutre, me lance, au fond des
entrailles, un clystre dont j'tais loin de deviner l'emploi. Comme tous
avaient dcharg, les attitudes se rompirent ; mais Noirceuil, toujours tyran
de son pouse, Noirceuil qui, pour s'exciter  de nouveaux plaisirs, prouve
dj le besoin d'une vexation, dit  sa femme de se prparer  ce qu'elle sait
bien...
     - Eh quoi ! monsieur, rpond cette infortune, il est dit que vous
renouvellerez sans cesse cette excrable cochonnerie ?
     - Sans cesse, madame ; elle est essentielle  ma luxure.
     Et l'infme, ayant couch son pouse tout du long sur le canap, la
contraint  recevoir dans sa bouche le foutre qu'il a dpos dans mon cul.
Oblige d'obir, je lche toute la borde, non sans un petit plaisir mchant
de voir le vice humilier aussi cruellement la vertu ; la malheureuse avale :
son mari l'et, je crois, trangle sans cela.
     Ce fut au sein de cet outrage que le cruel poux retrouva les forces
ncessaires  en commettre de nouveaux. Mme de Noirceuil replace, reut tour
 tour dans son derrire le vit de son mari et ceux des deux gitons. On
n'imagine pas la rapidit avec laquelle ces trois libertine se succdaient
dans le beau cul qui leur tait offert, pendant qu'il maniait ou baisait le
mien. Noirceuil foutit enfin ses gitons, ayant pour perspective les fesses de
sa femme. Pendant qu'il enculait le premier, il nous obligea, celui qui
restait et moi,  nous emparer chacun d'une des fesses de sa femme et  ne pas
mnager les globes charnus qu'il mettait en nos mains, et chaque fois qu'au
milieu de ma pisodes il dchargeait dans l'anus de l'un ou de l'autre, la
pauvre crature tait oblige de recevoir dans sa bouche le foutre qu'il avait
laiss.
     Enfin, les ignominies redoublrent ; Noirceuil promit deux louis  celui
des trois qui vexerait le mieux sa malheureuse femme : coups de poing, coups
de pied, soufflets, chiquenaudes, il nous fut permis de tout employer ; et le
sclrat, en nous excitant, se branlait en face de l'opration. On n'imagine
pas ce que ces jeunes gens et moi inventmes pour tourmenter cette malheureuse
; nous ne la quittmes pas qu'elle ne ft vanouie. Nous rapprochant alors de
Noirceuil en feu, nous l'environnmes de nos culs, et le branlmes sur le
corps tout meurtri de l'infortune victime de sa passion. Ensuite Noirceuil me
livra aux deux jeunes gens : tantt l'un me foutait en cul, pendant que
l'autre me faisait sucer son vit ; quelquefois, entre l'un et l'autre, ou
j'avais leurs deux outils dans mon con, ou j'en possdais un par-devant,
l'autre par-derrire.
     Nous en tions l, je m'en souviens, lorsque Noirceuil, ne voulant pas
qu'il y et une seule partie de mon corps vacante, vint m'enfoncer son vit
dans ma bouche pour y faire couler sa dernire dcharge, pendant que mon vagin
et mon anus recevaient celle des deux gitons ; nous partmes tous  la fois :
je n'avais jamais eu tant de plaisir.
     Noirceuil,  qui ma figure et mes petites mchancets avaient plu, me
retint  souper avec ses deux jeunes gens. Nous mangemes dans un cabinet
charmant, uniquement servis par Mme de Noirceuil, toute nue,  qui son poux
promit une scne plus terrible que celle qu'elle venait d'prouver, si elle ne
s'acquittait pas bien de la besogne.
     Noirceuil a de l'esprit, vous le savez ; personne ne raisonne ses
garements comme lui : je voulus hasarder quelques reproches sur sa conduite
envers sa femme.
     - Rien n'est injuste, lui dis-je, comme ce que vous faites prouver 
cette pauvre crature...
     - Oui, cela est fort injuste, reprit Noirceuil, mais uniquement par
rapport  ma femme : je vous rponds que, relativement  moi, rien n'est
quitable comme ce que je fais avec elle, et la preuve en est qu'il n'est rien
au monde qui me dlecte autant. Toutes les passions ont deux sens, Juliette :
l'un trs injuste, relativement  la victime ; l'autre singulirement juste,
par rapport  celui qui l'exerce. Cet organe des passions, tout injuste qu'il
est, eu gard aux victimes de ces passions, n'est pourtant que la voix de la
nature ; c'est sa main seule qui nous donne ces passions ; c'est sa seule
nergie qui nous les inspire ; cependant elles nous font commettre des
injustices. Il y a donc des injustices ncessaires dans la nature ; et ses
lois, dont les motifs seuls nous sont inconnus, exigent donc une somme de vice
au moins gale  celle de ses vertus. Celui qui n'a point de penchant pour la
vertu doit donc se courber aveuglment sous la main qui le tyrannise, bien
certain que cette main est celle de la nature, et qu'il est l'tre choisi par
elle pour le maintien de l'quilibre.
     - Mais, dis-je  cet insigne libertin, quand le dlire est dissip,
n'prouvez-vous donc pas quelques secrets mouvements de vertu... qui, si vous
les suiviez, vous ramneraient infailliblement au bien ?
     - Oui, me rpondit Noirceuil, j'prouve quelquefois ces secrets
mouvements, ils naissent quelquefois dans le calme des passions ; et voici, je
crois, comment ils peuvent s'expliquer.
     Est-ce vritablement la vertu qui vient combattre le vice dans moi ? et 
supposer que ce soit elle, dois-je me livrer  ses inspirations ? Pour
rsoudre cette question, et la rsoudre sans partialit, je mets mon esprit
dans un tat de calme assez parfait pour ne pouvoir accuser aucun des deux
partis de l'avoir fait pencher plus que l'autre, et je me demande ensuite ce
que c'est que la vertu. Si je trouve que son existence ait quelque ralit,
j'analyserai cette existence ; et si elle me parat prfrable  celle du
vice, je l'adopterai sans doute. Je vois donc, en rflchissant, qu'on honore
du nom de vertu toutes les diffrentes manires d'tre d'une crature par
lesquelles cette crature, abstractivement de ces plaisirs et de ses intrts,
se porte au bonheur de la socit : d'o il rsulte que, pour tre vertueux,
je dois oublier tout ce qui m'appartient, pour ne plus m'occuper que de ce qui
intresse les autres ; et cela avec des tres qui certainement n'en feraient
pas autant pour moi : mais le fissent-ils mme, serait-ce une raison pour que
je dusse agir comme eux, si toutes les dispositions de mon tre s'opposent en
moi  cette manire d'exister ? D'ailleurs, si l'on appelle vertu ce qui est
utile  la socit, en isolant la dfinition on donnera le mme nom  ce qui
sera utile  ses propres intrts, d'o il rsultera que la vertu du
particulier sera souvent tout le contraire de la vertu de socit ; car les
intrts du particulier sont presque toujours opposs  ceux de la socit ;
ainsi, il n'y aura donc rien de positif, et la vertu, purement arbitraire,
n'offrira plus rien de solide. Si je reviens  la cause du combat que
j'prouve lorsque je penche vers le vice, bien persuad que la vertu n'a nulle
existence relle, je dcouvrirai facilement que ce n'est point elle qui combat
en moi, mais que cette faible voix qui se fait entendre un instant n'est que
celle de l'ducation et du prjug. Cela fait, je compare les jouissances, je
fais procder celle de la vertu, et la savoure dans toute son tendue. Quel
dfaut de mouvement ! quelle glace ! rien ne m'meut l, rien ne m'agite ; et,
en analysant avec justesse, je reconnais que la jouissance est tout entire
pour celui que j'ai servi, et que je ne retire en retour, de lui, qu'une
froide reconnaissance. Je le demande : est-ce l jouir ? Quelle diffrence
dans le parti contraire ! Comme mes sens sont chatouills, comme mes organes
sont mus ! Rien qu'en caressant l'ide de l'garement que je projette, un jus
divin circule dans mes veines, une espce de fivre me saisit ; le dlire o
cette ide me plonge rpand une illusion dlicieuse sur toutes les faces de
mon projet ; je le complote, il me dlecte ; j'en examine toutes les branches,
je suis enivr ; ce n'est plus la mme vie, ce n'est plus la mme me qui me
meut : mon esprit est fondu dans le plaisir, je ne respire plus que pour la
volupt.
     - Monsieur, dis-je  ce libertin, dont j'avoue que les discours
m'enflammaient extraordinairement, et que je ne rfutais que pour qu'il
s'ouvrt davantage, ah ! monsieur, refuser une existence  la vertu est, ce me
semble, vouloir atteindre le but avec trop de rapidit, et s'exposer peut-tre
 le manquer, en glissant trop sur les principes qui doivent nous amener aux
consquences.
     - Eh bien ! reprit Noirceuil, je le veux : raisonnons avec plus de
mthode. Tes rflexions me prouvent que tu es en tat de m'entendre ; j'aime 
parler  ceux qui te ressemblent.
     Dans tous les vnements de la vie, reprit Noirceuil[16], dans tous ceux,
au moins, qui nous laissent la libert du choix, nous prouvons deux
impressions, ou si on l'aime mieux, deux inspirations : l'une nous porte 
faire ce que les hommes appellent la vertu, et l'autre  prfrer ce qu'ils
appellent le vice. C'est l'histoire de ce choc qu'il faut examiner. Ce flux
n'existerait pas sans nos passions, dit l'honnte homme ; ce sont elles qui
balancent les mouvements de la vertu, toujours imprims dans nos mes par la
main mme de la nature : matrisez vos passions, vous ne balancerez plus. Mais
qui a convaincu cet homme, qui me parle ainsi, que les passions ne sont que
les effets des seconds mouvements, et que les vertus sont les effets des
premiers ? quelles preuves certaines pourra-t-il me donner de son hypothse ?
Pour dcouvrir cette vrit, et pour m'assurer auquel des deux sentiments
appartient, en effet, la priorit qui doit me dcider (car il est sr que
celle des deux voix qui parle la premire est celle  laquelle je dois me
rendre, comme inspiration certaine de la nature, dont l'autre n'est que la
corruption), pour, dis-je, reconnatre cette priorit, j'examine, non pas les
nations individuellement, parce que leurs murs ont pu dnaturer leurs vertus,
mais j'observe la masse entire de l'humanit ; j'tudie le cur des hommes,
d'abord sauvages, ensuite civiliss : voil le livre qui, bien certainement,
va m'apprendre si c'est au vice, ou bien  la vertu, que je dois la
prfrence, et quelle est, de ces deux inspirations, celle  qui appartient la
priorit. Or, dans cet examen, je dcouvre d'abord la constante opposition de
l'intrt particulier  l'intrt gnral : je vois que si l'homme prfre
l'intrt gnral, et que, par consquent, il soit vertueux, il sera trs
infortun toute sa vie, et que si, au contraire, son intrt particulier
l'emporte chez lui sur l'intrt gnral, il deviendra parfaitement heureux,
si les lois le laissent en paix. Mais les lois ne sont pas dans la nature :
ainsi elles ne doivent tre d'aucune considration dans notre examen, lequel
examen doit donc, abstraction faite des lois, nous dmontrer infailliblement
l'homme plus heureux dans le vice que dans la vertu, d'o je conclurai que la
priorit appartenant au mouvement le plus fort, c'est--dire  celui o est le
bonheur, il deviendra incontestable que ce mouvement sera celui de la nature,
et que l'autre n'en sera que la corruption ; il deviendra dmontr que la
vertu n'est point le sentiment habituel de l'homme, qu'elle n'est simplement
que le sacrifice forc, que l'obligation de vivre en socit le contraint de
faire  des considrations dont l'observance pourra faire refluer sur lui une
dose de bonheur qui contrebalancera les privations. Ainsi, c'est  lui de
choisir : ou de l'inspiration vicieuse qui, bien certainement, est celle de la
nature, mais qui,  cause des lois, pourra peut-tre ne pas lui procurer un
bonheur complet... pourra peut-tre troubler celui qu'il en attend ; ou du
monde factice de la vertu, qui n'est nullement naturel, mais qui, le
contraignant  quelque sacrifice, lui rapportera peut-tre un ddommagement
pour l'extinction cruelle qu'il est oblig de faire, dans son cur, de la
premire inspiration. Et ce qui achvera plus encore de dtriorer  mes yeux
le sentiment de la vertu, c'est que non seulement il n'est pas un premier
mouvement, naturel, mais il n'est mme, par sa dfinition, qu'un mouvement vil
et intress, qui semble dire : Je te donne pour que tu me rendu. D'o vous
voyez que le vice est tellement inhrent en nous, et qu'il est si constamment
la premire loi de la nature, que la plus belle de toutes les vertus,
analyse, ne se trouvant plus qu'goste, devient elle-mme un vice. Tout est
donc vice dans l'homme ; le vice seul est donc l'essence de sa nature et de
son organisation. Il est vicieux, quand il prfre son intrt  celui des
autres ; il est encore vicieux dans le sein mme de la vertu, puisque cette
vertu, ce sacrifice  us passions, n'est en lui ou qu'un mouvement de
l'orgueil, ou que le dsir de faire refluer sur lui une dose de bonheur plus
tranquille que celle que lui offre la route du crime. Mais c'est toujours son
bonheur qu'il cherche, jamais il n'est occup que de cela ; il est absurde de
dire qu'il y ait une vertu dsintresse, dont l'objet soit de faire le bien
sans motif ; cette vertu est une chimre. Soyez assure que l'homme ne
pratique la vertu que pour le bien qu'il compte en retirer, ou la
reconnaissance qu'il en attend. Que l'on ne m'objecte pas les vertus du
temprament : celles-l sont gostes comme les autres, puisque celui qui les
pratique n'a d'autre mrite que de livrer son cur au sentiment qui lui plat
le plus. Analysez telle belle action qu'il vous plaira, et vous verrez si vous
n'y reconnatrez pas toujours quelque motif d'intrt. Le vicieux travaille
dans les mmes vues, mais avec plus de franchise, et n'en est, par l, que
plus estimable ; il y russirait autrement bien mieux que son adversaire,
saris les lois ; mais ces lois sont odieuses, puisqu'en prenant sur la somme
du bonheur particulier pour conserver le bonheur gnral, elles enlvent
infiniment plus qu'elles ne donnent. De cette dfinition vous pouvez donc
induire maintenant, pour consquence, que puisque la vertu n'est dans l'homme
que le second mouvement ; que puisqu'il est incontestable que le premier qui
existe en lui, abstractivement de tout autre, est l'envie de faire son
bonheur, n'importe aux dpens de qui ; que puisque le mouvement qui combat ou
contrarie les passions n'est qu'un sentiment pusillanime d'acheter  meilleur
prix le mme bonheur, c'est--dire par un peu de sacrifice et par crainte de
l'chafaud ; que puisque la vertu n'est,  le bien prendre, qu'un
asservissement  des lois qui, variant de climat en climat, ne laissent plus 
cette vertu aucune existence dtermine, on ne peut plus avoir pour cette
vertu que la haine et le mpris le plus complet ; et ce qu'on peut faire de
mieux est de se dterminer  adopter, de nos jours, une manire d'tre qui
n'est que le rsultat des lois, des prjugs ou des tempraments, qui n'a rien
que de vil et d'intress, et dont l'admission doit nous rendre d'autant plus
malheureux qu'il est impossible que, par ce trafic bas et honteux, l'homme
puisse retirer sa mise : c'est donc alors le calcul d'un fou, et il y a de la
faiblesse  s'y rendre.
     Je sais qu'on dit quelquefois en faveur de la vertu : Elle est si belle
que le mchant mme est contraint  la respecter. Mais, Juliette, ne soyez pas
la dupe de ce sophisme. Si le mchant respecte la vertu, c'est qu'elle lui
sert, c'est qu'elle lui est utile ; elle n'est en contradiction avec lui que
par l'autorit des lois, jamais par ses procds physiques. Ce n'est jamais
l'homme vertueux qui nuit aux passions de l'homme criminel : c'est l'homme
vicieux, parce qu'ayant tous deux les mmes intrts, tous deux ncessairement
doivent se nuire et se croiser dans leurs oprations, tandis que le criminel
avec l'homme vertueux n'a jamais de discussions semblables. Ils peuvent bien
ne pas s'accorder en principes ; mais ils ne se heurtent pas, ils ne se
nuisent pas dans leurs actions ; les passions du mchant, au contraire,
voulant dominer imprieusement, rencontrent  tout instant celles de son
semblable, et leurs discussions doivent tre perptuelles. Cet hommage que le
sclrat rend  la vertu n'est donc encore qu'goste : ce n'est pas l'idole
qu'il encense, c'est le repos dont elle le laisse jouir. Mais, vous dit-on
quelquefois, le sectateur de la vertu y trouve une jouissance : d'accord ; il
n'y a sorte de folie qui ne puisse en donner ; la jouissance n'est pas ce que
je nie, je soutiens seulement que, tant que la vertu est jouissance, non
seulement elle est vicieuse, je l'ai dmontr, mais qu'elle est faible, et
qu'entre deux jouissances vicieuses je dois me dterminer pour la plus vive.
     Le degr de violence dont on est mu caractrise seul l'essence du
plaisir. Celui qui n'est que mdiocrement agit par une passion ne peut jamais
tre aussi heureux que celui qu'une passion forte remue vivement : or, quelle
diffrence d'motion entre les plaisirs que donne la vertu et ceux procurs
par le vice ! Celui qui prtend avoir prouv quelque bonheur  remettre aux
mains d'un hritier le fidicommis d'un million dont il tait secrtement
charg, je le suppose, pourra-t-il soutenir que cette portion de bonheur a t
aussi forte que celle ressentie par celui qui aura mang le million, aprs
s'tre sourdement dfait de l'hritier ? A tel point que le bonheur soit dans
notre faon de penser, ce n'est pourtant que par des ralits qu'il enflamme
notre imagination, et, telle flatte que puisse tre celle de notre honnte
homme, assurment il n'aura pas fait prouver, par son bonheur idal,  son
individu, autant de sensations piquantes qu'auront pu le faire toutes les
jouissances ritres que se sera trs physiquement procures l'autre avec son
million. Mais le vol... mais le meurtre de l'hritier, auront, direz-vous,
contrebalanc son bonheur. Nullement ; si ses principes sont faits, toutes ces
choses-l ne peuvent nuire au bonheur qu'autant qu'elles donnent des remords ;
mais l'homme affermi dans sa faon de penser, celui qui sera parvenu  vaincre
entirement en lui ces rminiscences fcheuses du pass, gotera le bonheur
sans mlange, et la diffrence qu'il y aura de l'un  l'autre consistera en ce
que le premier ne pourra s'empcher de dire, dans certaines occasions de sa
vie : Ah ! si j'avais pris ce million, j'en jouirais ! au lieu que l'autre ne
dira jamais : Pourquoi l'ai-je pris ? Ainsi, l'action vertueuse aura pu donner
naissance aux remords, et la mauvaise les teint ncessairement par sa
constitution. En un mot, la vertu ne peut jamais procurer qu'un bonheur
fantastique : il n'y a de vritable flicit que dans les sens, et la vertu
n'en flatte aucun. Est-ce d'ailleurs  la vertu que l'on attache les places,
les honneurs, les richesses ? ne voyons-nous pas tous les jours le mchant
combl de prosprit, et l'homme de bien languir dans les fers ? S'attendre 
voir la vertu rcompense dans l'autre monde est une chimre qui n'est plus
admissible. De quoi sert donc le culte d'une divinit fausse... tyrannique...
goste, presque toujours vicieuse elle-mme (je l'ai prouv), qui n'accorde
aucun bien  ceux qui la servent actuellement, et qui n'en promet dans
l'avenir que d'impossibles ou de trompeurs ? Il y a du danger, d'ailleurs, 
vouloir tre vertueux dans un sicle corrompu ; cette singularit seule nuit
au bonheur qu'on pourrait attendre de la vertu, et il vaut absolument mieux
tre vicieux avec tout le monde que d'tre honnte homme tout seul.  Il y a
si loin de la manire dont on vit  celle dont on devrait vivre, que celui qui
laisse, dit Machiavel, ce qui se fait pour ce qui devrait se faire, cherche 
se perdre plutt qu' se conserver, et, par consquent, il faut qu'un homme
qui fait profession d'tre tout  fait bon, parmi tant d'autres qui ne le sont
pas, prisse tt ou tard.  Si les malheureux ont de la vertu, ne soyons pas
encore la dupe de ce sentiment dans eux : c'est qu'ils ne peuvent plus placer
leur orgueil que dans cette frle jouissance ; elle les console des pertes
qu'ils font, voil leur secret.
     Pendant cette savante dissertation, Mme de Noirceuil et les gitons
s'taient endormis.
     - Ce sont des imbciles que ces tres-l, dit Noirceuil ; ce sont les
machines de nos volupts, cela est trop bte pour rien sentir. Ton esprit plus
subtil me conoit, m'entend, me devine ; je le vois, Juliette, tu aimes le mal.
     - Beaucoup, monsieur, il me tourne la tte !
     - Tu iras loin, mon enfant... Je t'aime, je veux te revoir.
     - Je suis flatte de vos sentiments, monsieur ; j'ose presque dire que je
les mrite, par la conformit des miens aux vtres... J'ai eu quelque
ducation, une amie a form mon esprit au couvent. Hlas ! monsieur, ma
naissance aurait d me prserver de l'humiliation dans laquelle je suis.
     Et,  ce sujet, je racontai mon histoire  Noirceuil.
     - Je suis dsespr de tout ce que vous me dites, Juliette, me rpondit
Noirceuil aprs m'avoir coute avec la plus grande attention.
     - Et pourquoi donc
     - Le voici : j'ai beaucoup connu votre pre, je suis cause de sa
banqueroute, c'est moi qui l'ai ruin. Matre un instant de toute sa fortune,
je pouvais la doubler ou la faire passer dans mes mains ; par une juste
consquence de mes principes, je me suis prfr  lui ; il est mort ruin, et
j'ai trois cent mille livres de rentes. Aprs votre aveu, je devrais
ncessairement rparer envers vous l'adversit o mes crimes vous ont plonge,
mais cette action serait une vertu ; je ne m'y livrerai point, j'ai la vertu
trop en horreur : ceci met d'ternelles barrires entre nous, il ne m'est plus
possible de vous revoir.
     - Homme excrable, m'criai-je,  quelque degr que je sois victime de
tes vices, je les aime... Oui, j'adore tes principes...
     -  Juliette, si vous saviez tout !
     - Ne me laissez rien ignorer.
     - Votre pre... votre mre.
     - Eh bien ?
     - Leur existence pouvait me trahir... Il fallait que je les sacrifiasse :
ils ne sont morts,  peu de distance l'un de l'autre, que d'un breuvage que je
leur fis prendre dans un souper chez moi...
     Un frmissement subit s'empare ici de toute mon existence ; mais fixant
aussitt Noirceuil avec ce flegme apathique de la sclratesse qu'imprimait
malgr moi la nature au fond de mon cur :
     - Monstre, je te le rpte, m'criai-je, tu me fais horreur, et je t'aime
!
     - Le bourreau de ta famille ?
     - Eh ! que m'importe ? Je juge tout par les sensations ; ceux dont tes
crimes me sparent ne m'en faisaient natre aucune, et l'aveu que tu me fais
de ce dlit m'embrase, me jette dans un dlire dont il m'est impossible de
rendre compte.
     - Charmante crature, me rpondit Noirceuil, ta navet, la franchise de
l'me que tu me dveloppes, tout me dtermine  transgresser mes principes :
je te garde, Juliette, je te garde, tu ne retourneras point chez la Duvergier.
     - Mais, monsieur... votre femme !
     - Elle te sera soumise ; tu rgneras dans la maison ; tout ce qui
l'occupe sera sous tes ordres ; on n'obira qu' toi seule. Voil l'empire du
crime sur mon me : tout ce qui en porte l'empreinte me devient cher. La
nature m'a fait pour l'aimer ; il faut qu'en abhorrant la vertu je tombe
malgr moi sans cesse aux pieds du crime et de l'infamie. Viens, Juliette, je
bande, prsente-moi ton beau cul que je le foute ; je vais mourir de plaisir
en imaginant que je rends victime de ma lubricit le rejeton de celles de mon
avarice.
     - Oui, fouts-moi, Noirceuil ! j'aime l'ide de devenir la putain du
bourreau de tous mes parents ; fais couler mon foutre au lieu de mes pleurs :
tel est le seul hommage que je veuille offrir aux cendres abhorres de ma
famille.
     Nous rveillmes les acolytes ; Noirceuil se fit enculer en me
sodomisant, et, ayant tabli les fesses de sa femme au-dessus de mes reins, il
les lui mordit, les lui pina, les lui claqua, et tout cela d'une telle force,
que la pauvre crature avait le cul tout meurtri quand Noirceuil avait perdu
son foutre.
     Ds l'instant, je fus tablie dans la maison. Noirceuil ne voulut pas
mme me laisser retourner chez la Duvergier pour y prendre mes hardes. Il me
prsenta le lendemain  ses domestiques,  ses connaissances, comme une
cousine, et je devins charge, de ce moment, de faire les honneurs de chez lui.
     Il me fut cependant impossible de ne pas saisir un moment pour aller
revoir mon ancienne matrone. J'tais bien loigne de l'envie de l'abandonner
tout  fait ; mais, pour mieux en tirer parti, je ne voulais pas avoir l'air
de me jeter  sa tte.
     - Viens, viens, ma chre Juliette, me dit la Duvergier aussitt qu'elle
me vit, je t'attendais avec impatience, j'ai mille et mille choses  te dire.
     Nous nous enfermons dans son cabinet, et l, aprs m'avoir embrasse bien
chaudement, flicite du bonheur que je venais d'avoir de plaire  un homme
aussi riche que Noirceuil :
     - Juliette, me dit-elle, coute-moi :
     Je ne sais quelle ide tu te fais de ta nouvelle position ; mais si tu
allais malheureusement t'imaginer que ta qualit de fille entretenue
t'engaget  une fidlit  toute preuve, et cela avec un homme qui voit sept
ou huit cents filles par an, certes, mon ange, tu serais dans une grande
erreur. Quelque riche que soit un homme, et quelque bien qu'il nous fasse,
nous ne lui devons jamais aucune reconnaissance ; car il travaille pour lui
seul en nous comblant de biens. L'or dont il nous couvre n'est l'effet, ou que
de l'orgueil qu'il met  nous avoir  lui seul, ou que de la jalousie qui lui
fait prodiguer ses trsors pour que personne ne partage l'objet de son amour.
Mais je te demande, Juliette, si les extravagances d'un homme doivent jamais
tre pour nous des motifs suffisants  servir sa folie ? De ce qu'un homme
doit tre bless de nous voir dans les bras d'un autre, s'ensuit-il que nous
devions nous gner pour ne pas y tre ? Je vais plus loin : aimt-on  la
fureur l'homme avec lequel on vit, ft-on sa femme, sa matresse la plus
chre, il y aurait toujours l'absurdit la plus complte  nous imposer des
fers. On peut foutre de toutes les faons possibles sans rien enlever aux
sentiments du cur. On aime tous les jours un homme  l'excs, et l'on n'en
fout pas moins avec un autre : ce n'est pas le cur qu'on donne  celui-ci,
c'est le corps. Les carts les plus effrns, les plus multiplis du
libertinage, n'enlvent rien  la dlicatesse de l'amour. D'ailleurs, en quoi
consiste le mal qu'on fait  l'homme qu'on outrage, en se prostituant  un
autre ? Tu m'avoueras que ce n'est, tout au plus, qu'une lsion morale ; il
n'y a qu' prendre les plus grandes prcautions pour qu'il ne puisse jamais
savoir l'infidlit qu'on lui fait : de ce moment, il ne peut en tre bless.
Je dis plus : une femme trs sage qui, nanmoins, donnerait prise  quelques
soupons sur elle, soit que ces soupons naquissent de l'imprudence, soit
qu'ils fussent les fruits du mensonge, serait, toute vertueuse que vous
voudrez la supposer, infiniment plus coupable pourtant, vis--vis de l'homme,
qui l'aime, que celle qui, quoiqu'elle se livrt du matin au soir, aurait
pourtant l'art de le cacher  tous les yeux. Je vais plus loin encore, je dis
qu'une femme, quelques raisons qu'elle ait de mnager un homme, de l'aimer
mme, peut donner  un autre et son cur et son corps ; elle peut mme, en
aimant beaucoup un homme, aimer cependant beaucoup aussi l'tre avec lequel
elle couche accidentellement ; alors c'est une inconstance, et rien, selon
moi, ne s'arrange aussi bien avec les grandes passions comme l'inconstance. Il
y a deux faons d'aimer un homme : l'amour moral et l'amour physique. Une
femme peut idoltrer moralement son amant ou son poux, et aimer physiquement
et momentanment le jeune homme qui lui fait la cour ; elle peut se livrer 
lui sans offenser, en quoi que ce puisse tre, les sentiments moraux dus au
premier : tout individu de notre sexe qui pense diffremment est une folle,
qui ne travaille qu' son infortune. Une femme  temprament, d'ailleurs,
peut-elle s'en tenir aux caresses d'un seul homme ? Si cela est, voil donc la
nature en perptuelle opposition avec vos prtendus prceptes de constance et
de fidlit. Or, dis-moi, je te prie, de quel poids doit tre aux yeux d'un
homme sens un sentiment toujours en contradiction avec la nature ? Un homme
assez ridicule pour exiger d'une femme de ne se livrer jamais  d'autres qu'
lui commettrait une bizarrerie aussi grande que celui qui voudrait que son
pouse ou sa matresse ne dnt jamais avec d'autres ; il exercerait de plus
une horrible tyrannie : car, de quel droit, n'tant pas en tat de satisfaire
 lui seul une femme, exige-t-il que cette femme souffre, et ne puisse se
contenter avec un autre ? Il y a  cela un gosme, une duret incroyables, et
sitt qu'une femme reconnat de tels sentiments dans celui qui prtend
l'aimer, cela doit suffire pour la dterminer  se ddommager sur-le-champ de
la gne cruelle o son tyran veut la rduire. Mais si, au contraire, une femme
n'est lie  un homme que par intrt, quel plus puissant motif n'aura-t-elle
pas, de ne contraindre en quoi que ce puisse tre et ses penchants et ses
dsirs ? elle n'est plus, de ce moment, oblige de se prter que quand on la
paie ; elle ne doit son corps qu' l'instant du payement ; toutes les autres
heures sont  elles, et c'est alors que les inclinations du cur lui
deviennent bien plus permises : pourquoi se gnerait-elle, puisqu'elle n'est
plus engage que physiquement ? L'amant payeur, ou l'poux, doivent tre trop
judicieux alors pour exiger de l'objet de leur tendresse un cur qu'ils
doivent bien savoir impayable ; ils ont trop de raison pour ne pas sentir
qu'on n'achte point les sentiments de l'me. De ce moment, pourvu que la
femme, que l'un ou l'autre paye, se prte  ce qu'ils dsirent, ils n'ont plus
de reproches  lui faire, et ils passeraient pour des fous s'ils en exigeaient
davantage. Ce n'est pas, en un mot, la vertu d'une femme qu'un amant ou qu'un
mari veut, c'est l'apparence. Qu'elle ne foute point, et qu'elle en ait l'air,
elle est perdue ; qu'elle foute, au contraire, avec le monde entier, et
qu'elle se cache, la voil une femme  rputation[17]. Des exemples vont appuyer
mes assertions, Juliette : l'instant o tu viens me voir est propre  te
convaincre. J'ai l-dedans quinze femmes, au moins, qui viennent se prostituer
chez moi, ou que je vais envoyer se faire foutre  la campagne ; jette un coup
d'il sur elles : je te raconterai leur histoire en te les dsignant ; mais
songe que ce n'est qu'en ta faveur que je me permets une telle imprudence ; je
ne l'oserais pas avec d'autres.
     La Duvergier ouvrit,  ces mots, une petite croise secrte, qui, sans
tre vues, nous permit d'observer tout ce qui tait dans le salon.
     - Tiens, me dit-elle, vois ce cercle ; en te disant qu'il y en avait
quinze, t'ai-je trompe ? Compte-les.
     Quinze femmes charmantes, mais toutes diffremment costumes, attendaient
effectivement, en silence, les ordres qu'on allait leur signifier.
     - Commenons, me dit la Duvergier, par cette belle blonde que tu vois la
premire, au coin de la chemine ; nous suivrons le cercle, en partant de l :
c'est la duchesse de Saint-Fal, dont la conduite ne peut tre blme, sans
doute ; car, toute jolie qu'elle est, son mari ne saurait la souffrir. Quoique
tu la voies ici, elle n'en prtend pas moins  la plus haute vertu ; elle a
une famille qui l'observe et qui la ferait enfermer, si sa conduite tait
connue.
     - Mais, dis-je  la Duvergier, toutes ces femmes ne risquent-elles rien 
se trouver ainsi runies ? Elles peuvent se revoir ailleurs, et se perdre.
     - Premirement, me rpondit la matrone, elles ne se connaissent pas ;
mais si, par la suite, elles venaient  se connatre, que l'une dirait-elle 
l'autre que celle-ci ne pt aussitt rtorquer contre son accusatrice ? Lies
toutes par le mme intrt, il n'est donc nullement  craindre qu'elles se
trahissent, et depuis vingt-cinq ans que je sers elles ou leurs pareilles, je
n'ai jamais oui parler d'indiscrtions semblables ; elles ne les redoutent
mme pas. Poursuivons.
     Cette grande femme d'environ vingt ans, que tu vois prs de la duchesse,
et dont la figure cleste ressemble  celle d'une belle vierge, est folle de
son mari ; mais un temprament fougueux la domine ; elle me paye pour lui
faire voir des jeunes gens. Crois-tu qu'elle est dj libertine au point que,
quelque argent que j'y mette, il m'est impossible de lui trouver des vits
assez gros pour la satisfaire ?
     Regarde un ange non loin de l : c'est la fille d'un conseiller au
parlement ; la ruse seule me la donne ; sa gouvernante me la conduit ;  peine
a-t-elle quatorze ans. Je ne la livre qu' des passions o la fouterie n'entre
pour rien ; on m'offre cinq cents louis de son pucelage ; je n'ose la donner.
Elle attend un homme qui dcharge, rien qu'en lui baisant le derrire ; il
veut me donner mille louis de son cul : comme il y a moins de danger, je vais
arranger cela tout  l'heure.
     Cette autre fille de treize ans, que tu vois ensuite, est une petite
bourgeoise que j'ai suborne ; elle va pouser un homme qu'elle aime  la
folie ; mais elle s'est rendue aux mmes leons que je viens de te faire. Je
vendis hier son pucelage antiphysique  Noirceuil, il en jouira demain ; un
jeune vque me la dbourre aujourd'hui, dans le mme sens ; comme il l'a bien
plus petit que ton amant, celui-ci ne s'en doutera pas.
     Observe avec attention cette jolie femme de vingt-six ans. Elle vit avec
un homme qui l'adore... qui la couvre de biens ; tous deux ont fait des choses
incroyables l'un pour l'autre : la petite coquine n'en fout pas moins ; elle
aime les hommes  la fureur ; son amant lui-mme le lui a permis autrefois, et
c'est  lui seul qu'il doit s'en prendre des dsordres dans lesquels elle se
plonge ; elle profite des exemples qu'il lui a donns, et elle fout tous les
jours ici, sans que le cher homme le sache.
     Cette jolie brune que tu vois prs d'elle est la femme d'un vieillard qui
l'a pouse par amour ; elle pousse les attentions qu'elle a pour lui au point
de s'en faire une tonnante rputation de vertu : tu vois comme elle s'en
ddommage ; elle attend ici deux jeunes gens ; et, cet aprs-midi, elle
reviendra pour celui qu'elle aime ; ceux de ce matin sont pour la dbauche :
le cur seul sera satisfait ce soir.
     A ct d'elle est une dvote. Regarde son costume ; cette coquine-l
passe sa vie au sermon,  la messe et au bordel ; elle a un mari qui l'adore,
mais qui ne peut la corriger ; aigre, imprieuse dans son mnage, elle croit
que ces mmeries doivent lui faire pardonner tout. Quoique son pauvre poux
ait fait sa fortune, elle ne le rend pas moins le plus malheureux des hommes.
Elle me donne,  moi, une peine horrible pour la contenter, parce qu'elle ne
veut foutre qu'avec des prtres. Il est vrai que l'ge et la tournure lui sont
de la plus grande indiffrence : pourvu que ce soit un croque-Dieu, la putain
est contente.
     Au-dessous d'elle est une femme entretenue  deux cents louis par mois :
on lui donnerait le double qu'on ne l'empcherait pas de faire des parties ;
c'est une de mes lves. Son vieil archevque parierait ses bnfices qu'elle
est plus chaste que la Vierge, aux dpens de qui le drle la nourrit. Si tu
voyais comme elle le trompe ! Voil l'art des femmes, Juliette ; il faut
l'employer dans notre tat, ou se rsoudre  y mourir de faim.
     Vient ensuite une petite bourgeoise de dix-neuf ans, jolie, comme tu
vois, au-del de tout ce qu'il est possible de dire. Il n'y a rien que son
amant n'ait fait pour elle : il l'a retire de la misre, il a pay ses
dettes, il la tient maintenant sur le meilleur pied ; elle dsirerait des
astres qu'il essayerait, je crois, de les dplacer pour les lui offrir ; et la
petite putain n'a pas un moment  elle qui ne soit employ  foutre. Ce n'est
pas le libertinage qui guide celle-ci, c'est l'avarice ; elle fait tout ce
qu'on veut, elle passe avec qui bon me semble, pourvu qu'on la paye trs cher
: a-t-elle tort ? Le brutal  qui je vais la livrer la mettra pour six
semaines au lit ; mais elle aura dix mille francs ; elle s'en moque.
     - Et l'amant ?
     - Bon ! une chute... un accident... Avec l'art qu'elle a, elle en
imposerait  Dieu mme.
     - Cette petite fille, continua la Duvergier en me montrant une enfant de
douze ans jolie comme l'amour, est dans un cas plus singulier : c'est sa mre
mme qui la vend par besoin. Toutes deux pourraient s'occuper, on leur offre
mme du travail : elles n'en veulent pas ; le libertinage seul leur convient.
C'est encore  Noirceuil qu'est destin le cul de cet enfant.
     Voici le triomphe de l'amour conjugal ! Il n'est point de femme qui
chrisse son mari comme celle-ci, continua la Duvergier en me faisant voir une
crature de vingt-huit ans, belle comme Vnus ; elle l'adore, elle en est
jalouse, mais le temprament l'emporte ; elle se dguise, on la prend pour une
vestale, et il n'y a pas de semaine o elle ne voie quinze ou vingt hommes
chez moi.
     En voici une pour le moins aussi jolie, poursuivit mon institutrice, et
dans une position vraiment extraordinaire ; c'est son mari mme qui la
prostitue. Quoiqu'il en soit fou, il se mettra en tiers dans la partie, et
servira lui-mme de maquereau  sa femme ; mais il enculera le fouteur.
     Le pre de cette jeune personne, si belle et si gentille, livre de mme
ici cette charmante enfant ; mais il ne veut pas qu'on la foute ; tout le
reste est indiffrent, pourvu qu'on respecte les deux pucelages ; il sera, de
mme, en tiers. Je l'attends, car l'homme  qui je vais livrer sa fille est
dj l ; il y aura du plaisant dans la scne. Je suis fche que tu sois
presse, au point de ne pouvoir y jouer un rle. Je sais qu'on t'y admettrait
volontiers.
     - Et que s'y passera-t-il, enfin ?
     - Le pre voudra fouetter l'homme auquel il va livrer sa fille ; celui-ci
ne le voudra pas ; mille bassesses de la part de l'un, mille refus opinitres
de la part de l'autre, qui, s'armant d'un bton, finira par rosser le pre, en
dchargeant sur le cul de la fille. Et le papa ? Il dvorera le foutre perdu,
en rpandant le sien, et mordant de rage le cul de celui dont il viendra
d'tre si bien rou.
     - Quelle passion ! Et que ferais-je l ?
     - Le pre s'en prendrait  toi des coups qu'on lui donnerait. Tu serais
peut-tre un peu marque ; mais cent louis de gratification.
     - Poursuivez, madame, poursuivez ; vous savez que je ne peux pas
aujourd'hui.
     - Voici pour l'avant-dernire : une trs jolie personne, jouissant de
plus de cinquante mille livres de rente, et d'une excellente rputation ; elle
aime les femmes, vois comme elle les lorgne ; elle aime aussi les enculeurs,
tout cela sans cesser d'adorer son poux. Mais elle sait bien que ce qui tient
au physique est absolument indpendant du moral. Elle fout avec son mari d'un
ct, elle vient s'en faire donner ici de l'autre ; tout cela s'arrange.
     Cette dernire enfin est une clibataire  grandes prtentions, une des
plus clbres prudes de Paris ; elle battrait, je crois, dans le monde, un
homme qui lui parlerait d'amour ; et je suis paye trs chrement par elle
pour la faire foutre une cinquantaine de fois par mois,  ma petite-maison.
     Eh bien, Juliette ! balanceras-tu aprs tous ces exemples ?
     - Non, sans doute, madame, rpondis-je ; je foutrai chez vous par intrt
et par libertinage ; je me livrerai  toutes les parties libidineuses qu'il
vous plaira de m'envoyer ; mais lorsque mes prostitutions seront pour votre
compte, je vous prviens que ce ne sera jamais  moins de cinquante louis.
     - Tu les auras, tu les auras, me rpondit la Duvergier au comble de la
joie. Je ne voulais que ton acquiescement ; l'argent ne m'inquite point ;
sois douce, obissante, ne refuse jamais rien ; je te trouverai des monts d'or.
     Et comme il tait tard et que je craignais que Noirceuil ne ft inquiet
de la longueur de cette premire sortie, je retournai bientt dner  la
maison, vraiment dsespre de n'avoir pas vu quelques-unes de ces femmes 
l'ouvrage, ou de le partager avec elles.
     Mme de Noirceuil ne voyait pas de sang-froid sa rivale tablie chez elle
; la manire imprieuse et dure dont son mari lui avait enjoint de m'obir ne
contribuait pas peu  l'aigreur qu'elle tmoignait  tout instant. Il n'y
avait pas un seul jour o elle n'en pleurt de dpit : infiniment mieux loge
qu'elle, mieux servie, plus magnifiquement habille, ayant une voiture  moi
seule, pendant qu'elle jouissait  peine de celle de son mari, on doit
facilement juger  quel point cette femme devait me har. Mais mon ascendant
sur l'esprit de monsieur tait trop bien tabli pour que j'eusse rien 
redouter des boutades de madame.
     Vous imaginez pourtant bien que ce n'tait point par amour que Noirceuil
agissait ainsi. Il voyait dans ma socit des moyens de crimes : en fallait-il
davantage pour sa perfide imagination ? Rien n'tait rgl comme les dsordres
de ce sclrat. Tous les jours, sans que jamais rien pt interrompre un pareil
arrangement, la Duvergier lui fournissait une pucelle qui ne pouvait pas avoir
plus de quinze ans et jamais moins de dix : il donnait cent cus pour chacune
de ces filles, et la Duvergier vingt-cinq louis de dommages et intrts, si
Noirceuil pouvait prouver que la fille ne ft pas exactement vierge. Malgr
toutes ces prcautions, mon exemple vous prouve  quel point il tait tromp
chaque jour.
     Cette sance de libertinage avait ordinairement lieu tous les soirs : les
deux gitons, Mme de Noirceuil et moi ne manquions jamais de nous y trouver, et
chaque jour la tendre et malheureuse pouse devenait la victime de ces
piquantes et singulires luxures. Les petites filles se retiraient, et je
soupais en tte  tte avec Noirceuil, qui se grisait assez communment et
finissait par s'endormir dans mes bras.
     Depuis longtemps, il faut enfin que j'en convienne avec vous, mes amis,
je brlais de mettre en action les principes de Dorval ; il semblait que les
doigts me dmangeassent ; je voulais voler,  quelque prix que ce pt tre.
Mon preuve n'tait pas encore faite ; je ne doutais pas de mon adresse : je
n'tais embarrasse que du sujet avec lequel je devais l'employer. J'avais le
plus beau jeu du monde chez Noirceuil : sa confiance tait aussi entire que
ses richesses taient immenses, ses dsordres extrmes : il n'y avait pas de
jour o je ne pusse lui drober dix  douze louis, sans qu'il s'en doutt. Par
un singulier calcul de mon imagination... par un sentiment dont j'aurais
peut-tre bien de la peine  me rendre compte, je ne voulus jamais me
permettre de faire tort  un tre aussi corrompu que moi. C'est sans doute ici
ce qu'on appelle la bonne foi des Bohmes : mais je l'eus. Un autre motif
entra pour beaucoup aussi dans ce projet de rserve : je voulais faire mal, en
volant ; cette ide embrasait tonnamment ma tte. Or, quel crime
commettais-je en dpouillant Noirceuil ? Regardant ses proprits comme les
miennes, je ne faisais que rentrer dans mes droits ; donc, pas la plus lgre
apparence de dlit dans ce procd. En un mot, si Noirceuil et t un honnte
homme, je ne lui aurais pas fait la moindre grce ; c'tait un sclrat, je le
respectais. En me voyant tout  l'heure lui faire des infidlits, vous me
demanderez peut-tre pourquoi cette vnration ne me suivait point partout :
oh ! ceci tait diffrent ; il tait dans mes principes de ne souponner aucun
mal  l'infidlit. J'aimais dans Noirceuil le libertinage, la singularit
d'esprit ; mais ne raffolant point de sa personne, je ne me croyais pas lie
avec lui au point de ne pas lui manquer quand bon me semblerait. Je visais au
grand ; en voyant beaucoup d'hommes, je pouvais trouver mieux que Noirceuil.
Ce bonheur mme ne ft-il pas arriv, les parties de la Duvergier devaient me
valoir beaucoup ; et je ne pouvais donc pas y sacrifier un sentiment
chevaleresque pour Noirceuil, dans lequel aucune sorte de dlicatesse ne
pouvait foncirement exister. D'aprs ce plan de conduite, j'acceptai, comme
vous croyez bien, une partie que la Duvergier me fit proposer, quelques jours
aprs l'entrevue, dont je viens de vous parler, avec elle.
     Cette partie devait avoir lieu chez un millionnaire qui, n'pargnant rien
pour ses plaisirs, payait au poids de l'or toutes les cratures assez
complaisantes pour satisfaire  ses honteuses luxures. On n'imagine pas le
degr d'extension que peut avoir le libertinage ; on ne se fait pas d'ide du
point o il dgrade l'homme qui n'coute plus que les chatouilleuses passions
inspires par ce dlicieux vice.
     Six filles charmantes de chez la Duvergier devaient m'accompagner chez ce
Crsus ; mais, plus distingue que les autres,  moi seule s'adressait le
vritable culte dont mes compagnes n'taient que les prtresses.
     On nous fit entrer, ds en arrivant, dans un cabinet tendu de satin brun,
couleur adopte, sans doute, pour relever l'clat de la peau des sultanes qui
y taient reues, et l, l'introductrice nous prvint de nous dshabiller. Ds
que je le fus, elle me ceignit d'une gaze noire et argent qui me distinguait
de mes compagnes : cette parure, le canap sur lequel on me plaa pendant que
les autres, debout, attendaient en silence les ordres qui devaient leur tre
donns, l'air d'attention que l'on eut pour moi, tout me convainquit bientt
des prfrences qui m'taient destines.
     Mondor entre. C'tait un homme de soixante-dix ans, petit, trapu, mais
l'il libertin et vif Il examine mes compagnes, et, les ayant loues l'une
aprs l'autre, il m'aborde en m'adressant quelques-unes de ces grosses
gentillesses qu'on ne trouve que dans le dictionnaire des traitants.
     - Allons, dit-il  sa gouvernante, si ces demoiselles sont prtes, nous
allons nous mettre  l'ouvrage !
     Trois scnes composaient l'ensemble de cet acte libidineux : il fallait
premirement, pendant que j'allais avec ma bouche rveiller l'activit trs
endormie de Mondor, il fallait, dis-je, que mes six compagnes, runies en
trois groupes, excutassent, sous ses regards, les plus voluptueuses attitudes
de Sapho ; aucunes de leurs postures ne devaient tre les mmes, chaque
instant devait les voir renouveler. Insensiblement les groupes se mlrent, et
nos six tribades, exerces depuis plusieurs jours, formrent enfin le tableau
le plus neuf et le plus libertin qu'il ft possible d'imaginer. Il y avait une
demi-heure qu'il tait en action, quand je commenai seulement  m'apercevoir
d'un peu de progrs dans l'tat de notre sexagnaire.
     - Bel ange, me dit-il, ces putains me font, je crois, bander ; faites-moi
voir vos fesses, car, s'il arrivait que je fusse en tat de perforer le beau
cul que vous allez docilement offrir  mes baisers, en vrit, nous irions
tout de suite au fait, sans avoir besoin d'autre chose.
     Mais Mondor, en augurant aussi bien de ses forces, n'avait pas consult
la nature.
     - Allons, me dit-il au bout d'une couple d'preuves suffisant  me faire
voir quel allait tre le genre de ses attaques, allons, je vois bien qu'il
faut encore quelques vhicules.
     Et, le groupe rompu, nous l'entourmes toutes les sept. Alors, la dugne,
nous ayant armes chacune d'une bonne poigne de verges, nous tombmes tour 
tour sur le vieux cul rid du pauvre Mondor qui, pendant que l'une fouettait,
maniait les appas des six autres. Nous l'trillmes jusqu'au sang, et rien
n'avana la besogne.
     -  ciel ! nous dit le pauvre homme, me voil rduit aux dernires
extrmits.
     Et tout suant, tout haletant, le vilain nous considrait pour nous
demander des secours.
     - Mesdemoiselles, nous dit en ce moment la compatissante dugne, en
rafrachissant par des lotions d'eau de Cologne les fesses dchires de son
matre, je ne vois plus qu'un seul moyen pour rappeler monsieur  la vie.
     - Et quel est ce moyen, madame ? rpondis-je ; il n'en est point que nous
n'adoptions pour le tirer de cette langueur.
     - Eh bien, rpondit la dugne, je vais l'tendre sur ce canap. Vous,
aimable Juliette, agenouille devant lui, vous continuerez  rchauffer, dans
votre bouche de rose, l'outil glac de mon pauvre matre. Je sais qu'aucune
autre que vous ne russirait  le rendre  la vie. Pour vous, mesdemoiselles,
il faut que vous veniez, l'une aprs l'autre, excuter trois choses assez
singulires sur son individu : le souffleter d'abord d'importance, lui cracher
au visage et lui pter au nez :  peine y aurez-vous toutes pass que vous
verrez des effets bien surprenants de ce remde.
     La vieille dit, tout s'excute, et j'avoue que je reste confondue de la
supriorit du restaurant : le ballon se gonfle dans ma bouche au point que je
puis  peine le contenir. Il est vrai qu'on ne saurait se faire une ide de la
rapidit avec laquelle tous les pisodes ordonns s'excutaient avec ce pauvre
paillard ; et rien n'tait plaisant comme les diffrents bruits
qu'occasionnaient  la fois, dans l'air, la multiplicit de ces pets, de ces
soufflets et de ces expectorations. Enfin le paresseux instrument se
drouille, au point que je crois qu'il va crever sur mes lvres, lorsque, se
relevant avec vitesse, Mondor fait signe  sa gouvernante de tout prparer
pour le dnouement :  mon cul seul en est rserv l'honneur. La vieille me
place dans l'attitude exige pour la sodomie ; Mondor, aid, conduit par sa
gouvernante, se plonge  l'instant au temple des plus doux plaisirs de cette
passion. Mais tout n'tait pas dit : j'tais rate, sans l'pisode crapuleux
dont Mondor couronnait son extase. Il fallait, pendant que le paillard
m'enculait :
     1 que sa gouvernante, arme d'un immense godemich, lui rendt le mme
service ;
     2 qu'une des filles, agenouille sous moi, excitt beaucoup de bruit
dans mon con en le branlant avec sa langue ;
     3 qu'un beau cul s'offrt  chacune de mes mains ;
     4 enfin, que les deux filles qui restaient leves  califourchon, la
premire sur mes reins, la seconde sur les reins de celle-ci, en chiant toutes
deux  la fois, inondassent de merde, l'une la bouche du paillard, l'autre son
front.
     Mais chacune, tour  tour, remplit ces deux derniers rles : toutes
chirent, mme la vieille ; toutes me branlrent ; toutes enculrent Mondor,
qui, cdant aux titillations de plaisir dont nous l'enivrons, darde enfin au
fond de mon anus les dplorables jets de sa dfaillante luxure.
     - Quoi, madame ! dit le chevalier en interrompant ici Juliette, quoi ! la
vieille chia aussi ?
     - Assurment, reprit notre historienne ; je ne conois pas qu'avec votre
tte, chevalier, vous puissiez tre tonn de cela ; plus une femme est ride,
et plus elle convient  cette opration ; les sels sont plus cres, les odeurs
plus fortes... En gnral, on se trompe sur les exhalaisons manes du caput
mortuum de nos digestions ; elles n'ont rien de malsain, rien que de trs
agrable... c'est le mme esprit recteur que celui des simples. Il n'est rien
 quoi l'on s'accoutume aussi facilement qu' respirer un tron ; en
mange-t-on, c'est dlicieux, c'est absolument la saveur piquante de l'olive.
Il faut, j'en conviens, monter un peu son imagination ; mais quand elle l'est
bien, je vous assure que cet pisode compose un acte de libertinage trs
sensuel...
     - Et dont j'essayerai avant qu'il soit longtemps, je vous le jure,
madame, dit le chevalier, en maniant complaisamment un vit que l'ide dont il
venait d'tre question faisait horriblement bander.
     - Quand vous voudrez, dit Juliette ; je m'offre  vous satisfaire...
Tenez,  l'instant, si vous le dsirez ; vous avez l'envie, moi j'ai le besoin.
     Et le chevalier, prenant Juliette au mot, tous deux passrent dans un
cabinet voisin, dont ils ne sortirent qu'au bout d'une grosse demi-heure,
employe sans doute par le chevalier aux plus voluptueuses preuves de cette
passion, et par le marquis,  quelques vexations sur les fesses fltries de la
malheureuse Justine.
     - En vrit, c'est dlicieux ! dit le chevalier en revenant.
     - As-tu mang ? dit le marquis.
     - Absolument tout...
     - Je suis tonn que tu ne connaisses pas cela : il n'est pas aujourd'hui
d'enfant de dix-huit  vingt ans qui ne l'ait fait faire  des filles. Allons,
poursuivez, Juliette ! il est trs joli d'allumer nos passions, comme vous le
faites, par vos intressants rcits, et de les apaiser ensuite par vos
dlicieuses complaisances.
     - Bel ange, me dit Mondor en m'entranant avec lui dans son
arrire-cabinet, aprs avoir congdi les autres femmes, il vous reste un
dernier service  me rendre, et c'est de celui-l que j'attends, mes plus
divins plaisirs. Il faut imiter vos compagnes, il faut chier comme elles, et
rendre  la fois dans ma bouche, et l'tron divin de votre cul, et le foutre
dont je viens de l'arroser.
     - Assurment, monsieur, je suis prte  vous obir, rpondis-je avec
humilit.
     - Quoi ! d'honneur, tu le peux ?... Fille adorable, ce service est en ta
puissance !... Ah ! je n'aurai jamais si bien dcharg.
     Ds en entrant dans ce cabinet, j'avais remarqu sur le bureau un paquet
assez volumineux contenant,  ce que j'imaginais, des choses qui pouvaient
devenir trs utiles  l'amlioration de ma fortune. M'en emparer avec adresse
tait devenu le premier vu de mon cur, aussitt que je l'avais aperu. Mais
comment faire ? j'tais nue ; o fourrer ce paquet, presque aussi gros que mes
deux bras, quoique assez court  la vrit.
     - Monsieur, dis-je  Mondor, est-ce que vous n'appelez personne pour nous
aider ?
     - Non, dit le financier, je gote seul cette dernire jouissance ; j'y
mets des pisodes si lubriques, des dtails si voluptueux...
     - Oh ! n'importe, n'importe, il nous faut quelqu'un.
     - Tu crois, mon ange ?
     - Assurment monsieur.
     - Eh bien, va voir si toutes ces femmes sont parties ; si elles ne le
sont pas, fais venir la plus jeune : son cul m'a fait assez bien bander, et
c'est de toutes, celle que je dsire le plus.
     - Mais, monsieur, je ne connais pas votre maison ; l'tat d'ailleurs dans
lequel je suis...
     - Je vais sonner.
     - Gardez-vous-en, monsieur, je ne veux point paratre ainsi aux yeux de
vos valets.
     - Mais c'est la vieille qui viendra.
     - Point du tout, elle raccompagne les filles.
     - Oh ! que de mystre, que de temps de perdu !
     Et s'lanant aussitt dans les appartements que nous quittons,
l'imbcile, sans s'en apercevoir, me laisse au milieu de ses trsors. Plus de
retenue ici, plus aucun motif qui, comme chez Noirceuil, m'empcht de me
livrer  l'excessif penchant que j'prouvais  m'emparer du bien d'autrui. Je
ne perds donc pas une minute : ds que mon homme a le dos tourn je saute sur
le paquet et, l'entortillant dans l'pais chignon qui couvrait ma tte, je le
drobe, par cette ruse, absolument  tous les yeux. A peine avais-je fini que
Mondor m'appela. Les filles n'taient point encore parties ; ne se souciant
point de les faire passer dans son cabinet, il prfrait que la scne et lieu
dans le mme endroit qui avait t tmoin des premires. Nous y repassmes ;
la plus jeune fille sua le vit du patient ; il lui remplit la bouche de
sperme, pendant que je dposais dans la sienne le mets qui lui plaisait tant.
Rien ne s'aperut ; je me rajustai ; deux voitures nous attendaient, et nous
nous sparmes du plerin, aprs en avoir t largement payes.
     -  Dieu ! me dis-je en entrant chez Noirceuil, et considrant  mon aise
le rouleau que j'avais drob, est-il possible que le ciel favorise ainsi mon
premier vol !
     Le paquet contenait pour soixante mille francs de billets payables au
porteur et sans qu'aucune nouvelle signature devint ncessaire.
     De retour chez moi, je vis que, par une incroyable fatalit, pendant que
je volais, on me volait moi-mme : on avait forc mon secrtaire, et cinq ou
six louis que l'on y avait trouve taient devenus la proie du ravisseur.
Noirceuil, consult sur ce fait, m'assura qu'il ne pouvait avoir t commis
que par une nomme Gode, fort jolie fille de vingt ans que Noirceuil avait
attache  mon service depuis que j'tais dans sa maison, qu'il mettait mme
trs souvent en tiers dans nos plaisirs, et  laquelle, par un caprice digne
du libertinage de son esprit, il s'tait amus de faire faire un enfant par un
de ses gitons : elle tait grosse de six mois.
     - Quoi ! monsieur, dis-je, vous croyez que c'est Gode !
     - J'en suis certain, Juliette, regarde son air confus, embarrass.
     N'coutant plus alors que mon perfide gosme, et nullement les
rsolutions que j'avais prises de ne jamais vexer ni tourmenter ceux qui me
paratraient aussi sclrats que moi, je me jette aux pieds de Noirceuil pour
le supplier de faire arrter la coupable.
     - Je le veux bien, me dit Noirceuil avec un flegme qui et d m'clairer,
si mon esprit et t plus prsent ; mais tu ne jouiras pas de son supplice :
grosse, elle obtiendra des dlais, et, pendant ce terme, jeune et jolie, la
coquine pourra fort bien se tirer d'affaire.
     -  Dieu, j'en serais dsole !
     - Je le sens bien, c'est au gibet que tu voudrais la voir ; mais cela ne
se pourra pas de trois mois au moins. coute, Juliette,  supposer mme que tu
puisses jouir de ce plaisir, ce qui, je le sens, en serait un trs vif pour la
tte que je te connais, cette volupt, dans le fond, ne serait que l'histoire
d'un quart d'heure. Prolongeons les tourments de cette malheureuse ;
faisons-la souffrir toute sa vie. Rien n'est plus ais : je vais la faire
jeter dans un cachot de Bictre, o elle pourrira cinquante ans peut-tre.
     - Oh ! mon ami, le dlicieux projet !
     - Je ne te demande que la fin du jour pour l'excuter, pour avoir le
temps d'agir, et pour revtir cet heureux plan de tous les pisodes qui
peuvent lui prter des charmes.
     J'embrasse Noirceuil ; il fait mettre ses chevaux, et revient deux heures
aprs, muni de l'ordre ncessaire  l'excution de notre dessein.
     - Amusons-nous maintenant, me dit le tratre ; mettons bien de la
fourberie  tout cela. Gode, ma chre Gode, dit-il  cette pauvre fille en la
faisant venir dans son cabinet avec moi, aussitt que nous emes dn, tu
connais mes sentiments, le temps approche o je veux t'en donner des preuves ;
je vais unir ton sort  celui qui a laiss dans ton sein des preuves de son
amour pour toi, et je vous fais deux mille cus de rente.
     - Oh ! monsieur, que de grces !
     - Non, point du tout, ma fille, ne me remercie point ; je te jure que tu
ne me dois aucune reconnaissance : je ne flatte absolument dans tout ceci que
mes gots. Te voil sre au moins  prsent, par les prcautions que je viens
de prendre, d'avoir du pain pour le reste de tes jours.
     Et Gode, bien loin de saisir le double sens des perfides paroles de
Noirceuil, arrosait des larmes de sa joie les mains de son prtendu
bienfaiteur.
     - Allons, Gode, poursuivit mon amant, un peu de complaisance pour la
dernire fois ; quoique je n'aime gure les femmes grosses, laisse-moi
t'enculer en baisant les fesses de Juliette.
     Tout s'arrange ; je n'avais jamais vu Noirceuil si passionn.
     - Comme l'ide d'un crime ajoute  la volupt ! lui dis-je tout bas.
     - tonnamment, me rpondit Noirceuil ; mais le crime, o serait-il, si
elle t'avait rellement vole ?
     - Tu as raison, mon ami.
     - Eh bien ! console-toi, Juliette, console-toi, le crime est donc dans
toute son tendue ! car je suis le seul coupable en cette aventure : cette
malheureuse est aussi innocente que toi.
     Et il l'enculait pendant ce temps-l, en baisant ma bouche et claquant
mon derrire. Je l'avoue, ce comble de sclratesse me fit aussitt dcharger
; et saisissant la main de mon amant, et la portant  mon clitoris, je le
priai de juger, par le foutre dont il retira ses doigts tout couverts, du
puissant effet de son infamie sur mon cur. Il me suit de prs, deux ou trois
coups de reine furieux, accompagns d'horribles blasphmes, m'annoncent son
dlire... Mais son vit est  peine hors du cul, qu'un valet de chambre,
frappant doucement  la porte, le prvient que le commissaire, qu'il a fait
avertir, fait demander la permission d'excuter l'ordre dont il est porteur.
     - Ah ! bon, bon, qu'il attende l, dit Noirceuil, je vais lui livrer sa
victime... Allons, Gode, rajustez-vous, voil votre mari qui vient vous
chercher pour vous conduire lui-mme  la maison de campagne dont je vous
donne l'habitation pour votre vie.
     Gode se presse ; Noirceuil la pousse dehors. Dieux ! quelle est sa
frayeur en voyant l'homme noir et sa suite, en se sentant lier comme une
criminelle, en entendant surtout (il parait que c'est ce qui la frappa
davantage) tous les domestiques de la maison, prvenus, s'crier :
     - Ne la manquez pas, M. le commissaire ! c'est elle qui bien srement a
forc le bureau de mademoiselle et qui, par cette conduite pouvantable, a
laiss planer le soupon sur nos ttes...
     - Moi, forcer le bureau de mademoiselle ! s'cria Gode en s'vanouissant
;  Dieu, j'en suis incapable !
     Le commissaire voulut suspendre, mais Noirceuil, ordonnant qu'on
poursuivt l'opration uns aucun gard, la malheureuse fut enleve et jete
dans les cachots les plus malsains de Bictre, o elle fit, en arrivant, une
fausse couche qui pensa lui coter la vie. Elle respire encore : il y a, comme
vous voyez, bien des annes qu'elle pleure le tort qu'elle a eu d'avoir irrit
les dsirs de Noirceuil, qui n'est jamais six mois sans aller jouir de ses
larmes, et resserrer, autant qu'il le peut, ses fers par de nouvelles
recommandations.
     - Eh bien, me dit Noirceuil, ds que Gode fut enleve, en me rendant le
double de l'argent pris chez moi, cela ne vaut-il pas cent fois mieux, de
cette manire, que si elle et t livre au cours d'une justice incertaine et
compatissante ? Nous n'eussions pas t les matres de son sort : nous le
sommes  jamais, maintenant.
     -  Noirceuil ! que tu es fourbe, et quelle jouissance tu viens de te
donner !
     - Oui, me rpondit mon amant, je savais que le commissaire tait  la
porte ; je dchargeais dlicieusement dans le cul de la proie que j'allais lui
livrer.
     -  mon ami, vous tes bien sclrat ! mais pourquoi faut-il que j'aie
aussi got le plus grand plaisir  l'infamie que vous avez commise ?
     - Prcisment parce que c'en est une, me rpondit Noirceuil, et qu'il
n'en est point qui ne donne du plaisir. Le crime est l'me de la lubricit ;
il n'en est point de relle sans lui : il y a donc des passions qui touffent
l'humanit.
     - Si cela est, elle n'est donc plus l'organe de la nature, cette
fastidieuse humanit dont les moralistes nous entretiennent sans cesse ? ou il
existe des moments pendant lesquels cette nature inconsquente teint d'une
voix ce qu'elle conseille de l'autre ?
     - Eh ! Juliette, connais-la mieux, cette nature complaisante et douce ;
elle ne nous conseille jamais de soulager les autres que par intrt ou par
crainte : par crainte, parce que nous redoutons pour nous les maux que notre
faiblesse soulage ; par intrt, dans l'espoir du profit ou de la jouissance
qu'en attend notre orgueil.
     Mais ds qu'une passion plus imprieuse se fait entendre, tout le reste
se tait : l'gosme reprend ses droite sacre ; nous nous moquons du tourment
des autres. Et qu'aurait-il donc de commun avec nous, ce tourment ? Nous ne le
ressentons jamais que par la frayeur d'un sort gal ; or, si la piti nat de
la frayeur, elle est donc une faiblesse dont nous devons nous garantir, nous
purger le plus tt qu'il est possible.
     - Ceci, dis-je  Noirceuil, demande des dveloppements. Vous m'avez
dmontr le nant de la vertu : je vous prie de m'expliquer ce que c'est que
le crime ; car si, d'un ct, vous anantissez ce qu'il faut que je respecte,
et que, de l'autre, vous amoindrissez ce que je dois craindre, vous aurez
certainement mis mon me dans l'tat o je la dsire pour oser tout dornavant
sans peur.
     - Assieds-toi, Juliette, me dit Noirceuil, ceci exige une dissertation
srieuse, et, pour que tu puisses me comprendre, j'ai besoin de toute ton
attention.
     On appelle crime toute contravention formelle, soit fortuite, soit
prmdite,  ce que les hommes appellent les lois ; d'o tu vois que voil
encore un mot arbitraire et insignifiant ; car les lois sont relatives aux
murs, aux climats ; elles varient de deux cents lieues en deux cents lieues,
de manire qu'avec un vaisseau, ou des chevaux de poste, je peux me trouver,
pour la mme action, coupable de mort le dimanche matin  Paris, et digne de
louanges, le samedi de la mme semaine, sur les frontires d'Asie ou sur les
ctes d'Afrique. Cette complte absurdit a ramen le philosophe aux principes
suivants :
     1 Que toutes nos actions sont indiffrentes en elles-mmes ; qu'elles ne
sont ni bonnes ni mauvaises, et que si l'homme les qualifie quelquefois ainsi,
c'est uniquement en raison des lois qu'il adopte, ou du gouvernement sous
lequel il vit, mais qu' ne considrer que la nature, toutes nos actions sont
parfaitement gales entre elles.
     2 Que si nous ressentons, au-dedans de nous-mmes, un murmure
involontaire qui lutte contre les mauvaises actions projetes par nous, cette
voix n'est absolument l'effet que de nos prjugs ou de notre ducation, et
qu'elle se trouverait bien diffrente si nous tions ns dans un autre climat.
     3 Que si, en changeant de pays, nous ne parvenions pas  perdre cette
inspiration, cela ne prouverait rien pour sa bont, mais seulement que les
premires impressions reues ne s'effacent que difficilement.
     4 Enfin, que le remords est la mme chose, c'est--dire le pur et simple
effet des premires impressions reues, que l'habitude seule peut dtruire et
qu'il faut travailler fortement  vaincre.
     Et en effet, pour juger si une chose est vritablement criminelle ou non,
il faut examiner de quel dommage elle peut tre  la nature ; car on ne peut
raisonnablement qualifier de crime que ce qui vraiment outragerait ses lois.
Il faut donc que ce crime se trouve uniforme, que ce soit une action
quelconque, tellement en horreur  tous les peuples de la terre, que
l'excration qu'elle inspire se trouve aussi gnralement empreinte en eux que
le dsir de satisfaire  leurs besoins ; or il n'en existe pas une seule de
cette espce : celle qui nous parat la plus atroce et la plus excrable a
trouv des autels ailleurs.
     Le crime n'a donc rien de rel ; il n'y a donc vritablement aucun crime,
aucune manire d'outrager une nature toujours agissante... toujours trop
au-dessus de nous pour nous redouter en quoi que ce puisse tre. Il n'est
aucune action, telle pouvantable, telle atroce, telle infme que vous
puissiez la supposer, que nous ne puissions commettre indiffremment, toutes
les fois que nous nous y sentons ports ; que dis-je ? que nous n'ayons tort
de ne pas commettre, puisque c'est la nature qui nous l'inspire ; car nos
usages, nos religions, nos coutumes, peuvent facilement, et doivent mme
ncessairement nous tromper, et la voix de la nature ne nous trompera
certainement jamais. C'est par un mlange absolument gal de ce que nous
appelons crime et vertu que ses lois se soutiennent ; c'est par des
destructions qu'elle renat ; c'est par des crimes qu'elle subsiste ; c'est,
en un mot, par la mort qu'elle vit. Un univers totalement vertueux ne saurait
subsister une minute ; la main savante de la nature fait natre l'ordre du
dsordre, et, sans dsordre, elle ne parviendrait  rien : tel est l'quilibre
profond qui maintient le cours des astres, qui les suspend dans les plaines
immenses de l'espace, qui les fait priodiquement mouvoir. Ce n'est qu' force
de mal qu'elle russit  faire le bien ; ce n'est qu' force de crimes qu'elle
existe, et tout serait dtruit, si la vertu seule habitait sur la terre. Or,
je vous le demande, Juliette, ds que le mal est utile aux grands desseins de
la nature, ds qu'elle ne peut parvenir  rien sans lui, comment l'individu
qui fait le mal pourrait-il ne pas tre utile  la nature ? Et qui peut douter
que le sclrat ne soit un tre qu'elle ait form tel pour accomplir ses vues
? Pourquoi ne voulons-nous pas qu'elle ait fait parmi les hommes ce que nous
voyons qu'elle a fait parmi les animaux ? Toutes les classes ne se
dvorent-elles pas mutuellement, et ne s'affaiblissent-elles pas sur la terre,
en raison de l'tat o il est ncessaire que les lois de la nature se
maintiennent ? Qui doute que l'action de Nron, empoisonnant Agrippine, ne
soit un des effets de ces mmes lois, aussi constant que celui du loup qui
dvore l'agneau ? qui doute que les proscriptions de Marius et de Sylla ne
soient autre chose que la peste et la famine qu'elle envoie quelquefois sur
terre ? Je sais bien qu'elle n'assigne pas aux hommes tel ou tel crime de
prfrence, mais elle les cre tous, avec une certaine propension  tel genre
de crimes ; et, de la runion de tous ces forfaits, de la masse de toutes ces
destructions lgales ou illgales, elle en recueille le dsordre et
l'affaiblissement dont elle a besoin pour retrouver l'ordre et
l'accroissement. Pourquoi nous et-elle donn les poisons, si elle n'et pas
voulu que l'homme s'en servt ? Pourquoi et-elle fait natre Tibre,
Hliogabale, Andronie, Hrode, Venceslas, et tous les autres sclrats ou
hros (ce qui est synonyme) qui ravagent la terre, si les destructions de ces
hommes de sang ne remplissaient pas ses vues ? Pourquoi enverrait-elle, prs
de ces coquins-l, des pestes, des guerres, des famines, s'il n'tait pas
essentiel qu'elle dtruist, et si le crime et la destruction ne tenaient pas
essentiellement  ses lois ? Si donc il est essentiel qu'elle dtruise,
pourquoi celui qui se sent n pour dtruire rsisterait-il  ses penchants ?
Ne pourrait-on pas dire que, s'il faut qu'il y ait un mal sur la terre, ce
doit tre visiblement celui qu'on fait en rsistant aux vues de la nature sur
nous ? Pour que le crime, qui n'offense et qui ne peut offenser que notre
semblable, pt irriter la nature, il faudrait supposer qu'elle prend plus
d'intrt  certains tres qu' d'autres, et que, quoique nous soyons tous
galement forms de ses mains, nous ne sommes pourtant pas tous galement ses
enfants. Mais si nous nous ressemblons tous,  la force prs, si elle n'a pas
pris plus de peine  former un empereur qu'un savetier, toutes ces diffrentes
actions ne sont plus que des accidents ncessaires de la premire impulsion,
et qui doivent ncessairement s'accomplir, tant forme de la manire dont il
lui a plu de nous construire. Quand nous voyons, ensuite, qu'elle a mis des
diffrences physiques dans nos individus, qu'elle a cr les uns faibles, les
autres forts, n'est-il pas clair qu'elle a achev de nous indiquer, par ces
procds, que c'tait par la main du plus fort que devaient s'accomplir les
crimes dont elle avait besoin, comme il devait tre de l'essence du loup de
manger l'agneau, et de celle de la souris d'tre dvore par le chat ?
     C'tait donc avec grande raison que les Celtes, nos premiers aeux,
prtendaient que le meilleur et le plus saint des droits tait celui du plus
fort... que c'tait celui de la nature, et que, quand elle avait voulu nous
assigner cette portion de force suprieure  celle de nos semblables, elle ne
l'avait fait que pour mieux apprendre le droit qu'elle nous donnait sur eux...
Ce n'tait donc point  tort que ces mmes peuples, dont nous descendons,
prtendaient que non seulement ce droit tait sacr, mais que l'intention mme
de la nature, en nous le donnant, tait que nous en profitassions ; qu'il
fallait, pour remplir ses vues, que le plus fort dpouillt le plus faible, et
que celui-ci abandonnt de bonne grce ce qu'il n'tait pas en tat de
dfendre. Si les choses ont chang physiquement, elles sont toujours
moralement les mmes. L'homme opulent reprsente le plus fort dans la socit
; il en a achet tous les droits ; il doit donc en jouir, et assouplir pour
cela, tant qu'il le peut,  ses caprices l'autre classe d'hommes qui lui est
infrieure, sans offenser en rien la nature, puisqu'il ne fait qu'user du
droit qu'il en a reu, soit matriellement, soit conventionnellement. Eh ! si
la nature avait voulu nous empcher de faire des crimes, s'il tait vrai que
les crimes l'irritassent, elle aurait bien su nous enlever les moyens de les
commettre. Quand elle les laisse  notre disposition, c'est qu'ils ne
l'outragent point, c'est qu'ils lui sont indiffrents ou ncessaires :
indiffrents, s'ils sont lgers ; toujours utiles, s'ils sont capitaux ; car
il est parfaitement gal que je drobe la fortune de mon voisin, que je viole
son fils, sa femme ou sa sur : tout cela sont des dlits d'une trop mince
importance pour qu'ils puissent lui devenir d'une utilit bien majeure ; mais
il lui est trs ncessaire que je tue ce fils, cette femme ou cette sur,
quand elle me l'indique. Et voil pourquoi les penchants... les dsirs que
nous prouvons pour les grands crimes sont toujours plus violents que ceux que
nous remontons pour les petits, et que les plaisirs qu'ils nous donnent ont un
sel mille fois plus piquant. Aurait-elle ainsi, par gradation, plac du
plaisir  tous les crimes, si le crime ne lui tait pas ncessaire ? Ne nous
indique-t-elle pas, au moyen de ce charme mis avec coquetterie par sa main,
que son intention est que nous suivions la pente o elle nous entrane ? Ces
chatouillements indicibles que nous prouvons au complot d'un crime ; cette
ivresse o nous sommes en nous y livrant ; cette joie secrte qui vient nous
dlecter encore quand il est fini : tout cela ne nous prouve-t-il pas que,
puisqu'elle a si bien plac l'attrait auprs du dlit, c'est qu'elle veut que
nous le commettions ; et que, puisqu'elle a doubl cet attrait en raison de
l'normit, c'est que le forfait de la destruction, regard
conventionnellement comme le plus atroce, est pourtant celui qui lui plat le
mieux[18] ? Car, soit que le crime vienne de la vengeance, soit qu'il vienne de
l'ambition ou de la lubricit, examinons-nous bien, nous verrons que cet
attrait dont je parle accompagne toujours le forfait en raison de sa violence
ou de sa noirceur ; et, quand la destruction de nos semblables devient l'effet
de la cause, l'attrait alors n'a plus de bornes, parce que c'est  cette
destruction ncessaire que ses lois gagnent le plus.
     -  Noirceuil; ! interrompis-je dans un tat de dlire inexprimable, il
est certain que j'ai eu le plus grand plaisir  l'action que nous venons de
faire, mais j'en aurais eu dix fois davantage  la voir pendre...
     - Dis donc, sclrate,  la pendre de ta main...
     - Oh ! oui, oui, Noirceuil ! je l'avoue : je dcharge rien qu'en y
pensant.
     - Et tous ces plaisirs-l doublaient, parce qu'elle tait innocente,
conviens-en, Juliette ; saris cela, l'action que nous avions commise devenait
utile aux lois : tout le dlicieux de l'attrait du mal en disparaissait. Ah !
poursuivit Noirceuil, la nature nous aurait-elle donn nos passions, si elle
n'avait pas su que le rsultat de ces passions accomplirait ses lois ? L'homme
l'a si bien senti, qu'il en a voulu faire aussi de son ct pour rprimer
cette force invincible qui, le portant au crime, ne le laisserait pas
subsister un moment ; mais il a fait une chose injuste, car les lois lui
prennent infiniment plus qu'elles ne lui donnent ; et pour un peu qu'elles lui
assurent, elles lui enlvent tonnamment. Mais ces lois, qui ne sont que
l'ouvrage des hommes, ne doivent obtenir aucune considration du philosophe ;
elles ne doivent jamais arrter les mouvements o le porte la nature ; elles
ne sont faites que pour l'engager au mystre : laissons-les nous servir
d'abri, jamais de frein.
     - Mais, mon ami, dis-je  Noirceuil, si les autres en disent autant, il
n'y aura plus d'abri.
     - Soit, rpondit mon amant, nous reviendrons, en ce cas, dans l'tat
d'incivilisation o nous a crs la nature, qui certainement n'est pas trs
malheureux. Ce sera alors au plue faible  se garantir d'une force et d'une
guerre ouvertes ; il verra tout ce qu'il aura  craindre, au moins, et n'en
sera que plus heureux, puisqu' prsent il a, de mme, cette guerre 
soutenir, et qu'il lui est impossible de faire valoir, pour se dfendre, le
peu qu'il a reu de la nature. Tous les tats gagneraient  ce changement,
cela est bien prouv, et les lois ne seraient plus ncessaires. Mais
revenons[19].
     Un de nos plus grands prjugs, sur les matires dont il s'agit, nat de
l'espce de lien que nous supposons gratuitement entre un autre homme et nous,
lien chimrique... absurde, dont nous avons form cette espce de fraternit
sanctifie par la religion. C'est sur cet objet principal que je dois jeter
quelques lumires, parce que j'ai toujours vu que l'ide de ce lien
fantastique gnait et captivait les passions infiniment plus qu'on ne pense ;
et c'est en raison du poids qu'il a sur la raison humaine, que je veux le
briser  tes yeux.
     Toutes les cratures naissent isoles et sans aucun besoin les unes des
autres : laissez les hommes dans l'tat naturel, ne les civilisez point, et
chacun trouvera sa nourriture, sa subsistance, sans avoir besoin de son
semblable. Les forts pourvoiront  leur vie sans ncessit d'assistance ; les
faibles seuls en auront peut-tre besoin ; mais ces faibles nous sont asservis
par la main de la nature ; elle nous les donne, elle nous les sacrifie : leur
tat nous le prouve ; donc le plus fort pourra, tant qu'il voudra, se servir
du faible. Mais il est faux qu'il y ait aucun cas o ils doivent l'aider, car,
s'il l'aide, il fait une chose contraire  la nature ; s'il jouit de ce
faible, s'il l'assouplit  ma caprices, s'il le tyrannise, le vexe, s'il s'en
divertit, s'en amuse ou le dtruit, il sert la nature ; mais, je le rpte,
s'il l'aide, au contraire, s'il l'galise  lui en lui prtant une partie de
ses forces ou l'tayant d'une portion de son autorit, il dtruit
ncessairement alors l'ordre de la nature, il pervertit la loi gnrale : d'o
il rsulte que la piti, bien loin d'tre une vertu, devient un vice rel, ds
qu'elle nous entrane  troubler une ingalit exige par les lois de la
nature ; et que les philosophes anciens, qui la regardaient comme une
faiblesse de l'me, comme une de ces maladies dont il fallait promptement se
gurir, n'avaient pas tort, puisqu'en voil les effets diamtralement opposs
aux lois de la nature, dont les diffrences et les ingalits sont les
premires bases[20]. Le prtendu fil de fraternit ne peut donc avoir t
imagin que par le faible ; car il n'est pas naturel que le plus fort, qui
n'avait besoin de rien, ait pu lui donner l'existence : pour assouplir le plus
faible, sa force seule lui devenait ncessaire, mais nullement ce fil, qui,
ds lors, n'est que l'ouvrage du faible, et n'est plus fond que sur un
raisonnement aussi futile que le serait celui de l'agneau au loup : Vous ne
devez pas me manger, car j'ai quatre pieds comme vous.
     Le faible, en tablissant l'existence du fil de fraternit, avait des
raisons d'gosme trop reconnues pour que le pacte tabli par ce lien pt
avoir rien de respectable. D'ailleurs, un pacte quelconque n'acquiert de force
qu'autant qu'il a la sanction des deux partis ; or, celui-ci put tre propos
par le faible, mais il est bien certain que le fort ne dut jamais y consentir
:  quoi lui et-il servi ? Quand on donne, c'est pour recevoir ; telle est la
loi de la nature : or, en donnant de l'assistance au faible, en se dpouillant
d'une portion de sa force pour l'en revtir, qu'y gagnait le fort ! Et comment
supposer comme relle, entre les deux hommes, l'existence d'un pacte que l'un
des deux partis avait essentiellement le plus grand intrt  ne pas consentir
? Car enfin le fort, en l'acceptant, se privait et ne gagnait rien ; il ne l'a
donc point sanctionn, ce pacte : de ce moment, il est donc idal, et ne
mrite de nous aucun respect. Nous pouvons rejeter sans crainte un arrangement
propos par nos infrieurs, dans lequel il n'y aurait pour nous que de la
perte.
     Que la religion de ce polisson de Jsus, faible, languissante,
perscute, singulirement intresse  matriser les tyrans et  les ramener
 des principes de fraternit qui lui assuraient du repos, ait sanctionn ces
liens ridicules, rien de plus simple : elle joue ici le rle du faible ; elle
le reprsente, elle doit parler comme lui ; rien, l, ne doit nous surprendre.
Mais que celui qui n'est ni faible ni chrtien s'assujettisse  des chanes
pareilles,  des nuds qui lui tent et ne lui donnent rien : voil qui est
impossible ; et nous devons conclure de ces raisonnements que le fil de
fraternit, non seulement n'a jamais eu ni pu avoir d'existence parmi les
hommes, mais qu'il est mme contre la nature, dont les intentions ne purent
jamais tre que l'homme galist ce qu'elle diffrenciait avec autant
d'nergie. Nous devons tre persuads que ce lien put tre,  la vrit,
propos par le faible, put tre sanctionn par lui quand l'autorit
sacerdotale s'est trouve par hasard en ses mains, mais que son existence est
frivole, et que nous ne devons nullement nous y assujettir.
     - Il est donc faux que les hommes soient frres ? interrompis-je avec
vivacit. Il n'y a donc aucune espce de lien rel entre un autre tre et moi,
et la seule manire dont je doive agir avec cet individu est donc de retirer
de lui tout ce que je pourrai, en lui donnant le moins possible ?
     - Assurment, me rpondit Noirceuil ; car on perd de lui ce qu'on lui
donne, et l'on gagne  ce qu'on lui prend. La premire loi, d'ailleurs, que je
trouve crite au fond de mon me, n'est pas d'aimer, encore moins de soulager
ces prtendus frres, mais de les faire servir  mes passions. D'aprs cela,
si l'argent, si la jouissance, si la vie de ces prtendus frres est utile 
mon bien-tre ou  mon existence, je m'emparerai de tout cela  main arme, si
je suis le plus fort, tacitement si je suis le plus faible. Si je suis oblig
d'acheter une partie de ces choses, je tcherai de les avoir en donnant de moi
le moins possible ; je les arracherai, si je puis, sans rien rendre ; car,
encore une fois, ce prochain ne m'est rien, il n'y a pas le plus petit rapport
entre lui et moi, et si j'en tablis, c'est dans la vue d'avoir de lui, par
adresse, ce que je ne puis avoir par la force ; mais si je puis runir par la
violence, je n'userai d'aucun autre artifice, parce que les rapports sont
nuls, et que, ne devant plus m'en rien revenir, je n'ai plus besoin de les
employer.
      Juliette ! sache donc fermer ton cur aux accents fallacieux de
l'infortune. Si le pain que ce malheureux mange est arros de ses larmes, si
le travail pnible d'une journe suffit  peine pour lui donner le moyen de
rapporter le soir  sa triste famille le faible soutien de ses jours, si les
droits qu'il est oblig de payer viennent absorber encore la meilleure partie
de ses frles pargnes, si ses enfants, nus et sans ducation, vont disputer
au fond des forts le plus vil aliment  la bte sauvage, si le sein mme de
sa compagne, dessch par le besoin, ne peut fournir  son nourrisson cette
premire partie de subsistance capable de lui donner la force d'aller, pour se
procurer l'autre, partager celle des loups, si, accabl sous le poids des
annes, des maux et des chagrins, il voit toujours, courb par la main du
malheur, arriver  pas lente la fin de sa carrire, sans que l'astre des cieux
se soit un seul instant lev pur et serein sur sa tte affaisse, il n'y a
rien l que de trs simple, rien que de trs naturel, il n'y a rien qui ne
remplisse l'ordre et la loi de cette mre commune qui nous gouverne tous, et
tu n'as trouv cet homme malheureux que par la comparaison que tu en as faite
avec toi ; mais foncirement il ne l'est pas. S'il t'a dit qu'il se croyait
tel, c'tait, de mme,  cause de la comparaison qu'il tablissait  l'instant
de lui  toi : qu'il se retrouve avec ses gaux, tu ne l'entendras plus se
plaindre. Sous le rgime fodal, trait comme la bte froce, assoupli et
battu comme elle, vendu comme le sol qu'il foulait aux pieds, n'tait-il pas
bien autrement  plaindre ! Loin de prendre piti de ses maux, loin d'adoucir
ses malheurs et de t'en composer ridiculement une peine, ne vois dans lui
qu'un tre que la nature t'offre pour en jouir  ton gr, et, bien loin de
scher ses larmes, redoubles-en la source, si cela t'amuse. Voil les tres
que la main de la nature offre  la faux de tes passions : moissonne-les donc
sans aucune crainte ; imite l'araigne, tends tes filets, et dvore
impitoyablement tout ce qu'y jette la main savante de la nature.
     - Mon ami, m'criai-je en pressant Noirceuil dans mes bras, que ne vous
dois-je point, pour dissiper ainsi dans moi les affreuses tnbres de
l'enfance et du prjug ! Vos sublimes leons deviennent pour mon cur ce
qu'est la rose bienfaisante aux plantes dessches par le soleil.  lumire
de ma vie, je ne vois plus, je n'entends plus que par vous seul. Mais en
annulant  mes yeux le danger du crime, vous me donnez l'ardent dsir de m'y
prcipiter : me guiderez-vous dans cette route dlicieuse ? tiendrez-vous
devant moi le flambeau de la philosophie ? Vous m'abandonnerez, peut-tre,
aprs m'avoir gare, et mettant avec moi-mme en action des principes aussi
durs que ceux que vous me faites chrir, livre  tout le pril de ces
maximes, je n'aurai plus, au milieu des ronces dont elles sont semes, ni
votre crdit pour m'y soutenir, ni vos conseils pour me diriger.
     - Juliette, me rpondit Noirceuil, ce que tu dis prouve de la
faiblesse... exige de la sensibilit, et il faut tre forte et dure quand on
se dcide  tre mchante. Tu ne seras jamais la proie de mes passions ; mais
je ne te servirai jamais non plus ni d'tat, ni de protecteur : il faut
apprendre  marcher et  se soutenir isolment dans le chemin que tu choisis ;
il faut savoir se garantir seul des cueils dont il est rempli, se
familiariser  leur vue, et mme  la destruction du navire, s'il vient  se
briser contre eux. Le pis aller de tout cela Juliette, c'est l'chafaud et, en
vrit, c'est bien peu de chose : ds qu'il est dcid que nous devons mourir
un jour, n'est-il donc pas gal que ce soit l. ou dans notre lit ! Faut-il
l'avouer, Juliette ! Assurment, le premier, qui n'est l'affaire que d'une
minute, m'effraye infiniment moins que l'autre, dont les accessoires peuvent
tre horribles ; quant  la honte, elle est, en vrit, si nulle  mes
regards, que je la mets pour rien dans la balance. Tranquillise-toi donc, ma
fille, et vole de tes propres ailes : tu courras toujours moins de dangers.
     - Ah ! Noirceuil, vous ne voulez pas quitter vos principes, mme pour moi
!
     - Il n'est aucun tre dans la nature en faveur de qui je puisse y
renoncer. Poursuivons ; je dois appuyer ma dissertation du nant des crimes
par quelques exemples, c'est la meilleure faon de convaincre. Jetons un coup
d'il rapide sur l'univers, et voyons combien tout ce que nous appelons crime
s'rige en vertu d'un bout de l'univers  l'autre...
     Nous n'osons pouser les deux surs : les sauvages de la baie d'Hudson ne
connaissent point d'autres liens. Jacob pousa Rachel et Lia.
     Nous n'osons foutre nos propres enfants, bien que ce soit la plus
dlicieuse des jouissances : point d'autres intrigues en Perse et dans les
trois quarts de l'Asie. Loth coucha avec ses filles et les engrossa toutes
deux.
     Nous regardons comme un trs grand mal la prostitution de nos propres
pouses : en Tartarie, en Laponie, en Amrique c'est une politesse, c'est un
honneur que de prostituer sa femme  un tranger ; les Illyriens les mnent
dans des assembles de dbauche et les contraignent  se livrer au premier
venu devant eux.
     Nous croyons outrager la pudeur en nous offrant tout nus aux regarde des
uns et des autres : presque tous les peuples du Midi vont ainsi, sans y
entendre la moindre finesse ; les anciennes ftes de Priape et de Bacchus se
clbraient de cette manire ; Lycurgue obligea, par une loi, les jeunes
filles  se prsenter nues sur des thtres publics ; les Toscans, les Romains
se faisaient servir  table par des femmes nues. Il est une contre dans
l'Inde o les honntes femmes vont de mme ; il n'y a que les courtisanes de
vtues, pour mieux exciter la concupiscence : ne voil-t-il pas absolument le
contraire de nos ides sur la pudeur ?
     Nos gnraux dfendent le viol aprs l'assaut d'une forteresse : les
Grecs le donnaient pour rcompense. Aprs la prise de Carbines, les Tarentins
rassemblrent les garons, les vierges et les jeunes femmes qu'ils trouvrent
dans la ville ; on les exposa nus sur la place publique, et chacun choisit ce
qui lui convenait, et pour le foutre et pour le tuer.
     Les Indiens du mont Caucase vivent comme des brutes, ils se mlent
indistinctement. Les femmes de l'le de Hornes se prostituent publiquement aux
hommes, jusqu'au pied du temple de leur dieu.
     Les Scythes et les Tartares rvraient les hommes que la dbauche rendait
impuissants  la fleur de l'ge.
     Horace nous reprsente les Bretons, aujourd'hui les Anglais, comme trs
libertins avec les trangers. Ces peuples, assure-t-il, n'avaient aucune
pudeur naturelle ; ils vivaient ple-mle et en commun : frres, pres, mres,
enfants, satisfaisaient galement aux besoins de la nature, et ce qui en
rsultait appartenait  celui qui avait couch avec la mre, quand elle tait
encore vierge. Ces peuples se nourrissaient de chair humaine[21].
     Les Otatiens satisfont publiquement leurs dsirs : ils rougiraient de se
cacher pour cela. Les Europens leur firent voir leurs crmonies religieuses
consistant dans la clbration de cette ridicule jonglerie qu'ils nomment
messe. A leur tour ils demandrent la permission de faire voir les leurs :
c'tait le viol d'une petite fille de dix ans par un grand garon de
vingt-cinq. Quelle diffrence !
     La dbauche elle-mme est encense : on lve des temples  Priape ;
Vnus est adore d'abord comme la desse de la propagation, ensuite comme
celle des luxures les plus dpraves, son cul seul reoit de l'encens, et
celle qui ne devait tre que l'idole de la progniture devient bientt la
desse des plus grands outrages que puisse faire l'homme  la gnration. Il
s'clairait : il fallait bien qu'il devnt vicieux. Ce culte, oubli avec le
paganisme, se revivifie dans les Indes, et le lingam, espce de membre viril
que les filles de l'Asie portent  leur col, n'est autre chose qu'un meuble 
l'usage des temples de Priape.
     Un tranger qui arrive au Pgu loue une fille pour le temps qu'il doit
passer dans le pays ; il en fait tout ce qu'il veut ; elle retourne ensuite
dans sa famille, et n'en trouve pas moins  se marier.
     L'indcence mme devient une mode : on a port longtemps, en France, les
parties naturelles de l'homme releves en bosse sur la veste ou sur la culotte.
     A l'gard de la prostitution de ses surs ou de ses filles, en usage chez
presque tous les peuples du Nord, elle ne m'tonne pas : celui qui se conduit
ainsi espre, ou des faveurs de celui auquel il prostitue, ou au moins de le
voir agir, et cette lubricit est assez dlicieuse pour tre singulirement
recherche. Il est un autre sentiment fort dlicat dans ces sortes de
prostitutions et qui engage plusieurs hommes  livrer leurs femmes comme je le
fais : ce mouvement consiste  s'embraser de l'infamie dont on se couvre
soi-mme, et il est excessivement chatouilleux ; plus l'on multiplie en ce cas
les effets de sa honte, mieux l'on jouit. On voudrait traner dans la boue
l'objet qu'on s'amuse  livrer ; on voudrait le vautrer dans la crapule,
faire, en un mot, ce que j'ai fait : mener sa femme et sa fille au bordel, les
faire raccrocher au coin des rues, et les tenir soi-mme pendant l'acte de la
prostitution.
     - Quoi, monsieur, interrompis-je, vous avez une fille ?
     - J'en avais une, rpondit Noirceuil.
     - De l'pouse que je vous connais ?
     - Non, de ma premire ; celle-ci est ma huitime, Juliette.
     - Et comment, avec les gots que je vous connais, ptes-vous jamais faire
un enfant !
     - J'en eus plusieurs, ma chre. Ne t'tonne pas de ce procd : on
surmonte quelquefois des rpugnances, lorsqu'il doit en rsulter des plaisirs.
     - Ah ! monsieur, je crois vous entendre.
     - Je t'expliquerai tout cela, mon ange, mais il faudra que tu sois bien
estimable  mes yeux, pour que je te prouve combien je le suis peu moi-mme.
     - Homme charmant ! m'criai-je, vous ne me serez jamais plus cher que
quand vous m'aurez convaincue du point auquel vous mprisez les prjugs
vulgaires ; et plus de crimes vous dvoilerez  mes yeux, plus d'encens vous
obtiendrez de mon cur. L'irrgularit de votre tte fait tourner la mienne ;
je n'aspire qu' vous imiter.
     - Ah, sacredieu ! s'cria Noirceuil en m'enfonant sa langue dans la
bouche, je ne vis jamais une crature plus analogue  moi : je l'adorerais, je
crois, si je pouvais aimer une femme... Tu veux m'imiter, Juliette, je t'en
dfie ; si l'intrieur de mon me pouvait s'entr'ouvrir, j'effrayerais
tellement les hommes, qu'il n'en serait peut-tre pas un seul qui ost
m'approcher sur la terre. J'ai port l'impudence et le crime, le libertinage
et l'infamie au dernier priode ; et, si j'prouve quelque remords, je
proteste bien sincrement qu'il n'est d qu'au dsespoir de n'en pas avoir
assez fait.
     La prodigieuse agitation dans laquelle se trouvait Noirceuil me
convainquait que l'aveu de ses erreurs l'chauffait presque autant que leur
action mme. J'cartai la robe flottante qui l'enveloppait, et, saisissant son
membre, plus dur qu'une barre de fer, je le pelotai lgrement dans mes mains
: il distillait le foutre en dtail.
     - Que de crimes me cote ce vit ! s'cria Noirceuil ; que d'excrations
je me suis permises pour lui faire perdre son sperme avec un pou plus de
chaleur ! Il n'est aucun objet sur la terre que je ne sois prt  lui
sacrifier : c'est un dieu pour moi, qu'il soit le tien, Juliette : adore-le,
ce vit despote, encense-le, ce dieu superbe. Je voudrais l'exposer aux
hommages du monde entier ; je voudrais qu'il y et un homme, l, qui fit
mourir, dans d'affreux supplices, tous ceux qui ne voudraient pas se courber
devant lui... Si j'tais souverain, Juliette, je n'aurais pas de plus grand
plaisir que celui de me faire suivre par des bourreaux, qui massacreraient,
dans l'instant, tout ce qui choquerait mes regards... Je marcherais sur des
cadavres, et je serais heureux ; je dchargerais dans le sang dont les flots
couleraient  mes pieds.
     Ivre moi-mme, je me prcipite aux genoux de cet tonnant libertin ;
j'adore avec enthousiasme le mobile de tant d'actions, dont les simples aveux
irritent tellement celui qui les a commises ; je le prends dans ma bouche, je
l'y suce pendant un quart d'heure avec dlices...
     - Nous ne sommes pas assez, dit Noirceuil, qui gotait peu de plaisirs
solitaires. Non, laisse-moi ; il t'en cuirait, peut-tre, si tu prtendais 
l'honneur de me faire dcharger toute seule ; mes passions concentres sur un
point unique ressemblent aux rayons de l'astre runis par le verre ardent :
elles brlent aussitt l'objet qui se trouve sous le foyer.
     Et Noirceuil, cumant, comprimait fortement mes fesses.
     Tel fut l'instant o l'un des conducteurs de Gode vint donner des
nouvelles de son entre  Bictre, et de l'enfant mort qu'elle avait pondu ds
en y arrivant.
     - Voil qui est bon, dit Noirceuil, en congdiant l'homme avec deux louis
pour boire. On ne saurait trop, ce me semble, m'ajouta-t-il tout bas, payer
l'annonce d'un tel vnement ; voil du moins l'image d'un petit dlit  la
plaisanterie que nous nous sommes permise... Tu vois, Juliette !... tu vois
comme mon vit en devient plus imprieux !
     Et faisant aussitt venir dans son cabinet sa femme et ce giton, pre de
l'enfant qu'il venait de dtruire, il encule ce dernier en lui apprenant cette
nouvelle et en contraignant Mme de Noirceuil de sucer,  genoux, le vit du
Ganymde, pendant qu'il livre mon cul aux baisers de ce jeune homme, et que,
saisissant en dessous les mamelles de sa femme, il les lui tiraille au point
de lui faire pousser des cris, dont l'effet est si puissant sur ses organes,
qu'il en perd son foutre  l'instant.
     - Tiens, Juliette, poursuivit-il, en ordonnant  ce jeune homme de rendre
dans la main le foutre dont il vient de l'arroser, et en barbouillant rudement
le visage de sa femme, vois comme il est pur et beau, mon sperme ! Avais-je
tort de te faire adorer le dieu dont la substance est aussi belle ! Jamais
celui que les sots prtent pour moteur  l'univers n'en servit d'aussi
bouillonnant... d'aussi pur... Poursuivons, Juliette, dit-il en congdiant son
monde, je suis fch d'avoir t contraint de m'interrompre.
     Nous punissons le libertinage, reprit mon instituteur : Plutarque nous
apprend que les Samniens se rendaient journellement, et sous la surveillance
des lois, dans un lieu nomm les Jardins, et qu'ils se livraient l,
ple-mle,  des volupts si lascives qu'il tait presque impossible de les
imaginer ! En cet heureux endroit, continue l'historien, les distinctions du
sexe et les liens du sang disparaissaient sous l'attrait du plaisir : l'ami
devenait la femme de son ami ; la fille, la tribade de sa mre, et, plus
souvent encore, le fils, la catin de son pre,  ct du frre enculant sa
sur.
     Nous estimons beaucoup les prmices d'une fille. Les habitante des
Philippines n'en font aucun cas : il y a, dans ou les, des officiers publics
que l'on paye fort cher pour se charger du soin de dvirginer les filles, la
veille de leur mariage.
     L'adultre tait publiquement autoris  Sparte.
     Nous mprisons les filles qui se sont prostitues : les Lydiennes, au
contraire, n'taient estimes qu'en raison de la multiplicit de leurs amants
; le fruit de leur prostitution tait leur unique dot.
     Les Chypriennes, pour s'enrichir, allaient se vendre publiquement  tous
les trangers dbarqus dans leur ils.
     La dpravation des murs est ncessaire dans un tat ; les Romains le
sentirent en tablissant, dans toute l'tendue de la rpublique, des bordels
de filles et de garons, et des thtres dont les filles dansaient toutes nues.
     Les Babyloniennes se prostituaient une fois l'an, au temple de Vnus ;
les Armniennes taient obliges de consacrer leur virginit aux prtres du
Tanas, qui les enculaient primitivement, et ne leur accordaient la faveur de
la dfloraison qu'autant qu'elles avaient courageusement soutenu les premires
attaques : une dfense, une larme, un mouvement, un cri venait-il  leur
chapper, elles taient prives de l'honneur des secondes, et ne trouvaient
plus  se marier.
     Les Canariens de Goa font souffrir  leurs filles un bien autre supplice
: ils les prostituent  une idole fournie d'un membre de fer dont la grosseur
est dmesure ; ils les plongent de force sur ce terrible godemich que l'on a
soin de chauffer prodigieusement ; tel est l'tat d'largissure o la pauvre
enfant va chercher un mari, qui ne la prendrait pas sans cette crmonie.
     Les Camites, hrtiques du deuxime sicle, prtendaient que l'on
n'arrivait au ciel que par l'incontinence ; ils soutenaient que chaque action
infme avait un ange tutlaire, et ils adoraient cet ange en se livrant 
d'incroyables dbauches.
     Ewen, ancien roi d'Angleterre, avait tabli par loi dans ses tats
qu'aucune fille ne pouvait se marier sans qu'il ne l'et dvirgine. Dans
toute l'cosse et dans quelques parties de la France, les grands vassaux
jouissaient de ce droit.
     Les femmes, ainsi que les hommes, arrivent  la cruaut par le
libertinage : trois cents femmes de l'Inca Atabaliba, au Prou, se
prostiturent sur-le-champ, d'elles-mmes, aux Espagnols, et les aidrent 
massacrer leurs propres poux.
     La sodomie est gnrale par toute la terre ; il n'est pas un seul peuple
qui ne s'y livre ; pas un grand homme qui n'y soit adonn. Le saphotisme y
rgne galement ; cette passion est dans la nature comme l'autre ; elle se
forme, au cur de la jeune fille, dans l'ge le plus tendre, dans celui de la
candeur et de l'innocence, lorsqu'elle n'a encore reu aucune impression
trangre : elle est donc l'organe de la nature, elle est donc imprime par sa
main.
     La bestialit fut universelle. Xnophon nous apprend que, pendant la
retraite des Dix Mille, les Grecs ne se servaient que de chvres. Cette
habitude est encore trs rpandue dans toute l'Italie : le bouc est meilleur
que sa femelle ; son anus, plus troit, est plus chaud ; et cet animal,
naturellement lubrique, s'agite de lui-mme, ds qu'il s'aperoit qu'on
dcharge : sois bien persuade, Juliette, que je n'en parle que par exprience.
     Le dindon est dlicieux, mais il faut lui couper le cou  l'instant de la
crise ; le resserrement de son boyau vous comble alors de volupt[22].
     Les Sybarites enculaient les chiens ; les gyptiennes se prostituaient 
des crocodiles, les Amricaines  des riges. On en vint enfin aux statues :
tout le monde sait qu'un page de Louis XV fut trouv dchargeant sur le
derrire de la Vnus aux belles fesses. Un Grec, arrivant  Delphes pour y
consulter l'oracle, trouva dans le temple deux gnies de marbre, et rendit,
pendant la nuit, son libidineux hommage  celui des deux qu'il avait trouv le
plus beau. Son opration faite, il le couronna de laurier, pour rcompense des
plaisirs qu'il en avait reus.
     Les Siamois croient non seulement le suicide permis, mais ils pensent
mme que se tuer soi-mme est un sacrifice utile  l'me, et que ce sacrifice
lui vaut son bonheur dans l'autre monde.
     Au Pgu, on tourne et retourne cinq jours de suite, sur des charbons
ardents, la femme qui vient d'accoucher : c'est ainsi qu'on la purifie.
     Les Carabes achtent les enfants dans le sein mme de la mre ; ils
marquent au ventre, avec du rocou, ces enfants, ds qu'ils ont vu le jour, les
dpuclent  sept ou huit ans, et les tuent communment aprs s'en tre servis.
     Dans l'le de Nicaragua, il est permis  un pre de vendre ses enfants
pour tre immols. Quand ces peuples consacrent leur mas, ils l'arrosent de
foutre, et dansent autour de cette double production de la nature.
     On donne une femme, au Brsil,  chaque prisonnier qui va tre immol ;
il en jouit ; et la femme, souvent grosse de lui, aide  le dchiqueter et
participe au repas que l'on fait de sa chair.
     Avant que d'tre gouverns par les Incas, les anciens habitants du Prou,
c'est--dire les premiers colons venus de la Scythie, qui, les premiers,
peuplrent l'Amrique, avaient l'usage de sacrifier leurs enfants  leurs
dieux.
     Les peuples des environs de Rio-Real substituent  la circoncision des
filles, crmonie en usage chez plusieurs nations, une coutume assez bizarre :
ds qu'elles sont nubiles, ils leur enfoncent dans la matrice des btons
garnis de grosses fourmis qui les piquent horriblement ; ils changent avec
soin ces btons pour prolonger le supplice, qui ne dure jamais moins de trois
mois et quelquefois bien davantage.
     Saint Jrme rapporte que, dans un voyage qu'il fit chez les Gaulois, il
vit les cossais manger avec dlices les fesses des jeunes bergers et les
ttons des jeunes filles. J'aurais plus confiance au premier de ces mets qu'au
second, et je crois, avec tous les peuples anthropophages, que la chair des
femmes, comme celle de toutes les femelles d'animaux, doit tre fort
infrieure  celle du mle.
     Les Mingrliens et les Gorgiens sont les peuples de la terre les plus
beaux, et en mme temps les plus adonns  toutes sortes de luxures et de
crimes, comme si la nature et voulu nous faire connatre par l que ces
carts l'offensent si peu, qu'elle veut dcorer de tous ses dons ceux qui y
sont le plus adonns. Chez eux, l'inceste, le viol, l'infanticide, la
prostitution, l'adultre, le meurtre, le vol, la sodomie, le saphotisme, la
bestialit, l'incendie, l'empoisonnement, le rapt, le parricide, sont des
actions vertueuses et dont on se fait gloire. Se rassemblent-ils, ce n'est que
pour causer entre eux de l'immensit ou de l'normit de leurs forfaits : des
souvenirs et des projets de semblables actions deviennent la matire de leurs
plus dlicieuses conversations, et c'est ainsi qu'ils s'excitent  en
commettre de nouvelles.
     Il y a un peuple, au nord de la Tartarie, qui se fait un nouveau dieu
tous les jours : ce dieu doit tre le premier objet que l'on rencontre en
s'veillant le matin. Si par hasard c'est un tron, l'tron devient l'idole du
jour ; et, dans l'hypothse, celui-l ne vaut-il donc pas autant que le
ridicule Dieu de farine ador par les catholiques ? L'un est dj matire
excrmentielle, l'autre le devient bientt : en vrit, la diffrence est bien
lgre.
     Dans la province de Matomba, on enferme dans une maison trs obscure les
enfants des deux sexes, lorsqu'ils ont atteint l'ge de douze ans ; et l, ils
souffrent, en manire d'initiation, tous les mauvais traitements qu'il plat
aux prtres de leur imposer, sans que ces enfants puissent, au sortir de ces
maisons, ni rien rvler, ni se plaindre.
     Quand une fille se marie  Ceylan, ce sont ses frres qui la dpuclent :
jamais son mari n'en a le droit.
     Nous regardons la piti comme un sentiment fait pour nous porter  de
bonnes uvres. Elle est, avec bien plus de raison, considre comme un tort au
Kamtchatka : ce serait, chez ces peuples, un vice capital que de retirer
quelqu'un du danger o le sort l'a prcipit. Ces peuples voient-ils un homme
se noyer, ils passent sans s'arrter ; ils se garderaient bien de lui donner
quelque secours.
     Pardonner  ses ennemis est une vertu chez les imbciles chrtiens :
c'est une action superbe, au Brsil, que de les tuer et de les manger.
     Dans la Guyane, on expose une jeune fille nue  la piqre des mouches, la
premire fois qu'elle a ses rgles : souvent elle meurt dans l'opration. Le
spectateur, enchant, passe alors toute la journe dans la joie.
     La veille des noces d'une jeune femme, au Brsil, on lui fait un grand
nombre de blessures aux fesses, pour que son mari, dj trop port, par le
sang et par le climat,  d'antiphysiques attaques, soit au moins repouss par
les fltrissures qu'on lui oppose[23].
     Le peu d'exemples que j'ai rapporte suffit  te faire voir, Juliette, ce
que sont les vertus dont nos lois et nos religions europennes paraissent
faire tant de cas, ce qu'est cet odieux fil de fraternit si prconis par
l'infme christianisme. Tu vois s'il est ou non dans le cur de l'homme : tant
d'excrations seraient-elles gnrales, si l'existence de la vertu qu'elles
contrarient avait quelque chose de rel ?
     Je ne cesserai de te le dire : le sentiment de l'humanit est chimrique
; il ne peut jamais tenir aux passions, ni mme aux besoins, puisque l'on voit
dans les siges les hommes se dvorer mutuellement. Ce n'est donc plus qu'un
sentiment de faiblesse, absolument tranger  la nature, fils de la crainte et
du prjug. Peut-on se dissimuler que ce ne soit pas la nature qui nous donne
et nos besoins et nos passions ? Cependant les passions et les besoins
mconnaissent la vertu de l'humanit ; donc cette vertu n'est pas dans la
nature ; elle n'est plus, ds lors, qu'un pur effet de l'gosme, qui nous a
ports  dsirer la paix avec nos semblables, afin d'en jouir nous-mmes. Mais
celui qui ne craint pas les reprsailles ne s'enchane qu'avec bien de la
peine  un devoir uniquement respectable pour ceux qui les redoutent. Eh !
non, non, Juliette, il n'y a point de piti franche, point de piti qui ne se
rapporte  nous. Examinons-nous bien au moment o nous nous surprenons en
commisration, nous verrons qu'une voix secrte crie au fond de nos curs : Tu
pleures sur ce malheureux, parce que tu es malheureux toi-mme, et que tu
crains de le devenir davantage. Or, quelle est cette voix, si ce n'est celle
de la crainte ? et d'o nat la crainte, si ce n'est de l'gosme ?
     Dtruisons donc radicalement en nous ce sentiment pusillanime : il ne
peut tre que douloureux, puisqu'on ne peut le concevoir que par une
comparaison qui nous ramne au malheur.
     Ds que ton esprit, chre fille, aura parfaitement conu la nullit, je
dis plus, l'espce de crime qu'il y aurait  admettre l'existence de ce
prtendu fil de fraternit, crie-toi avec le philosophe :  Eh ! pourquoi
balancerais-je  me satisfaire, lorsque l'action que je conois, quelque tort
qu'elle fasse  mon semblable, peut me procurer  moi le plus sensible plaisir
? Car, enfin, supposons un moment qu'en faisant cette action quelconque, je
commette une injustice envers ce prochain : il arrive qu'en ne la faisant pas,
j'en commets une envers moi-mme. En dpouillant mon voisin de sa femme, de
son hritage, de sa fille, je peux, comme je viens de le dire, commettre une
injustice envers lui ; mais, en me privant de ces choses qui me font le plus
grand plaisir, j'en commets une envers moi : or, entre ces deux injustices
ncessaires, serai-je assez ennemi de moi-mme pour ne pas donner la
prfrence  celle dont je peux retirer quelques chatouillements agrables ?
Si je n'agis pas ainsi, ce sera par commisration. Mais si l'admission d'un
tel sentiment est capable de me faire renoncer  des jouissances qui me
flatteraient autant, je dois donc tout mettre en usage pour me gurir de ce
sentiment pnible, tout faire pour l'empcher d'avoir  l'avenir aucune espce
d'accs sur mon me. Une fois que j'aurai russi (et cela se peut en
s'accoutumant par degrs au spectacle des maux d'autrui), je ne me rendrai
plus qu'au charme de me satisfaire ; il ne sera plus balanc par rien, je ne
craindrai plus le remords, parce qu'il ne pourrait plus tre la suite que de
la commisration, et elle est teinte. Je me livrerai donc  mes penchants,
sans frayeur ; je prfrerai mon intrt ou mon plaisir  des maux qui ne me
touchent plus, et je sentirai que perdre un bien rel, parce qu'il en
coterait une situation malheureuse  un individu (situation dont le choc ne
peut plus arriver jusqu' moi) serait une vritable ineptie, puisque ce serait
aimer cet tranger plus que moi, ce qui heurterait toutes les lois de la
nature et tous les principes du bon sens. 
     Que les liens de famille ne te paraissent pas plus sacrs, Juliette : ils
sont tout aussi chimriques que les autres. Il est faux que tu doives quelque
chose  l'tre dont tu es sorti ; encore plus faux que tu doives un sentiment
quelconque  celui qui est sorti de toi ; absurde d'imaginer que l'on doive 
ses frres,  ses surs,  ses neveux et  ses nices. Et par quelle raison le
sang peut-il tablir des devoirs ? Pourquoi travaillons-nous dans l'acte de la
gnration ? N'est-ce pas pour nous ? Que pouvons-nous devoir  notre pre,
pour s'tre diverti  nous crer ? que pouvons-nous devoir  notre fils, parce
qu'il nous a plu de perdre un peu de foutre au fond d'une matrice ;  notre
frre ou  notre sur, parce qu'ils sont sortis du mme sang ? Anantissons
tous ces liens comme les autres, ils sont galement mprisables.
     -  Noirceuil ! m'criai-je, combien de fois vous l'avez prouv !... et
vous ne voulez pas me le dire ?
     - Juliette, me rpondit cet aimable ami, de tels aveux ne peuvent tre la
rcompense que de votre conduite ; je vous ouvrirai mon cur, quand je vous
croirai vraiment digne de moi : vous avez quelques preuves  subir avant.
     Et le valet de chambre tant venu l'avertir que le ministre dont il tait
l'ami intime, l'attendait au salon, nous nous sparmes.
     Je ne tardai pas  placer le plus avantageusement possible les soixante
mille francs drobs chez Mondor. Quelque sre que je dusse tre de
l'approbation de Noirceuil, comme le vol ne pouvait se raconter sans l'pisode
de l'infidlit, et que d'ailleurs mon amant pourrait craindre de moi les
mmes lsions sur ses proprits, je jugeai plus prudent de ne rien dire, et
ne m'occupai que de nouveaux moyens d'augmenter, par les mmes voies, la masse
de mes revenus. Une autre partie chez la Duvergier m'en fournit bientt
l'occasion.
     Il s'agissait d'aller, moi quatrime, chez un homme dont la manie, aussi
cruelle que voluptueuse, consistait  fouetter des filles. Trois cratures
charmantes s'taient runies  moi, au caf de la porte Saint-Antoine, pour
aller ensemble, dans une voiture que nous devions trouver l, chez le duc
Dennemar,  sa dlicieuse maison de Saint-Maur. Rien n'tait frais, rien
n'tait joli comme les filles qui me joignirent au rendez-vous : la plus ge
n'avait pas dix-huit ans, on la nommait Minette ; elle me plaisait au point
que je ne pus tenir  l'accabler des plus voluptueuses caresses ; il y en
avait une de seize, l'autre de quatorze. Trs difficile dans le choix de ses
victimes, j'appris, de la femme qui nous conduisait, que j'tais la seule
courtisane des quatre ; ma jeunesse, ma beaut, avaient engag le duc 
franchir les rgles qu'il s'tait imposes de ne jamais voir de femmes du
monde. Mes compagnes taient de jeunes ouvrires en mode, entirement
trangres  ces parties ; filles honntes, bien leves, et seulement
sduites par les grosses sommes que donnait le duc et par l'assurance que, se
bornant  la fustigation, il n'attenterait pas  leur virginit : nous avions
cinquante louis chacune, vous allez voir si nous les gagnmes.
     Introduites toutes quatre dans un appartement magnifique, notre
conductrice nous dit d'attendre, tout en nous dshabillant, les ordres qu'il
plairait  monseigneur de nous signifier.
     Ce fut alors que je pus examiner  loisir les grces naves, les charmes
dlicate et doux de mes trois jeunes camarades. Rien n'tait aussi svelte que
leur taille, rien de frais comme leur gorge, rien d'apptissant comme leurs
cuisses, rien de potel, rien de mignon comme leurs trois charmants derrires.
Je dvorai ces filles des plus tendres baisers, et surtout Minette ; elles me
les rendirent avec une navet qui me fit dcharger dans leurs bras. Il y
avait prs de trois quarts d'heure qu'en attendant l'poque des dsirs de
monseigneur le duc, nous nous livrions en foltrant  toute l'imptuosit des
ntres, lorsqu'un beau et grand laquais, presque nu, vint nous prvenir que
nous allions paratre, mais qu'il fallait que la plus ge comment. Cet
ordre me plaant au troisime rang, je pntrai, quand ce fut mon tour, au
sanctuaire des plaisirs de ce nouveau Sardanapale ; et ce que je vais vous
raconter est absolument semblable  ce qu'avaient prouv mes compagnes.
     Le cabinet o le duc nous reut tait rond, absolument environn de
glaces ; au milieu, tait un tronon de colonne de porphyre d'environ dix
pouces de hauteur. On me fit monter sur un pidestal ; le valet de chambre,
qui nous avertissait et qui servait les plaisirs de son matre, lia mes deux
pieds  des anneaux de bronze,  dessein placs sur ce bloc ; il leva ensuite
mes bras, les attacha  un cordon qui les contint le plus levs possible.
Seulement alors, le due m'approcha ; il avait t jusqu' ce moment couch sur
un canap, o  se branlait lgrement le vit. Totalement nu de la ceinture en
bas, un simple gilet de satin brun lui couvrait le buste ; ses bras taient 
dcouvert ; sous le gauche tait une poigne de verges, minces et flexibles,
renoues d'un ruban noir. Le duc, g de quarante ans, avait une physionomie
trs dure, et il me parut que son moral n'tait gure plus tendre que son
physique.
     - Lubin, dit-il  son valet, celle-ci me parat mieux que les autres, son
cul plus rond, sa peau plus fine, sa figure plus intressante ; je la plains,
elle n'en souffrira que davantage.
     Et, en disant cela, le vilain, s'approchant son museau de mon derrire,
baisa d'abord et mordit ensuite. Je jette un cri.
     - Ah ! ah ! vous tes sensible,  ce qu'il me parat ! Tant pis, car vous
n'tes pas au bout.
     Et je sentis alors ses ongles crochus s'imprimer vivement dans mes fesses
et m'arracher la peau en deux ou trois endroits. De nouveaux cris que je
poussai ne firent qu'animer ce sclrat qui, portant alors deux de ses doigts
dans l'intrieur du vagin, ne les retire qu'avec la peau qu'il dchire dans ce
lieu sensible.
     - Lubin, disait-il alors, en montrant ses doigts pleins de sang au valet,
cher Lubin, je triomphe ! j'ai de la peau du con.
     Et il la mit sur la tte du vit de Lubin, qui bandait assez bien alors.
Ce fut en cet instant qu'il ouvrit une petite armoire dguise par des glaces
; il en sortit une longue guirlande de feuilles vertes ; j'ignorais et l'usage
qu'il allait en faire, et de quelle plante elle tait forme. Hlas !  peine
l'eut-il approche de moi, que je ne tardai pas  m'apercevoir qu'elle tait
d'pines. Aid du cruel agent de ses plaisirs, il me la passe et repasse trois
ou quatre fois autour du corps, et finit par l'y fixer d'une manire trs
pittoresque, mais en mme temps fort douloureuse, puisqu'elle dchirait
absolument tout mon corps et principalement mon sein, sur lequel il la
pressait avec la plus froce affectation. Mais mes fesses, destines  une
autre fte, ne participaient nullement  cette maudite parure ; bien dgages
de partout, elles offraient sans obstacle  ce libertin toutes les chairs que
devaient parcourir ses verges.
     - Nous allons commencer, me dit Dennemar, ds qu'il me vit en l'tat
qu'il dsirait ; je vous exhorte  un peu de patience, car ceci pourra bien
tre long.
     Dix coups de verges assez lgers deviennent les avant-coureurs du
terrible orage qui va molester mon cul.
     - Allons, sacredieu ! plus de mnagements ! s'cria-t-il alors. Et d'un
bras vigoureux flagellant mes deux fesses, il m'en applique plus de deux cents
coups de suite, et sans arrter. Pendant l'opration, son valet,  genoux
devant lui, tchait, en le suant, d'exprimer le venin qui rendait cette bte
aussi mchante ; et, tout en flagellant, le duc criait de toutes ses forces :
     - Ah ! la bougresse... la garce !... Oh ! combien je dteste les femmes !
que ne puis-je les exterminer toutes  coups de verges ? ... Elle saigne...
elle saigne enfin... Ah, foutre ! elle saigne ... Suce, Lubin, suce ! je suis
heureux, je vois le sang.
     Et approchant sa bouche de mon derrire, il recueillit prcieusement ce
qu'il voyait couler avec tant de dlices ; puis, continuant :
     - Mais tu le vois, Lubin, je ne bande pas, et il faut que je fouette
jusqu' ce que je bande, et, depuis que je bande, jusqu' ce que je
dcharge... Allons, allons ! la putain est jeune, elle l'endurera !
     La sanglante crmonie recommence ; mais ici les pisodes changent :
Lubin ne suce plus son matre ; arm d'un nerf de buf, il lui rend au
centuple les coups nerveux que j'en reois. Je suis en sang, il ruisselle sur
mes cuisses, je le vois rougir le pidestal ; presse par les pines, dchire
par les verges, il me devient impossible de pouvoir dire en quelle partie de
mon corps les douleurs se font prouver avec le plus d'empire, lorsque le
bourreau, las de supplices et se rejetant sur le canap tout en cumant de
luxure, ordonne enfin qu'on me dtache. J'arrive  lui, chancelante.
     - Branlez-moi, me dit-il, en baisant les vestiges de sa cruaut... ou
plutt, non... branlez Lubin ; j'aime mieux le voir dcharger que de dcharger
moi-mme, et, d'ailleurs, quelque jolie que vous soyez, je doute que vous en
veniez  bout.
     Lubin s'empare aussitt de moi ; j'avais encore la funeste guirlande ; le
barbare,  dessein, la presse sur ma peau, pendant que je le pollue ; sa
position tait telle, que, s'il cdait aux molles agitations de mon poignet,
le foutre s'lanait sur le visage de son matre, qui, tout en continuant de
me presser, de me pincer le derrire, se branlait lgrement tout seul :
l'effet a lieu, le valet dcharge, toute la figure du matre est couverte de
sperme. Le sien seul refuse de s'y joindre ; il le rserve pour une scne plus
lubrique : vous en allez entendre les dtails.
     - Sortez, me dit-il ds que Lubin eut fait, il faut que je fasse passer
votre quatrime compagne avant que je ne vous rappelle.
     On ouvre, et je vois celles qui m'avaient prcde dans une pice
voisine... Mais, juste ciel, dans quel tat !... Il tait pis que le mien :
leurs corps si jolis, si blancs, si dlicieux, faisaient maintenant horreur 
regarder ; les malheureuses pleuraient, se repentaient d'avoir accept une
telle partie ; et moi, plus fire, plus ferme et plus vindicative, je ne
pensais qu'au ddommagement. Une porte entrebille me laisse voir la chambre
 coucher du duc : j'y pntre hardiment. Trois objets se prsentent aussitt
 ma vue : une trs grosse bourse d'or, un superbe diamant et une fort belle
montre. J'ouvre prcipitamment la fentre, je m'aperois qu'elle donne
au-dessus d'un petit cabinet d'aisances formant un angle avec la muraille, et
que le tout est situ prs de la porte par laquelle nous sommes entres.
J'enlve lestement un de mes bas de dessous, j'entortille ces trois objets
dedans, et je laisse tomber le tout sur un arbuste plac dans l'angle dont je
viens de parler ; les feuilles cachent le dpt, et je reviens  mes
compagnes. A peine les avais-je rejointes, que Lubin venait nous chercher :
c'tait avec les quatre victimes runies que le grand prtre allait consommer
le sacrifice. La plus jeune tait dj fustige, et il nous sembla que son cul
n'avait pas t plus mnag que les ntres ; elle tait en sang. Le pidestal
n'y tait plus ; Lubin nous couche  plat ventre, toutes les quatre, au milieu
du cabinet ; il nous entrelace avec tant d'art, qu'on ne voyait que nos huit
fesses... je vous laisse  penser dans quel tat. Le duc s'approche de ce
groupe, son valet le branle d'une main, pendant qu'il distille, de l'autre, de
l'huile bouillante sur nos culs ; heureusement, la crise n'est pas longue.
     - Brlez donc, brlez donc ! s'criait le duc, en mlant son foutre  la
liqueur enflamme qui nous calcinait, brlez donc ces putains-l... je
dcharge.
     Et nous nous relevmes dans un tat que vous peindrait mieux le
chirurgien, qui fut dix jours  faire disparatre les marques de cette
abominable scne, et qui y russit d'autant plus facilement avec moi que, par
un hasard trs heureux, il ne m'tait tomb sur le derrire que deux ou trois
gouttes de cette huile brlante, dont la plus jeune de mes compagnes, par
mchancet sans doute, se trouvait entirement couverte.
     Quelle que ft ma situation, je ne perdis pas la tte en descendant, et,
volant au coin o j'avais laiss tomber mon trsor, je m'emparai promptement
de ce qui devait me ddommager des maux qu'on m'avait fait souffrir.
     Descendue chez la Duvergier, je la grondai vivement de m'avoir expose 
une telle avanie : le devait-elle, sachant que j'tais richement entretenue ?
Et lui ayant enfin dclar qu'il ne me plaisait plus de m'immoler  sa
rapacit, je me retirai chez moi, en faisant dire  Noirceuil que j'tais
malade et que je le priais de me laisser tranquillement garder ma chambre
pendant quelques jours. Noirceuil, nullement amoureux, encore moins sensible,
et fort peu inquiet, ne parut point ; sa femme, plus douce et plus politique,
vint me voir deux fois, mais sans s'attendrir sur mon compte. Le dixime jour,
tout avait si bien disparu, que j'tais plus frache qu'avant. Je jetai alors
les yeux sur ma prise : il y avait trois cents louis dans la bourse, le
diamant valait cinquante mille francs, la montre mille cus. Je plaai cette
nouvelle somme comme l'autre, et me trouvant, par la runion des deux, prs de
douze mille livres de rente, je crus qu'il tait temps de travailler un peu
pour moi-mme et que le rle de jouet de l'avarice des autres ne convenait
plus  ma petite fortune.
     Un an se passa de la sorte, pendant lequel je fis quelques parties pour
mon compte, mais dans lesquelles le hasard n'offrit plus  mon adresse les
mmes moyens de se signaler ; d'ailleurs, toujours colire de Noirceuil,
toujours plastron de ses dbauches, toujours dteste de sa femme.
     Quoique nous vcussions dans l'indiffrence, Noirceuil qui, sans m'aimer,
faisait le plus grand cas de ma tte, continuait de me payer fort cher ;
j'tais entretenue de tout, et vingt-quatre mille francs par an pour mes
plaisirs ; joignez  cela la rente de douze mille que je m'tais faite, et
vous jugerez de mon aisance. Me souciant assez peu d'hommes, c'tait avec deux
femmes charmantes que je satisfaisais mes dsirs ; deux de leurs compagnes se
mlaient quelquefois  nous : il n'y avait sortes d'extravagances que nous
n'excutions alors.
     Un jour, une des amies de celle de mes femmes que j'aimais le mieux me
supplia de m'intresser pour un de ses parents auquel il tait arriv une
aventure assez dsagrable. Il ne s'agissait, disait-elle, que de dire un mot
 mon amant dont le crdit prs du ministre arrangerait tout aussitt ; le
jeune homme, si je le voulais, viendrait lui-mme me conter son histoire.
Entrane, ici, comme malgr moi, par le dsir de faire un heureux, fatal
dsir dont la main de la nature, qui ne m'avait pas cre pour la vertu, eut
bientt soin de me punir, j'accepte ; le jeune homme parat : Dieu ! quelle
est ma surprise en reconnaissant Lubin. Je fais ce que je puis pour dguiser
mon trouble. Lubin m'assure qu'il n'est plus chez le duc ; il me btit un
roman qui n'a ni queue ni tte ; je lui promets de le servir ; le tratre sort
content, dit-il, de m'avoir retrouve, depuis un an qu'il ne cessait de me
chercher. Quelques jours s'coulrent sans que j'entendisse parler de rien ;
je m'tourdissais sur la malheureuse suite que pouvait avoir cette rencontre,
je marquais mme mon ressentiment contre l'amie de ma femme de chambre qui
m'avait engage dans ce pige, quoique je ne me doutasse pas si c'tait, ou
non, par mchancet, lorsque, sortant un soir de la Comdie-Italienne, six
hommes arrtent ma voiture, contiennent mes gens, me font descendre avec
ignominie, et me prcipitent dans un fiacre, en criant au cocher : A l'hpital
!
      ciel ! me dis-je, je suis perdue ! Mais me remettant aussitt :
     - Messieurs, m'criai-je, ne vous trompez-vous point ?
     - Je vous demande pardon, mademoiselle, nous nous trompons, me rpondit
un de ces sclrats que je reconnus bientt pour Lubin lui-mme, nous nous
trompons, sans doute, car c'est  la potence que nous devrions vous mener ;
mais si, jusqu' de plus amples informations, la police en ne vous envoyant
qu' l'hpital veut bien, par gard pour M. de Noirceuil, ne pas vous donner
tout de suite ce qui vous est d, nous esprons que ce ne sera qu'un lger
retard.
     - Eh bien, dis-je avec effronterie, nous le verrons ! Prenez garde,
surtout, que je ne fasse bientt repentir ceux qui, se supposant un instant
les plus forts, osent m'attaquer avec tant d'audace.
     On me jette dans un cachot obscur, o, pendant trente-six heures, je ne
vis absolument que des geliers.
     Peut-tre serez-vous bien aises, mes amis, de savoir quel tait ici
l'tat de mon intrieur ; je vais vous l'ouvrir avec franchise. Calme comme
dans la fortune, dsespre de me voir dupe pour avoir un instant cout la
vertu, rsolue... profondment dtermine  ne plus lui laisser nul accs dans
mon cur ; quelque chagrin, peut-tre, de voir en un instant chouer ma
fortune ; mais pas un remords... pas une seule rsolution d'tre plus sage, si
j'tais rendue  la socit ; pas le plus petit projet de me rapprocher de la
religion, si je devais mourir. Voil mon me toute nue. Je ressentais pourtant
quelques petites inquitudes... N'en avais-je donc point, quand j'tais sage !
Ah ! que m'importe ? J'aime mieux ne pas tre pure et sentir ces lgres
atteintes ; j'aime mieux m'tre livre au vice, que de me trouver stupidement
tranquille au sein d'une innocence que je dteste...  crime ! oui, tes
serpents mmes sont des jouissances : c'est par leurs aiguillons qu'ils
prparent l'embrasement divin dont tu consumes tes sectateurs ; tous ces
tressaillements sont des plaisirs ; il faut que des mes comme les ntres
soient agites ; il leur est impossible de l'tre par la vertu, elles l'ont
trop en horreur : que ce soit donc par tes dlicieux garements...  divins
carts de la vie ! Oui, oui, que l'on m'y rende ; que de nouveaux dlits
s'offrent  moi, et l'on verra comment j'y volerai ! Telles taient mes
rflexions ; vous voulez les savoir, je vous les trace : en quels seins
seraient-elles mieux confies que dans ceux de mes meilleurs amis ?
     J'tais au milieu du second jour de cette terrible dtention, lorsque
j'entendis ouvrir ma porte avec grand tapage.
     -  Noirceuil ! m'criai-je en reconnaissant mon amant, quel dieu vous
amne  moi ! Et comment, aprs tous mes torts, pourrais-je encore vous
intresser ?
     - Juliette, me dit Noirceuil ds qu'on nous eut laisss tte  tte, la
manire dont nous vivons ensemble ne me met nullement dans le cas d'avoir
aucun reproche  vous faire ; vous tiez libre : l'amour n'entrait pour rien
dans nos arrangements ; il n'tait question que de confiance. Quelque analogie
qu'il y et entre ma faon de penser et la vtre, vous avez cru devoir me
refuser cette confiance, rien n'est encore plus simple ; mais, ce qui ne l'est
point, c'est que vous soyez punie pour une bagatelle comme celle qui vous a
fait arrter. Mon enfant, j'aime votre tte, vous le savez, il y a longtemps
que je vous l'ai dit, et je servirai toujours ses carts, tant qu'ils seront
analogues aux miens. Ne croyez pas que ce soit ni par sentiment, ni par
commisration que je vienne briser vos fers ; vous me connaissez assez pour
tre bien persuade que je ne puis tre m ni par l'une, ni par l'autre de ces
deux faiblesses. Je n'ai agi ici que par gosme, et je vous jure que si je
bandais mieux  vous voir pendre qu' vous retirer, je ne balancerais pas une
minute. Mais votre socit me plat, j'en serais priv si vous tiez pendue ;
d'ailleurs, vous aviez mrit de l'tre, vous alliez l'tre, et voil des
droits bien puissants sur mon me ; je vous aimerais mieux, si vous eussiez
mrit la roue... Suivez-moi, vous tes libre... Point de reconnaissance
surtout, je l'abhorre.
     Et voyant que j'allais m'y livrer malgr moi :
     - Puisqu'il en est ainsi, Juliette, reprit vivement Noirceuil, vous ne
sortirez pas d'ici que je ne vous aie prouv l'absurdit du sentiment auquel
la faiblesse de votre cur parat vous emporter en dpit de vous.
     Puis, me forant  m'asseoir et se plaant prs de moi :
     - Chre fille, me dit-il, tu sais que je ne veux perdre aucune occasion
de former ton cur et d'clairer ton esprit ; laisse-moi donc t'apprendre ce
que c'est que la reconnaissance.
     On appelle reconnaissance, Juliette, le sentiment du retour accord  un
bienfait. Or, je demande quel est le motif de celui qui accorde un bienfait ?
Agit-il pour lui, ou pour nous ? S'il agit pour lui, tu m'avoueras que nous ne
lui devons rien, et si c'est pour nous, l'empire qu'il prend ds lors, loin
d'exciter en nous de la reconnaissance, ne pourra plus y faire natre que de
la jalousie : il a bless notre orgueil. Mais quel est son but en nous
obligeant ? Comment ne le pas voir tout de suite ? celui qui oblige, celui qui
sort de sa poche cent louis pour les donner  un homme qui souffre, n'a
nullement agi pour le bonheur de cet infortun. Qu'il descende au fond de son
cur : il verra qu'il n'a fait que flatter son orgueil, qu'il n'a travaill
que pour lui, soit en trouvant un plaisir intellectuel plus flatteur  donner
ces cent louis  un pauvre qu' les garder lui-mme, soit en imaginant que la
publicit de cet acte lui tablirait une rputation : mais dans tous les cas,
je ne vois que de l'gosme. Dites-moi donc maintenant ce que je dois  un
homme qui n'a travaill que pour lui. Parvinssiez-vous  me prouver qu'il n'a
eu en vue que l'homme qu'il oblige, en agissant comme il l'a fait, que son
action est secrte, qu'elle n'clatera jamais, qu'il ne peut avoir eu aucun
plaisir  donner ces cent louis, puisqu'il est, au contraire, drang par ce
don, et qu'en un mot, son action est tellement dsintresse qu'on n'y peut
dmler l'gosme :  cela je vous rpondrai d'abord que c'est impossible, et
qu'en analysant bien l'action de ce bienfaiteur, nous y dmlerons toujours,
pour son compte, quelque jouissance secrte qui en diminuera le prix ; mais
qu' supposer mme que le dsintressement que vous admettez soit complet,
vous ne seriez jamais dans le cas de la reconnaissance, puisque cet homme, par
son action, en s'levant au-dessus de vous, afflige votre orgueil et fait, par
ce procd, ressentir des mortifications  un sentiment dont les offenses ne
se pardonnent jamais. De ce moment, cet homme, quelque chose qu'il ait faite
pour vous, n'acquiert de droit, si vous tes juste, qu' votre perptuelle
antipathie ; vous profiterez de son service, mais vous dtesterez celui qui
vous le rend ; son existence vous psera, vous ne le verrez jamais sans
rougir. Si on vous apprend sa mort, vous vous en rjouirez intrieurement, il
vous semblera tre dgag d'un poids... d'une servitude ; et l'assurance
d'tre dlivr d'un tre aux yeux duquel vous ne pouviez plus paratre sans
une espce de honte deviendra ncessairement une jouissance : que dis-je ? si
votre me est vraiment indpendante et fire, peut-tre irez-vous bien plus
loin, peut-tre le devrez-vous, mme... Oui, vous irez jusqu' dtruire cette
existence qui vous gne ; vous vous dbarrasserez de la vie de cet homme comme
d'un fardeau qui vous fatigue ; et loin que le service rendu ait fait natre
dans vous de l'amiti, pour ce bienfaiteur, il n'aura, comme on voit, produit
que la haine la plus implacable. Oh ! combien cette rflexion doit prouver,
Juliette, le ridicule et le danger de rendre des services aux hommes ! Aprs
ma manire d'analyser la reconnaissance, vois, ma chre, si je veux de la
tienne, et si je ne dois pas me garder, au contraire, de me mettre, vis--vis
de toi, dans le cas du service rendu. Je te rpte donc qu'en brisant tes
liens, je ne fais rien pour toi : c'est pour moi seul que j'agis, absolument.
Partons.
     Ds que nous fmes au greffe, Noirceuil prit la parole.
     - Monsieur, dit-il  l'un des juges, cette demoiselle, en recouvrant sa
libert, n'a pas dessein de vous dissimuler le nom de celle qui a commis le
vol dont on accusait injustement mon amie : c'est, vient-elle de m'assurer,
une des trois filles qui l'avaient accompagne chez M. Dennemar. Parlez,
Juliette, vous souvient-il du nom de cette fille !
     - Oui, vraiment, monsieur, rpondis-je en saisissant au mieux le perfide
Noirceuil, c'tait la plus jolie des trois, elle a dix-huit  dix-neuf ans, on
la nomme Minette.
     - C'est tout ce que nous demandions, mademoiselle, dit l'homme de loi ;
revtirez-vous votre dposition des formes du serment ?
     - Sans doute, monsieur, rpondis-je.
     Et levant la main vers le crucifix :
     - Je jure et proteste, dis-je  haute et intelligible voix, et fais
devant Dieu le serment sacr que la nomme Minette est seule coupable du vol
fait chez M. Dennemar.
     Nous sortmes et montmes promptement en voiture.
     - Eh bien, Juliette, me dit mon amant, sans moi tu ne commettais pas
cette petite mchancet ! Je te connaissais assez pour tre bien sr qu'il
tait inutile de te mettre dans la confidence, et que tu m'entendrais au
premier mot. Baise-moi, mon ange... J'aime  sucer cette bouche faussaire. Ah
! tu t'es conduite comme un dieu. Minette sera pendue, et il est dlicieux,
quand on est coupable, non seulement de se tirer d'affaire, mais de faire mme
prir l'innocent  sa place.
     -  Noirceuil, m'criais-je, que je t'aime ! Tu tais le seul tre qui me
convnt au monde ; tu vas me donner des regrets de t'avoir manqu.
     - Va, Juliette, tranquillise-toi, me rpondit Noirceuil ; je te fais
grce des remords du crime : je n'exige de toi que ceux de la vertu. Il ne
fallait rien me cacher, poursuivit mon amant pendant qu'on nous ramenait 
l'htel ; je ne t'empche point de faire des parties, si l'avarice ou le
libertinage t'y porte : tout ce qui prend sa source dans de tels vices est
tonnamment respectable pour moi ; mais tu devrais prendre garde aux
connaissances de la Duvergier : elle ne voit, elle ne fournit que des
libertins dont les passions cruelles pouvaient t'entraner  ta perte. Si tu
m'avais confi tes gote, je t'aurais fait faire moi-mme des parties trs
chres o les dangers eussent t minces et o tu aurais pu voler tout  ton
aise ! Car il n'y a rien de si simple que de voler, c'est une des fantaisies
les plus naturelles  l'homme ; moi qui te parle, je l'ai eue trs longtemps ;
je ne m'en suis corrig qu'en faisant pis. Rien ne gurit des petits vices
comme les grands crimes ; plus on ballotte la vertu, plus on s'accoutume 
l'outrager ; et ce n'est plus alors qu'aux plus grandes offenses que la
volupt nous chatouille. Vois combien tu as perdu, Juliette : ignorant tee
caprices, je t'ai refuse  cinq ou six de mes amis qui brlaient de t'avoir
et chez lesquels tu en aurais t quitte en prsentant le cul. Au reste,
poursuivit Noirceuil, rien de tout cela ne se serait su sans ce maudit Lubin
qui, souponn par son matre, avait jur de faire sur ce vol les plus exactes
perquisitions. Mais tu es venge, mon ange, nous l'avons fait mettre hier 
Bictre pour le reste de ses jours. Il est essentiel que tu saches que c'est
au ministre Saint-Fond, mon ami, que tu dois ta dlivrance et l'anantissement
de cette affaire. Tout tait dit : demain l'on t'accrochait. Vingt-deux
tmoins dposaient : y en et-il eu cinq cents, notre crdit ne les et pas
craints ; ce crdit est immense, Juliette, et nous sommes srs, Saint-Fond et
moi, ou d'arracher  l'instant de l'chafaud le plus grand sclrat de la
terre, ou d'y faire monter le plus vertueux des hommes. Voil ce qu'on gagne
sous le rgne des princes imbciles. Tout ce qui les entoure les mne, et les
plats automates, en croyant gouverner par eux-mmes, ne rgissent que par nos
passions. Nous pouvions nous venger de Dennemar, je suis muni de tout ce qu'il
faut pour cela ; mais il est aussi libertin que nous, ses caprices te l'ont
prouv ; n'attaquons jamais ceux qui nous ressemblent. Le due sait qu'il a eu
tort de se conduire comme il l'a fait ; il en est tout honteux aujourd'hui, il
t'abandonne le vol, et te reverra mme avec plaisir ; il a demand seulement
qu'on en pendt une : le voil content, et nous aussi. Je ne te conseille pas
de revoir ce vieil avare ; nous savons qu'il ne te dsire que pour obtenir de
toi la grce de Lubin ; mais ne te mle pas de cela. J'ai eu ce Lubin  mon
service, il me foutait trs mal, me cotait fort cher ; je m'en dgotai au
point que j'ai dj voulu le faire enfermer plusieurs fois ; nous le tenons,
qu'il y reste. Quant au ministre, il veut te voir ; je te donne ce soir 
souper avec lui ; c'est un homme excessivement libertin... Des gots, des
fantaisies... des passions, infiniment de vices. Je n'ai pas besoin de te
recommander la plus extrme soumission : c'est la seule manire de lui prouver
cette reconnaissance dont tu voulais  tort rpandre les effets sur moi...
     - Mon me se moule sur la tienne, Noirceuil, dis-je avec sang-froid ; je
ne te remercie point, ds que tu me prouves que tu n'as agi que pour toi, et
il me semble que je t'aimerai beaucoup plus, n'tant oblige de te rien
devoir. Quant  la soumission que tu me demandes, elle sera entire, dispose
de moi, je t'appartiens ; comme femme je me mets  ma place, je sais que la
dpendance est mon lot.
     - Non, pas absolument, me dit Noirceuil ; l'aisance dont tu jouis, ton
esprit et ton caractre te sortent absolument de cet esclavage. Je n'y soumets
que les femmes-pouses ou les putains, et, en cela, je suis les lois de la
nature, qui, comme tu le vois, ne permet  ces tres-l que de ramper.
L'esprit, les talents, la richesse et le crdit sortent de la classe des
faibles ceux que la nature y fit natre ; et du moment qu'ils entrent dans
celle des forts, tous les droits de ceux-ci, la tyrannie, l'oppression,
l'impunit, et l'entier exercice de tous les crimes, leur deviennent
entirement permis. Je veux que tu sois femme et esclave avec mes amis et moi,
despote avec tous les autres ... et de ce moment-ci, je te jure de t'en
fournir les moyens. Juliette, il faut un petit ddommagement  tes trente-six
heures de prison ... Friponne, je te connais dj douze mille livres de rente,
tu m'avais cach tout cela : n'importe, je l'ai su ; je t'en fais dix demain,
et le ministre m'a charg de te remettre ce brevet-ci : c'est une pension de
mille cus sur les hpitaux ; les malades auront quelques bouillons de moins,
et toi quelques pompons de plus, tout cela revient au mme. Te voil donc  la
tte de vingt-cinq mille livres de rente, sans compter tes appointements qui
te seront toujours exactement pays. Eh bien ! mon cur, tu vois que les
suites du crime ne sont pas toujours malheureuses , le projet d'une vertu,
celui d'obliger Lubin, t'a plonge dans le fond des cachots ; le vol de chez
Dennemar dcide et motive ta fortune : ose balancer maintenant ! Ah ! commets
des crimes tant que tu voudras ! nous connaissons  prsent ta tte, nous nous
amuserons de ses carts, et nous t'en promettons l'impunit.
     - Oh ! Noirceuil, quelle injustice dans les lois humaines ! Gode
innocente gmit dans un cachot ; Juliette coupable en sort, couverte des dons
de la fortune.
     - Tout cela est dans l'ordre, ma fille, me rpondit Noirceuil ;
l'infortune est le jouet de la prosprit ; elle lui est asservie par les lois
de la nature ; il faut que le faible soit la pture du fort. Jette les yeux
sur l'univers ; dans toutes les lois qui le rgissent, tu trouveras de pareils
exemples : la tyrannie et l'injustice, comme seuls principes de tous les
dsordres, doivent tre les premires lois d'une cause qui n'agit que par des
dsordres.
     - Oh ! mon ami, dis-je dans l'enthousiasme, en lgitimant  mes yeux tous
ces crimes, en me donnant, comme tu le fais, les moyens de m'y plonger, tu
places mon me dans un tat de dlices, dans un trouble, dans un dlire
qu'aucune expression ne rendrait. Et tu ne veux pas que je te remercie ?
     - Tu ne me dois rien, encore une fois ; j'aime le mal, je lui soudoie des
agents : tu vois bien que je ne suis qu'goste ici, comme dans toutes les
autres occasions de ma vie.
     - Mais il faudra que je reconnaisse tout ce que tu fais pour moi.
     - En commettant beaucoup de forfaits, et en ne m'en cachant aucun.
     - T'en cacher, jamais ! ma confiance sera tout entire ; tu seras matre
de mes penses comme de ma vie ; il ne natra dans mon cur aucun dsir qui ne
te soit communiqu, aucune jouissance que tu ne partages... Mais, Noirceuil,
j'ai encore une grce  te demander : l'amie de celle de mes femmes qui m'a
trahie en me prsentant ce Lubin excite puissamment ma vengeance ; je veux
qu'en arrivant tu la fasses punir.
     - Donne-moi son nom et son adresse, dit Noirceuil, je te la garantis
demain  l'hpital pour le reste de ses jours.
     Nous descendmes  l'htel.
     - Voil Juliette, dit Noirceuil en me prsentant  sa femme, dont l'air
fut froid et compos. Cette charmante crature, poursuivit mon amant, avait
t victime de la calomnie ; c'est la plus honnte fille du monde, et je vous
prie, madame, de lui continuer les gards que vous lui devez  plus d'un titre.
      ciel ! me dis-je, ds que, rtablie dans mon voluptueux appartement, je
jetai les yeux sur l'heureuse situation dont j'allais jouir... sur l'immense
revenu dont je devenais matresse,  ciel ! quelle vie je vais mener !
Fortune, sort, Dieu, agent universel, qui que tu sois enfin, si c'est ainsi
que tu traites ceux qui se livrent aux dlits, comment ne suivrait-on pas
cette carrire ? Ah ! c'en est fait, je n'en parcourrai jamais d'autres.
garements divins qu'on ose appeler crimes, vous serez dsormais mes seuls
dieux, mes uniques principes et mes lois ; je ne chrirai plus que vous dans
le monde !
     Mes femmes m'attendaient pour me mettre au bain. J'y passai deux heures,
autant  ma toilette, et frache comme la rose, je parus au souper du
ministre, plus belle,  ce qu'on m'assura, que l'astre mme dont d'infmes
coquins m'avaient prive deux jours.
 

 [1] Le vampire suait le sang des cadavres, Dieu fait couler celui des hommes,
tous deux  l'examen se trouvent chimriques : est-ce se tromper que de prter
 l'un le nom de l'autre ?
 [2] Vivraient-ils sans ces grands moyens ? Deux seules classes d'individus
doivent adopter les systmes religieux : d'abord celle qu'engraissent ces
absurdits, et celle des imbciles qui croient ternellement tout ce qu'on
leur dit sans jamais rien approfondir. Mais je dfie qu'aucun tre raisonnable
et spirituel puisse affirmer qu'il croit de bonne foi aux atrocits
religieuses.
 [3] On n'a point oubli que Volmar est une charmante religieuse de vingt et un
ans ; on se ressouvient de mme que Flavie est une pensionnaire de seize ans,
de la plus dlicieuse figure.
 [4] Douces et voluptueuses cratures que le libertinage, la paresse ou
l'adversit rduit  la lucrative et dlicieuse position de putains,
pntrez-vous de ces conseils ; vous voyez bien qu'ils ne sont ici les fruits
que de la sagesse et de l'exprience ; foutez en cul, mes amies, c'est le seul
moyen de vous enrichir et de vous amuser ; souvenez-vous que celles qui vous
en empchent ne le font jamais que par une imbcile pruderie, ou par la plus
mchante jalousie. pouses dlicates et sensibles, recevez le mme conseil ;
devenez des Protes avec vos maris, si vous voulez parvenir  les fixer ;
convainquez-vous bien que, de toutes les ressources que la coquetterie vous
offre, celle-l devient  la fois la plus sre et la plus sensuelle. Et vous,
jeunes filles sduites au soin de l'innocence, retenez bien qu'en n'offrant
que le cul, vous courez infiniment moins de risques, et pour votre bonheur et
pour votre sant : point d'enfants, presque jamais de maladies, et des
plaisirs mille fois plus doux.
 [5] L'homme ne rougit de rien quand il est seul ; la pudeur ne commence en lui
que quand on le surprend, ce qui prouve que la pudeur est un prjug ridicule,
absolument dmenti par la nature. L'homme est n impudique, l'impudicit tient
 la nature ; la civilisation put changer ces lois, mais elle ne les touffa
jamais dans l'me du philosophe. Hominem planto, disait Diogne en foutant au
coin d'une borne, et pourquoi donc se cacher davantage en plantant un homme,
qu'un chou ?
 [6] Il faut observer que les mmoires de Justine et ceux de sa sur taient
crits avant la Rvolution.
 [7]  homme ! tu crois faire un crime contre la nature quand tu t'opposes  la
propagation ou quand tu la dtruis, et tu ne songes pas que la destruction de
mille fois, de dix millions de fois autant d'hommes qu'il y en a sur la
surface de la terre, ne coterait pas une larme  cette nature, et
n'apporterait pas la plus petite altration  la rgularit de sa marche. Ce
n'est donc pas pour nous que tout a t fait, puisque, n'existassions-nous
mme pas, tout existerait galement. Que sommes-nous donc aux yeux de la
nature ? et comment pouvons-nous nous estimer autant ?
 [8] Elle a lieu en Perse. Les Brahmes se runissent galement entre eux, et se
livrent rciproquement leurs femmes, leurs filles et leurs surs.
 [9] Voyez le sixime volume des Crmonies religieuses, page 300.
 [10] Telle est la meilleure et la plus sage de toutes les lois, sans doute ; un
dlit sourd doit tre puni sourdement, et la vengeance n'en doit jamais
appartenir qu' celui qu'il outrage.
 [11] Toutes ces lois ne sont le fruit que de l'orgueil et de la luxure.
 [12] Il est vident que Juliette ne fait parler ici son orateur que des paysans
de l'ancien rgime : la misre pressait quelquefois ceux-l, mais ceux
d'aujourd'hui, gonfle de luxe et d'insolence, ne peuvent plus servir pour
l'exemple. (Note de l'diteur.) [En ralit, note de l'auteur.]
 [13] L'galit prescrite par la Rvolution n'est que la vengeance du faible sur
le fort : c'est ce qui se faisait autrefois en sens inverse ; mais cette
raction est juste, il faut que chacun ait son tour. Tout variera encore,
parce que rien n'est stable dans la nature, et que les gouvernements dirige
par des hommes doivent tre mobiles comme eux. (Note ajoute.)
 [14] La paresse et l'imbcillit des lgislateurs leur firent imaginer la loi
du talion. Il tait bien plus simple de dire : Faisons-lui ce qu'il a fait,
que de proportionner spirituellement et quitablement la peine  l'offense. Il
faut infiniment d'esprit pour ce dernier procd, et au-del du nombre de
trois ou quatre, qu'on me cite en France, depuis dix-huit cents ans, un seul
faiseur de lois qui seulement ait eu le sens commun.
 [15] Le pre d'Henri IV avait le mme got.
 [16] Sic
 [17] Femmes prudes, dvotes ou timides, profitez journellement et sans crainte
de ces conseils : c'est  vous que l'auteur les adresse.
 [18] Aimable La Mettrie, profond Helvtius, sage et savant Montesquieu,
pourquoi donc, si pntrs de cette vrit, n'avez-vous fait que l'indiquer
dans vos livres divins ?  sicle de l'ignorance et de la tyrannie, quel tort
vous avez fait aux connaissances humaines, et dans quel esclavage vous
reteniez les plus grands gnies de l'univers ! Osons donc parler aujourd'hui,
puisque nous le pouvons ; et, puisque nous devons la vrit aux hommes, osons
la leur dvoiler tout entire.
 [19] Il n'y a rien de plaisant comme la multiplicit des lois que l'homme fait
tous les jours pour se rendre heureux, tandis qu'il n'est pas une de ces lois
qui ne lui enlve, au contraire, une partie de son bonheur. Et pourquoi toutes
ces lois ? Eh ! vraiment, il faut bien que des fripons s'engraissent, et que
des sots soient subjugus ! Voil, d'un mot, tout le secret de la civilisation
des hommes.
 [20] Aristote, dans son Art potique, veut que le but et le travail du pote
soient de nous gurir de la crainte et de la piti, qu'il regarde comme la
source de tous les maux de l'homme ; on pourrait mme ajouter de tous ses
vices.
 [21] La meilleure de toutes les nourritures, sans doute, pour obtenir de
l'abondance et de l'paisseur dans la matire sminale. Rien n'est absurde
comme notre rpugnance sur cet article ; un peu d'exprience l'aurait bientt
vaincue - une fois qu'on a tt de cette chair, il devient impossible d'on
aimer d'autres. (Voyez Paw sur cette matire, Recherches sur les Indiens,
gyptiens, Amricains, etc., etc.).
 [22] On en trouve dans plusieurs bordels de Paris ; la fille, alors, lui passe
la tte entre les cuisses, vous avez son cul pour perspective, et elle coupe
le cou de l'animal au moment de votre dcharge : nous verrons peut-tre
bientt cette fantaisie en action.
 [23] Il y a tout plein de gens mal organiss que ce spectacle ferait encore
mieux bander, et qui n'auraient, en le voyant, d'autres regrets que de n'y
avoir point particip eux-mmes.
   

 Ceci provient du site gratuit des HISTOIRES TABOUES cr en 1999 par Pedinc.

http://www.asstr.org/~histoires/  ou  http://go.to/histoires

Vous y trouverez la plus grande collection d'histoires en franais sur le sujet.

N'oubliez jamais que cela doit rester des fantasmes ...
Forcer un enfant au sexe dans la vie relle mrite la prison !

-------------------------------------------------------------------------------
Cette oeuvre reste la proprit de son auteur.
Sauf si stipul autrement, vous pouvez la republier sur un autre site gratuit
 condition de ne rien modifier et de laisser les notices de dbut et de fin.
-------------------------------------------------------------------------------
